Au sommet d'un château d'eau, de nuit, une adolescente part dans un grand éclat de rire.

─ Tu ne me crois pas ?

Cassidy, bien campée sur ses jambes et les bras croisés, hausse un sourcil hilare.

─ Parce que ça t'étonne ? Tu es le pire ennemi d'Ultra Max. Tu as vraiment cru que tu allais m'avoir comme ça ?
─ Mais c'est la vérité !

En face d'elle, un jeune homme en costume trois-pièces et à l'identité gardée secrète par un loup et une perruque bonde de travers, plisse les yeux, ne laissant filtrer qu'un mince éclat métallique.

─ Elle te ment ! insiste-t-il.

Le sourire de Cassidy tombe à l'envers. Elle lève les yeux au ciel.

─ Écoute Magnet, je ne sais pas ce que tu cherches à faire mais je ne vais pas rester ici à écouter tes inepties plus longtemps. Okay ? Alors je vais m'en aller, je ne sais pas comment mais je vais m'en aller, et tu régleras tes comptes avec Ultra Max tout seul comme un grand, achève-t-elle en levant un doigt entre eux, un sourcil haussé dans une interrogation muette.

Magnet serre le poing de rage contenue.

─ Je ne comprends pas, grince-t-il entre ses dents. Avant c'était toi, sa pire ennemie ! Tu l'as combattue des dizaines de fois et tu gagnais. Toujours. Puis un jour tu as disparu et plus personne ne se rappelait que c'était toi, la plus grande hors-la-loi au monde. Il ne restait aucune trace de toi, nulle part, c'est comme si tu n'avais jamais existé. Ça m'a pris un temps monstrueux pour te retrouver et maintenant, tu voudrais que j'abandonne ?

Elle cache son visage derrière sa paume.

─ Ma parole, mais c'est que tu y crois. Magnet, je ne suis pas une hors-la-loi. Je ne suis qu'une lycéenne, d'accord ? Je n'ai rien de spécial, je fais rien de travers, j'ai même jamais séché les cours !
─ C'est ce qu'Ultra Max veut te faire croire !
─ Bon sang Magnet ! s'exaspère-t-elle. Ultra Max est une super-héroïne dotée d'une super force, d'une super vitesse, de supers sens, de tous les supers trucs que tu veux ! Mais elle n'a pas de pouvoirs psychiques, capiche ?
─ Et comment tu le sais ? Elle te l'a dit ?

Cassidy se renfrogne. Le vent se renforce alors qu'elle est en débardeur, pantacourt et pantoufles. Sans chaussettes. Il commence vraiment à faire froid et toute cette histoire commence sérieusement à lui taper sur le système.
Elle s'efforce de respirer calmement et d'avoir une voix posée lorsqu'elle reprend :

─ Magnéto, je ne sais pas ce que tu as fumé ou si tu t'es cogné la tête, mais il va vraiment falloir que tu te sortes cette idée de la tête. Je. Ne. Suis. Pas. Une. Criminelle.

Elle le voit ouvrir la bouche mais la détonation caractéristique du dépassement du mur du son le coupe dans son élan. Ils se fixent en chien de faïence une fraction de seconde et l'instant suivant, il disparaît sans laisser de traces.
L'onde de choc qui survient ensuite soulève un nuage de poussière. Le métal se tord sous l'impact. Une silhouette, accroupie et le poing au sol, se redresse lentement de toute sa stature élancée. Sa rousseur flamboyante lui fait comme une crinière de lion.

─ Où est-il ?

Cassidy repousse une mèche bond pâle qui lui tombe entre les yeux.

─ Parti. Un de ces quatre, il faudra que tu m'expliques ce que tu lui as fait pour qu'il te déteste à ce point.

La cape dorée flotte dans la brise et claque lors d'une volte-face. La tenue bleu marine est ornée d'un soleil rougeoyant au niveau de la poitrine. Les mains gantées se posent sur les épaules de Cassidy.

─ Tu vas bien ?

Elle darde un regard condescendant dans les prunelles rouges incandescentes.

