00 – Prélude


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AVANT TOUT :

Bonjour à tous ! Alors ma mise à jour sur Cher Voisin Sexy est si importante que j'ai préféré recommencer, parce que même l'histoire a un peu changé ! Je suis désolée, j'espère que vous avez pu venir ici pour retrouver Keren et Luc ! Si jamais vous ne les connaissez pas, je vous invite à lire la suite !

A PROPOS DE CVS :

+ Cette histoire devait être courte mais je crois que c'est compromis.

+ Les titres des chapitres sont des fruits, j'ai décidé de faire de cette fiction une salade de fruits, pour coller à l'image du journal intime de Luc qui a son rôle, l'air de rien, et comme toute l'histoire principale est sous le point de vue de Luc…

+ Cher Voisin Sexy (CVS) est inspirée d'une amie chère (M – pour qu'elle se reconnaisse si par hasard elle tombe sur cette page) qui m'a dit qu'elle avait croisé son voisin d'en face dans son immeuble, alors qu'il rendait visite à sa petite amie, et qu'elle lui avait tapé la causette alors qu'ils ne se connaissaient pas vraiment : c'est juste que la fenêtre de sa cuisine donne sur la fenêtre de sa cuisine et donc quand elle fait sa vaisselle, elle le voit. L'appartement de Luc est d'ailleurs inspiré du sien. On peut y ajouter tout le panel des œuvres en rapport avec les voisins – Les Voisines de Renan Luce, (S)ex-list le film de Mark Mylod et d'autres...

+ Les villes, les lieux ou toutes les mentions sont purement fictifs/ves.

+ Mes histoires se chevauchent, vont se chevaucher et je compte toutes les relier, avec peut-être des personnages qui reviendront. Comme ça, je crée un univers qui me servira toujours…

+ Loin de moi l'idée de prétendre connaître tout ce dont je parle dans cette histoire alors je m'excuse d'avance si mes propos sont « dehors », j'essaie de parler de ce que je ne connais pas et ça peut apporter son lot de maladresses. Je suis une femme, je suis hétéro, je n'ai jamais subi de violence quelle qu'elle soit, je n'ai jamais eu de souci avec ma famille, je n'ai jamais eu à côtoyer la maladie, moi-même je ne suis jamais malade, je suis une inculte de la vie et je suis en train de raconter ma vie.

+ Cette histoire dépeint une romance entre deux hommes, avec les tendresses et les actes qui vont avec. Si ça ne vous plait pas, vous pouvez toujours lire autre chose. A travers mes écrits, j'essaie de défendre la cause homosexuelle autant que je le peux, avec mes petits moyens. Il y a tellement de causes à défendre et si peu de marge de manœuvre…

+ Je laisse cette histoire à votre responsabilité, à vous de juger si vous êtes capables de lire. Elle est classée MA par sécurité ma propre pudeur me musèle mais j'ignore la vôtre, la tienne, petit lecteur.

+ Pour cette fiction, je m'essaie encore au duo « présent/première personne » qui me fait tellement défaut. Je fonctionne à l'instinct, j'apprends encore, alors s'il y a des erreurs, n'hésitez pas à m'en informer.

+ Je vous laisse vous faire votre avis et précise que les tips (ici, les reviews) sont encouragés, appréciés et gracieusement remerciés.

+ Quelqu'un m'a dit – et il se reconnaîtra ici – qu'il faut lire CVS en partant du principe que tous les personnages sont des fous atteints de dédoublement de la personnalité et sans aucune logique. Je remercie cette personne d'être là pour moi, de m'apporter la folie nécessaire dans ma vie pour ne jamais me lasser de faire les choses banales.

REMERCIEMENTS :

Ouais, je les fais au début, au milieu et à la fin, comme ça si je n'arrive pas à finir, bah ce sera déjà ça de gagné. Après tout, je suis une personne débordante de gratitude, à défaut de déborder de talent.

Merci à M pour ces histoires loufoques et son coude qu'elle rentre dans mes côtes quand je m'endors en cours. T'es magnifique, je sais qu'on te le dit souvent alors je te l'écris. T'es magnifique partenaire.

