Prologue

J'ai toujours pensé qu'écrire était le meilleur moyen de mettre de l'ordre dans ses idées. De trier ses souvenirs et d'analyser ses sentiments. De prendre du recul, aussi. Ces deux dernières années au lycée ont été pour moi si riches en émotions... Voilà maintenant une semaine que les vacances d'été ont commencé et je ressens déjà le besoin d'écrire. De vous écrire. Vous qui avez été le début de mes joies et de mes peines... De mon salut et de ma perdition.

Je sais. Maintenant que vous avez lu ces premières lignes – qui vous laissent peut-être craindre le ton dramatique que pourrait prendre la suite de ce manuscrit –, vous vous dites que jamais vous n'aurez le courage ni la patience de lire le pavé que vous tenez actuellement entre les mains. La seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est d'aller directement à la dernière page pour déchiffrer la signature et découvrir qui est l'auteur de cette lettre qui s'annonce des plus soporifiques... Je vous épargnerai cette peine. Mon nom est Lisa Thompson.

Vous avez bien lu. Lisa Thompson, du lycée Lincoln de Greenfield, en Californie. Vous savez qui je suis. Ce que vous ne savez pas encore, c'est que ceci n'est pas une lettre. En fait, c'est un roman. Et les mots que vous avez sous les yeux sont les derniers que je vous écrirai jamais.


In Love


Chapitre 1
Les nouveaux du lycée

Tout commença le mardi 6 septembre 2016. Il était sept heures trente du matin. Une jeune fille aux cheveux châtain mi-longs et aux yeux noisette était assise au pied d'un arbre, dans la cour du lycée Lincoln. En cette journée ensoleillée, elle faisait sa rentrée en classe de première. Le ciel était d'un bleu limpide. Une légère brise soufflait dans les branches du chêne auquel elle était adossée et détachait ses feuilles jaunes et orangées, qui virevoltaient dans les airs avant de venir se poser délicatement sur l'herbe verte.

Les élèves commençaient à affluer dans la cour, mais la jeune fille n'y prêtait guère attention. Elle était bien trop occupée à lire son bouquin d'histoire, ouvert au chapitre qui traitait de la Guerre de Sécession. Elle se préparait déjà à son premier cours de la matinée, qui allait commencer dans un quart d'heure. Elle était arrivée en avance au lycée, comme à son habitude. Lisa Thompson était une élève sérieuse.

Vous vous demandez sans doute pourquoi je parle de moi à la troisième personne ? Vous trouvez que cela a un petit côté narcissique, voire schizophrène ? Eh bien, il n'est jamais trop tard pour apprendre à connaître mes faces cachées ! Plus sérieusement : j'ai toujours préféré les romans écrits à la troisième personne, pas vous ? Plutôt que d'enfermer le lecteur dans l'unique point de vue du narrateur, ils permettent de suivre l'histoire d'un regard extérieur. De mettre tous les personnages sur un même pied d'égalité, et de laisser le lecteur libre d'interpréter les choses à sa manière.

Et puis, je dois bien l'avouer, si j'étais restée à la première personne, jamais je n'aurais eu l'occasion de mentionner la couleur de mes cheveux ou de mes yeux... Inutile de dire que j'en aurais gardé une profonde frustration ! Cela vous paraît superficiel de ma part ? Ne vous étonnez pas ! Encore une de mes faces cachées...

Passons donc à ma tenue vestimentaire.

Ce jour-là, Lisa portait un t-shirt noir avec l'inscription « Nirvana » imprimée en jaune, au-dessus d'un smiley aux yeux en croix et à la langue tirée. C'était son groupe préféré depuis qu'elle était en classe de troisième. Il ne se passait pas un jour sans qu'elle écoute au moins un de leurs morceaux sur son téléphone, en prenant le bus pour aller au lycée ou pour rentrer chez elle. Kurt Cobain était son idole, et elle rêvait de s'acheter un jour une guitare électrique pour reprendre ses chansons favorites. En attendant, elle se contentait de jouer de la basse dans son groupe de punk rock au lycée. Car le grunge n'était pas le seul style de rock qu'elle écoutait, loin de là. Son panel s'étendait au punk rock (The Offspring étant son groupe de prédilection dans le genre), au rock alternatif (avec une mention spéciale pour les Red Hot Chili Peppers), voire même jusqu'au rock psychédélique (les Pink Floyd étaient pour elle une référence en termes de richesse musicale). Le groupe dans lequel elle jouait s'inscrivait dans la lignée de The Offspring, Good Charlotte ou encore Sum 41, et répondait au doux nom de « Screaming Donuts ». Perturbant, me direz-vous ? Eh bien, Lisa n'était pas peu fière de le dire : c'était elle qui avait baptisé son groupe !

Le reste de sa tenue ce jour-là se composait d'un jean bleu délavé un peu serré et d'une paire de Converses kaki. Elle avait posé à côté d'elle son sac à dos Eastpak en treillis militaire. Elle avait tout du look de l'ado rebelle, et pourtant...

- Tu commences déjà à réviser tes cours d'histoire ? s'écria d'une voix inquiète une jeune fille aux cheveux blonds qui s'était approchée de Lisa. Tu penses que Mr Lockett va nous filer une interro surprise dès le premier jour ?

Lisa leva le nez de son bouquin. Astrid Lorensen se tenait devant elle. Ses longs cheveux blond cendré étaient coiffés en nattes. Une lueur d'angoisse brillait dans ses yeux gris perle.

- Le premier jour, peut-être pas, répondit Lisa. Mais le deuxième jour, oui, c'est sûr ! ajouta-t-elle avec un clin d'œil.

Sur ce, elle referma énergiquement son livre et se leva. Les deux lycéennes se mirent en marche vers le bâtiment principal du lycée.

Lisa et Astrid étaient toutes les deux en classe de première. Elles se connaissaient depuis la troisième et s'entendaient à merveille, en particulier pour ce qui était de se payer la tête des profs.

