ECRITURE 1 : 23/03/2020

MUSIQUE : Iridescent – Linkin Park

+ Linkin Park a bercé mon enfance et c'est probablement mon groupe préféré. Je vous invite à écouter Iridescent, surtout si vous pensez que Linkin Park est trop violent pour vous. Parce que Linkin Park, c'est la douceur wesh.

.


CHAPITRE 05 : ORANGE


.

« 13 choses à propos de lui :

1) Il aime le sexe ; enfin, il adore. Toujours une personne différente par soir.

2) Il est bi mais je crois qu'il préfère le sexe avec les femmes. Il affectionne les blondes ; dois-je me méfier d'Anne ?

3) Il peint souvent et de ce que je peux voir, c'est assez joli. Je ne sais pas où vont ses toiles après… Peut-être chez lui ?

4) Il ne jette presque rien, même les cartons de pizza et pot de yaourt.

5) Il fume souvent.

6) Il préfère le thé au café ; comme moi.

7) Il aime le rock.

8) Il danse bien mais je ne sais pas s'il aime vraiment ça. Je crois que c'est juste une technique de drague parmi tant d'autres.

9) Il rentre tard le mercredi soir généralement, je ne sais pas trop ce qu'il fait…

10)Il est assez frileux.

11)Sa couleur préférée est le bleu, je crois.

12)Il aime les chiens.

13)Il adore regarder les séries policières. »

.

.


[DIMANCHE]


.

Le contact de sa main sur ma tête me retourne l'estomac tout en me rassurant, sentiment étrange qui ne m'empêche pas de vider mon estomac dans les toilettes. Je ne sais pas pourquoi il a fallu qu'il entre et me touche pour qu'enfin je me laisse aller à vomir, je ne sais pas comment il est entré chez moi, je ne sais rien mais il est là, près de moi, et ça me suffit.

Sa main sur ma nuque a la même douceur qu'une semaine auparavant, comme si le temps entre les deux ne s'était jamais écoulé. Il n'y a pas eu ce moment gênant, il n'y a pas eu ce baiser… Mon estomac se serre à cette pensée et mes doigts blanchissent sur la cuvette que j'agrippe avec l'énergie du désespoir. Je me sens prisonnier, mes jambes pliées sous moi ne peuvent plus me porter alors que je voudrais fuir et il est là, sans se douter que sa présence appuie sur mon âme autant que ce sentiment de saleté que je ne parviens jamais à supprimer.

— Ne me touche pas, Keren, parvins-je à dire, lorsque j'ai assez de force, m'écartant de lui.

Je ne vois pas son expression mais il arrête de me toucher et reste silencieux, près de moi. Je crache encore deux ou trois fois dans les toilettes avant de m'asseoir sur le sol. La tête dans les bras et le front contre mes genoux, j'essaie de respirer, chassant cette nausée qui persiste.

— Dis-moi quoi faire, souffle-t-il, me rappelant sa présence.

Ne veut-il pas disparaître ? Pourquoi est-il là ? Je veux juste qu'on me laisse. Je veux qu'il me laisse.

— Il n'y a rien à faire à part attendre que ça passe, arrivé-je à dire, ma voix aigre et hachée.

Il hésite avant d'accepter, masquant difficilement sa frustration...? Je décide de me concentrer sur moi, il est trop compliqué à lire pour le moment. Je m'en veux de l'avoir écarté alors qu'il pensait m'aider, mais... Je ne peux pas. Je ne peux pas continuer à le laisser me voir ainsi.

Je devrais m'excuser ?

Et pourquoi est-ce que j'ai cette question en tête ? Même maintenant ? Qui est Frédéric pour lui ?

— Comment es-tu entré ? demandé-je à la place.

Je l'entends sourire, me donnant une envie viscérale de le regarder : apercevoir ses yeux verts, ses cheveux sombres qui peuvent s'embraser en un instant et ces lèvres qui donnent le ton à son visage – d'une inclinaison le rendant soucieux, moqueur, orgueilleux ou furieux. Je me contiens pourtant, essayant de garder ce qu'il me reste de fierté.