Merci à une lectrice – j'espère qu'elle se reconnait – pour son soutien dans mes autres fictions. Tu fais chaud au cœur, tu le sais ? J'espère que cette seconde version, plus pro et réaliste je l'espère, de CVS te plaira.

Merci à toi qui me lis, Luc, Keren, Marzia, Richard, Anne, Jordan, Fred, Emma, Martha et les autres n'existent que par/pour ta présence.

Merci à mes deux anges, la prunelle de mes yeux, pour leurs critiques, alors qu'ils détestent lire. Je saurais vous pardonner vos écarts.

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ECRITURE 1 : 07/08/2018 – E2 : 16/09/2018 - E3 : 20/03/2020

MUSIQUE : Les Voisines – Renan Luce

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CHAPITRE 01 : MYRTILLE


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« 13 choses que je voudrais faire avec lui :

1. Choisir un chat à la fourrière

2. Manger de la glace

3. Faire la vaisselle – je lave et lui essuie

4. Echanger nos vêtements

5. Aller au zoo pour voir les loutres

6. Faire les courses et acheter plein de fruits

7. Marcher en se tenant par la main

8. Tester les lits dans les magasins de meubles

9. Regarder des séries toute la nuit

10. Prendre le train

11. Faire un jogging

12. Regarder les étoiles

13. Cuisiner des lasagnes. »

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[LUNDI]


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Ce soir-là, il n'y a personne avec lui et je ne sais pas trop quoi en penser. M'en voudrez-vous si je me sens heureux ? De me dire que ce soir personne ne sera dans ces bras que je convoite de plus en plus ? Je suis à l'un de mes postes d'observation, celui de la cuisine, à faire semblant de laver une assiette, alors que la seule chose que je fais, c'est détailler ce dos que j'ai l'impression de connaître par cœur. J'observe le verre de vin qu'il tient et je me demande ce qu'il y a de si intéressant dans son salon pour qu'il me prive d'une autre de ses faces. Où regarde-t-il ? Le manque d'éclairage et sa stature m'empêchent de voir plus.

L'assiette me glisse des doigts et je retiens un sursaut alors qu'elle cogne le fond de l'évier, mordant ma lèvre, avant de regarder de nouveau ce spectacle au prix inestimable : Keren Martin est la plus belle chose au monde et je le sais depuis qu'il a emménagé, six mois auparavant. Chaque jour, j'oublie à quel point il est magnifique et, chaque jour, c'est difficile d'affronter cette réalité.

Je me rappelle encore ce premier soir où j'avais fait cauchemars sur cauchemars et où, en ouvrant mes rideaux que je gardais toujours fermés, j'avais vu la lumière en face et cet homme qui était en train de peindre les murs de sa cuisine en blanc, remplaçant le orange de mauvais goût qu'il y avait là avant. Ça m'avait fasciné. Cette facilité avec laquelle il avançait, à une heure si tardive en plus, remplaçant le vieux avec l'ancien, n'en laissant aucune trace… Ça m'avait lavé l'esprit, ses mouvements félins avaient hypnotisé ce côté douloureux de mon âme et j'avais pu arrêter de penser.

Quand Keren bouge, je ne peux m'empêcher de le regarder, de détailler les fissures qui apparaissent dans son dos, traçant ses muscles, alors qu'il se déplace dans son salon. J'ai l'impression que le scorpion tatoué dans son dos ondule lorsqu'il se penche en avant, comme pour se préparer à charger. Je crois que je peux le toucher. J'en rêve.

Avec un long soupir, je le vois disparaître là où je ne peux pas le voir, après avoir ramassé un vêtement par terre, dans sa chambre qui n'a pas de fenêtre sur le pan de mur en face du mien. C'est dommage, parce que je sais que si je ne vois pas ce qu'il s'y passe, mon cerveau se fait une joie de tout inventer pour moi. Un spasme au ventre me fait grimacer et je repose l'assiette plus propre que jamais sur l'égouttoir.