- Tu crois que Mr Lockett va nous remettre sa cravate rouge à pois jaunes ? demanda Astrid avec un large sourire. Honnêtement, il a l'air d'un clown avec ça !

- Il ne lui manque plus que le nez rouge ! renchérit Lisa en riant.

- Oh non ! Il l'a déjà !

Les deux jeunes filles pouffèrent de rire en entrant dans le couloir principal du lycée. De nombreux élèves s'y trouvaient déjà et s'affairaient autour des casiers pour y déposer leur casse-croûte du midi et en retirer les livres de cours dont ils allaient avoir besoin dans la matinée. Les bruits des discussions, des rires et des claquements métalliques des portes des casiers animaient le corridor.

Astrid pouvait bien se moquer de son prof d'histoire et de sa cravate, elle non plus ne faisait pas dans la discrétion en matière de look. Il allait sans dire qu'elle aimait beaucoup se faire remarquer. Elle avait pour habitude de porter des jupes courtes, de hautes chaussettes à rayures, et des t-shirts aux motifs toujours plus surprenants les uns que les autres. En ce jour de rentrée, par exemple, elle avait opté pour une jupe noire, des chaussettes roses et noires qui lui montaient jusqu'aux genoux, et... un t-shirt rose sur lequel était dessinée une énorme tête de bébé cochon. Vous voyez le résultat ? Attendez un peu, vous n'êtes pas au bout de vos surprises ! Astrid aimait aussi beaucoup les couleurs. Chacun de ses ongles était verni d'une couleur différente : rouge, jaune, vert, bleu, violet... les couleurs de l'arc-en-ciel ! Enfin, l'une de ses fantaisies ultimes était la collection des boucles d'oreilles de formes originales : fruits, champignons et pâtisseries miniatures pendouillaient régulièrement à ses oreilles... Et aujourd'hui, pour mettre la dernière touche à son costume et rester dans le thème porcin, elle avait choisi de porter des boucles d'oreilles en forme de... rondelles de saucisson.

Vous avez bien lu.

Vous les avez peut-être même déjà vues !

Si c'est le cas, vous conviendrez comme moi que porter en même temps ce t-shirt et ces bijoux pouvait sembler déplacé (d'autant plus que ces boucles d'oreilles ressemblaient à s'y méprendre à de vraies rondelles de saucisson... – mon dieu, quand j'y repense, c'étaient peut-être de vraies rondelles ? Non, je l'aurais senti...). Astrid avait-elle conscience de ce qu'elle faisait ? Etait-ce de la bêtise ou de la provocation ? Toujours est-il que la jeune fille ne passait jamais inaperçue.

Lisa, au contraire, préférait faire profil bas. Porter les t-shirts de ses groupes de rock favoris pour afficher ses goûts musicaux lui était suffisant. Elle n'avait pas besoin d'en étaler davantage.

Malgré leurs caractères opposés, les deux lycéennes faisaient la paire. Elles étaient pour ainsi dire complémentaires. Et ce matin, elles allaient toutes les deux en cours d'histoire avancé. Elles avaient en effet opté pour la classe de niveau renforcé – celle qui préparait les élèves les plus doués à l'université – car elles étaient toutes deux d'excellentes élèves, même si leurs goûts les orientaient vers des études supérieures totalement différentes.

Lisa avait des prédispositions naturelles pour les maths, la physique et la chimie. Elle appréciait également les matières dites littéraires, comme l'histoire ou les langues, mais elle les voyait surtout comme un moyen de se changer les idées, de faire une pause entre deux résolutions d'équations. Aussi souhaitait-elle continuer à faire des sciences aussi longtemps qu'il lui serait possible durant ses études. Dans quelle université ? Elle n'en savait encore rien. Mais du moment qu'elle pouvait trouver un établissement qui l'accepte et lui propose des cours capables de stimuler ses capacités intellectuelles, c'était tout ce qui lui importait.

Astrid, à l'inverse, avait réussi à mettre de côté toutes les matières scientifiques, pour ne se consacrer qu'aux lettres, à l'histoire et aux langues. Artiste dans l'âme, elle participait tous les après-midis à des ateliers créatifs, tels que les cours de poterie, de dessin, de peinture et de théâtre. Contrairement à Lisa, elle avait une idée très claire de l'université dans laquelle elle voulait aller après le lycée : elle se destinait à la prestigieuse université de Yale, et en particulier à son école des beaux arts.

Mais en attendant, il lui restait encore deux années entières à passer au lycée Lincoln. Deux années, cela paraissait si long... Lisa se disait qu'elle avait encore largement le temps de réfléchir à son avenir. Elle était pourtant loin d'imaginer ce que ces deux années lui réservaient... Jamais elle ne se serait doutée qu'elles passeraient comme un éclair.

A huit heures moins le quart, la cloche du lycée retentit. Lisa et Astrid étaient déjà assises à leur table dans la salle d'histoire et continuaient à papoter en attendant l'arrivée du prof et des autres élèves.

- J'espère que Tom Hernandez sera avec nous pour suivre ce cours, dit Astrid. Si je me souviens bien, c'est plutôt un littéraire, lui aussi.

- Ne me dis pas que tu as choisi ce cours exprès pour être dans la même classe que Tom ? s'exclama Lisa.

Elle se souvenait maintenant à quel point son amie avait été enchantée par ses leçons d'histoire en classe de seconde. En vérité, la présence de Tom aux cours de Mr Lockett avait joué un rôle essentiel dans la motivation d'Astrid. Assise deux tables à gauche du jeune homme, elle n'avait cessé de lui jeter des regards langoureux, auxquels il était resté parfaitement indifférent. Ce matin-là, la place habituelle de Tom était vide. Astrid était quelque peu nerveuse.

- Non, bien sûr que non, répondit-elle d'un ton ironique. Si j'ai choisi ce cours, c'est uniquement pour revoir Mr Lockett et m'extasier devant sa magnifique cravate...

- Tu ne crois pas si bien dire...

Mr Lockett faisait justement son entrée dans la salle de cours, arborant fièrement une cravate bleue avec des canards jaunes dessinés dessus.

