CHAPITRE 01

Stronger than all de Hammerfall pulsait dans les écouteurs. La musique tournait en boucle depuis une vingtaine de minutes, et à chaque fois qu'elle redémarrait, une nouvelle vague d'énergie gagnait Benedetto. Il surveillait sa respiration et sa cadence. Cette séance de sport sur le tapis de course était une formalité. Une affirmation de son mieux-être. Le bout du tunnel se profilait. Après une chute lente, insidieuse, il redevenait à nouveau lui-même.

Le téléphone portable glissé dans le porte-gourde vibra. Sur l'écran s'afficha le mot « Mama ». Sans attendre, Benedetto diminua progressivement la vitesse du tapis jusqu'à finir par marcher. Il arrêta enfin la machine, passa une veste, et se saisit de l'appareil. Tout en appuyant sur la touche de rappel, il traversa la pièce de vie qu'un lampadaire design réchauffait de sa lueur diffuse.

La sonnerie laissa soudain place à une voix à l'autre bout du fil.

— Ah ! j'ai crû que je n'arriverai pas à te joindre, s'exclama sa mère sur un ton pincé.

Levant les yeux au ciel, Benedetto ouvrit le réfrigérateur et prit une bouteille d'eau.

— J'étais occupé, et le temps que j'arrive, c'était déjà trop tard, souffla-t-il.

Benedetto cala son téléphone entre son épaule et son oreille.

— Qu'est-ce qui se passe ? Je croyais que tu devais m'appeler dimanche.

Pourvu qu'il n'y ait pas une histoire de famille derrière. La période des fêtes réveillait, à chaque fois, les vieilles jalousies et rancœurs.

La bouteille ouverte, il but quelques gorgées.

— Est-ce que tu seras des nôtres pour Noël ? s'enquit-elle.

Benedetto ne put s'empêcher de sourire. Il l'imaginait avec ses yeux verts perçants, ses cheveux bruns tirés dans un chignon parfait, et un sourcil légèrement haussé. D'après leur entourage, ils se ressemblaient. Des yeux jusqu'à la silhouette longiligne.

— J'essaierai, mais je ne promets rien.

Sa mère soupira, puis ajouta :

— Ça fait déjà quatre mois que tu es à Paris dans l'appartement de la petite Cirelli. Ton père et moi n'allons pas passer les fêtes tous seuls.

Ah, la voilà, la carte du mélodrame ! Entre la sœur et le frère de son père, et les sœurs de sa mère, ça semblait être difficile de finir seul à cette période de l'année. À se demander s'ils avaient la même définition de ce mot.

Benedetto s'accouda au comptoir séparant l'espace cuisine et le salon. Il contempla la baie vitrée. L'appartement, situé au dernier étage, offrait une vue sur les toits de Paris. En ce début de soirée, la Tour Eiffel scintillait au loin. Les lumières de la capitale évoquaient de petites loupiotes dispersées à droite et à gauche. Rien ne lui rappelait la région dans laquelle il avait grandi. Les lacs de l'Italie du nord, ses vallons, et ce sentiment de se cacher dans un écrin. Malgré la nostalgie, des souvenirs douloureux l'empêchaient de se projeter dans la maison familiale.

— Et même si c'est très gentil à Ornella de te louer son appartement pour une modique somme, qu'est-ce que tu feras si elle revient pour les vacances ?

Cohabiter ? C'est pas comme si on s'entendait mal...

Les souvenirs de leur dernière discussion lui revinrent. Ornella avait parlé de Singapour, de son désir d'en apprendre davantage sur les plantes, de réfléchir à leur utilisation dans ses futurs cocktails, de voyager en Asie du Sud-Est, mais pas une seule fois, elle n'avait mentionné un passage en décembre.

— Écoute, je verrais. Je te tiens au courant, de toute façon.

— D'accord, capitula sa mère d'une voix radoucie. Prends soin de toi.

— Promis, passe le bonsoir à papa pour moi.

L'appel fini, Benedetto passa ses mains sur ses pommettes saillantes. Il resta immobile pendant quelques minutes. Puis appuya sur l'icône agenda.

Ses derniers rendez-vous étaient dispersés sur les semaines à venir. Consultation avec la thérapeute, vérification de son aura et de son énergie, test de compétences des exorcistes. Rien d'insurmontable. Juste quelques vérifications auprès d'un chef de brigade d'exorcistes pour prouver son aptitude à reprendre le travail.

Lui se sentait prêt, mais sa conviction ne changerait pas grand-chose.