Puis je disparais là où lui ne peux pas me voir non plus, c'est-à-dire dans ma salle de bains. Mon reflet y est agité, perturbé, et je devine dans le velouté de mes pupilles qui me mangent les prunelles un désir impossible à assouvir. Je baisse les yeux pour saisir ma brosse à dents et ne les relève plus.

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Je me demande si ma salle de bains ressemble à la sienne, puisque tous les appartements sont faits pareil dans le coin.

J'aime ma salle de bains, parce qu'il y a une baignoire ET une douche, et que les toilettes en sont séparées. Je sais, c'est peut-être ridicule mais moi, ça me plait. Pourtant, je peux compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où j'ai pris un bain.

J'ai horreur de ça.

Parce que lorsque j'y reste trop longtemps, j'ai l'impression que je pourrais m'y noyer et ça me rend fou.

Les objets du quotidien ne devraient jamais devenir un moyen de mettre fin à ses jours.

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[MARDI]


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Je me réveille avec les draps mouillés de ma transpiration et de mon excitation et c'est avec un grognement que je les retire pour les mettre dans la machine à laver. Mon rêve érotique commence à disparaître de mon esprit et c'est avec regret que je quitte l'impression de sentir sa peau contre la mienne pour simplement me sentir sale. Cet homme va me rendre fou ! Mais alors que je me glisse sous la douche, je me dis qu'il l'a cherché. Keren est un vrai adepte du sexe sous toutes ses formes et sur toutes les surfaces, si vous voyez ce que je veux dire. S'il se contentait de la chambre, je pourrais éviter à mon esprit de mettre des images sur mes désirs mais malheureusement il aime particulièrement son sofa ou la table à manger pour faire ses affaires et regorge d'imagination lorsqu'il s'agit de jeux ou de positions. Si j'avais le moindre talent en dessin, j'aurais pu éditer un Keren-sutra qui aurait son charme si vous voulez mon avis.

Il n'avait pas fallu plus d'un mois pour que les personnes commencent à défiler dans cet appartement que je vois de presque toutes mes fenêtres. J'avais vu défiler les filles et les garçons, parfois plus âgés que nous, mais rarement plus jeunes, j'avais vu les différentes surfaces sur lesquelles il s'adonnait à ses jeux, regardé la contraction de son corps dans certaines positions… Quand j'ouvre les fenêtres et qu'il fait de même puisqu'il fait assez chaud, j'entends presque les gémissements ou les cris.

Ils ont l'air d'aimer ça mais personne n'apprécie autant que Keren lui-même.

Depuis que Keren est là, je ne ferme plus mes rideaux, parce que de toute façon il ne se passe rien chez moi qui justifie que je me cache et parce que je veux pouvoir le voir à toute heure de la journée et du soir, lorsque j'y suis.

Sans surprise, je vois qu'il n'est pas levé – ce mec est une marmotte – et je me dépêche de mettre mon jogging et mes baskets. Courir me fait du bien, ça me détend et ça me permet, pendant le bref moment où c'est difficile pour moi, de tout oublier. Le reste de temps, j'exorcise en pensant très fort à ce que je veux oublier et c'est la première fois que je pense aussi fort au problème Keren Martin. Comment faire pour me débarrasser de cette obsession ? Avec un soupir, je commence à courir, remontant ma rue en profitant du vent sur mon visage tant que je n'ai pas encore chaud.

L'appartement de Keren est au troisième étage du bâtiment en face du mien, au 15, rue Foucault, alors que le mien est au 14. Je n'ai pas d'autre choix que de le voir, chaque jour, et parfois je le croise même en bas de la rue, pour vous dire à quel point c'est impossible de ne pas le voir. C'était couru d'avance. Alors comment peut-il encore ignorer mon existence ? Je ne suis pas le genre de gars qu'on voit, avec ma dégaine de mec lambda, mais quand même ! Les filles me regardent dans la rue, elles me draguent en boîte et, à l'université, je passe mon temps à saluer des gens que je ne connais pas, alors pourquoi lui ne me regarde jamais ?

— Luc ! Attends-moi ! fait une voix derrière moi et je ralentis pour regarder, bien que ce ne soit pas nécessaire ; j'ai reconnu sa voix.