- Wow, on peut dire que c'est un nouveau style..., commenta Astrid à voix basse.

- Elle irait bien avec ton t-shirt, je trouve...

L'enseignant salua ses élèves et posa son cartable sur son bureau.

Astrid reporta son attention sur la porte d'entrée pour guetter impatiemment l'arrivée de Tom. Elle avait toujours eu un faible pour les bruns ténébreux d'origine hispanique. C'était drôle, pour une blonde aux yeux clairs comme elle, tout droit venue des pays nordiques... Mais après tout, pourquoi pas ? Lisa, elle, n'avait même pas de type de garçons en particulier. A seize ans passés, elle ne pouvait se targuer d'être tombée amoureuse, ni même d'avoir eu un petit ami... C'était pour elle le néant total en matière de relations amoureuses. Bien sûr, elle évitait de le crier sur tous les toits...

Tom Hernandez franchit finalement la porte de la salle de cours...

- Ah ! Le voilà ! lança Astrid en se trémoussant sur sa chaise.

… suivi de près par Bradley Taylor.

Etrange comme ces deux-là avaient toujours l'habitude de traîner ensemble... Cela faisait depuis le mois de mai que Lisa avait remarqué qu'ils étaient rarement vus l'un sans l'autre. Or, l'homosexualité de Bradley était de notoriété publique. Ses allures efféminées et ses jeans moulants ne laissaient aucun doute là-dessus. Tom, cependant... Avec son blouson en cuir noir et ses tatouages, il avait tout l'air du type bien viril. Alors quoi ? Etait-ce simplement de l'amitié ? Ou bien un peu plus ? Lisa songeait de plus en plus à la deuxième option... Devait-elle faire part de ses soupçons à Astrid ? Elle se tourna vers son amie, qui depuis quelques secondes ne lui prêtait plus la moindre attention. Elle n'avait d'yeux que pour Tom.

- Salut Tom ! lança-t-elle avec un grand sourire. Tu as passé de bonnes vacances ?

- Très bonnes. Et toi, Astrid ? répondit poliment le jeune homme, avant de se tourner vers Bradley et d'échanger avec lui un clin d'œil.

Oh, et puis après tout, Astrid était tout à fait capable de s'en rendre compte par elle même ! C'était une grande fille, maintenant. Sans compter qu'elle avait bien plus d'expérience en matière de garçons que Lisa.

Tom et Bradley s'installèrent à leur place respective. Ils étaient les derniers élèves à être arrivés. Les autres sortaient leurs affaires de leur sac à dos : trousse, cahier de notes et bouquin d'histoire, le tout dans un brouhaha continu, chacun racontant à son voisin ce qu'il avait fait pendant les vacances. Le prof alla refermer la porte de la salle, puis regagna son bureau pour faire face à ses élèves avec un sourire bienveillant. Le cours pouvait commencer.


A dix heures et vingt-quatre minutes très précisément, juste après la sonnerie qui signalait la fin du troisième cours de la matinée, Lisa quitta la salle de classe et se fraya un chemin parmi les élèves – qui avaient déjà envahi le corridor – pour se rendre à son casier. Elle avait cinq minutes pour y déposer ses bouquins d'histoire, de chimie et de psychologie (les cours auxquels elle venait d'assister) et les troquer contre son livre de maths (son dernier cours de la matinée, qui allait commencer dans un instant). Arrivée devant la petite porte métallique de la case où elle rangeait ses affaires, elle constata qu'elle avait une nouvelle voisine de casier. Une jeune fille qui lui était inconnue s'efforçait d'ouvrir le compartiment situé à droite du sien, mais elle avait visiblement du mal à y parvenir... Elle s'acharnait sur le loquet qui était manifestement coincé, et finit par donner de grands coups de poings dans la porte, exaspérée.

- Doucement, doucement ! fit Lisa pour tenter de calmer la jeune fille.

Cette dernière poussa un soupir de découragement, puis se passa machinalement la main dans ses longs cheveux châtains ondulés. Elle avait une chevelure magnifique. Ses yeux étaient bleus et ses paupières maquillées par une discrète touche de fard couleur chocolat. Elle portait un jean bleu foncé et un chemisier blanc à rayures roses, ouvert par-dessus un t-shirt rose pale. Elle était vraiment belle.

- J'avais pourtant réussi à l'ouvrir il y a moins d'une heure, expliqua-t-elle.

- Ce casier est parfois capricieux, répondit Lisa. Je me souviens du garçon qui l'avait l'année dernière. C'était un terminale, et il lui arrivait de passer dix bonnes minutes avant de réussir à l'ouvrir. Au bout d'un moment, je crois qu'il a fini par laisser tomber et s'acheter un sac de rando pour y mettre tous ses bouquins de cours et se les trimballer en permanence.

- Génial ! commenta la jeune fille aux yeux bleus. Il semblerait donc que j'aie hérité du casier maudit du lycée... Mon année commence bien !

- Tu es nouvelle, ici ?

- Oui. Je viens de déménager. Le lycée dans lequel j'étais avant craignait un peu...

- Dans ce cas, bienvenue à Lincoln ! J'espère que tu t'y plairas.

- J'espère surtout que j'arriverai à ouvrir ce satané casier avant la fin de la journée !

- Voyons voir si j'y arrive, déclara Lisa en posant ses doigts sur le loquet.

Elle essaya de le tirer vers elle puis de le pousser vers le haut, mais il était bel et bien bloqué.

- Hmmpff ! fit-elle en appuyant dessus de toutes ses forces.

- C'est gentil, mais je ne voudrais pas te mettre en retard à ton prochain cours...

- Pas de soucis, nous avons encore... trois minutes devant nous ! répondit Lisa en jetant un coup d'œil à sa montre. Tu es sûre que tu as fait le bon code ? demanda-t-elle au cas où.

- Je peux réessayer..., répondit la jeune fille aux yeux bleus, sans vraiment y croire.