─ Voyons Max. Comment peux-tu me poser une question pareille ? On parle de Magnet là.

Elle ricane. Magnéto est aussi dangereux qu'un ours en peluche. Alors voir Ultra Max, Héroïne parmi les héros, s'inquiéter de ce qui aurait pu lui arriver en présence d'un tel hors-la-loi, c'est à mourir de rire. Max a un sourire lumineux qui vient éclairer l'obscurité de sa peau.

─ Et puis franchement, vu l'état dans lequel il était, même moi j'aurais pu le mettre K.O.
─ Ah bon ? s'étonne l'héroïne. Pourquoi ?
─ Il disait des trucs sans queue ni tête à propos d'une agence secrète, de journaux, de lavages de cerveaux... Il pense que je suis une super hors-la-loi et ta pire ennemie ! Il se serait jeté d'un pont si je lui avais demandé.

Elle rit encore, sous les prunelles fixes. Le sourire à l'apparence figée s'étire difficilement.

─ Tu as raison. C'est idiot. Ça te dit de rentrer ?
─ D'accord mais... euh... comment ?

D'un mouvement plein de grâce et de facilité, Ultra Max la hisse dans ses bras. Les pointes rousses viennent chatouiller le nez de Cassidy. Une de ses pantoufles tombe.

─ Une balade au-dessus des nuages, ça te tente ?
─ Carrément !

Max s'amuse sincèrement de la voir lever le pouce avec enthousiasme, sa pantoufle récupérée dans l'autre main.

.

Lorsqu'elles reviennent à l'école, c'est le branle-bas de combat. Malgré l'heure nocturne, la nouvelle de l'enlèvement de Cassidy s'est répandue comme une traînée de poudre : la Brigade de Protection et de Capture des Hors-la-loi à Capacités, dite BPCHC ou plus simplement la Brigade, a envahi la cour de l'école.
Cassidy renfile ses pantoufles avant de toucher sol et se faire encercler par les agents de la Brigade. Max a la parfaite posture du super-héros : flottant un peu au-dessus du sol, les poings sur les hanches, la cape ondulante et un sourire au coin des lèvres. Elle est comme un rocher émergeant du flot de costumes et lunettes noirs des agents.

─ Ultra Max !

Un homme, une bonne tête et demie plus grand que ses collègues, fend l'attroupement. Arrivé à leur hauteur, il n'accorde son attention qu'à la super-héroïne. Cassidy, qui a une vue imprenable sur le nœud de sa cravate rouge, lui accorde autant de considération qu'il en a à son égard ; c'est-à-dire aucune.

─ Agent Bravo, salue Max en le toisant de toute sa hauteur. Que puis-je pour vous ?
─ Où est le hors-la-loi ?
─ Il s'est enfui.
─ Vous ne l'avez pas arrêté ?!

Mine de rien, Cassidy n'en perd pas une miette et tique au ton de l'homme.

─ Ce n'est pas à vous d'assurer la capture des hors-la-loi, monsieur ? interrompt-elle, les sourcils froncés.

Cassidy sent parfaitement le mépris de son regard se dardant sur elle, malgré les lunettes de soleil.

─ Je ne crois pas qu'un individu suffisamment inconscient pour sortir après le couvre-feu soit le mieux placé pour critiquer notre travail, aboie-t-il en retour.

Cassidy le prend de la pire des façons : comme une insulte. La rafale de vent qui les balaye soudainement est aussi mordante que la glace. Le rictus qui vient déformer sa bouche, ses boucles pâles qui lui font comme un halo sauvage et son regard noir lui donnent des airs de spectre vengeur.
Une main gantée trouve son épaule : Max se penche en avant pour s'interposer entre eux, de biais.

─ Agent Bravo, nous sommes tous fatigués. Personne n'a été blessé et Magnéto doit être loin maintenant. Tout cela peut attendre demain, vous ne croyez pas ?

Le brigadier reste un moment immobile à la dévisager, impassible derrière ses verres noirs, puis ordonne d'un simple mouvement de main le retrait de la BPCHC.