Anne me fait un petit signe de la main en montant sur son vélo rose et je souris lorsqu'elle me rattrape. Anne est ma meilleure amie depuis l'enfance et on s'est perdus de vue pendant quelques années. Jusqu'à ce que je la rejoigne à Lismore. Elle est magnifique, avec ses cheveux blonds bouclés et ses yeux bleus, son air ingénu et précieux qui cache une force qu'il vaut mieux ne pas contrarier… Je ne me suis même pas rendu compte que je venais de passer devant chez elle alors qu'elle habite à deux rues de chez moi.

Anne pédale près de moi, suivant mon rythme, et je me retrouve à ne plus pouvoir exorciser. Tant pis, j'aime quand elle est là.

— Alors comment va ton beau brun ? demande-t-elle, ramenant le sujet de mes pensées sur le devant de la scène.

C'est sa façon à elle de me dire bonjour.

— Je suppose qu'il va bien, comme d'habitude.

Nous tournons dans le parc, là où elle pourra pédaler près de moi sans difficulté. Il n'y a personne à cette heure-ci, de toute façon, sinon cette vieille dame qui adore promener son chien blanc et qui marche si lentement qu'on dirait qu'elle est immobile.

Nous la dépassons et remontons la légère pente qui mène au petit pont au-dessus de la rivière artificielle. Je ne sais pas si on peut appeler ça une rivière car elle sert surtout à apporter de l'eau aux lacs du parc, pour éviter qu'ils s'assèchent complètement ou que les jolies carpes oranges et blanches finissent par ne plus avoir d'oxygène. Enfin, ça, c'est ce que Anne dit.

Je ralentis l'allure pour alléger mon pas et ainsi éviter de faire trop de bruit sur le bois du pont.

— A quelle heure tu finis les cours ? demande-t-elle lorsque je la rattrape, son vélo ayant pris de la vitesse à la descente du pont. Martha veut qu'on aille donner les flyers à la sortie du métro, pour le repas de samedi.

Martha Grace est la présidente d'une des associations auxquelles j'adhère et pour lesquelles je travaille le plus, simplement parce que Martha est une vraie manipulatrice dominatrice. Elle arrive toujours à nous embrigader, Anne et moi, en prétendant qu'elle n'a personne d'autre et qu'on est sa seule chance. Je ne compte plus le nombre de fois où on lui a sauvé la vie, d'après ses dires.

Fait-d-os est une association qui se bat contre les inégalités humaines, avec comme combat principal l'insertion des aveugles dans le monde. Le caractère de Martha réunit les troupes et cette petite cause est largement défendue, alors elle prête sa foi et son armée à d'autres associations, choisissant avec attention les démarches qui répondent à ses idéologies.

Parfois, dans mes cauchemars, je l'imagine présidente – que dis-je ? Tyran – d'un pays. C'est assez effrayant.

Je grogne donc pour bien montrer ce que je pense des désirs de Martha et ça fait rire Anne :

— Elle n'a personne d'autre, ajoute-elle, une lueur amusée dans le regard alors que le mien se fixe sur le ciel. Et on distribue si bien les flyers, toi et moi, dit-elle en imitant notre amie commune.

Fait-d-os est la seule association dans laquelle Anne s'implique, ses études d'ingénieur l'empêchant de faire plus, et Martha sait parfaitement que je ne peux pratiquement rien refuser à Anne, en bonne manipulatrice qu'elle est.

Tant qu'elle ne me demande pas de venir au repas, tout va bien, alors j'accepte.

Le reste du trajet est silencieux de mon côté, écoutant d'une oreille distraite le babillage de mon amie, et elle ne s'en vexe pas, habituée à mon mutisme. Certains penseraient que c'est normal de ne pas dire un mot lorsqu'on court mais je pourrais tenir une conférence en courant et Anne sait que je ne suis pas bavard en général, préférant écouter. Je ne sais pas quand j'ai commencé à courir régulièrement, c'était peut-être en seconde, quand le sport obligatoire ne m'a plus suffi et quand Anne a déménagé. Puis courir est devenu vital, seul médicament efficace contre ce que j'avais. Contre ce que j'ai encore.