Elle sortit de la poche de son jean un bout de papier sur lequel elle avait griffonné le code secret de son casier, et le recomposa sur la molette en lisant attentivement les chiffres. Elle pressa ensuite le loquet vers le haut... toujours bloqué.

- Ça alors..., fit Lisa, dépitée.

- C'est pourtant bien le bon code...

Trois minutes plus tard, les deux lycéennes étaient toujours en train de s'acharner sur la porte récalcitrante, le tout sous les regards des curieux qui passaient à côté d'elles pour aller en classe. La cloche sonna la reprise des cours, mais Lisa ne voulait pas lâcher l'affaire. Elle se sentait maintenant responsable du sort de cette fille : elle ne pouvait pas la laisser en plan comme ça, devant son casier fermé, sous prétexte qu'elle devait aller en cours de maths tout de suite. Elle ne pouvait pas abandonner une nouvelle élève de cette façon, pas le premier jour.

- Gnnnnnniiiiiiiiiiiiii ! s'écria-t-elle comme une détraquée, en forçant avec ses deux mains sur le loquet pour essayer de le faire bouger dans un sens. Gnnnnnniiiiiiiiiiiiii ! s'écria-t-elle à nouveau, en essayant de le faire bouger dans l'autre.

La fille aux yeux bleus regarda brièvement autour d'elle, sans doute pour s'assurer que personne ne les observait – Lisa devait commencer à lui faire honte. Heureusement pour elle, le corridor commençait à se vider peu à peu. Bientôt elles furent les dernières à s'y trouver.

- Tu sais quoi ? Laisse tomber ! lâcha la nouvelle. J'expliquerai à mon prof d'anglais que j'ai oublié mon bouquin à la maison.

Un KLANG sonore retentit alors, et la porte métallique du compartiment s'ouvrit sous les yeux ébahis des deux lycéennes.

- Tu disais ? fit Lisa avec un grand sourire et en essuyant la sueur qui perlait sur son front.

Les deux jeunes filles devaient maintenant vider leur sac dans leur casier et y récupérer leurs bouquins pour les cours suivants le plus vite possible, si elles ne voulaient pas augmenter davantage leur retard.

- Ton cours d'anglais doit être dans la salle de Mr Porter, tout au fond du couloir, à gauche, puis la deuxième porte sur la droite, indiqua Lisa.

- Encore merci ! dit la fille aux yeux bleus en refermant la porte de son casier. Je te revaudrai ça !

- Pas de problème ! C'est normal de s'entraider, répondit Lisa en remettant son sac sur ses épaules, prête à partir. Au fait, je m'appelle Lisa. Et toi ?

- Moi c'est Ashley, répondit la jeune fille. Ashley Westbrook.


Lisa Thompson eut beau piquer un sprint jusqu'à la salle de maths, elle arriva avec cinq minutes de retard, et elle arriva bonne dernière. Inutile de dire que son entrée dans la classe se fit bien remarquer. Tout le monde était déjà installé et l'observait avec amusement. Il ne restait plus qu'une table de libre : au premier rang, évidemment.

Le prof s'était arrêté d'écrire au tableau et s'était tourné vers elle pour la regarder prendre place devant lui. Lisa constata qu'il s'agissait d'un nouvel enseignant. Elle ne l'avait encore jamais croisé au lycée. Si cela avait été le cas, elle s'en serait souvenue : un prof avec un nœud papillon passait rarement inaperçu.

Il devait avoir un peu moins de la quarantaine. Ses cheveux étaient bruns, coupés courts et légèrement décoiffés – mais décoiffés avec style. Il avait des sourcils noirs épais, un regard perçant et portait des lunettes à large monture arrondie, couleur écaille de tortue. Il était d'une élégance peu commune pour un professeur du lycée Lincoln : son costume se composait d'une veste et d'un pantalon gris perle, d'un gilet noir à boutons et d'une chemise blanche à petits carreaux. Mais ce qui se distinguait surtout dans sa tenue, c'était son nœud papillon. Un nœud papillon blanc avec de petits motifs aux différents tons de bleu.

Qui de nos jours continuait à porter ce genre d'accessoire ? A part, bien sûr, les élèves et enseignants qui s'habillaient en tenue de soirée pour se rendre au bal d'hiver (mais dans ce cas, ce prof était en avance de trois mois...). A tous les coups, il s'agissait d'un excentrique.

Par bonheur, il ne fit aucun commentaire sur l'arrivée tardive de Lisa, et finit par reprendre ce qu'il était en train d'écrire au tableau. « Harold Bates », parvint à déchiffrer la jeune fille. C'était sans doute son nom. Lisa regarda distraitement autour d'elle et s'aperçut que chaque élève avait posé sur sa table une petite pancarte avec son prénom écrit dessus. Bien. Elle n'avait donc rien loupé d'important. Elèves et professeur n'en étaient encore qu'aux présentations. Elle sortit son carnet à spirales de son sac à dos, en arracha une feuille et traça dessus les quatre lettres L, I, S et A au marqueur noir. Elle plia le bout de papier de façon à le faire tenir debout à côté de sa trousse, puis se pencha à nouveau sur son sac pour en extraire son livre de maths. Le bouquin qu'elle posa sur sa table fut son bouquin d'anglais.

Stupeur.

Elle regarda encore une fois au fond de son sac, mais celui-ci était vide. C'était le seul livre de cours qu'elle avait emporté avec elle, et ce n'était pas le bon.

Quelle cruche !

Lisa se revit en train de transférer ses livres dans son casier et de fourrer dans son sac le bouquin pour son prochain cours. Dans la précipitation, elle avait dû se planter de manuel. Et comme Ashley lui avait justement dit qu'elle se rendait en cours d'anglais... Elle avait interverti anglais et maths.

- Je crois que tu t'es trompée de livre... Lisa, fit remarquer Mr Bates en jetant un œil à la pancarte de la jeune fille pour y lire son prénom.

