« On n'est jamais tout à fait malheureux »

- Albert Camus


Tu poses le pied sur la première marche, et tout de suite, tu sens que quelque chose a changé. C'est peut-être dans leurs regards, ou dans la façon qu'ils ont de se redresser imperceptiblement sur leurs sièges pour mieux te voir, à moins que ça ne soit les minces filets de voix qui s'élèvent au-dessus des rangées. Tu agites brièvement ta carte sous le nez du chauffeur et vas t'installer au fond du véhicule pendant que les crânes penchés des passagers somnolents se tournent discrètement vers toi, comme pour inspirer un peu de ton odeur, capter tes infimes mouvements. Tu te sens disséqué par leurs iris inquisiteurs, les mains crispées sur l'épais tissu de ton sac et les yeux vissés aux motifs géométriques du siège, mais tentes de te convaincre que ce n'est qu'une impression fugace, intangible, qui s'évanouira dans quelques poignées de minutes.

Au fur et à mesure que le bus avale les kilomètres, le poids des regards s'estompe en effet, et l'embryon de nœud au creux de ton ventre se délite complètement.

Mais c'est en franchissant le portail de ton lycée qu'il se reforme brusquement, compressant tes organes sans la moindre pitié. Tes amis viennent de se détourner en t'apercevant, et leurs silhouettes, minuscules, s'engouffrent déjà dans le bâtiment des sciences. Perdu au milieu du flot continu d'élèves, les jambes figées, les semelles collées au goudron par une force oppressante, tu passes une main prudente dans tes cheveux. Sur ton visage. Rien. Pas une saleté. Tu inspectes tes vêtements. Propres. La douleur de l'incompréhension s'accumule dans ta gorge alors que tu te résignes à occuper un banc vide, tes mains moites jointes sur tes genoux.

Les premières heures de cours sont un calvaire. Tu te retournes sur des éclats de rire étouffés, crois surprendre des moqueries dans chaque parole, imagine des accusations dans chaque geste. Aucune des informations dispensées par le professeur ne pénètre ton cerveau — tu épies, tu traques le moindre indice qui te permettrait de savoir enfin quelle faute immonde tu as commise. Quelle ignominie cela doit être, pour qu'à deux reprises, tes voisins de table tentent de changer de place avant d'être rappelés à l'ordre !

La pause du midi ne t'apprend rien sur l'atrocité dont tu t'es rendu coupable. Tu manges en tête à tête avec une chaise vide, et à peine quelques bouchées. A la table du fond, on te regarde, on parle bas. Ce sont tes amis — peut-être plus maintenant —, ceux que tu as appris à connaître, ceux qui ont loué maintes fois ton indiscutable, infinie et inébranlable gentillesse, la finesse de ton humour et ton humilité, ceux qui disaient se sentir bien auprès de toi, qui es si simple, si généreux. Des filles et des garçons dont les visages se confondent en une masse hideuse où grouillent d'affreux sourires.

Tu finis la journée dans les toilettes, essuyant inlassablement de ton mouchoir froissé le liquide qui coule sans discontinuer de ton nez et de tes yeux ; tu fouilles le miroir à la recherche d'une honteuse vérité. Comme si elle était inscrite dans tes traits.

« Qu'est-ce que j'ai fait ? »

Tu lances cette phrase au visage d'une des filles de ta classe qui attendent avec toi sous l'abribus, redoutant sa réponse au moins autant que tu l'espères. Son regard t'écorche de sa froideur, acéré comme une lame, et le froncement de sa lèvre inférieure quand elle détourne silencieusement la tête en dit long sur son dégoût.

Abattu, tu passes le trajet du retour la tête entre les mains.

Le sommeil te cueille assis contre ton oreiller, plongé dans la lecture d'un livre que tu peines à comprendre tant tes pensées se percutent violemment les unes les autres. Épuisé de relire le même paragraphe pour la troisième fois sans pour autant trouver un sens aux suites de mots imprimés, tu as fermé les yeux quelques minutes, quelques minutes de trop. Les rouvrir est difficile. Tes larmes ont séché, et piquent désagréablement la peau fragile de tes paupières.

Le reste de la semaine suit le même schéma immuable. Ta honte te rattrape à chaque coin de couloir, se glisse dans ton ombre pour te suivre où que tu ailles. Les regards engendrent les rumeurs, et les rumeurs, les regrets. Tu sais. Tu devines.

Tu te sens mis en quarantaine, en-dehors du cruel micro-univers formé par tous ceux de ton âge, et cet isolement ne peut avoir qu'une seule origine. Ta seule erreur — une faute dont tu n'es même pas responsable.

Pour la première fois depuis trop longtemps, tu te connectes à internet. Toi qui y es d'ordinaire si actif, si présent, tu t'en es tenu sciemment éloigné durant ta période de révision du bac blanc, et ce que tu y découvres te retourne le cœur. La plupart de tes amis masculins ont disparu de tes contacts alors que ton profil est infesté de commentaires enragés. Même ceux que tu ne connais que de visu, ceux qui ne savent pas ce qui se passe se font entraîner dans l'engrenage infini de la haine gratuite.