Sentant mes pensées prendre une tournure amère, je l'interromps :

— Comment va ton père ?

Elle se mord la lèvre et je n'ai même pas le temps de regretter qu'elle répond :

— Ma mère loue un appartement plus proche de l'hôpital alors ils se voient souvent, élude-t-elle efficacement.

Reçu cinq sur cinq, Anne. Les choses ne vont pas mieux et tu ne veux pas en parler.

— Si t'as besoin de Luc De Hallouin, demande, lâché-je avec dérision.

Comme attendu, elle sourit et c'est dans ces rares moments que je suis reconnaissant envers mes ancêtres. Ce nom de famille m'aura traîné dans la boue, m'aura attiré la jalousie et les coups bas, tout le monde y accordant une importance alors que nous avons toujours vécu simplement. Les noms à particule, il y en a plein mais le nôtre a une signification particulière à Fran, ma ville d'origine. L'anonymat que me procure Lismore m'avait fait un bien fou.

Anne n'était pas mieux lotie avec Galasco, à mes yeux bien plus moyenâgeux que le mien, mais avec sa bouille d'ange, personne ne lui en tenait rigueur. Alors que cette fille est une vraie garce.

— Je préfère les services d'un Martin, si tu vois ce que je veux dire, me taquine-t-elle avec un clin d'œil avant de s'esclaffer quand je rougis.

Moi aussi j'aurais bien besoin des services de Keren Martin.

Je prends mon petit déjeuner sur la terrasse de l'appartement d'Anne avant de la quitter, pour prendre une douche et m'habiller pour mes cours. En remontant ma rue, c'est automatique, je commence à penser à lui et, comme si Alastor m'a entendu, je l'aperçois à sa fenêtre, une cigarette au bout des doigts, en pleine conversation téléphonique, la tête et les épaules dépassant de l'ouverture, m'offrant son profil. Ses cheveux s'enflamment de roux au soleil, me surprenant encore de leur intensité. A force de le voir dans l'appartement la nuit, j'oublie cette tendance qu'ont ses cheveux à changer de teinte avec le soleil.

Immédiatement, je baisse la tête et compte les secondes qui me séparent de la sécurité de la cage d'escalier. Est-ce qu'il me regarde ? Je n'ose vérifier et soupire de soulagement en montant l'escalier rapidement pour rejoindre mon appartement. Il me reste peu de temps avant de partir en cours mais je flâne tout de même dans la cuisine, me prenant un verre d'eau, alors que je n'ai pas soif. J'observe comme si de rien n'était par la fenêtre, suivant le trajet de sa cigarette vers ses lèvres. Seigneur.

J'ai honte de ce qu'il fait de moi. J'ai tellement honte que ça me mord les tripes, m'assèche la gorge et me donne en pâture à mes démons personnels. L'eau ne peut étancher ma soif de lui, je le sais, mais je la bois quand même, chaque gorgée me rapprochant du moment où je serai obligé de quitter mon poste. Comment désirer quelqu'un juste pour son physique et des prouesses sexuelles ? Demandez Luc De Hallouin. Je vais rendre mon nom célèbre pour cet exploit, effaçant toute sa gloire. Gloire qui m'a détruite.

Je ne désire pas. Du haut de mes vingt-et-un – vingt-deux dans deux mois – ans, je n'ai jamais désiré personne. Que quelqu'un essaie de me toucher et je me transformais en pelote de nerfs qui n'était satisfaite qu'à la disparition de l'aventurier. Voir des gens s'embrasser me donne la nausée. Les blagues salaces me rebutent et me forcent à catégoriser les gens de mon âge dans la case « moins je leur parle, mieux je me porte », une case dans laquelle je range également les profs racistes et les homophobes. Les filles me draguent régulièrement, que ce soit dans la rue ou dans les boites de nuit, mais la seule qui parvient à me dérider en me faisant du rentre dedans – technique de drague assez instable, si vous voulez mon avis – est Anne.