Le visage de Lisa tourna instinctivement au rouge pivoine et elle tenta malgré tout de se justifier :

- Je... Euh... J'étais persuadée que j'avais pris mon bouquin de maths... Je ne comprends pas... J'ai dû confondre les deux... Leur couverture doit être de la même couleur...

Elle entendit des gloussements de rire derrière elle.

- Ce n'est pas très grave, répondit Mr Bates avec un sourire. Pour aujourd'hui, nous n'aurons pas besoin du manuel.

Quelque peu soulagée, Lisa rangea son bouquin d'anglais dans son sac. Elle restait tout de même décontenancée et n'en revenait toujours pas de sa bêtise. Arriver avec cinq minutes de retard et ne pas avoir avec soi le bon livre de cours, c'était ce qu'on appelait faire mauvaise impression dès le début. Il ne lui restait plus qu'à espérer pouvoir se rattraper, d'une manière ou d'une autre. A priori, cela ne serait pas trop compliqué, étant donné qu'elle avait toujours compté parmi les meilleurs élèves de sa classe en mathématiques. Plus précisément, elle avait toujours été la deuxième meilleure élève de sa classe dans cette matière. Le premier se tenait à sa gauche. Arthur McFadden. Assis au premier rang, pile en face du bureau du professeur. « Comme c'est étonnant » pensa Lisa avec ironie.

Arthur McFadden était un rouquin binoclard aux airs de petit génie. Chouchou des profs de sciences, il participait toujours en cours, posait les questions les plus pertinentes et passait ses pauses à discuter avec les enseignants des dernières avancées technologiques. A tous les coups, il finirait au MIT.

Chaque année, Arthur et Lisa se retrouvaient ensemble en cours de maths. Chaque année, il s'imposait premier de la classe, et la jeune fille devait se contenter de la deuxième place. C'était vraiment frustrant. Peut-être les choses changeraient-elles avec ce nouveau prof ? Ou peut-être pas... Après tout, Lisa avait choisi pour cette année un cours de maths de niveau avancé, donc plus difficile...

- Ce premier semestre sera consacré à la géométrie analytique, aux suites numériques, au raisonnement par récurrence et aux bases de la trigonométrie, annonça Mr Bates.

Il y avait de quoi prendre peur, en effet. Mais pas de panique. Le cours venait à peine de débuter.

En observant plus attentivement l'enseignant, Lisa remarqua qu'une petite chaîne en argent pendait d'un des boutons de son gilet, formant une courbe délicate, avant de disparaître derrière sa veste. Une montre à gousset. Décidément, ce prof avait un goût prononcé pour le vintage.

Le cours de ce matin commença sans plus tarder par les fonctions circulaires. Contrairement à bon nombre d'enseignants qui projetaient maintenant leurs leçons depuis leur ordinateur portable sur un écran blanc, Mr Bates écrivait son cours au tableau, à l'ancienne, et ses élèves devaient s'efforcer de déchiffrer son écriture en pattes de mouche avant de pouvoir tout recopier sur leur cahier. Lisa plissa les yeux pour parvenir à lire « 1.1. Le cercle trigonométrique unitaire ».

L'enseignant traça deux droites perpendiculaires, l'une représentant l'axe des x, l'autre l'axe des y. Puis, en un seul coup de craie et sans compas, il dessina un cercle parfait, centré sur le point d'intersection des deux axes. Ébahis, les élèves reposèrent leur stylo sur leur table pour contempler ce prodige.

- Waouh ! ne put s'empêcher de commenter Lisa.

- Je suis sûr qu'il s'est entraîné pendant des heures avant de parvenir à ce résultat, lui souffla Arthur qui s'était penché vers elle.

- Dix ans, en réalité ! répondit Mr Bates avec un fin sourire, car il avait entendu la remarque. Mais on peut dire que j'ai le coup de main, maintenant ! Et si tu venais nous représenter l'angle pi sur trois au tableau, Arthur ?

Légèrement pris au dépourvu, le garçon ne se laissa pas déstabiliser pour autant. Il se leva de sa chaise, prit la craie que lui tendait le prof et vint le rejoindre au tableau. D'un trait, il traça l'angle souhaité. Mr Bates lui demanda alors de représenter les angles pi sur quatre, pi sur six, pi sur huit... Arthur les dessina tous sans problème. Voyant que son élève se débrouillait particulièrement bien, l'enseignant poussa les choses un peu plus loin en lui demandant les valeurs des cosinus et sinus des angles tracés. Là encore, Arthur fit preuve d'une aisance extraordinaire. A croire qu'il connaissait déjà les valeurs par cœur. Mr Bates paraissait agréablement surpris. Lisa, de son côté, commençait à ressentir une pointe d'agacement. Comme par hasard, l'élève qui aimait le plus se mettre en valeur se voyait offrir cette possibilité par le prof lui-même, et ce, dès le premier cours. C'était rageant.

- Je peux aussi vous donner les valeurs des tangentes associées, si vous voulez, proposa Arthur.

Lisa leva les yeux au ciel, exaspérée.

- Merci, mais nous verrons cela un peu plus tard, répondit Mr Bates. Tu peux regagner ta place.

Très content de lui, Arthur retourna s'asseoir. En l'espace de deux minutes, ce bigleux venait d'entrer dans les petits papiers du prof. Pendant qu'il s'empressait de recopier consciencieusement ce qu'il venait d'écrire au tableau, Lisa tentait de calmer sa colère. Mais un autre sentiment, plus tenace, semblait s'être emparé d'elle... Pourquoi diable ressentait-elle comme une pointe de jalousie ?


Lorsque Lisa ressortit de son cours de maths, elle avait déjà dix exercices de trigonométrie inscrits dans son agenda, à faire pour le lendemain matin. Elle était désemparée. Comment un prof pouvait-il donner autant de devoirs à faire en aussi peu de temps ? Heureusement qu'elle n'avait rien de prévu pour cet après-midi. Elle pourrait rentrer chez elle plus tôt et commencer ses exercices sans plus tarder. Hélas, en traversant le couloir principal pour gagner la cour du lycée, elle eut le malheur de croiser James Cooper, le guitariste de son groupe de punk rock.

