The whore

Chapitre 3

Le lendemain, mon attention fut retenue par autre chose que lui. Il aurait été plus sain d'avoir de plus nombreuses préoccupations qui ne le concernaient pas, mais j'en avais finalement bien peu. Depuis désormais quatre mois, je n'étais plus en études, mais n'avais pour l'instant pas cherché de travail, m'accordant ce temps de pause après trois ans intense de prépa, et trois ans de redécouverte de la vie en école d'ingénieur, qui s'étaient terminées par un stage de six mois, aussi peu intense qu'il était peu agréable. Or, ce jour-là, j'eus mon premier entretien dans une entreprise, qui ne me parut pas particulièrement intéressante, mais sur laquelle je gardais un œil malgré tout.

Le soir d'après, Hoàng me convia dans sa collocation. Il vivait, comme c'est le cas de beaucoup jeunes étrangers, dans un appartement dont les chambres étaient réparties entre quelques-uns de ses compatriotes, étudiants tout comme lui. Comme d'habitude, car on pouvait désormais parler d'habitude, après des embrassades où nos corps se fondaient l'un dans l'autre, nous nous lançâmes dans de longues discussions visant tacitement à mieux nous connaître. Il s'expliqua notamment sur un point qui avait soulevé ma curiosité, sinon mon inquiétude : son plan quant à son futur.

Il me dit qu'après les six prochains mois, il aurait plusieurs choix. Son visa lui donnait un an pour trouver un contrat, avec une contrainte de salaire minimum, qu'il n'aurait aucun mal à atteindre au vu de ses études s'il arrivait cependant à décrocher un travail. Il pouvait aussi faire un nouveau master, et il pensait notamment aux langues étrangères, afin de pouvoir s'exprimer en français. Il n'évoqua pas une autre solution, que je me permis de mettre sur la table, sans la lui proposer, mais simplement en la citant, mon esprit adoptant face à cette solution la même attitude que l'on a lorsqu'on veut se cacher quelque chose : le mariage. En effet, le mariage lui permettrait de rester plus longtemps en France sans avoir nécessairement la pression de chercher à tous prix un emploi, et lui permettrait d'obtenir la nationalité française bien plus facilement par la suite, s'il la désirait. Il m'avoua y avoir pensé, mais que ce serait la dernière des solutions qu'il choisirait.

Après ces échanges, nous reprîmes nos câlins, qui s'échaudaient, et nos baisers devenaient plus langoureux et rapides. Il en vint rapidement à descendre vers mon entrejambe, et à me satisfaire à grand renforts de salive et de coups de langue. Après un temps, je cherchai moi aussi son pénis que je me mis à sucer passionnément, de sorte que nous nous donnions chacun un plaisir, dont nos gémissements et notre respiration saccadée, lorsque rien ne l'entravait, témoignaient l'intensité.

Après nous être nettoyés et de nouveaux câlinés, il me fit la confidence que je lui donnais de l'énergie, et que j'étais « the one and only [le seul et l'unique] ». Cette précision, non nécessaire à mon sens, était évidemment assez mélodramatique, mais ne m'en fit pas moins plaisir, d'autant qu'elle correspondait à son tempérament. Nous dormîmes ensuite enlacés, très mal pour ma part, malgré le plaisir que me procurait sa présence, sa chaleur et son souffle.

Tuan était toujours à Nantes, et devait s'interroger sur mon silence relatif récent. Etant désormais engagé, nous ne pouvions plus baiser. Il passa cependant dans mon appartement, deux jours après cette nuit, habitant proche de chez moi. Je ne lui fis pas mystère de ma relation, lui en expliquant les grandes lignes. Il ne me demanda pas de qui il s'agissait, et cela me parut étrange, car Tuan était curieux, et me demandait souvent des photos des personnes que j'avais pu rencontrer, pour les commenter, et sans doute tenter d'obtenir une phrase qui lui rassurerait l'égo, indiquant que je le préférais bien évidemment. Je me refusais cependant à partager des photos de personnes qui me n'en avaient pas donné le consentement, chose dont Tuan ne se privait jamais.

