ECRITURE 2 : 25/11/2018


PARTIE 1 – PAGE 1

Raito William


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Magnificence prit forme physique d'un simple effort de volonté, son énergie lumineuse courbant avec douceur les délicates plumes dont il se parait pour pouvoir venir se poser paisiblement contre la fenêtre de la petite maison dans la campagne. Les vivants étaient si fascinants et se dire qu'il en avait un jour été un le remplissait de vide : Comment pouvait-on le comparer à ces êtres imparfaits ?

Le petit salon qu'il apercevait était chaleureux, simple avec son canapé recouvert de couvertures chaudes, et les seuls ornements étaient des paysages peints et des souvenirs de voyage que le couple vivant ici avaient précieusement disposés sur le dessus des commodes dans le fond de la pièce. Les murs couverts de papier peint vieilli comme la cheminée et le tapis épais criaient une vie modeste et hors du temps alors que la voiture moderne et équipée dans le garage chuchotait tout autre chose.

La pie n'avait pourtant aucun intérêt pour tout ça, préférant regarder la Porteuse : la femme qui mettrait bientôt au monde l'Enfant de Lumière. Le petit œil noir se fixa sur Diana William dont le ventre à la peau tendue ne laissait aucun doute quant à son état de femme enceinte et la pie resta ainsi, essayant de percevoir chez elle ce que son Maître avait dû voir pour la choisir.

Diana William était une femme magnifique : elle avait des cheveux sombres et bouclés, ainsi que des yeux d'un bleu pur et doux, bordés de cils noirs et longs. Ses lèvres pulpeuses paraissaient gourmandes et elle était de ces femmes qui rejettent la tête en arrière lorsqu'elles rient, donnant sens à l'expression « rire à gorge déployée ». La poitrine généreuse, les pieds et les mains délicats et petits, les hanches grandes et solides, la fourchette facile, le cœur solide et les muscles fermes, elle était à l'image de la Vénus, ses courbes rappelant les vagues donnant naissance à la divinité romaine.

Mais tout ceci ne suffisait pas, n'est-ce pas ? Pourquoi elle ? « Pourquoi eux ? » corrigea l'oiseau intérieurement en voyant Franck, le mari de Diana, entrer dans le salon pour apporter son thé à la femme bientôt à terme. Ils échangèrent un baiser devant l'espion, sans se douter qu'il n'avait rien d'un oiseau, puis il retourna à son travail.

Franck, à sa façon, était beau également : bien bâti, les yeux sombres comme ses cheveux, la peau tannée par le soleil et les mains rêches du travail du bois auquel il s'adonnait chaque jour, il exprimait la sécurité et le calme lorsque sa femme était solidité et passion. Pourtant avec l'hiver, il ne travaillait plus sur les chantiers mais à la maison, sur des pianos, sa spécialité, son hobby et sa passion. Son métier était la preuve de sa sensibilité et douceur, alors que sa gueule qu'on devinait anciennement trop souvent cassée donnait envie de changer de trottoir.

Franck et Diana avaient une vie paisible, manquant de l'ambition qui fait les dirigeants ou les entrepreneurs, les laissant dans leurs passions respectives. Et cet enfant, ce bébé qui attendait impatiemment de pouvoir sortir la tête, pousser son premier cri et sentir l'air sécher sa peau, c'était la réalisation de leur amour, de leurs valeurs et de leur bonheur.

Ils ne savaient pas que cet enfant les détruirait en disparaissant, puisque l'Enfant de Lumière ne devrait jamais grandir auprès d'êtres humains comme eux. Parce qu'il était voué à partir.

Magnificience, sous sa forme d'oiseau, resta là des heures à regarder ce début de famille évoluer dans la maison. La fraicheur les força à relancer le feu, la nuit alluma les lumières, força l'oiseau à partir et le repas fut chaud et silencieux, l'habitude rendant chaque mot simple et pourtant si mouillé d'amour et de complicité. L'oiseau avait dû quitter son perchoir lorsque le Soleil s'était retiré, laissant la Lune seule témoin de la naissance de l'Enfant. Laissant la Lune seule se rire du premier cri de ce bambin.

Ainsi naquit Raito William, l'Enfant de Lumière. L'amour de ses parents frappa le petit corps si pâle, bien qu'on se demandât où il avait bien pu acquérir cette chevelure dorée et ses yeux si clairs, comme sa peau. Dans ses traits, on ne reconnut ni le père ni la mère, et ce fut un grand choc de voir cette femme et son mari entourer le petit corps comme si c'était le leur.

Et pourtant au matin, lorsque les premiers rayons du soleil éclairèrent la chambre d'hôpital, ils semblèrent prendre forme humaine pour leur enlever leur trésor, leur vie et tous leurs rêves. Raito ne pleura même pas quand l'homme brûlant se pencha au-dessus de lui pour le regarder, de ses yeux si bleus qu'on les dirait remplis de fumée.

— Bonjour, Ihè, chuchota une voix profonde.

Et les bras se saisirent de l'enfant et la pie posée sur l'épaule de l'homme se pencha pour mieux voir celui qui désormais s'appelait Ihè. Puis ils disparurent, sous le cri épouvanté de Diana qui venait d'ouvrir les yeux.

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Raito William, ou plutôt Ihè, grandit bien et lentement. Les nuits, il les passait seul, dans son lit, et heureusement était-il un enfant calme. Magnificience prit forme humaine pour lui, le Serviteur du Soleil se plia à la volonté du fils de son Maître comme cela lui était demandé, avec raison.

Ihé grandit donc correctement, dans la plus grande solitude. L'âge de raison, il semblait né avec, son âme plus blanche et plus pure que la moindre vie humaine. Il était la lumière mise dans un corps humain, plus humain que quiconque, plus vivant qu'on pourrait l'être et c'était un comble de le voir rougir, transpirer, avoir faim, tomber malade alors que sur ses traits brûlait la flamme de l'immortalité. Ses cheveux poussèrent, devinrent d'or pur et son regard s'approfondit à mesure qu'il prenait la mesure de son existence et de celle des autres qu'il n'était pourtant pas autorisé à voir.

Sa prison d'or était le jour. Tout ce que le Soleil dispensait de sa lumière était vu par lui, gardant son attention sur cet enfant qu'il attendait devenir un Immortel, un Céleste. Parce que si Raito était humain et vivant, ce ne serait bientôt plus le cas : Ihè devrait devenir un Céleste, entité immortelle dont l'espèce était difficile à définir. La petite famille des Célestes, non contente d'être peu nombreuse, était marquée par les rivalités et les différents intérêts, opposant ainsi les deux mondes de la nuit et du jour.

Alors le Soleil dut rapidement se rendre à l'évidence : Ihè était quelqu'un de doux, de passif et d'obéissant mais l'adolescence serait un fardeau alors comment le protéger de son ennemi, la Lune, lorsque Ihè voudra prendre son indépendance et s'aventurera hors du sommeil préconisé pour explorer le monde ?

Etrange dilemme, se disait le Céleste en caressant doucement la joue de l'enfant de dix ans qui dessinait, lové dans le canapé alors que dehors l'hiver rude gelait les lacs. Ce serait son anniversaire dans deux jours : Ihè fêterait alors ses dix ans.

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A SUIVRE…