— J'ai sonné chez tes voisins, pour qu'ils m'ouvrent la porte en bas. Puis j'ai forcé la tienne.

Keren rigole quand je le fixe avec effroi, par-dessus mon bras, la surprise venant à bout de mes réticences, et il ne se doute pas de ce que ce son provoque en moi. Je serre mes jambes contre mon torse un peu plus fort, me protégeant d'un impact malheureusement immatériel. Ça me touche juste sous le coeur.

Je me soulève pour tirer la chasse d'eau, avec difficulté, puis je retombe sur mes genoux tremblants, épuisé par ce seul effort.

— Pourquoi tu es là ?

— Je vois tout chez toi, tu sais ? La lumière de la salle de bains est allumée depuis longtemps alors j'ai compris que quelque chose n'allait pas…

Parce que il sait que je suis instable ? Fragile ? Je fais des crises, que sait-il ? Qu'est-ce que Anne lui a dit ? Il a pitié de moi ? Personne ne peut comprendre.

Mon voisin se tait, nos regards sont l'un dans l'autre et je ne sais vraiment pas ce qu'il y voit. Je vois ses mains, sagement posées sur ses cuisses, alors qu'il est à genoux.

— Pourquoi tu es là ? répété-je, calmement.

Nous sommes deux inconnus alors je ne comprends pas.

Son visage se crispe, ses doigts s'approchent de mon visage et j'entends mon cœur dans mes oreilles. Est-ce qu'il a peur ? L'organe est là, il est vibrant et il me rappelle que je suis en vie. Quand ses doigts touchent ma peau, je frémis. Il se fige, pour voir si je vais le repousser, comme avant et son regard m'interroge. Mais je n'en sais pas plus que lui.

Mon corps ne m'appartient plus depuis longtemps et il ne fait plus ce que je lui demande.

Pourquoi ça me brûle lorsqu'il s'agit de lui ? Je repense à cette fille qu'il a prise jeudi sur son canapé, je me force à y penser, pour ne pas espérer. Espérer qu'un jour ce regard vert ne se fera profond que pour moi. Keren n'est pas là pour des sentiments de mijaurée, il est là parce qu'il veut quelque chose de moi et je ne sais pas encore quoi.

La pulpe de ses doigts qui redessine mes cernes me fait tout oublier.

Cette fois, je ne vais pas pouvoir faire semblant de ne pas me souvenir s'il m'embrasse et il doit penser la même chose car son sourire mutin étire ses lèvres. Peut-être ai-je blessé sa fierté en prétendant avoir oublié ?

Mon refus de tout à l'heure flotte tout de même entre nous et je le vois bien plus hésitant que d'ordinaire, moins confiant. Et ce détail me trouble plus encore que tout le reste.

Je détourne pourtant la tête, alors que nos souffles se rencontrent et il me relâche aussitôt, détournant également son regard.

— Je viens de vomir, Keren, chuchoté-je. Et j'ai soif.

Bravo Luc, chuchote la voix d'Anne dans ma tête, exaspérée.

.

.

.

Nous sommes dans le canapé, devant la télé, et j'ai fait du thé, pris une douche et brossé mes dents. Je sais que la théine, ça réveille, mais faut me comprendre, je ne veux surtout pas dormir alors que je suis seul avec Keren Martin dans mon canapé. Et même, la théine ne me fait rien. C'est un thé au caramel, mon préféré, et l'odeur m'enveloppe, calmant mes nerfs. Je sens son regard sur moi à intervalle régulier, il se pose des questions et je ne peux lui en vouloir.

Moi, je me mords les lèvres, inquiet de ce que je m'apprête à dire, persistant à l'ignorer. Il me faut longtemps avant de me décider.

— Keren…, commencé-je avant de me taire.

Keren dort.