- Salut Lisa ! s'exclama le garçon aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Tu serais libre, cet après-midi, pour une répétition ? J'ai trouvé un nouveau batteur pour le groupe, pendant les vacances. Je lui ai dit qu'on se retrouverait aux studios à trois heures, pour s'entraîner. Ça te va ?

Comme à son habitude, Lisa n'osa pas dire non. Tant pis pour ses exercices de trigo. Elle les commencerait plus tard, dans la soirée. En espérant qu'ils ne soient pas trop longs. Mais après tout, quelle idée d'avoir choisi de suivre des cours de maths de niveau avancé ? Elle devait maintenant en assumer les conséquences.

Tout en marchant jusqu'à son casier, elle se demanda à quoi pouvait bien ressembler leur nouveau batteur. Etait-ce un garçon du lycée ? Probablement. Leur ancien joueur de batterie avait quitté le groupe durant l'été, car il partait s'installer à San Francisco pour commencer ses études à l'université. Visiblement, James n'avait pas tardé à lui trouver un remplaçant.

Lisa arriva devant le compartiment dans lequel elle rangeait ses affaires et composa le code pour l'ouvrir. Sur le côté intérieur de la porte métallique de son casier était collé un énorme sticker représentant un donut. Mais pas n'importe quel donut : celui-ci était recouvert d'un glaçage au sucre et de vermicelles multicolores, et deux rangées de dents pointues, dégoulinantes de sang (ou de confiture de fraise) dépassaient de la pâte, de part et d'autre du trou qui faisait office de bouche. Un donut enragé. Le logo des Screaming Donuts. C'était Lisa qui l'avait dessiné.

Elle constata avec consternation qu'elle avait bel et bien laissé son livre de maths dans son casier. Elle prit ses bouquins de physique et d'espagnol, ainsi que son casse-croûte pour le déjeuner, puis sortit dans la cour à la recherche d'une table de pique-nique inoccupée.

Le temps était idéal pour manger dehors. Le ciel bleu n'était parsemé que de quelques petits nuages blancs, et la température était des plus agréables en cette fin d'été. Lisa trouva une table libre à côté d'un châtaignier et s'y installa. Il était onze heures vingt. Astrid ne tarda pas à arriver. Elle semblait furibonde.

- Premier cours de sciences sociales de l'année, et le prof nous donne déjà un résumé et une analyse de texte à pondre du jour pour le lendemain ! Le texte fait douze pages de long et on est censés le résumer en trois cents mots… Il croit vraiment qu'on n'a que sa matière à étudier, ou quoi ?

- M'en parle pas, répondit Lisa. Notre prof de maths vient de nous filer dix problèmes de trigonométrie à résoudre pour demain matin. Comment je vais trouver le temps de faire tout ça ? J'ai répétition avec mon groupe de punk rock, cet après-midi…

- Et moi atelier dessin… Pour cette fois, je pense que je me contenterai de faire de rapides gribouillis, et je quitterai le cours plus tôt...

Lisa sourit. Elle savait, pour les avoir vus, que les « rapides gribouillis » d'Astrid étaient en réalité des chefs-d'œuvre. Son amie avait un don inné pour le dessin.

Sur ce, les deux lycéennes ouvrirent leur lunch box et commencèrent à manger. Tôt le matin, Lisa s'était préparé un sandwich au bacon et au cheddar qu'elle dévorait maintenant avec appétit. Astrid, elle, avait opté pour une salade au poulet. Comme beaucoup d'élèves du lycée Lincoln, elles avaient toujours trouvé les repas servis à la cantine peu ragoûtants. Aussi préféraient-elles apporter elles-mêmes leur déjeuner pour la pause de midi.

- Je n'arrive pas à croire que ce soit bientôt l'automne…, dit Lisa en regardant les feuilles jaunes tomber des arbres avec un brin de nostalgie. Les vacances d'été ont passé si vite…

- Oui, acquiesça Astrid. Quand on y pense, c'est bientôt Noël !

- Quoi ? Attends un peu ! Avant ça, il y a Halloween et Thanksgiving !

- N'empêche, ça va vite arriver !


Après son cours de physique et son cours d'anglais, Lisa retrouva à nouveau Astrid pour son dernier cours de l'après-midi : espagnol. C'était un cours que la blonde appréciait tout particulièrement car, disait-elle, la maîtrise de cette langue lui permettrait de se rapprocher un peu plus de Tom. Bien sûr, elle aurait préféré que ce soit Tom en personne qui leur donne ces leçons d'espagnol, plutôt que la vieille Mme Ramirez, mais autant rêver…

- Hmmm, des cours de langue avec Tom Hernandez…, ne pouvait s'empêcher de fantasmer Astrid à voix haute.

C'était à ces moments-là que Lisa brûlait d'envie de lui dire que Tom était gay.

Même si l'espagnol n'était qu'un cours optionnel pour les deux jeunes filles, elles en ressortirent malgré tout avec une tonne de devoirs supplémentaires à faire pour le lendemain, à savoir : trois exercices de grammaire, un exercice de conjugaison et un QCM de compréhension de texte.

- Ça te dit qu'on se retrouve tout à l'heure au Clover pour bosser l'espagnol ensemble ? proposa Astrid.

Le Clover était un café situé à deux pas du lycée Lincoln. En fait, il se trouvait juste à côté de l'arrêt de bus et du parking du lycée, si bien que tous les élèves le connaissaient. C'était leur lieu de rendez-vous préféré après les cours. Il paraissait que l'intérieur était très cosy et que leur frappuccino était une tuerie. Il paraissait… En fait, Lisa n'y avait jamais mis les pieds.

- Tu sais bien que je ne bois pas de café et que je n'arrive jamais à travailler dans les lieux publics…, répondit-elle à son amie. Et puis, je n'ai aucune idée de l'heure à laquelle ma répétition va se terminer...

- Comme tu voudras, fit Astrid en haussant les épaules. A demain, alors !

