Ce texte a été écrit dans le cadre de la cent sixième Nuit du FoF, un forum d'écriture francophone essentiellement visible sur . Il fallait le rédiger sur le thème « fuchsia » en une heure. Le résultat est plus morbide que ce avec quoi je suis confortable habituellement.


Dossier 46B179 : Extraits des courriels adressés par M. B. à M. H.

Tu devrais venir me voir dans ma nouvelle maison : cela me ferait tellement plaisir ! D'accord, la maison elle-même ne paye pas de mine, le village n'est pas très vivant et l'impasse en mauvais état, mais le cadre est charmant. Ce qui est surtout joli, c'est que mes fenêtres donnent de biais sur la maison d'à côté. Il y a devant un parterre de fleurs magnifique avec un grand fuchsia tout fleuri. Une vraie carte postale.

J'ai rencontré ma voisine au fuchsia : c'est une adorable petite grand-mère avec les cheveux blancs et le sourire plus grand que les dents. Elle s'occupait ce matin de son parterre, devant chez elle, et nous avons discuté longuement. Elle est encore vigoureuse pour son âge ! Nous sommes restées longtemps, et à la fin elle a eu beaucoup de mal à se relever – elle était à genoux sur un petit banc pour s'occuper de ses fleurs. Mais je n'ai pas voulu la froisser en lui proposant mon aide, alors finalement je ne l'ai pas fait. J'aurais peut-être dû. Elle vit seule depuis qu'elle est veuve.

Je croise ma voisine, la petite grand-mère, tous les jours en partant au travail. Elle est toujours levée tôt à s'occuper de son petit jardin devant la maison, et surtout du parterre et du fuchsia : à arroser, à arracher les fleurs mortes, à rajouter du terreau, à faire je ne sais quoi pour que son parterre soit toujours aussi beau. Je vois moins souvent mon autre voisin. Son jardin à lui doit se trouver derrière sa maison, ou à un autre endroit. Nous parlons de temps en temps.

Ma petite grand-mère, c'est-à-dire la voisine, a fait une chute ! Heureusement, c'était devant sa maison, mais apparemment ça a été violent. Je l'ai trouvée ce matin et je l'ai aidée à se relever elle avait d'énormes bleus sur tout le côté. Je l'ai accompagnée chez elle pour l'installer dans son salon et appeler le médecin. J'ai été en retard au travail, mais c'était plus important de s'occuper d'elle. J'ai eu très peur pour elle. J'irai la revoir ce soir.

Je continue à voir ma petite grand-mère tous les matins, et à prendre de ses nouvelles. Elle n'a rien eu de cassé, mais de sacrés bleus. Elle me disait qu'elle était surtout vexée de ne plus pouvoir s'occuper aussi bien de son petit jardin, puisque ses bleus la gênent. J'ai parlé d'elle un soir avec l'autre voisin. Il m'a dit qu'il s'attendait depuis longtemps à ce que quelque chose comme ça arrive, et que c'était aussi pour ça qu'il essayait de passer la voir une fois par jour. Il ne lui a pas dit qu'il la surveillait, mais c'est bien commode que leurs maisons soient aussi proches : il a toujours une excuse pour passer. Je trouve que c'est très gentil de sa part.

Ma petite grand-mère est tombée à nouveau. Cette fois-ci c'est le voisin qui l'a trouvée. Il a appelé les secours et une ambulance est venue la chercher pour l'emmener à l'hôpital faire des examens. Il m'a tout raconté le lendemain, après que je me sois inquiétée de ne pas la voir dans son petit jardin. J'ai peur que ce ne soit plus grave cette fois-ci.

Le voisin continue à me donner des nouvelles de ma petite grand-mère. Les examens n'étaient pas bons : elle s'est cassé le col du fémur. Ils vont sans doute la garder un bon moment pour l'opération, et après ils l'enverront en maison de convalescence. Il n'y a personne pour s'occuper d'elle dans le village.