« Le mieux, c'est qu'on cesse de se voir. »

Son visage est détendu, ses cils sombres caressent le haut de ses joues et il me parait si jeune… Quel âge a-t-il ? Que fait-il comme études ? Qui sont ses amis ? Sa famille ? Est-ce qu'il y a des choses qui le font pleurer de temps en temps ? Est-ce qu'il pleure parfois ? Tout un tas de questions que je voudrais un jour pouvoir lui poser… Mon doigt trace l'arrête de son nez avec une douceur maladroite et je me passe la langue sur les lèvres. Je n'ai pas l'habitude de faire ça, d'être doux avec quelqu'un, d'avoir le droit de toucher, de désirer, sans ressentir cette terreur d'être touché en retour…

Que fais-tu de moi, Keren Martin ?

Je vois ses dents entre ses lèvres, je sens son souffle et mes doigts viennent toucher ses cheveux, doucement et avec curiosité. Je déglutis difficilement. Mes lèvres sont vraiment à deux centimètres des siennes et mes yeux sont grands ouverts, pour m'assurer que les siens restent fermés.

J'hésite, j'ouvre la bouche, la referme les lèvres pincées puis m'éloigne lentement, avec un soupir las. Non, je ne peux pas lui faire ça alors que je déteste tout ce qui se rapproche de près ou de loin à de l'abus de la personne. Donc je me lève, éteins la télé et vais voir dans quel état est ma porte. Elle ferme encore heureusement. Est-ce qu'il s'introduit souvent chez les gens au point de savoir comment rendre l'infraction invisible à un examen basique ?

Avec un soupir, je parviens enfin à le quitter pour me recoucher, dans mon lit.

Dans mes rêves, je rejoue la scène du baiser que nous avons failli partager, sauf que cette fois, je ne l'arrête pas. Et je n'ai pas peur.

Quand je me lève, vers neuf heures, et que je vois qu'il n'est plus là, ça me fait mal au cœur. Mes yeux le cherchent en face mais il n'y a personne, son appartement est plongé dans le noir. Alors je fais du thé, en me repassant le film de ma soirée. J'ai fait deux crises en peu de jours, tout va mal et ça va s'empirer, je le sais. J'ai l'impression de revenir à cette époque terrible où me refermer sur moi-même avait été la seule solution pour ne pas faire souffrir les gens autour de moi.

Comment est-ce que je peux m'en sortir ? M'en suis-je un jour sorti ? Je ne peux pas continuer à cacher ça à Anne. Ma meilleure amie n'a jamais su ce qu'il s'était passé pendant son absence, elle a questionné mes parents qui n'ont pas pu l'aider. Son inquiétude vient à peine de disparaître que je la vois revenir au galop et ça ne s'arrêtera pas.

Keren s'inquiète, aussi étrange que cela puisse paraître. Peut-être veut-il me faire croire que c'est quelqu'un de bien ? Ou alors a-t-il seulement un cœur ? C'est une réaction normale en psychologie, du moment qu'on possède de l'empathie. La souffrance ne nous plait pas, nous touche et nous donne l'impression d'être concerné, d'appartenir à une cause. De pouvoir sauver. Mais faut-il que la pitié se mêle à notre relation déjà étrange ?

Je pose ma tête contre mes bras croisés sur la table, avec un soupir qui s'étire au point que je me surprends à attendre le prochain battement de mon cœur. C'est le bruit de la porte qui s'ouvre qui me redresse et je me balance sur ma chaise pour voir l'entrée. Keren est là et il tient un sachet en papier d'où s'échappe une odeur de beurre. Il est surpris de me voir levé et attrape une assiette dans ma cuisine, sous mon regard médusé. Hey, Keren, viens, on se marie…

L'assiette de viennoiseries sur la table est rejointe par des bouteilles de jus de fruit et il m'ébouriffe les cheveux en passant près de moi.

— Bonjour, dit-il en venant s'installer en face, si concentré à servir deux verres de jus qu'il ne voit pas que je rougis, la bouche béant comme celle d'un poisson, me recoiffant d'une main.