─ Je reviendrai demain pour votre déposition, annonce-t-il à Cassidy. Ultra Max, je veux votre rapport le plus tôt possible. Vous êtes peut-être une super-héroïne mais ça ne vous dispense pas de nous rendre des comptes.

Cassidy l'assassine en pensées jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'intérieur d'une voiture. Ensuite seulement elle se tourne vers l'héroïne.

─ Il n'avait pas le droit de te parler comme ça.
─ Il fait son travail, essaye de tempérer la rousse.
─ Je déteste ce type.
─ Je sais.

La cour est vide désormais. Max dépose un baiser sur son front et la façon dont toute sa colère fond comme neige au soleil est presque surnaturelle.

─ Bonne nuit, Cass. À demain.

Les nuages ont disparu, laissant resplendir le clair de lune et les étoiles parmi lesquelles elle s'envole.

─ Bonne nuit... Teddy.

D'un pas traînant, Cassidy rejoint le dortoir où une surveillante en robe de chambre l'attend et l'accompagne silencieusement jusqu'à sa chambre. Une fois à l'intérieur, elle se laisse tomber sur son lit en soupirant et tente d'effacer de sa mémoire l'œillade désapprobatrice que lui a jeté la bonne femme. Des reniflements finissent par attirer son attention.

─ Ne pleure pas, Andréa, dit-elle sans quitter le plafond des yeux.
─ Mais c'est ma faute ! sanglote une voix étouffée.

Cassidy soupire encore, puis s'assoit au bord du matelas. En face d'elle, sa colocataire reste cachée sous sa couverture, un rideau de cheveux bruns s'étalant sur l'oreiller.

─ Non, c'est la faute de l'établissement et de la Brigade, assure Cassidy. Ce sont eux qui nous ont placés ici, sous prétexte que nos capacités pourraient intéresser les hors-la-loi mais ils n'ont prévu aucune défense particulière contre eux. C'est absurde. Pas étonnant que même Magnet soit parvenu jusqu'ici.

Se disant, elle réalise qu'il est encore plus étonnant que ce soit Magnet, le plus incapable des hors-la-loi, et pas un autre qui ait infiltré l'école.

─ M-Mais si j'a-j'avais pas...
─ Que tu saches contrôler ta capacité ou non, coupe Cassidy d'une voix impérieuse, ne change rien. Il s'agissait d'un hors-la-loi, un criminel sans foi ni lois dont l'établissement et la brigade sont censés nous protéger. Tu n'as pas à savoir contrôler ta capacité pour être en sécurité.

La couverture se retire sur un visage émacié, rougeaud et sillonné de larmes. Cassidy ancre ses prunelles vertes dans les billes bleues larmoyantes.

─ Il t'a prise en otage pour m'avoir moi et Ultra Max. Si vraiment, tu ne veux pas reconnaître que c'est la faute de l'établissement et la Brigade, alors rejette-la sur moi. Après tout, si je n'avais pas été ta camarade de chambre, il ne t'aurait probablement jamais ciblée. Et si je n'avais vraiment pas voulu y aller, je n'aurais pas proposé d'échanger ma place avec toi. Ce n'était pas ta faute, d'accord ?

Andréa hoche faiblement la tête.

─ Bien, souffle-t-elle en se rallongeant.

Pendant un moment, il n'y a que les reniflements et les hoquets d'Andréa pour troubler le silence. Cassidy est sur le point de s'endormir lorsque la voix chevrotante d'Andréa lui parvient à nouveau :

─ Et toi Cassidy, c'est quoi ta capacité ?

Elle croit d'abord s'être mise à rêver, avant de réaliser que non. L'effort qu'elle doit fournir pour lui répondre lui paraît incommensurable.

─ En fait... je n'en ai pas.

Mensonge, songe-t-elle avant de sombrer définitivement dans le sommeil sans savoir si, oui ou non, Andréa l'a entendue.

.