Alors pourquoi lui ? C'est peut-être pour ça que je l'idéalise, que j'en ai fait mon obsession. Parce que c'est le seul qui, par sa simple présence, fait battre mon cœur. C'est pour ça aussi que je n'ai pas forcé le contact, terrifié à l'idée qu'il puisse me décevoir et ainsi condamner mon organe vital à un silence de plomb. Comme avant.

Quand je crois qu'il me regarde, je le vois se tourner pour m'offrir son dos nu et je termine mon verre, regardant l'heure. Alors que je me jette sous l'eau de la douche, sans attendre qu'elle soit chaude, je me demande à qui il peut bien parler pendant aussi longtemps. Son visage avait l'air neutre. Je m'habille et prends mon bus juste à temps pour arriver à l'heure. Keren a disparu.

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La voiture jaune d'Anne m'attend à la sortie des cours et je salue mes amis avant de me diriger vers elle. Je monte dans la voiture et elle me donne un paquet en papier duquel une odeur reconnaissable entre toutes s'échappe. Un cookie de chez Barney-et-O. M&M's et pépites de chocolat. Je la regarde avec suspicion et elle fait mine de se concentrer sur la route.

Je prends un bout de cookie et j'ai l'impression de fondre quand je vois le M&M's se casser pour dévoiler son cœur chocolaté. Anne a un sourire en coin, elle sait que je ne vais pas pouvoir résister, bien que je sente dans mes entrailles que je vais le regretter amèrement.

Le temps me montra qu'il me fallait restreindre ma gourmandise, surtout lorsqu'elle était si vilement mise à l'épreuve. Nous nous sommes arrêtés sur la place de Lismore, non loin de la bouche de métro la plus utilisée de la ville car ici se croisent pratiquement toutes les rames, et je viens de jeter un coup d'œil au contenu du coffre de mon amie. Enfin, mon amie… J'ai bien envie de la rétrograder, cette traîtresse !

Les flyers étaient là, il y en avait beaucoup mais, en soi, ce n'était pas étonnant. Non, ceux qui sont étonnants au point de me donner des sueurs froides, ce sont les deux déguisements d'ours roses. Sous le choc, j'attrape la tête de l'ours – elle est énorme, mes doigts se joignent juste quand j'en fais le tour avec mes bras – et je me retrouve à le regarder, les yeux dans les yeux. Il a des yeux de plastique immenses et brillants dont un se décolle un peu, me donnant envie de l'arracher plus. Nous allons distribuer des flyers en nounours roses.

Je crois que si mon expression ne l'amusait pas autant, Anne aurait pu me faire croire qu'elle était mal à l'aise, mais là, elle ne tromperait pas un aveugle.

— C'est une blague ? demandé-je en clignant plusieurs fois des yeux, suppliant ce dieu si gentil de bien vouloir gaspiller un miracle pour moi.

Croquer la vie et elle vous le rendra au centuple. Essayez juste de ne pas en mourir. La honte, ça tue, j'en suis la preuve vivante, mais indirectement, alors je sais que je survivrai à cette expérience. Ça ne rend pas la pilule plus facile à avaler.

— C'est une surprise, j'ai pas eu le choix, se défend la traitresse.

Je comprends mieux le cookie à présent ! Ce renard !

— Anne…

Elle me coupe, m'interdisant de reposer la tête dans le coffre en se mettant entre moi et sa voiture, les mains devant elle :

— Non, non, non, tu ne me laisses pas seule déguisée, tu vas prendre ton courage à deux mains et le faire. De toute façon, à deux, ce sera mieux, et on ne te verra pas, personne ne saura que c'est toi…

Qu'est-ce que j'en avais à faire ? Ne voit-elle pas que c'est ridicule de promouvoir un repas pour les victimes de harcèlements sexuels avec ce genre d'accoutrement ? Il faut être taré pour penser que c'est une bonne idée, comment a-t-elle pu se faire avoir ? Martha a le goût du risque et à ses yeux tous les moyens sont bons pour étendre la communication, mais il n'est pas interdit d'avoir un cœur !

— Il en est hors de question, Anne, murmuré-je entre mes dents serrées.