Je grogne un bonjour puis cache mon malaise derrière un pain au chocolat – ou chocolatine, ne me prenez pas la tête -, que je prends entre mes dents. Je lui propose du thé et profite qu'il accepte pour aller chercher une tasse dans la cuisine, me cachant pour reprendre mes esprits. Pourquoi faut-il qu'il soit si beau ? S'il y avait une justice dans le monde, il devrait au moins avoir une dent en moins. Mais non, ce type est parfait, de l'extérieur. Parfait pour moi.

Un visage anguleux, aux traits bien marqués, des cils sombres entourant des yeux d'une couleur fascinante, des lèvres... Ses lèvres étaient finement dessinées, larges. Et il y avait ses grains de beauté, légères tâches alignées de sa mâchoire au dessous de son oreille. Mais le plus fascinant, c'était son dos. Un dos massif, sur lequel je rêve de me coucher, y glissant mes mains...

Je trouve une tasse dont je n'ai pas honte et je reviens avec, lui servant l'eau que j'ai préparé avant. Il prend la tasse avec reconnaissance, effleurant mes doigts, et je m'amuse de le voir tremper son croissant dedans en lisant le journal qu'il avait récupéré.

On aurait presque cru à un…

— On dirait un vieux couple, lâche-t-il sans me regarder.

Durant une minuscule seconde, je crois l'avoir dit moi-même mais il s'avère que c'est bien lui. Nous nous regardons, je déglutis difficilement et il porte sa tasse à ses lèvres avec une lenteur calculée. C'est quoi ce délire ? Qu'est-ce qu'il veut me laisser entendre ? Son regard m'hypnotise pourtant et j'en oublie presque de respirer.

Je suis étonné de le voir détourner le regard le premier, apercevant par la même occasion un drôle de sourire sur son visage, comme s'il... riait ? Ensuite, j'ai l'impression qu'il hésite et choisit ses mots lorsqu'il poursuit :

— Luc, tu sais que ce n'est pas normal ce qu'il t'arrive. Tu as… des crises.

Je connais ce schéma : récompense puis tentative d'en savoir plus. Les psychologues l'utilisaient souvent sur moi, mais chez Keren, ça doit être naturel. Brossez le chat dans le sens du poil et il ne s'énervera pas lorsque vous tenterez de le porter. Je reste silencieux, me demandant ce qu'il peut bien savoir des crises.

Il soupire face à mon silence et ça me force à mentir :

— Ce ne sont pas vraiment des crises, je suis juste malade.

Son visage se fissure dans un sourire jaune et je me demande encore une fois ce qu'il a bien pu deviner de moi. Comment quelqu'un que je connais à peine a pu pénétrer si facilement mon quotidien ? Il est venu dans cette salle de bain, me frotter le dos, attendant simplement que je puisse me relever et maintenant, il est dans mon salon. C'est si facile de croire qu'il a de la sympathie pour moi, que je suis un peu son ami et qu'il s'inquiète pour moi. Quel est son but véritable ?

La porte s'ouvre tout à coup, me faisant sursauter et nous tournons la tête pour voir Anne, qui écarquille les yeux en voyant la poignée de la porte qu'elle tient encore dans sa main – et qui s'est visiblement désolidarisée du battant – puis elle lève les yeux vers nous.

Je jette un regard torve à mon voisin qui me fait un petit haussement d'épaules coupable. Il l'a cassé en entrant hier soir.

— Keren ? demande-t-elle, surprise, tout en marchant vers nous pour lâcher la poignée sur la table, s'attirant ma grimace.

L'objet fait un drôle de bruit en rencontrant le bois de la table, comme s'il rendait son dernier souffle. Je savais bien qu'il n'avait pas pu ne rien casser ! Anne attrape un croissant dans l'assiette, sans gêne, et son menton princier défie Keren de dire quoique ce soit. Je ne sais pas trop comment ils s'entendent mais ils ont dû passer un long moment ensemble lors de ma crise précédente. Mais connaissant Anne, elle réussira à l'amadouer.

— Je peux savoir pourquoi vous vous faites des plans à deux sans me le dire ? demande-t-elle en mimant la jalousie mais ne parvenant pas à cacher son amusement.