C'est un peu triste de ne plus croiser ma petite grand-mère le matin, en allant au travail. Je m'étais habituée à sa présence. J'ai demandé au voisin de me prévenir quand elle irait en maison de convalescence, pour essayer d'aller lui rendre visite.

On voit que ma petite grand-mère est partie depuis maintenant un moment : devant les volets fermés, le parterre est en train de perdre de ses couleurs, et le fuchsia commence à avoir un certain nombre de fleurs fanées. C'est triste, elle qui s'en occupait avec tant de passion !

J'ai décidé de m'occuper du petit jardin de ma petite grand-mère : c'est si dommage qu'il soit à l'abandon, en train de dépérir ! J'ai commencé par aller l'arroser un peu. Le voisin a cligné des yeux quand il m'a vu devant le parterre. Il m'a dit que ma petite grand-mère ne laissait jamais personne s'en occuper à sa place. Mais il n'a pas semblé désapprobateur. Et puis, il n'y a pas de mal à aller arroser. Ce sera plus joli quand elle reviendra.

Une partie des fleurs sont mortes, alors j'ai finalement décidé de tout nettoyer. Ce ne sera peut-être pas aussi beau que ce que ma petite grand-mère faisait, mais ça lui ferait une meilleure surprise à son retour que de tout retrouver fané et flétri. J'ai trouvé un vieux couteau, une sorte de transplantoir retrouvé chez mes parents, et une petite binette qui traînait dans le jardin quand j'ai emménagé. Elle est toute rouillée, mais elle fera bien l'affaire.

En arrachant les plantes mortes du parterre, j'ai fait une drôle de découverte. À un moment, mon transplantoir a heurté quelque chose de dur. Comme je croyais que c'était une pierre, j'ai essayé de la déterrer. Mais c'est quelque chose de plus long, avec un angle bien net. J'hésite à continuer à creuser, parce que j'ai l'impression que c'est en partie enterré sous le fuchsia. J'ai peur d'abîmer ses racines. Et si c'était un trésor personnel ? Peut-être que ça appartient à ma petite grand-mère ? Pour l'instant, j'ai rebouché le trou.

Tu me connais, je suis curieuse. Alors j'ai continué à creuser en faisant très attention aux racines du fuchsia. J'ai fait ça dimanche matin, pendant que l'autre voisin était parti à la messe dans le village d'à côté. Ça a l'air d'être une boîte en fer. Je me demande si je ferais bien de la déterrer. Et si ma petite grand-mère ne revenait finalement pas chez elle ? Et si la maison était vendue ? Et si c'était quelque chose d'important pour elle ? Ça a l'air d'être là depuis longtemps. Comme je ne savais pas quoi faire, j'ai à nouveau tout recouvert.

L'autre voisin est passé me dire que j'avais fait un joli massacre dans le massif de ma voisine. Il n'avait pas l'air content. Et c'est vrai qu'en cherchant à dégager la boîte, j'ai fait quelques dégâts. Je lui ai promis que j'allais réparer ça et replanter d'autres fleurs. Et c'est ce que je vais faire : aller cet après-midi à la jardinerie acheter de jolies plantes, et refaire le massif.

Finalement, j'ai déterré la boîte, ce soir, à la sauvage. Elle n'était pas aussi grande que je le pensais, ni aussi lourde d'ailleurs. Juste vieille et rouillée. Mais pas autant que je l'aurais cru. J'ai aussi fait ce que j'avais dit : reboucher le trou, planter de nouvelles fleurs. J'avais un peu honte en ramenant la boîte chez moi, mais le voisin était absent. Elle n'est pas assez propre pour que je l'emmène chez ma petite grand-mère quand j'irai lui rendre visite dans sa maison de convalescence, alors ça attendra. Et puis, a posteriori, j'ai un peu honte d'avoir fouiné dans son parterre.