Le lendemain, un orage gronde dans le ciel. Cassidy se rend à la bibliothèque après l'interrogatoire de l'agent Bravo car elle a un devoir à finir en éducation morale et civique. Elle est quotidiennement menacée et enlevée par les ennemis d'Ultra Max, elle a si souvent entendu les questions des brigadiers qu'elle pourrait les réciter par cœur et elle commence même à bien connaître certains d'entre eux, mais elle n'a que ce foutu devoir en tête. C'est absurde.

─ Bonjour, Cass.

Assise à une table se trouve Max. Ou plutôt, Théodora.

─ Salut Teddy, répond Cassidy avec un geste de la main, tout en s'efforçant de ne pas se laisser affecter par sa mauvaise humeur habituelle.

Théodora affiche un sourire timide. Elle est à moitié cachée entre des piles de magazines et de livres potentiellement utiles à leur travail. L'incandescence de la veille s'est envolée : ses cheveux roux terne tendent vers le châtain et lui tombent sur le visage ; ses yeux, dissimulés derrière de grosses lunettes rondes et ses mèches frisées, ont repris leur teinte chocolatée de tous les jours. Ses vêtements trop larges et l'écharpe marron nouée à son cou qui lui mange la moitié du visage achèvent de la rendre méconnaissable.
Mais pas pour Cassidy.

─ On en est où ? Dis-moi que tu n'as pas tout fait toute seule.

Théodora pointe les piles à sa droite.

─ Ceux-là ne contiennent rien d'intéressant.

Elle indique les piles à sa gauche.

─ J'ai quasiment fini d'éplucher ceux-là. Il ne me reste plus que lui, termine-t-elle en levant l'ouvrage entre ses mains.

Cassidy soupire derrière sa main aux ongles rongés.

─ On était censées se répartir le travail...
─ Je n'ai pas encore toucher aux journaux si tu veux, dit Théodora avec un regard pour le local, où ils sont stockés, déjà grand ouvert.
─ Je m'en occupe !

Ni une ni deux, Cassidy s'enferme dans le local. Des dizaines de journaux s'entassent sur des rayonnages métalliques étiquetés encadrant une unique table.

─ Bon bah... Allons-y Alonzo.

Elle scrute les écriteaux à toute vitesse, déambulant entre les étagères. Elle s'arrête devant un vieil empilement.

─ Hourra. J'espère qu'il y en a au moins un qui servira à quelque chose...

Elle en prend un au hasard, plus récent que ses congénères, tapant nerveusement du pied. Elle a l'impression d'être montée sur ressort, tous ses muscles sont aussi tendus que la corde d'un arc. C'est dans ce genre de moment qu'elle regrette d'avoir jeté sa balle anti-stress dans un accès de rage quelques temps auparavant.

─ Ultra Max vient à bout de la Pire des Alliances, lit-elle le titre marqué en grosses lettres sur le papier poussiéreux, l'Infâme et Tristement Célèbre Ange des Calamités est arrêté par la Bri...

Elle ne termine pas sa lecture. Son regard est tombé sur l'énorme photo qui mange la moitié de la page et où l'on voit Théodora, en tenue d'Ultra Max et lévitant au-dessus du sol, qui surplombe deux brigadiers en train de passer les menottes anti-capacités à un hors-la-loi à genoux.
Ses cheveux forment une cascade blanche dont les pointes effleurent le sol et son manteau vert bouteille ne laisse apercevoir que le bas de son pantalon et ses bottes noirs. Cassidy ne s'y trompe pas pour autant : ce visage, tout en lignes courbes et formes angulaires, ponctué d'un grain de beauté sous le coin de l'œil, elle le voit tous les jours dans le miroir.

─ Qu'est-ce que...

Dans un coin se trouve la date : la revue est vieille de deux ans. Mais ça ne se peut pas. Tout dans cet article sonne faux. Est-ce que c'est une blague ?