- A demain !

Les deux lycéennes se séparèrent, Astrid pour aller à son atelier dessin, Lisa pour se diriger vers les studios du lycée.

Ceux-ci se trouvaient au sous-sol, ce qui donnait aux répétitions de Lisa un petit côté « underground ». L'établissement mettait à la disposition des élèves trois locaux insonorisés, du matériel de base (une batterie, un piano, des micros, des amplis, des prises jack et même une table de mixage), ainsi qu'un local de stockage, rempli de boxes dans lesquels les lycéens pouvaient ranger leurs instruments. L'accès aux studios se faisait par une salle commune, meublée de canapés et de tables basses, qui servait aux musiciens de point de rencontre. Lisa y retrouva justement James, affalé dans un fauteuil, en train de pianoter sur son téléphone portable. Sa guitare, rangée dans sa housse noire, était posée debout contre le sofa.

- Salut ! fit Lisa en se laissant tomber dans le canapé le plus proche. Déjà là ?

Il était trois heures moins dix. Elle qui pensait être la première à arriver...

- Comme tu peux le voir ! Je n'avais qu'un cours, cet après-midi. Ça fait un petit moment que je me suis posé ici. J'ai pu y retrouver quelques potes et discuter un peu avec eux... J'ai appris que les Bloody Bunnies s'était séparés... C'est dommage, ils faisaient du bon son.

Les Bloody Bunnies était un groupe de punk rock du lycée assez connu parmi les initiés, et qui avait probablement donné envie à James de former son propre groupe lorsqu'il était en seconde. Il avait d'abord trouvé un chanteur, Steve Hamilton, qui suivait à l'époque les mêmes leçons d'anglais que lui et qui souhaitait se défouler après les cours en hurlant dans un micro, puis un batteur, Chris O'Connell, qui était alors en terminale et qui lui aussi aimait relâcher la pression en fin de journée en tapant sur des caisses. Lisa avait été la dernière à avoir été recrutée. Malheureusement, la basse était souvent considérée comme facultative dans les formations de rock du lycée, car elle se faisait relativement peu entendre par rapport aux autres instruments. Aussi James s'était-il offert le luxe de compléter son groupe par une bassiste, qu'il avait rencontrée dans le bus en allant au lycée. Lisa avait tout de suite été intéressée. Le punk était tout à fait son genre de musique, et être la seule fille du groupe ne lui faisait pas peur.

- Steve devrait arriver dans dix minutes, dit James qui continuait de taper frénétiquement des messages sur son smartphone. Sinon, j'ai réservé la salle n°2 de trois à cinq heures. Je pense que ça suffira pour tester notre nouveau batteur.

- Ok, je vais chercher ma basse, en attendant, déclara Lisa.

Lorsqu'elle reparut dans la salle commune avec sa basse sur le dos, un nouveau venu venait de faire son apparition. Un garçon aux cheveux longs et bruns, attachés en une queue de cheval qui lui tombait dans le dos, se tenait aux côtés de James, assis à la place que Lisa avait occupée quelques secondes plus tôt. Il portait un blouson en cuir noir, un pantalon noir et une paire de rangers noires. Une sacoche en cuir marron était posée à ses pieds.

Lisa s'approcha des deux garçons qui semblaient absorbés par leur conversation.

- Salut ! fit-elle à l'adresse du nouveau.

- Ah, Lisa, je te présente William, notre nouveau batteur, s'exclama James. William, voici Lisa, notre bassiste.

- Enchanté, dit William en inclinant respectueusement la tête pour la saluer.

- Euh... Moi de même, répondit la jeune fille en rougissant.

Elle remarqua qu'il portait un anneau métallique à l'oreille gauche. Un air plutôt sérieux se dégageait de son visage et le faisait paraître très mature. Il n'était pas désagréable à regarder. Bien au contraire.

- William vient d'arriver à Lincoln, expliqua James. Il était dans un autre bahut de Greenfield l'année dernière, mais il a décidé de changer de lycée pour sa terminale.

« Encore un nouveau ! » se dit Lisa. Décidément, après sa nouvelle voisine de casier Ashley Westbrook et son nouveau prof de maths Harold Bates… Le lycée Lincoln avait été particulièrement attractif, cette année !

- Et si on allait s'installer ? proposa James en se levant de son fauteuil.

La salle de répétition n°2 était déjà équipée d'un ampli guitare et d'un ampli basse. James sortit de son étui sa guitare blanche Ibanez à tête noire reverse et la brancha à son ampli. Lisa fit de même avec sa basse Fender noire et blanche, tandis que William prit place derrière la batterie. Il s'agissait d'une batterie assez rudimentaire, avec une caisse claire, trois toms, un charleston, deux cymbales et une grosse caisse munie d'une simple pédale. Le batteur retira son blouson en cuir pour se mettre en t-shirt, sortit deux baguettes de sa sacoche et commença à accorder les caisses en tapant dessus et en tendant ou détendant leur peau selon la sonorité recherchée. James et Lisa accordèrent eux aussi leur instrument, puis réglèrent le volume de leur ampli par rapport à celui de la batterie. En général, les répétitions commençaient avec un volume raisonnable, puis le son montait crescendo, chacun estimant qu'il ne s'entendait pas suffisamment par rapport aux autres instruments, et tout le monde finissait par jouer avec des bouchons dans les oreilles.

Steve arriva pile au moment où tous les réglages furent terminés. C'était un garçon très mince, aux cheveux blonds rasés très courts et aux yeux gris, avec un piercing à l'arcade sourcilière gauche. Il n'eut qu'à brancher son micro et à le fixer à son support, avant que James déclare que la répétition pouvait commencer. Le but de cette session était de tester William et d'évaluer sa capacité à s'adapter aux morceaux phares des Screaming Donuts.