Finalement, je n'ai pas parlé de la boîte à ma petite grand-mère, quand je suis allée lui rendre visite. Elle est solidement fermée, je n'ai pas encore réussi à l'ouvrir. Je me demande si je ne devrais pas appeler les démineurs, au cas où. Mais je ne sais pas ce que je leur raconterais. Je n'en ai pas parlé non plus à mon voisin.

J'ai finalement réussi à ouvrir la boîte. J'ai sans doute eu tort. J'ai trouvé à l'intérieur des lambeaux de tissu blanc et de menus ossements. Il y en a un qui a une forme arrondie, comme si c'était un morceau d'un minuscule crâne. Je ne sais pas quoi faire. Réponds-moi.

J'ai bien pensé à en parler à quelqu'un d'autre, comme la police. Mais qu'est-ce que je vais leur dire ? Que j'ai déterré une boîte dans le jardin de ma voisine pendant qu'elle était en maison de convalescence ? De quoi est-ce que j'aurais l'air ? Je n'aurais pas dû l'ouvrir, juste l'apporter à ma petite grand-mère. En fait, je n'aurais pas dû la déterrer. J'ai été trop curieuse.

J'ai profité de ce que je discutais avec le voisin pour lui demander discrètement si ma petite grand-mère avait eu des enfants. Il m'a répondu que non, et que cela avait été le grand drame de sa vie. Je me disais bien aussi que je ne lui avais vu aucune famille, quand j'étais allée la voir en maison de convalescence. Mais alors, qu'est-ce qu'il y a dans la boîte ? J'espérerais presque que ce soit un petit singe, mais ça n'aurait aucun sens, un petit singe dans un aussi petit village, et, d'après l'état de la boîte, il y a aussi longtemps. Je n'ose pas regarder à nouveau dans la boîte. Je l'ai rangée dans un placard pour ne plus la voir. Pourquoi est-ce qu'elle n'est pas dans un cimetière ?

Tu sais, j'ai bien réfléchi. La boîte n'est pas grande. Je veux dire, les bébés, à la naissance, ça fait généralement dans les cinquante centimètres au moins. En tous cas, c'est ce que je lis sur les faire-part qu'on m'envoie. Mais là, la boîte n'est pas assez grande. Ou alors il aurait fallu qu'il soit beaucoup plus petit. Et s'il était plus petit, c'est peut-être qu'il était prématuré. Vu l'état de la boîte, cela pourrait facilement remonter à cinquante ans. Est-ce qu'ils enterraient les fœtus dans les cimetières à cette époque-là ? Qu'est-ce qu'ils faisaient des mort-nés qui n'avaient pas été baptisés ou des bébés perdus en fausse-couche ? Ça pourrait être la bonne taille, et ça expliquerait aussi que la petite grand-mère n'ait pas d'enfant. Est-ce que tu penses que je peux avoir raison ?

Je n'en ai toujours pas parlé à quelqu'un d'autre. Mais je n'en dors plus, moi, avec cette boîte qui traîne toujours dans un placard. J'ai presque l'impression qu'il y a quelqu'un en plus dans la maison. Et que je risque d'attirer le malheur sur moi. J'ai eu tort de la ou le déterrer, je le regrette.

Je ne sais vraiment pas quoi faire. Je ne sais pas à qui d'autre en parler. Réponds-moi.

Je suis allée déraciner les nouvelles plantes, et enterrer à nouveau la boîte sous le fuchsia. J'ai fait ça le dimanche matin, pour que mon voisin ne voie rien. Ça se voit bien qu'il y a eu du remue-ménage, mais je trouverai une excuse. Cela pesait trop lourd sur ma conscience. Maintenant je me sens mieux c'est comme si rien ne s'était passé. Rien.

Je suis retournée voir ma petite grand-mère dans sa maison de convalescence. Elle va mieux et elle mange bien. Je ne lui ai pas dit que j'avais remis des fleurs dans son parterre. Je ne lui ai rien dit. C'est mieux comme ça.