Pour être bien honnête, j'ignore ce que l'amour est.

Parfois, je me complais à croire que j'ai trop aimé pour savoir ce que c'est.

Au fil des années, je suis devenue blindée aux sentiments et très méfiante de ce que les gens disent. Je réalise davantage que ce qu'on dit et ce qu'on fait est différent – les gens veulent tellement être aimés qu'ils sont prêts à n'importe quoi pour s'assurer une place vis-à-vis un semblant de trophée.

Je suis devenu une fille croche, si j'ose croire. Je juge, je ne fais confiance à personne, j'aime tester les limites des gens peu intéressés, je me sauve devant un intérêt. Le but est d'ennivrer la personne, de lui montrer un aspect de soi reluisant, de ne pas montrer le monstre qui se cache dessous le maquillage et le sourire. Il faut lui faire croire qu'on peut être ce qu'elle veut, il ne suffit que demander. Et lorsqu'on veut que quelqu'un nous déteste, il suffit de lui faire réaliser qu'on est imparfait. Dans certains cas, ces personnes vont continuer à poursuivre l'être espéré, mais cela va bien se finir et le monstre va enfin apparaître devant leurs yeux,

Je pense que je suis épuisée.

J'ai aimé Rémi d'un amour qui n'était pas le mien. Je l'ai aimé par réciprocité et nous nous sommes aimées de la même façon : face à un miroir. On s'est quittés comme au début, on n'aurait jamais dû être ensemble. Lorsque je lui demande aujourd'hui, il me dit qu'on s'est connus trop peu longtemps pour qu'il puisse comprendre ce qui s'est passé. Il me dit que c'est de l'auto-sabotage et qu'il n'est pas bien intelligent. Je le crois, il faut être stupide pour vouloir blesser quelqu'un à ce point et de ne pas l'aimer. J'ai longtemps été triste de savoir qu'il ne m'a jamais aimée, et j'avoue ne pas comprendre pourquoi il a refusé mon admiration pour lui. J'aurais tout fait pour lui en dernier, sauf ce qu'il attendait de moi. Je ne pouvais m'objectiviser devant lui. J'aurais voulu apprendre à le connaître davantage, savourer chaque moment passé avec lui, mais je savais autant que lui que l'on n'était pas fait pour être ensemble. Il m'aimait de l'amour de sa première blonde, je l'aimais de l'amour destructeur de mon frère. Il cherchait en moi la fille qui le briserait encore et encore, je cherchais en lui l'homme qui me vouerait une haine égale à celle dont mon frère me vouait par la proximité de notre lien de sang.

J'ai écrit longuement sur Rémi par le passé. J'aurais dû écrire sur mon frère plutôt. Tout ferait du sens. Il y a des hommes qui me tiennent proches et me font mal, et ceux-ci ont marqué mon existence beaucoup plus que tous les autres.

De ce que ma famille m'a dit, mon frère Mathieu était un bébé capricieux et pleurnichard. Il quémandait l'attention et la recevait sur le champ. Il savait attendrir mes parents et exiger d'eux ce qu'il voulait. Quand je suis née, j'étais le contraire de lui. J'étais plutôt calme, festive et très souriante. Un jour, j'ai perdu toute émotion. Je suis devenue renfrognée, anxieuse et triste. Dans ma mémoire actuelle, je ne sais pas ce qui a engendré ce changement hormis que Mathieu m'a fait faire des bêtises que je n'aurais pas dû faire, telles que mettre un chat dans la sécheuse, tester si la glace va lâcher sous mon poids, mettre en feu du papier et des objets avec des allumettes et des chandelles, essayer de fumer à neuf ans, et ainsi de suite…