En se massant une épaule, il se traîna jusqu'à la salle de bains. Spacieuse, elle possédait une baignoire à remous et des rangements étudiés pour prendre un minimum de place. Le long d'un des murs courait un rebord en bois exotique dans lequel deux grandes vasques étaient incrustées. Au-dessus de chacune d'elles, deux miroirs ovales avaient été fixés.

Un message apparut sur l'un d'eux. « Ce soir, rendez-vous à 20 h 30 avec Gian aux Trois Tonneaux. » Rien ne valait un sort de rappel !

L'exorciste ouvrit le robinet d'eau chaude puis la porte d'un meuble. Sous l'étagère des serviettes se trouvaient plusieurs petites boîtes colorées. Il s'empara d'un des sacs de mousseline pressés à l'intérieur. Dès que le sachet pénétra dans l'eau, une odeur de géranium, d'encens, et romarin envahit la pièce.

Benedetto se glissa dans l'eau au bout d'une dizaine de minutes. Il appuya sa nuque contre le rebord froid et ferma les yeux. Inspiration. Expiration. À travers sa respiration lente, il se focalisait sur des parties de son corps. Son diaphragme où filait se loger l'énergie spirituelle. Ses mains utilisées pour les rituels. Le haut de son torse. L'étrange sensation de liberté suivant la disparition du poids qui l'avait compressé.

Il fixa le plafond. Comment est-ce que j'en suis arrivé là ? Est-ce que j'aurais pu éviter tout ça ? Les séances avec la thérapeute ne dissipaient pas entièrement certaines interrogations. La spécialiste l'avait prévenu : les blessures de l'âme nécessitent de la patience.

Un léger frisson l'arracha à sa contemplation. L'eau était tiède. À regret, l'exorciste s'extirpa de son bain, se sécha, et s'emmitoufla dans un peignoir.

À moitié perdu dans ses pensées, il gagna la chambre d'ami. Avec son mur noir, son fauteuil club en cuir et ses meubles aux lignes sobres évoquaient une empreinte masculine.

La seule de concrète était pour l'instant celle de ses vêtements. Étalés sur son lit, ils attendaient. Benedetto considéra une dernière fois sa tenue. Un pantalon de costume bleu, un pull fin en laine avec des détails orangés aux manches et un long manteau crème pour combattre l'humidité et le froid. Etait-ce trop simple ? Trop décontracté ?

Il secoua la tête. Pas le moment d'avoir des doutes ! Le stress le consumerait bien assez une fois qu'il serait en face de Gian. Son ami de longue date détenait, en partie, son avenir. Ses mots pesaient dans l'avis du conseil des Anciens, qui se prononcerait sur sa future affectation au sein de l'Ordre.

Les doigts de Benedetto se crispèrent sur sa ceinture. Il s'y prit à deux fois pour la fermer correctement, avant de soulever sa chemise d'une main tremblante. Il inspira lentement. Sa gêne fuyait petit à petit en direction de son ventre.

La sonnerie de la porte d'entrée perça l'air.

Benedetto sursauta. Sans pour autant bouger. C'était forcément une erreur. Il n'attendait personne.

L'exorciste n'eut pas l'occasion de l'ignorer plus longtemps. On se déchaîna de plus belle sur la sonnette.

Dans une série de jurons, Benedetto sortit en trombe de la chambre. Sa chemise battait au vent, alors qu'il était prêt à en découdre. Continue ! Ameute toute la cage d'escalier à cette soirée-ci !

— Mais vous allez vous calmer !

Ses vociférations finissaient dans le vide.

Arrivé devant la porte, il la tira brutalement et grogna :

— Vous allez me foutre...

Sa voix se brisa à la vue du jeune homme qui lui faisait face. Plus grand que lui, une carrure athlétique, et ces mêmes yeux marron piquetés de taches dorées qu'il partageait avec Ornella, sa grande sœur. Ce soir, ils ne reflétaient pas leur malice habituelle.

Des coulures rouge foncé gouttaient le long de ses doigts. La même teinte mouchetait son sweat-shirt blanc.

— Luciano...

Le jeune homme lui adressa un regard suppliant.

— Est-ce que je peux passer la nuit ici, Monsieur Vecchioni ?

Benedetto cligna des yeux. Et son rendez-vous ?

Mais il n'eut pas le temps de répondre.

Luciano, l'air abattu et le dos recourbé, le dépassa et entra dans l'appartement.

Notes : Et voilà pour le chapitre 01 ! J'espère que cette entrée en matière vous aura plu !