Je laisse le soin à Keren d'expliquer alors que je sers un thé à ma meilleure amie qui prend place avec nous, posant un drôle d'objet sur la table, emballé, près de la poignée cassée. Alors que je suis dans la cuisine, je remercie Alastor d'avoir envoyé ma blonde pour venir à ma rescousse. Les choses auraient vraiment pu mal tourner, si elle n'était pas arrivée.

Anne n'est pas satisfaite par l'explication un peu boiteuse de Keren qui lui cache les détails sans que je le lui demande et elle hausse les sourcils d'un air qui ne me plait pas, comme si elle était au courant de quelque chose qu'on lui cacherait... Si elle savait !

Mais elle a mieux à faire, comme on s'en rend compte lorsqu'elle pointe du doigt ce qu'elle nous a apporté :

— Ma mère débarque dans mon appart et je veux faire disparaître ça le temps de son séjour.

— Qu'est-ce que c'est ? demandé-je en essayant de soulever l'emballage pour voir en dessous mais elle me tape les doigts avec un claquement de langue agacé.

Puis ma meilleure amie a ce regard machiavélique que je lui connais bien.

— Moins vous en savez, mieux ce sera, affirme-t-elle et se joue de ma moue sceptique. Aller, sois cool, Luc.

— C'est pas de la drogue au moins ?

Elle secoue la tête, avec un sourire amusé, et docilement je vais ranger le paquet dans un placard de ma chambre, avec un soupir. Je les entends parler dans le salon et je m'assois sur mon lit, fixant mes mains pensivement, me laissant bercer par leurs voix.

Je les entends bien, mon appartement n'est pas assez grand.

— C'est surprenant de vous voir prendre votre petit-dèj ensemble comme ça, on dirait un vrai petit couple, le titille ma fidèle amie.

— Jalouse ? lâche Keren avec un sourire que je ne fais que deviner.

Le rire d'Anne me fait du bien et j'expire prudemment. Comment me sortir de ce pétrin ? Est-ce que je vais recommencer, comme avant ? Avec des crises régulières ? Il m'était impossible de sortir, avant, sauf pour courir. Les autres m'étouffaient, alors qu'ils ne me voulaient que du bien. Même mes parents étaient devenus des ennemis, lorsqu'ils avaient commencé à vouloir me faire consulter...

— Je vais regarder ta porte, je vais passer chez moi pour prendre mes outils et je reviens, me dit Keren en passant la tête dans ma chambre et je sursaute.

J'essaie de hocher la tête. Ça fait longtemps que je suis dans ma chambre, il faut croire.

Il part donc et je rejoins Anne dans le salon, où nous terminons notre petit-déjeuner. Elle m'abreuve de sa conversation, ponctuant ses anecdotes de grimaces et de rires, alors que je reste silencieux. Elle attend que je me confie, que je lui raconte ce que Keren ne lui a pas dit mais je n'arrive pas à réunir le courage nécessaire.

Anne est ma meilleure amie, je lui dis presque tout. Et tout est dans le presque.

.

.


[MERCREDI]


.

La porte est branlante mais elle ferme et le fait que Keren puisse entrer chez moi à sa guise ne me dérange pas, au contraire. Il a passé près d'une heure – en étant dissipé, avec Anne (figurez-vous que ces deux-là s'entendent bien !) – à régler le problème et j'avoue que je me suis amusé : j'ai fait de la citronnade et l'arrêt de la pluie a amélioré encore mon humeur très haute.

Nous sommes allés courir, tous les trois, puis nous avons fait des cookies chez Anne et Keren est resté immobile à observer le mur vide dans le salon de ma meilleure amie. Quand il a enfin ouvert la bouche, il lui a dit qu'il lui peindrait quelque chose et j'avais prétendu être jaloux. Son regard à ce moment-là m'avait passé l'envie de faire semblant d'être vexé tant il avait été troublant, bien qu'illisible.

J'avais appris deux trois choses sur Keren : Il a une licence d'Anglais et travaille pour sa sœur, Marzia, qui est probablement la femme du mercredi. Elle est éditrice et Keren traduit pour elle des textes de toute sorte, ce qui lui permet d'avoir de la lecture gratuite.