« Elle te ment ! »

Les paroles de Magnéto lui reviennent brusquement. C'est une coïncidence trop grande pour être ignorée. Se pourrait-il qu'il ait raison ? L'idée lui donne froid dans le dos. En même temps, plus elle y repense, plus des choses étranges lui reviennent. L'expression d'Ultra Max lorsqu'elle lui a rapporté les dires de Magnet. La haine injustifiée de l'agent Bravo, et des brigadiers en général, à son égard. Comment les hors-la-loi ont-ils eu vent qu'elle était proche d'Ultra Max ? Sa mise sous protection alors qu'elle n'a aucun pouvoir.

La météo capricieuse.

C'est impossible. Teddy est son amie. Elle a des tas de pouvoirs, mais aucun n'est psychique. Elle le sait. Elle se fait des idées, elle n'a pas assez dormi cette nuit. Si ça se trouve elle est en train de rêver. Elle fait toujours des rêves bizarres, ça n'aurait rien d'étonnant.

─ Cass, tu trouves quelque chose ?

Elle remet précipitamment la gazette à sa place et fait s'écrouler la pile voisine par accident.

─ Tss...

Elle les range à toute vitesse, en refait tomber quelques-uns, s'accroupit pour les ramasser et se cogne la tête en se relevant, faisant à nouveau s'écrouler les journaux sur elle. Elle s'écarte du rayonnage en levant les mains, les bulletins finalement à leur place, au moment où Théodora apparaît au bout de l'allée.

─ Maintenant, plus bouger ! ordonne Cassidy, passablement énervée, aux papiers.

Théodora hausse un sourcil derrière ses frisottis et ses grosses lunettes.

─ Tout va bien ?
─ Oui.

Le mot est dur, agressif, il tombe comme une pierre de sa bouche. Elle se sent clouée sur place. Elle fixe le bout de ses baskets, les sourcils si froncés qu'ils prennent l'apparence de parfaits accents. Elle essaye d'occulter le journal, mais elle arrive seulement à repasser en boucle les souvenirs de toutes les chaussures qu'elle a pu porter en se demandant si les bottes de l'image en font parties.

─ Tu es sûre ?

Elle voudrait lui dire ce qu'elle a trouvé. Que Théodora lui donne des explications. Qu'elle lui dise que c'est faux, du grand n'importe quoi, que c'est juste une blague. Pourtant elle ne dit rien.

─ Oui, tout va parfaitement bien, grogne-t-elle, l'œil foudroyant et les poings serrés. C'est juste que ces bouts de papiers n'ont aucune utilité !

Elle retient un mouvement d'humeur. Il ne faut pas qu'elle oublie où elle se trouve. Au lycée, le moindre écart de comportement peut être est catalogué, colporté par des ragots et utilisé contre elle. Elle a toujours considéré cet endroit comme une prison mais elle ne l'avait jamais ressenti d'une façon aussi viscérale.
Elle dépasse Théodora sans lui adresser le moindre regard.

─ Fichons le camp. Il n'y a rien d'intéressant ici.

Sans se soucier de savoir si elle la suit, Cassidy tourne le bouton de la porte si abruptement qu'il émet un claquement lorsqu'elle le relâche. La porte manque de s'écraser contre le mur. Elle essaye vraiment de se contrôler mais c'est peine perdue. Dans son état, elle ne pense plus ni au devoir, ni au journal, ni à l'école ni plus à rien.

Un éclair fend le ciel dans un coup de tonnerre.

Plantée devant leur table de travail, elle a vaguement conscience qu'elle doit se calmer. Elle est incapable d'étudier à l'heure actuelle. Pire, elle pourrait déverser toute sa colère sur la première personne, responsable d'un mot ou d'un geste de travers, qu'elle croiserait. Elle quitte la bibliothèque à grandes enjambées nerveuses, lance une œillade haineuse au professeur qui lui demande où elle va, ce à quoi elle maugrée un "aux toilettes" entre ses dents.

« Avant c'était toi, sa pire ennemie ! »

Elle tourne le verrou et s'adosse au battant. Les mots de Magnéto la hantent. Il ne peut pas avoir raison, pourtant un doute persiste en elle. Pourquoi n'a-t-elle rien dit à Teddy ? Elle aurait dû lui en parler. Elle lui parle toujours de tout ! Elle ne comprend pas pourquoi cette histoire complètement absurde la met dans un tel état. Ses pensées dérivent vers le devoir qu'elles n'ont pas encore terminé.

