If I look hard enough into the setting sun
My love will laugh with me before the morning comes

Les herbes sèches battent tes chevilles écorchées et craquent sous tes pas. Les yeux clos, les paupières brûlantes d'une rougeur infinie, tu suis le soleil, tes paumes ouvertes caressant le sommet des longues tiges brunie par la chaleur – brunies comme tes épaules nues où s'accrochent des rayons lumineux.

Tu ne vois rien, et pourtant tu vois des merveilles, marchant vers l'infini et ses promesses de lacs clairs et de roches escarpées. La nature brute au bout des lèvres, tu fredonnes, tu espères, humant de la fraîcheur dans un air bien trop sec. Le haut de ton crâne chauffe comme une pierre du désert et tu te sens des vapeurs, des étourdissements bienheureux qui font danser sur ta rétine des farandoles de soleils minuscules.

Le cri d'un oiseau solitaire résonne sur la terre calcinée et tu t'arrêtes. Derrière toi, il te semble entendre d'autres pas, le bruissement des feuillages ou le doux froissement d'une robe légère et bientôt tu crois sentir, sur ta main, la moiteur d'une autre chair.

C'est elle elle est là, elle est venue. Et tu as peur d'ouvrir les yeux. Peur de trouver l'espace à ta droite vide, vide comme le cercle de peau blanche à ton annulaire gauche, vide comme l'emplacement d'une bague brisée.

Alors sans bouger, tu l'emmènes. Tu lui montres des cascades sans fin, des neiges éternelles et des forêts humides. Tu lui montres le fruit mûr, la petite grenouille bleue, les gouttelettes sur la feuille et les grains de poussière suspendus entre la poutre et le parquet.

Tu lui montres les villes, le bruissement humain. Tu respires avec elle l'odeur âcre du progrès. Vous visitez des familles suspendues à une centaine de mètres au-dessus du sol goudronné, le cœur éraflé. Tu te penches avec elle sur les filaments d'or des circuits imprimés. Il y a de la musique dans un restaurant. Il y a un vieil homme allongé par terre sous une couverture sale et de très beaux jeunes gens qui s'embrassent en riant dans une salle de bondée. Il y a le rouge à lèvres de la jeune fille qui a un peu débordé.

Tu lui montres les enfants à la peau cuivrée et au ventre rebondi, aux grands yeux noirs et aux colliers d'os. Tu lui montres l'homme qui chasse, la femme qui cuisine et la petite barque qui tangue lentement au gré des remous du fleuve infini. Tu l'entraîne dans des danses folles et des chants mystiques autour d'un feu immense de grandes femmes à la peau d'ébène peinte d'épais traits blancs s'agitent à la gloire de quelque obscure légende.

Tu lui fais passer les portes de l'hôpital, où des odeurs de soupe tiède se mêlent à celles du désinfectant. Tu dépasses des alités qui toussent et d'autres trop silencieux. Doucement, tu pousses une porte et sur le lit blanc une femme au ventre rond hurle et se contorsionne.

Alors tu effaces le tableau, te tournes vers elle et dit :

« C'est toi. C'est nous, mon amour. Tout ça, je te le donne. »

Puis tu ouvres grand tes yeux douloureux et ta main n'enserre plus que le vent.