J'ai pu dresser une nouvelle liste dans mon journal intime :

« 13 autres choses à propos de lui :

1) Il aime lire

2) Il aime sa sœur, Marzia

3) Il a un souci avec son père, je ne sais pas encore lequel

4) Il a une licence en langue et travaille pour sa sœur dans la traduction de romans

5) Il aime peindre mais personne ne le sait d'après lui »

A cette liste, j'avais pu ajouter d'autres informations glanées de ci de là :

«

6) Il est bricoleur

7) Il sait forcer les portes d'entrée

8) Il préfère les croissants

9) Il est Vierge (ironique, n'est-ce pas ?)

10) Il ne croit pas en Dieu ni en rien

11) Il adore manger des pâtes (ça fait de lui un homme heureux car c'est pas cher et on en trouve partout – Anne en bonne Galasco raffole des huitres et du foie gras, j'vous dis pas la galère, surtout pour ses anniversaires)

12) Il ne croit pas au mariage, aux âmes sœurs et tous ces « trucs de femmelette » (autant vous dire qu'il s'est attiré nos regards noirs devant sa misogynie, nous, fervents défenseurs de l'égalité dans tous les sens du terme mais également du gars amoureux de son voisin depuis le premier instant et de sa meilleure amie romantique)

13) Il faisait de la natation avant (je vous dis pas l'image sensuelle que ça m'a renvoyée) »

En échange, Anne avait raconté toute ma vie ou du moins ce qu'elle en avait vu.

Elle avait parlé de cette histoire de nom de famille et de château, de la légende populaire qui disait que les De Hallouin se marient entre eux, ce qui en fait des consanguins psychopathes. Oui, c'est vraiment n'importe quoi mais on n'arrête pas la bêtise, comme le progrès. Je n'ai rien d'un consanguin, ce que Keren a confirmé avec un sourire qui m'a fait lever tous les poils des bras et Anne avait clos le sujet en informant que j'ai tout au bon endroit, et ce depuis que je suis enfant. A ce niveau de la conversation, je ne vous cache pas que je ne savais plus où me mettre et cherchais un plant de tomates pour me camoufler efficacement.

Bref, ce fut une bonne journée qui répondait à mes attentes, un bon dimanche.

Avec la mère d'Anne dans les parages, je la verrais moins et ça m'inquiétait un peu, alors le regard de Keren dans l'appartement d'en face, lorsque je rentrais le soir me rendait heureux, me rassurait. On avait passé un cap, même si ce n'était pas celui du mariage – je n'ai pas changé d'avis à ce sujet, faudra qu'il s'y fasse un jour et au moins je suis certain qu'il ne se mariera pas à quelqu'un d'autre de sitôt – ou même du baiser consenti et… net.

Quant au paquet d'Anne, je l'ai oublié aussitôt l'ai-je rangé. Je n'ai jamais aimé les surprises, tout simplement parce que je n'aime pas y penser, imaginer des choses, enquêter… C'est pour ça que j'ai Anne. Et faut se rendre à l'évidence : si Anne ne veut pas que je sache, eh bien je ne saurais pas. Point.

.

.

.

Après les cours, ce jour-là, nous décidons de nous prendre un chocolat chaud dans un café près de l'université. Jordan n'arrête pas de parler, enthousiasmé par la fin des partiels et l'ouverture d'un parc d'attraction, comme le printemps s'installe bien à présent. Accompagnés de Marvin et de Sarah, nous commandons puis nous allons nous installer quand je reconnais Fred, assis à une des tables, avec un ordinateur ouvert et un café.

Je laisse mes amis s'installer et m'arrête près de l'autre homme que j'ai quitté d'une façon étrange, la dernière fois. Je suis surpris de le voir si concentré et il lève les yeux vers moi, avant de s'illuminer, ravi de me voir visiblement.

— Luc, tu tombes bien. Je suis justement en train de faire un mail à Martha...