En quelques années, j'avais appris à le connaître, et je le savais presque maladivement jaloux, en terme de relation, mais aussi de sexfriend. Il m'avait avoué, par exemple, qu'il n'aimait pas savoir que quelqu'un m'avait baisé – le fait que le sois actif le dérangeait apparemment moins. Je ne m'étais pas privé d'être actif, évidemment, et ne lui cachais pas, mais je sentais l'amertume dans ses yeux et sa voix lorsqu'il m'interrogeait à ce sujet. Et, bien qu'il soit plus silencieux que d'habitude, j'eus le même ressenti, peut-être même plus intensément, lorsque je lui parlai de Hoàng. Il tentait de fuir le sujet. Il prit un appel en vietnamien, et partit peu après.

Le soir-même, nous avions prévu de voir La La Land avec Hoàng. Alors que nous nous y rendions, je lui parlai de Tuan, de sa visite et du fait que je ne pourrais désormais plus le baiser. Il me répondit que cela lui faisait grandement plaisir, même s'il n'était pas certain qu'il devait le reconnaître.

Pendant la séance, bondée, nous ne nous lâchâmes pas la main, se caressant les phalanges, se massant le bout des doigts. Parfois, il se penchait vers moi pour me demander une explication, ayant raté une partie des sous-titres, ou, plus dérangeant, pour commenter le film. Nous parlâmes du film plus longuement en sortant dans les rues, je l'avais gentiment apprécié. Quant à lui, il m'avoua l'avoir aimé, mais aurait préféré qu'il soit meilleur, qu'il soit à la hauteur de ses sentiments. Il était toujours bouffi de sentimentalisme et de mélodrame, et cela ne venait pas du film. J'appréciais ce côté-là de lui. Au milieu d'une place, dans la nuit éclairée de quelques lampadaires, je lui pris les mains et l'embrassai, d'abord doucement, puis plus passionnément. Il était tout confus, lança un regard autour de lui et m'avoua que c'était la première fois qu'il embrassait quelqu'un en public.

De retour chez moi, il me dit, aussi naturellement que possible, qu'il avait appelé Tuan plus tôt dans la journée. Je me remémorai l'appel que Tuan avait reçu, et confirmai l'horaire : c'était bien lui. Incapable de réprimer ma colère, ainsi qu'une sorte de jalousie, je ne pus non plus en contenir l'expression sur mon visage. Sachant que je ne pourrais être tranquille de la soirée sans lui en parler, je lui demandai de clarifier sa relation avec Tuan. En position défensive, Hoàng m'annonça, du ton de celui qui n'a rien à se reprocher, qu'il n'étaient qu'amis, que c'était le seul gay vietnamien de notre ville et, pour cette raison, il avait parfois l'impression qu'il était le seul à qui il pouvait se confier avec les nuances que lui permettait sa langue maternelle. Il ne me cacha pas qu'il avaient parfois eu, auparavant, des rencontres sexuelles, bien que Hoàng n'en soit pas très friand il m'avoua qu'il n'aimait pas trop son visage ni sa queue. Ce dernier détail, complètement superflu, avait évidemment pour but de calmer ma jalousie et de satisfaire mon ego. J'étais toujours gêné et comme rongé de l'intérieur, mais un peu calmé, et j'acceptai ses explications.

Il enchaîna sur un autre sujet : son stage. En effet, terminant son master, il devait, dès juin, soit cinq mois plus tard, trouver un stage, et les meilleures opportunités se trouvaient à Paris. Nous savions implicitement que cela allait nécessiter des choix. De son côté, il allait d'abord chercher dans notre ville, mais avait peu d'espoir, et du mien, je ne me voyais pas aller travailler sur Paris dans l'immédiat, mes recherches s'orientaient là où je vivais. Oui, il me semblait évident que nous devions tenter de rester ensemble, et j'avais déjà cette certitude seulement quelques semaines après notre rencontre. Je pouvais aussi trouver une grosse compagnie, dans laquelle la mutation sur Paris ne serait que formalité – la mobilité pour quitter Paris était en général bien plus demandée, et donc plus difficile à obtenir. Il me dit de bien réfléchir, dès à présent, sur notre relation et le fait de la poursuivre, car elle impacterait notre vie. Cela n'était même pas une question pour moi.