─ Mais on s'en fout de ça ! s'exclame-t-elle en plaquant les mains contre le lavabo.

Elle se retrouve face à son reflet. À ce visage à la fois masculin et féminin, à ces yeux verts vitrioliques soulignés par une mouche, à cette cascade longue et pâle qui lui chatouille le milieu du dos, qu'elle a vu ─ reconnu ─ sur la photo.

─ Merde !

Elle cache son visage dans ses mains. Ce journal, Magnéto, ce sont juste des coïncidences. Le plus mauvais des hors-la-loi s'est forcément trompé. Elle n'est qu'une lycéenne, sa seule particularité est de connaître et côtoyer Ultra Max. C'est ce qui lui a valu d'être mise sous protection par la BPCHC dans cet établissement. Où a-t-elle rencontré Teddy déjà ? Ça ne fait qu'un an, elle devrait s'en rappeler.

Salut, je m'appelle Cassidy. Et toi ?
Théodora. Mais tu peux m'appeler Teddy.

Ici. C'était ici, à l'école. Teddy lisait un livre et elle... elle venait d'arriver ? Non, elle doit l'avoir rencontrée avant. Ses souvenirs sont tout mélangés.

Salut, je m'appelle Cassidy. Et toi ?
Théodora. Mais tu peux m'appeler Teddy.

Elle n'y arrive pas. C'est le premier souvenir qu'elle a de Teddy. En fait, c'est le premier souvenir qu'elle a tout court. Plus elle essaye de remonter en arrière, plus il s'impose à elle.

Salut, je m'appelle Cassidy. Et toi ?
Théodora. Mais tu peux m'appeler Teddy.

Elle ne veut pas se rappeler de ça ! Où est le reste ? Sa mémoire ne peut pas se limiter à cette conversation et l'année qui vient de s'écouler. Et quand bien même ce serait le cas, comment peut-elle ne pas le savoir ? Elle ne peut tout de même ne pas s'être rendue compte qu'elle est amnésique !
Elle inspire profondément par la bouche mais l'air ne semble pas atteindre ses poumons. Ses mains tremblent alors qu'elle ouvre en grand le robinet : le jet d'eau froide lui glace les doigts. Elle boit, s'asperge le visage et les mèches trempées au passage dégoulinent dans son cou. Elle prend quelques longues respirations pour se calmer, puis se toise dans le miroir.
Quelque chose cloche définitivement.

─ Et maintenant ? demande-t-elle à sa réflexion. Tu fais quoi, hein ?

Maintenant, c'est son tour de trouver Magnet.

.

Au bout de deux semaines sans nouvel incident, Cassidy est convaincue qu'elle a peut-être bien réellement imaginé toute cette histoire. Peut-être qu'elle devient folle. Elle est retournée fouiller le local mais le journal n'y était plus. Quant à Magnéto, il a complètement disparu des écrans radars. Elle aurait presque pu se réjouir de tout ce temps passé sans enlèvement ni sauvetage super-héroïque, si elle n'avait pas commencé à s'ennuyer. Et ça, c'est mauvais.

─ C'est une belle journée, non ?

Elle lève les yeux vers le ciel sous sa main en visière. Entre les feuilles des arbres, elle aperçoit le ciel bleu, les nuages blancs, le soleil de fin d'automne qui brille au-dessus de leur tête. Elle pose un œil blasé sur Théodora assise à sa gauche.

─ Oui, si on aime ce genre de chose, dit-elle d'un ton plat.

Elle s'accoude au dossier du banc.

─ J'adore ce parc, déclare Théodora en promenant son regard tout autour d'elles.
─ Je sais.
─ Il y a toujours du monde pourtant ça reste un endroit calme et paisible.
─ Heureusement qu'aucun paparazzi ne t'a repéré.
─ C'est pas faux.