Mon frère me protégeait devant mes cousins et mes cousines. J'étais la meilleure, j'étais sa soeur. Devant des étrangers ou nos amis, il me battait. À coup de poing au début, puis à coup d'insultes et de menaces. C'était toujours de ma faute, et devant nos parents, je prenais le blâme car j'osais avoir mal devant une telle preuve d'amour. J'osais crier, ne pas savoir me défendre et surtout, pleurer. J'osais ressentir, et les émotions étaient insupportables pour les parents. Leur colère faisait rire mon frère. Il aimait les voir s'émousiller devant leur propre rage et de les voir m'injurier, de me voir pleurer et de pouvoir se rapprocher lui-même de leur amour. Il était inconcevable pour mon frère que mes parents puissent nous aimer tous les deux, il fallait qu'il n'en aime qu'un et cela devait être lui. Il me poussait pour être à côté de mon père lors des sorties, il endormait mes parents d'histoires à mon sujet, j'étais une folle, une dérangée, une sale conne, une petite salope vile et dégoûtante Je n'avais pas le droit à l'intimité pour lui ni à aucun moment de répit de ses tourments, la porte de la salle de bain se faisait ouvrir par lui et ma chambre était soit pulvérisée par le son de sa basse ou je me faisais sortir de celle-ci par la force physique : je n'avais pas le droit d'exister près de lui.

J'étais sa chose, son amusement.

Pour Mathieu, personne ne devait m'aimer. Il me disait sans cesse de me suicider, que je n'étais rien et que personne ne va jamais m'aimer. J'étais le sujet principal de ses railleries, mes parents riaient aux éclats de l'image peu favorable qu'il projetait de moi. Ils le trouvaient drôle, ses imitations étaient le summum de son intelligence autoproclamée et de son humour sans borgnes.

Je suis morte de cette absence d'amour, la petite fille souriante est devenue la petite fille névrosée. L'anorexie m'a rongée toute crue, et devant la maladie, j'étais devenue un spectacle pour ses amis. Oyez Oyez venez voir ma soeur le dinosaure au sous-sol! Et ma mère me disait que c'était parce que j'étais si belle. Si vous demandiez à mes parents ce qu'ils pensent de ces lignes, ils me trouveraient trop dure et diraient qu'il faisait ça par amour, que qui aime bien châtie bien. Mes parents n'ont jamais su mettre des limites entre l'amour et la haine. C'est la seule façon que j'ai appris à être aimée.

Je suis devenue boulimique pour vomir tout le venin que j'ai avalé. Je voulais me détruire, mourir, abréger mes souffrances et disparaître.

Quand j'ai fait la tentative de suicide qui a déclenché un changement majeur chez moi, mon frère m'a dit que si j'avais voulu me suicider, il m'aurait aidée et que je ne me serais pas ratée. Ma mère m'a dit que c'était un traitement choc qu'il voulait faire, après tout, Mathieu est tellement intelligent qu'il peut être César l'homme qui parle aux chiens version chat – hormis que la chatte de ma mère l'a mordu jusqu'au sang et qu'elle le déteste encore plus qu'avant. Mon frère est un phénomène de foire, un homme qui ne sait que se soumettre à l'amour que par la peur, comme avec sa copine hyper contrôlante. Je me rassure en entendant les histoires de dispute entre eux deux : je me dis qu'à chaque torchon, sa guenille.

Je le déteste, je le hais. J'aimerais pouvoir dire que je n'ai plus de frère seulement pour m'en départir. J'aimerais qu'il cesse de rendre la vie de ma famille un pareil bordel. Mon père lui prête l'argent sans arrêt sans jamais le récupérer, ma mère est en dispute avec sa copine pour des raisons de contrôle. Quand il est là, c'est une tempête insoutenable. Je suis son ennemie, il me déteste, et il croit m'aimer de cette haine. S'il devait crever devant mes yeux, une partie de moi saurait qu'elle doit être triste, mais je jubilerais de sa souffrance car il m'a trop longtemps fait mal.

Les années d'enfer au primaire et au secondaire, les claques sur la gueule devant mes amies et mes copains, son insécurité face à mon intelligence, ses prophéties de « tu vas devenir une prostituée » et ma mère qui rit aux éclats, mon père qui me frappe de sa rage engendrée par les propos de mon frère… C'est triste, mais je n'ai pas d'amour pour lui.

Ce n'est pas Rémi que je cherche. Steve, Pier-Hughes, Manu… ils étaient bien là avant, et tous brisés. Je cherche quelqu'un qui va me briser comme mon frère. L'histoire se répète souvent, on trouve la fin dans les débuts. Et je veux rompre ce cycle infernal. Je veux vivre, aimer et être aimée.

Je veux être libre.

Et pour être libre, je dois me défaire de mes liens, ou bien mourir.