Je hausse un sourcil et avise mes amis qui ne font pas attention à moi. Avec hésitation, soucieux de le déranger, je viens m'asseoir en face de lui. Il ferme son ordinateur, me mettant tout de suite à l'aise, et je laisse mes mains autour de ma tasse encore trop chaude, attendant qu'il se lance.

— J'ai vraiment adoré travailler avec votre équipe, un tel dynamisme, Martha est si organisée et nous avons fait pas mal de recettes avec la conférence et le repas. C'est une réussite et le docteur Taquin était ravie. Il faut qu'on continue sur cette lancée, me dit-il.

Il est si enthousiaste. Je pensais que son association était plus grande que la nôtre et plus importante aussi. Ils ont près de huit employés avec un salaire, alors que nous sommes quasiment tous bénévoles, sinon la trésorière de l'association et Martha. Et pourtant, travailler avec nous l'a enthousiasmé à ce point ?

Ce n'est pas mon association, c'est celle de Martha. Mais je ne peux m'empêcher d'être fier d'en faire partie.

— Martha m'a dit que tu avais fait des montages vidéos pour l'association Fait-d-os et qu'elle en était très satisfaite. Elle me les a vantés, en vérité. Et je les ai vus, c'est pas mal du tout.

Je suis surpris : elle ne m'a jamais complimenté pour les vidéos que j'avais faites et apprendre qu'elle le fait dans mon dos me fait plaisir, l'air de rien. Et je suis encore plus gêné quand il me complimente à son tour.

— J'aimerais que tu fasses des vidéos pour nous, ce serait rémunéré bien sûr.

Rémunéré ? C'est vrai que pour une grosse association, mettre de l'argent n'est pas un problème.

— Des vidéos ? Des promotions, tu veux dire...?

— Oui ! Des témoignages, aussi, ce genre de choses... Couvrir nos évènements... Notre responsable de la communication serait ravie de t'expliquer ses idées en détails...

Je le vois parler mais je ne l'entends plus. Des témoignages ? Je me souviens parfaitement pour quoi se bat Vie-d-ange : pour les victimes de harcèlements sexuels. Et je me suis interdit de m'approcher de tout ça, ça me révulse. Il n'y a qu'à voir, c'est ce qui a déclenché ma première crise.

Fred s'est tu, me regardant, alors j'essaie de cacher mon stress.

— Je suis désolé, je...

Il pose une main sur mon bras, pour ne pas que je refuse. Et je suis trop perdu pour avoir le mouvement de recul habituel lorsqu'on me touche sans me demander mon avis.

— Réfléchis-y, tu n'es pas obligé de décider maintenant.

Technique classique de manipulation. Mais j'y tombe, sachant que je vais refuser. Je n'ai pas d'autres choix.

— Je te donne le numéro d'Emma, c'est la responsable communication. Elle attend ton appel, laisse la t'expliquer ce qu'elle veut en détail et rencontre la, c'est une femme super.

Je prends le papier qu'il me tend avec automatisme, lisant le numéro inscrit.

— Sinon, comment va Keren ?

Ça a le mérite de me déstabiliser et je repense aussitôt à ses lèvres, à deux centimètres des miennes.

— Bien, il va bien... Je suppose...

Je glisse le papier dans mon portefeuille, avisant mes amis, qui se demandent ce que je fais. Mon chocolat est encore bien chaud heureusement.

— Je suis désolé, je devrais les rejoindre... Je... Je vais réfléchir, je te tiens au courant. Pour les vidéos, précisé-je.

Il me sourit, nouant ses mains sous son menton.

— Aucun souci, prends ton temps. J'espère que ta réponse sera positive, je peux trouver quelqu'un d'autre mais je pense que tu as la sensibilité qu'il nous faut pour toucher les gens.

Ça me donne envie de vomir.

Je m'éloigne en essayant de ne pas le faire, arrivant jusqu'à la table de mes amis. Jordan s'interroge sur mon expression mais ne dit rien, décidant de me laisser tranquille pour le moment.

— Des bails d'asso, dis-je pour avoir la paix.

Et ça fonctionne.

Il faut que je vois Anne.

.

.


A SUIVRE…