Lisa, James et Steve furent bluffés. Non seulement William maîtrisait cette batterie (qu'il ne connaissait pas) à la perfection, mais il suivait le jeu du guitariste et de la bassiste sans difficulté, et ajoutait même une touche en plus à leur musique en la rendant plus énergique et plus riche qu'elle ne leur avait semblé avec leur ancien batteur. William se démenait, utilisant toutes les possibilités que pouvait lui offrir cette batterie de base : il tapait la grosse caisse située à ses pieds avec une telle rapidité que la simple pédale qu'il actionnait sonnait comme une double pédale, et il frappait avec une dextérité surprenante sur toutes les percussions dont il disposait. De la sueur ne tarda pas à perler sur son front et il dut plusieurs fois se rattacher les cheveux, car de longues mèches brunes finissaient toujours par retomber devant son visage. Dans sa fougue, il cassa trois baguettes, mais il paraissait en avoir un stock inépuisable dans sa sacoche. Lorsque la répétition se termina à cinq heures, il était en nage. Il retira son t-shirt noir pour se mettre torse nu et s'épongea avec une petite serviette qu'il avait apportée dans son sac. Lisa, qui ne put s'empêcher de l'observer, remarqua les divers tatouages dessinés sur son corps : le pentagramme sur sa poitrine imberbe, au niveau du cœur ; le fil de fer barbelé qui faisait le tour de son biceps gauche ; la croix enflammée et retournée à l'envers, sur son biceps droit. Ses muscles étaient d'ailleurs bien développés. Lisa détourna rapidement le regard avant de se remettre à rougir.


- Alors, qu'est-ce que vous en avez pensé ? demanda James à Steve et Lisa.

Tous les trois s'étaient réunis dans le local à rangement pour se concerter, pendant que William patientait dans la salle commune.

- Il est vraiment bon ! s'exclama Steve dont la voix vibrait d'admiration. Bien meilleur que Chris.

- Ça oui ! confirma vivement Lisa. Il est incroyable ! Il faut à tout prix le garder !

Son propre enthousiasme la surprenait, mais elle avait été tellement impressionnée par les talents de William, qu'elle était persuadée qu'avec un tel batteur dans le groupe, les Screaming Donuts gagneraient en popularité.

- Dans ce cas, c'est décidé ! déclara James. On le garde ! Allons lui annoncer la bonne nouvelle.


William fut ravi d'apprendre qu'il était retenu dans le groupe des Screaming Donuts. La prochaine répétition fut programmée pour le jeudi suivant, sur le même créneau horaire. Quatre heures d'entraînement par semaine, ce n'était jamais trop, surtout lorsqu'on avait de grandes ambitions comme les Screaming Donuts : sortir un album, jouer au bal d'hiver ou au bal de promo, donner des concerts dans la ville de Greenfield…

Lisa, qui avait un bus à prendre à cinq heures et demi pour pouvoir rentrer chez elle, dit au revoir à ses camarades.

- Je vais y aller, moi aussi, fit William. Je ne voudrais pas rentrer trop tard...

James et Steve semblaient vouloir rester encore un peu dans la salle commune pour discuter. De toute évidence, se dit Lisa, ils n'avaient pas autant de devoirs qu'elle à faire pour le lendemain. La bassiste et le batteur prirent donc congé de leurs camarades et repartirent ensemble jusqu'à la sortie du lycée.

- Toi aussi, tu rentres en bus ? demanda Lisa sur le ton de la conversation, pendant qu'ils traversaient le couloir principal, maintenant désert.

- Non, répondit William, je rentre à vélo. J'habite à Greenfield, pas très loin du lycée.

- Ah. Tu seras arrivé bien avant moi, dans ce cas ! J'habite à la campagne, à vingt minutes en voiture du lycée. En prenant le bus, j'en ai pour une demi-heure…

- Aïe ! Ça doit être dur, le matin… Tu dois te lever super tôt !

- Mon réveil sonne à six heures, ce qui me laisse le temps de me préparer avant de sauter dans le bus de sept heures et d'arriver à temps pour mon cours de huit heures moins le quart.

- Tes cours commencent à huit heures moins le quart ? répéta William, surpris. Les miens ne commencent pas avant huit heures et demi, et se terminent tous à une heure.

Cette fois, ce fut à Lisa d'être étonnée.

- Tu n'as qu'un cours l'après-midi ? J'en ai trois !

- Évidemment, j'ai fait en sorte que mon emploi du temps soit le moins chargé possible, expliqua William. Je n'ai pris aucune option, aucune leçon approfondie, et les cours que j'ai choisis sont ceux qui ne me demandent aucun travail à faire à la maison. Mon objectif pour cette année était clair : avoir le plus de temps libre possible.

Lisa en restait pantoise. Elle aussi avait mûrement réfléchi à la meilleure façon de concocter son emploi du temps, mais dans un objectif diamétralement opposé : acquérir un maximum de connaissances scientifiques et de culture générale afin de pouvoir intégrer une bonne université. Le résultat était un planning rempli de cours de niveau avancé, de huit heures moins le quart du matin à trois heures moins le quart de l'après-midi, tous les jours de la semaine. Sans compter ses activités extrascolaires l'après-midi... Elle se demandait maintenant si elle allait réussir à garder le rythme tout au long du semestre. La journée qu'elle venait de passer lui donnait un bon aperçu de ce qui l'attendait. Et encore, elle n'était pas terminée : il lui restait ses devoirs à faire…

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour, les deux lycéens constatèrent que le temps était toujours au beau fixe : le ciel était d'un bleu azur et le soleil était à la fois réchauffant et éblouissant. Il fallait dire que Lisa et William venaient de passer un peu plus de deux heures au sous-sol du lycée... Telles des chauves-souries tout droit sorties de leur cave, ils étaient aveuglés par la lumière du jour.

- C'est ici que nos chemins se séparent, dit William en s'arrêtant devant le parking à vélos et en commençant à sortir de son sac en bandoulière sa clé de cadenas. Bon retour chez toi et bonne soirée !

- Merci, toi aussi ! répondit Lisa. A jeudi !

- Oh, j'espère bien qu'on se reverra avant jeudi ! lança William avec un clin d'œil.