Quelques mots de soutien dans ta messagerie privée t'arrachent un pâle sourire. Tu es presque seul maintenant. Que pourraient y arranger les encouragements de quelqu'un que tu n'as jamais vu, et qui t'assure de son amitié depuis l'autre bout du pays ? Ta popularité passée s'effrite sous tes doigts poisseux au fur et à mesure que tu découvres sur l'écran tactile de plus en plus d'insultes et de diffamations. Il n'y a même pas une semaine, il te suffisait de quelques phrases pour être accepté, entouré, demandé quelques jours ont suffi à ce que tu deviennes un paria.

Tu te sens étranger à leur cercle désormais fermé. Ce sont, pour la plupart, des enfants issus de familles aisées, dont la principale préoccupation est de se maintenir au-dessus de ce qu'ils appellent presque affectueusement « la plèbe » avec un sourire condescendant. Tu as réussi, c'est vrai, à leur faire oublier tes vêtements sans marque au prix d'un travail acharné ; tu as su te maintenir à leur niveau sans pour autant les dépasser, conscient cependant que la moindre, erreur, la moindre excentricité de ta part revenait à t'expulser toi-même de leur pseudo-cénacle. Si, par ta faute, ils se trouvent confrontés au qu'en-dira-t-on, ils n'hésiteront pas à jeter par-dessus bord la cargaison trop lourde afin de continuer sereinement leur voyage.

Une photo a suffi pour que ces implacables rapaces fondent sur toi et dépècent ta chair, une photo à l'origine de tout et qui manque de faire imploser ton cœur. L'œil du cyclone. Abasourdi, le front soudain humide et froid, tu sens ta bouche s'assécher désagréablement alors que tu contemples le visage du garçon à côté de toi.

Un garçon dont tu as un jour osé tenir la main. Un garçon que tu as embrassé. Un garçon plus âgé.

Tu es de ceux à qui la vie se doit de sourire, un de ces êtres baignés de soleil autour desquels gravitent les papillons nocturnes.

Et surtout, tu fais confiance.

Tu as fait confiance. Trop vite, trop intensément. Tu t'es abandonné, tu t'es ouvert et dévoilé dans toute la splendeur de tes faiblesses et de tes espoirs, et on a pris tes paroles pour les jeter au loin, en soufflant du bout des lèvres sur la poussière de tes mots. Tes confessions ont arrosé le monde d'une pluie de secrets intimes qui n'ont pas tardé à s'infiltrer dans toutes les bouches et toutes les oreilles.

Tu es de ceux à qui la vie se doit de sourire, et pourtant, il n'y a autour de toi que des rictus.

Qui a pris cette photo ? Qui a éparpillé le fantôme de cet amour aux quatre vents ? Tu l'ignores et le paysage vacille et chancelle. Les visages de tes camarades collégiens défilent, sinistre farandole de coupables potentiels. Tu penses que tu vas vomir. Au loin, le bus se rapproche comme une grosse chenille blanche au milieu des champs de blé. Alors tu te caches, tu t'éloignes, alignant des pas maladroits sur une route inconnue — l'air tiède et fétide soulevé par le passage du bus envoie quelques feuilles d'un vert tendre rouler et virevolter dans ta direction. Ils ne t'ont pas vu.

C'est le printemps à nouveau.

Trois années plus tôt, tu forgeais tes propres convictions dans l'acier le plus résistant. Après t'être accepté toi-même, tu as pensé qu'il en irait de même pour ta famille, pour ton meilleur ami. Tes parents ont nié en bloc l'éventualité de ta différence, mais n'ont jamais cessé de t'aimer.

« Ce n'est qu'une phase, tu sais. »

Tes amis du collège ont voulu le rencontrer, celui pour qui tu as renoncé à une précieuse normalité. Oh, ça n'a pas duré longtemps — avec les premiers émois viennent les premiers chagrins. Il a déménagé et vous vous êtes oubliés lentement et mutuellement. Il ne te reste de lui que des souvenirs cotonneux et doux, embarrassants parfois. Il était sans doute aussi perdu que toi. Personne, depuis, ne t'a tenu la main. Votre histoire s'est effacée avec le temps, comme de la poussière sur une vitre lavée par la pluie.

Et voilà que la haine éclate à nouveau, grondant sourdement et emplissant ton ciel de ses nuages noirs. Pour un souvenir oublié, les soldats de l'intolérance reprennent les armes et partent en guerre. Leur cause est déjà perdue — tu ne pourras pas changer. La douleur te transforme en un martyr de plus, et tu sais que ton supplice, intime et bouleversant, fait quelque part l'objet d'une longue bataille que d'autres mènent en ton nom.