Il restait dans le même registre émotionnel, me répétant souvent combien il était chanceux de m'avoir trouvé, que c'était pour lui un miracle.

« Please, get me to life in here, in France. »

Cette déclaration, ou plutôt cette requête, me parut belle, elle signifiait qu'il souhaitait vivre « the French life », comme il se l'imaginait : sortir, manger dans des restaurants français, voyager… avec moi, bien entendu. Cela se poursuivit assez naturellement en baisers, caresses, et quelques activités plus intimes encore.

Si la communication avec Hoàng était simple et agréable à l'oral, nous avions quelques difficultés à l'écrit. Sa propension à tout surinterpréter, et la mienne à, sans doute, ne pas expliciter suffisamment, créait des quiproquos qui, son état d'inquiétude naturelle n'arrangeant rien, le faisaient me supposer énervé alors que je ne l'étais pas. Et, me le faisant remarquer, m'énervaient effectivement, créant une ironique situation autoréalisatrice, et d'autant plus frustrante qu'aucun d'entre nous n'était vraiment à blâmer. Parfois cependant, certaines de ses réactions étranges n'avaient aucun sens pour moi. Il me dit justement une fois « Parfois dans une relation, je préfère que certaines choses ne soient pas complètement claires », ce qui n'avait pas de sens pour moi, au moins pour des choses basiques. Lorsque je lui demandai si nous pouvions nous voir le soir-même, à une occasion, il ne me répondit pas, et enchaîna naturellement sur un autre sujet. Après avoir insisté, il m'indiqua qu'il n'était pas sûr de pouvoir, et craignant de me décevoir ou, une nouvelle fois, de m'énerver, avait préféré ne pas répondre. Personne au monde ne souhaiterait ne pas avoir de réponse plutôt qu'une réponse négative, qu'il finit par me donner, en me proposant de se voir… quasiment une semaine plus tard. Son travail d'études l'empêchait de se libérer avant, mais sa réponse, contrastant tant avec ses dires – il me répétait tellement que je lui manquais que je croyais être devenu un besoin vital, comme de manger ou de dormir – que je sentis une dissonance gênante.

Après un court passage à Paris, où j'assistai à un sympathique concert, je fus de retour et put retrouver Hoàng après une semaine de distance. Nous commençâmes comme toujours par nous câliner, et je le laissai récupérer un peu de sommeil tandis que je cuisinai pour nous deux. Après le repas, pensant toujours à son travail, il vida son sac à propos de ses camarades, français en particulier, qui, d'après lui, ne travaillaient pas assez et dont certains étaient particulièrement stupides, deux traits qui le pénalisaient lui aussi dans ses projets car, comme toute école qui se respecte, les projets en groupe étaient primordiaux pour simuler la vie en entreprise. Je l'écoutai, il en avait besoin, et à mesure qu'il se calmait, il cessait régulièrement de parler pour m'embrasser. Alors qu'il souhaitait essayer d'être actif avec moi, il me murmura qu'il voulait se faire prendre, cela ressemblait presque à un acteur de film porno. Son attitude semblait régulièrement calquée sur le monde cinématographique, en particulier ses attitudes mélodramatiques, certaines de ses tirades qui pouvaient aisément passer pour des « punchlines » sentimentales, mais je constatais que son répertoire s'étendait aussi aux films pour adultes.

Nos rencontres étaient plus espacées qu'au début, bien que nous continuions d'échanger plusieurs fois quotidiennement. Quelques jours plus tard, suite à une intuition, une idée idiote, je réinstallai l'application de rencontre pour vérifier qu'il ne s'y connectait pas… Et je vis qu'il était connecté seulement quatorze heures auparavant. Dans mon esprit se développa alors instantanément un autre scénario, fait de tromperies et de mensonges, et je hurlai intérieurement. Mon premier réflexe fut d'ouvrir Messenger en vue de lui demander ce que cela signifiait, mais je parvins, étonnamment, à me contenir. En effet, il me répétait régulièrement qu'il n'avait pas beaucoup d'amis ici, notamment français. Peut-être cherchait-t-il simplement le contact, et que je me faisais des idées. Je décidai, avec amertume, à repousser la confrontation.