Ses yeux de biche se posent sur moi et ce qu'ils voient les écarquille. Elle perd son petit air manipulateur pour joindre ses sourcils d'un air inquiet, réalisant qu'elle faisait fausse route sur mon refus.

— Ecoute, on peut ne pas les mettre, Martha n'en saura rien, se résigne Anne dans un murmure.

Soudain, elle fixe un point dans mon dos et je la vois blanchir à vue d'œil. Je regarde par-dessus mon épaule : c'est Keren Martin. Je me détourne brutalement avant qu'il ne me voie et hésite ; Anne n'hésite pas, elle m'arrache la tête d'ours et me l'enfonce sur la tête. Tout à coup, ma vue se rétrécit et j'entends mon souffle contre le costume ainsi que les battements de mon cœur. Mes mains se posent de chaque côté pour ajuster la tête, histoire de voir devant moi.

Keren est à deux pas de moi, je le sais car c'est là qu'Anne regarde. Que veut-il ?

— Excusez-moi, je peux emprunter votre téléphone, je n'ai plus de batterie, fait la voix de Keren et je regrette d'avoir ce truc ridicule sur la tête qui filtre sûrement sa voix. C'est juste pour appeler, nous rassure-t-il doucement.

Sa voix est incroyable, chaude et amusée. Qu'est-ce qui l'amuse ? J'ai ma réponse quand je tourne un peu la tête et que je croise son regard en coin. C'est moi, je le fais rire et je ne peux pas lui en vouloir : imaginez un mec d'un mètre quatre-vingt-cinq, fin, en jean et veste en cuir, avec une tête de mascotte ours rose si grosse qu'elle tient à peine sur ses épaules.

Je rougis et je remercie la spontanéité d'Anne, bien qu'elle m'empêche de voir parfaitement Keren Martin, si proche que je pourrais le toucher. Si le voir partiellement est le prix pour ne pas qu'il voit mon visage, ce n'est pas cher payé.

Anne a au moins le mérite de se tenir droite devant lui et de ne pas battre des cils de pâmoison ; je n'aurais pas eu cette force.

— Je n'ai pas mon téléphone sur moi, prétend-elle et je me retrouve à palper ma veste, les mains tremblantes.

Je vois qu'elle résiste à l'envie de le faire elle-même, agacée par mon incapacité à saisir les occasions qu'elle me jette. Enfin, je mets les doigts sur l'objet désiré et je le lui tends. Ses doigts effleurent les miens quand ils s'en saisissent et je sens mon cœur entamer un sprint alors que je retiens le téléphone dans ma main. Il me regarde, étonné. Ses yeux remontent jusqu'au haut de la tête d'ours avant de redescendre, une lueur d'amusement bien présente dans le regard maintenant.

— Merci, j'en ai pour un instant, dit-il avec un air interrogateur devant ma ferme prise sur l'appareil.

— Prenez un flyer, en échange, je m'entends dire avec désarroi, me demandant où j'ai bien pu acquérir autant d'audace et le regard d'Anne me dit qu'elle pense la même chose.

Elle comprend pourtant et attrape un flyer qu'elle lui donne.

— C'est un repas pour soutenir les victimes de harcèlements sexuels, explique-t-elle.

Keren me sourit encore quand je lâche le téléphone et il regarde le marceau de papier glacé qu'il tient dans l'autre main. Il n'a pas l'air pressé de passer son coup de fil, ses yeux parcourant l'impression. Anne est dans l'expectative et elle se retient de me regarder. Je sens un rire nerveux monter dans ma gorge mais il est noyé lorsqu'il reprend la parole (je ne peux pas rire et écouter en même temps alors je choisis d'écouter) :

— C'est ce samedi ?

Anne hoche la tête.

— Il y aura la conférence de Lorine Taquin dans le théâtre, juste avant, puis le repas aura lieu dans le jardin, à l'extérieur, poursuit-elle en pointant les différentes informations sur le papier. Vous pouvez juste venir au repas. Sur les sept euros d'entrée, cinq euros sont reversés à l'association, le reste sert à financer le repas.

— Ca a l'air fun, je vais voir si je trouve quelqu'un avec qui venir, dit-il à notre plus grande surprise.

