ECRITURE 1 : 27/08/2018


PARTIE 1 – PAGE 5

Manger BIO


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Ihè se réconcilia bien vite avec la télévision, surtout que le lendemain son esclave divin crut bon vérifier le programme et choisir la chaine qui présentait le moins de risque de provoquer un incident comme celui de la veille. Juste après ses cours du matin, le jeune homme se retrouva donc bien vite devant l'écran, à regarder dans un silence religieux les images, sans se déconcentrer, même pendant les publicités.

Sa fascination amusait Karahamas alors qu'elle exaspérait Magni mais lorsqu'il essaya de se faire entendre, le jeune maître posa sur lui un regard lourd et agacé, presque dangereux.

— J'essaie d'écouter, avait-il lâché, provoquant la chute de la mâchoire inférieure de Magni et par conséquent le pouffement du dieu.

Puis le garçon avait reposé son attention sur la télévision, sans plus s'occuper d'eux. Une heure plus tard, il les appela pour leur montrer quelque chose :

— Vous avez vu, c'est important de manger bio, ils disent.

— Le jeune maître ne devrait pas écouter ce que les humains disent, le réprimanda gentiment Magni et Karahamas ne put qu'être d'accord.

Pourtant, cette histoire semblait vraiment tracasser le blond. Surtout que ces deux esclaves usaient de magie pour amener à eux les légumes et les fruits nécessaires, alors qui savait d'où ils venaient ? Bien entendu, comme souvent, il oubliait que sa « vie » se finirait dans un peu moins de deux ans.

— Ne pourrait-on faire une jardinière ? demanda l'enfant en se tournant vers les deux autres.

Quelle idée stupide ! Karahamas essaya de rester stoïque mais c'était difficile. Le regard que posa sur lui Ihè le fit trembler. Le gamin était monstrueusement sérieux.

— Oui, si vous le souhaitez, maître, fit alors le dieu, comme à son habitude.

Magni ne put empêcher un rire moqueur lui échapper :

— Allons, comme si ce dieu était capable de faire ça, dit-il et « ce dieu » paraissait une insulte dans sa bouche. Maître Ihè, Karahamas est de l'Ombre et de la Nuit, ses pouvoirs ne lui permettent que la mort, la souffrance et la destruction. Comment pourrait-il tenir un jardin ?

Cette habitude de ne jamais s'adresser directement à Karahamas pouvait être agaçante pour le dieu mais en cet instant, il trouvait ça amusant. Ihè ne parut pas affligé par les mots de Magni, regardant simplement le dieu qui lui non plus n'était pas atteint : après tout, c'était ce qu'il était et des êtres le vénéraient pour ça, sur terre et aux Cieux.

— Cette mission convient mieux à un être de lumière comme moi, conclut alors Magni.

Karahamas regarda le serviteur avec un sourcil levé, se retenant de rire. Alors ainsi, c'était un défi ?

— Ta défaite sera cuisante lorsque mon jardin sera plus beau que le tien, « être de lumière », s'amusa le dieu en faisant les guillemets avec ses doigts.

Avant que Magni ait pu répliquer, le jeune adolescent bougon les envoya faire leurs jardins respectifs avec un petit geste de la main agacé :

— Le seul être de Lumière, ici, c'est moi, et vous m'empêchez d'écouter la télé, alors allez vous disputer ailleurs.

Les deux ennemis n'eurent d'autre choix que de se répartir l'espace disponible à l'extérieur avant d'entrer sous le couvert des arbres, passant plus de temps ce jour-là à dresser des barrières entre leurs deux morceaux de terre qu'à planter véritablement et Karahamas profita de son avantage d'avoir la nuit également pour avancer au maximum, dressant un mur imprenable tout autour de son terrain. La serre était posée, solide, mais elle était vide.

Silencieux, Ihè resta là à le regarder, enroulé dans une couverture chaude, alors qu'avec ses caresses tendres et brûlantes, le dieu faisait ployer le métal pour lui donner la forme d'arche voulue. La paume de sa main brillait, comme du fer chauffé, et son expression calme et concentrée alliée aux mouvements hypnotiques de son corps endormirent l'être céleste.

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Il ne fallut pas longtemps avant que les plants soient grands et bientôt le jeune maître put manger des légumes et des fruits biologiques, sans aucun pesticide. Alors qu'ils savouraient tous les trois les fraises juteuses de la serre de Karahamas sur la terrasse, partageant pour la première fois de la nourriture, le dieu qui était pensif depuis un moment avoua :

— Je ne pensais vraiment pas que ça pousserait aussi vite.

En effet, ça faisait quatre jours qu'ils avaient lancé le défi et Karahamas qui connaissait bien le monde des vivants savaient que ce n'était pas ainsi que c'était censé se passer. Aucun des pouvoirs de Karahamas ne permettait cette poussée fulgurante, contrairement à ceux de Magni qui en avait usés et abusés.

Le dieu posa alors son regard scrutateur sur son maître qui avait gardé une expression neutre, mangeant avec plaisir les fruits les plus gros que les deux serviteurs lui laissaient volontiers, puisqu'ils ne mangeaient pas par faim mais par gourmandise, contrairement au jeune homme.

Leurs regards se croisèrent.

— Peut-être que tes pouvoirs ne sont pas uniquement fait pour la mort, finalement, dit alors Magni en les surprenant tous les deux.

Ce jour était à marquer d'une pierre comme le jour où Magnificence s'était enfin adressé directement à Karahamas, le dieu qu'il détestait. Le maître ne dit rien, se concentrant sur les fraises, alors que le dieu s'amusait de l'apparente victoire sur Magni qui se profilait. Alors qu'il taquinait son rival, il ne put s'empêcher de revoir l'expression d'Ihè lorsque leurs regards s'étaient croisés : de la culpabilité. Alors ainsi c'était lui qui avait usé de ses pouvoirs pour faire grandir les plants de Karahamas… Ce gamin était vraiment quelque chose !

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A SUIVRE…