Le lendemain matin cependant, je ne tins plus et lui demandai fermement des explications. Rapidement, au cours des échanges, il partit dans une des logorrhées que j'ai déjà évoquées. Il m'assura qu'il ne cherchait que des amis, et me reprocha, rapidement, qu'il m'avait permis, dans ce début de relation, de lui « faire » beaucoup de choses – de quoi parlait-il ? -, me rappela, avec raison, qu'il m'avait demandé si je voulais vérifier ses messages sur Grindr – chose que je n'avais jamais demandé -, les mots s'enchaînaient, il ne me laissait pas une ouverture, me noyait sous un flot de paroles et je ne pouvais reprendre ma respiration que pour laisser des remarques qui se perdaient il me rappela son sentiment d'insécurité, qu'il avait peu d'amis sur place et que certains partiraient bientôt. J'insistai pour qu'on s'appelle, croyant que cela serait plus simple. Au téléphone, celui que j'avais vu accusateur une seconde plus tôt avait une voix faible et triste, et se lamentait sur son inquiétude quant à moi, il avait peur que j'aille voir ailleurs, se demandait pourquoi je ne lui avais pas demandé d'être son copain, avait peur que je disparaisse du jour au lendemain. Nous nous excusâmes, acceptant le fait que nous devions mieux et plus communiquer.

Le titre de cette histoire, le ton que j'emploie vous indique déjà que cette histoire se finit mal. Et dans cet épisode de « petite dispute », deux armes ressortent. Des armes, oui. Des armes d'un manipulateur doué, d'un être en école de commerce, rôdé à l'exercice, qui apprend à connaître sa cible pour choisir le meilleur moyen pour ne pas perdre le contrôle, qui se sort des difficultés avec tous les moyens qu'il a, y compris et surtout les émotions. Subir cela, ça peut arriver à tout le monde, même les plus solides et les plus stables, si tant est que la raison reste cachée par l'attachement et, mieux encore, une passion naissante. Cela fonctionne un temps, en tous cas. Tout cela, je ne l'ai pas vu sur le moment, ces informations ont seulement été captées par ma raison, et mon instinct criant « alerte, ne te fais pas avoir » ne parvenait pas à surmonter les couches de passion déraisonnée qui le recouvraient, ne parvenant qu'à me faire indistinctement sentir que quelque chose n'était pas correct.

Première arme, la logorrhée. Ton adversaire a des arguments, terrasse le par le volume. La force brute. Si le volume sonore n'est pas disponible, engloutis-le sous des hectolitres de paroles, sois accusateur, retourne les reproches, changes le sujet, et surtout, ne lésine pas sur l'émotion. Tartine-en tes phrases, fais du pathos ta matière première, oublie ta dignité et plains-toi, plains-toi à n'en plus finir. Ne prends en compte aucune remarque, elles disparaîtront dans le flux. Ne cède rien. Acharne-toi, crée une fissure, et engouffre-toi sans pitié dans la faille. Tu verras nécessairement le basculement.

Deuxième arme, la pitié. Si par bonheur ton adversaire laisse apparaître la possibilité d'un basculement, d'un doute, prépare le terrain avant l'assaut final. Changer de média, de l'écrit à la parole, te permettra de travailler tes talents d'acteur, et de lui faire comprendre, à ta voix faible, que ta réalité n'est que douleur, que l'accusation qu'il ressentait n'était que dans ta tête. Joue-toi de ses sentiments, de sa culpabilité, alimente cette dernière, pleure si tu le peux, tu n'es qu'une faible créature qui ne demande qu'à être aimée et qu'on persécute sans pitié, sans tenter de comprendre. Tu verras, il finira par s'excuser.

Et c'est ce que je fis. Je m'excusai.