Un groupe d'enfants court s'agglutiner à un vendeur de ballons, près du marchand de glace. L'un d'eux reste en retrait : il s'est figé à l'instant où il a vu Théodora.

─ Je crois que tu as un admirateur, plaisante Cassidy avec un sourire en coin.

Sous les yeux ébahis du môme, Théodora pose un index devant ses lèvres. Aujourd'hui devait être leur journée tranquille, loin de l'école, des hors-la-loi et des agents, mais Cassidy ne peut pas en vouloir à Théodora lorsqu'elle va s'accroupir face au gamin pour lui accorder une interview avec sa super-héroïne. Cassidy ferme les yeux.
Teddy est parfaite. Derrière ses habits qui étouffent ses formes, ses épaisses lunettes rondes et ses frisottis qui cachent son visage, elle a un cœur en or, l'esprit juste et l'âme noble. Elle a une lumière à l'intérieur d'elle, mille fois plus lumineuse et chaleureuse que celle du soleil, capable d'adoucir et apaiser même ses humeurs les plus exécrables.

─ Bonjour mademoiselle ! dit une voix joyeuse.

Cassidy rouvre les yeux ─ cette fleur qui pousse à ses pieds, elle était déjà là avant ? ─ et remarque l'homme qui a pris la place de son amie. Avec son élégant costume trois pièces gris, sa canne, son chapeau melon et son monocle, il semble tout droit sorti d'une autre époque. Il ne lui manque plus qu'une épaisse moustache pour compléter le tableau.

─ Je vous connais ? demande-t-elle en serrant sa main tendue.
─ Oh non ! Non, non, non. En revanche, moi je vous connais. Mon nom est Anthime Saturnin Bellecourt-Gallagher, pour vous servir.

Il lâche sa main ─ qu'il a secoué avec une énergie exagérée ─ pour soulever son chapeau, révélant un undercut poivre et sel. Déconcertée, Cassidy range ses mains dans les poches de son pantalon.

─ Et... euh... qu'est-ce que vous me voulez, au juste ?
─ Je suis apothicaire ! Non, pardon, je suis antiquaire ! C'est bien cela, je vends de merveilleuses antiquités en tous genres.

Soit. Quel est le rapport avec elle ? Il ne lui laisse pas le temps de demander.

─ En vérité, je les collectionne plutôt. Je suis constamment plongé dans un vieux grimoire ou occupé à contempler une belle œuvre d'art. Que voulez-vous, je suis un artiste dans l'âme ! Si mes dix doigts y avaient été prédisposés, j'aurais sans hésitation entrepris une carrière de dessinateur, de peintre, de romancier graphique ! Hélas, mon avenir était à des lieux de cette réalisation car, en effet, j'étais destiné à la finance ! Vous rendez-vous compte ? La finance ! Je me suis senti périr en moi-même. Durant plus de dix ans, le monde m'apparut dépourvu de toutes ses teintes, de tout son bonheur et son espoir ! Je n'avais plus d'espoir. Jusqu'au jour où, par un merveilleux matin où le ciel était bleu, le soleil brillant de mille feux et le printemps en joie, je découvris le théâtre. Je savais déjà ce dont il s'agissait, bien entendu, mes parents m'avaient emmené à une horrible représentation au cours de mon enfance dont je ressorti traumatisé, mais ce que je trouvais ce jour-là n'avait rien à voir. S'il me fallait vous le décrire, je le qualifierai de "véritable théâtre", celui qui vous transperce l'âme, embrase votre cœur et insuffle votre esprit de tant de passion que toute votre vision du monde s'en retrouve changée ! C'est ce qu'il m'est arrivé, à moi, le théâtre a tout changé. Fini la comptabilité ! Fini la grisaille ! Je ne vivais désormais plus que pour les scènes.

D'accord. Et sinon, elle peut en placer une ? Elle glisse un regard désemparé ─ un tantinet paniqué ─ à Théodora qui, encerclée par une foule grandissante, n'a rien remarqué.