« Fun » n'est pas le mot, à mon avis, mais je me garde bien de dire ce que j'en pense. Après tout, j'ai une chance de le recroiser, maintenant, autrement que par ma fenêtre.

— Vous voulez d'autres flyers ? demande Anne, enthousiaste, et elle s'empresse de lui en tendre un bon paquet.

Il n'a pas le cœur de refuser et je crois que l'amusement qu'on lui apporte vaut qu'il se trimballe un petit paquet de feuilles jusqu'à la prochaine poubelle. Il me demande de déverrouiller mon téléphone et je lui marmonne qu'il n'y a pas de sécurité, provoquant encore une fois son hilarité et donc, mon rougissement. Il s'éloigne pour passer son coup de fil, m'offrant son dos. Est-ce que Keren Martin est un sale type ? Il aime se moquer des autres en tout cas, et il a le rire facile, contrairement à moi…

Anne fait mine de ranger son coffre et me donne un paquet de flyers. Nous essayons tous les deux d'entendre ce qu'il peut bien raconter mais il est assez loin et raccroche rapidement, revenant vers nous qui faisons mine d'avoir beaucoup de choses à faire.

Nous restons tous les deux à le regarder partir, son paquet de feuillets sous le bras, de sa démarche nonchalante et féline mais ce n'est que lorsqu'il disparaît dans la foule que je m'autorise à retirer la tête avec un soupir de bien-être. Il fait définitivement trop chaud pour porter ce genre de trucs !

Je croise le regard d'Anne et, bientôt, on ne peut plus retenir notre rire. On s'assoit d'un même mouvement l'un contre l'autre dans le coffre et on s'y allonge, prenant appui sur les déguisements. Anne se tient le ventre en répétant « Non mais Keren Martin quoi ! » et moi je ne suis pas mieux, serrant dans mes bras la tête d'ours rose qu'à peine quelques minutes avant je jugeais dégradante.

Quand on se calme enfin, on se rassoit et je lui serre l'épaule pour la remercier.

— Regarde quel numéro il a appelé, chuchote-elle et elle attrape mon téléphone quand je lui jette un regard offusqué.

Avec l'air de ne pas y toucher, je me penche pour voir également et elle renomme le contact : « Ami de Keren ».

— On peut utiliser l'annuaire inversé de mon père, me dit-elle, conspiratrice, et je secoue la tête, médusé devant autant de malice. Si ça se trouve, le numéro va rappeler et ce sera à toi de bien agir, d'accord ? me dit-elle pour expliquer pourquoi elle renomme le contact avant de me rendre mon téléphone.

— Et s'il a encore besoin de mon téléphone et qu'il rappelle le numéro ? J'aurais l'air malin, si le nom du contact s'affiche.

— A toi de ne plus prêter ton téléphone, réplique-t-elle avant de s'extirper de notre cocon. Et verrouille-le, ce putain de téléphone, t'as quel âge sérieux ?

Je grommelle, agacé. Il n'y a rien dans mon téléphone qui justifie que je le verrouille, mes discussions n'ont rien de personnelles – celles avec Anne sont sibyllines et en langage codé – et je me contente de peu d'applications.

Je dois dire que je suis soulagé quand elle attrape un paquet de flyers et m'en tend un, avant de refermer le coffre, enfermant les ours, enterrant par la même occasion la hache de guerre. Détendu, je la laisse verrouiller la voiture et on se dirige vers la bouche de métro. Je vois sa tête se secouer de temps en temps alors qu'elle repense à ce qu'il vient d'arriver et lorsque le soir elle me dépose chez moi, je l'entends encore murmurer :

— Non mais Keren Martin, quoi !

Pouffant de rire, levant les yeux vers l'appartement du troisième étage du 15 de la rue Foucault pour y apercevoir la lumière rassurante, je fais un dernier signe de la main à ma meilleure amie et m'enfonce dans le hall de mon immeuble.

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A SUIVRE…


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AVIS DU CRITIQUE : « A la fin, je me suis dit : Aller je continue parce qu'elle est cool, mais franchement, cette histoire pue… »