─ La finance m'avais rapporté beaucoup d'argent. L'oisiveté m'étant viscéralement insupportable, il me fallait une occupation qui combla mon temps libre entre deux répétitions des splendides pièces auxquelles j'avais l'honneur de participer. J'ouvris donc une boutique, ma boutique d'antiquités qui me sert davantage de musée privé, je dois bien l'admettre. Je n'en étais pas moins parfaitement heureux, et si l'on m'avait dit qu'il était possible de l'être plus encore, j'aurais sorti ma pipe, fumé un coup et éclaté de rire au nez du grand dadais venu prétendre pareilles sornettes ! Et pourtant... pourtant... !

Pris d'une émotion plus intense encore, l'homme d'un autre temps arrache les mains de Cassidy de leurs poches. Se penchant vers elle, son regard vert pétillant lui rappelle des bulles de champagne, un renard en peluche et le confort d'une vieille maison de campagne à la cheminée toujours flamboyante en hiver.

─ Apprendre que mon adorable petite-fille est devenue une jeune fille aussi merveilleuse, splendide et formidable que toi, me comble au-delà de toute espérance !

Sur le moment, Cassidy ne peut que cligner des yeux bêtement. La voix du vieil homme, qui s'est brusquement tue, résonne dans sa tête et elle se demande ce qu'il peut bien attendre d'elle.

─ Euh... pardon, quoi ? est tout ce qu'elle parvient à articuler.

Anthime s'écarte soudainement, une expression tragique sur le visage, et pose une main contre sa poitrine. A-t-il mal ? se demande Cassidy, rendue au bord du banc par les gesticulations exagérées et théâtrales, en le voyant serrer le poing sur sa poitrine. Est-il en train d'avoir une crise cardiaque ? Puis elle comprend qu'il joue la comédie.

─ Bien sûr, ma chère enfant, tu ignores tout cela ! Par la faute de cette fausse sauveuse, dramatise-t-il avec un geste en direction de Théodora, tu n'as plus souvenir ni de moi ni de tous les bons moments que nous avons partagé. Je ne suis qu'un étranger pour toi, n'est-ce pas ? Oui, je le lis dans tes yeux. Tu as les yeux de ton père, le savais-tu ?

Il lui faut un moment pour se rappeler qu'elle ne se souvient pas qui est son père. Ni qui que ce soit d'autre.

─ Attendez, vous connaissez mon père ?
─ Naturellement. Mon gendre était un parfait gentleman, je le considérais comme mon propre fils ! Il était pompier. Un grand héros, mon fils ─ ton père, ajoute-t-il en pointant un doigt vers elle ─ si tu veux mon avis.

Toute l'image du vieil homme se teinte de mélancolie. Intuitivement, Cassidy devine qu'il est mort. Son père est mort. Elle ne le connaît même pas. Dommage.

─ Et ma mère ? demande-t-elle pour changer de sujet.
─ Tu ne veux pas le savoir.

Anthime fouille ses poches.

─ Pour cela, je dois remercier cette héroïne d'avoir voilé tes souvenirs. Tu ne veux certainement pas te rappeler de cette horrible mégère.
─ Votre propre fille ?
─ Oui. Ma fille, une abomination de méchanceté et de cruauté. Je ne l'ai pas élevée ainsi pourtant, mais il faut croire que certaines personnes pourrissent jusqu'à la moelle spontanément.

L'homme d'un autre temps sort finalement une photo d'une poche intérieure de sa veste. Ce qu'il restait de son lyrisme s'évapore.

─ Tiens. C'est une photo de toi à l'époque où ta mère et toi viviez encore près de chez moi. Elle travaillait constamment alors je m'occupais de toi.

Sur le cliché, c'est bien elle. Ses cheveux sont une énorme masse frisée mais c'est bien elle, avec son grain de beauté sur la joue gauche. Elle serre contre elle un renard en peluche dépourvu de bouche et cousu de deux gros boutons pour les yeux.

─ ReRe.
─ Oh ! Alors tu t'en souviens. En vérité, je l'avais nommé Monsieur Renardillon Fox mais tu l'appelais toujours ReRe.

Elle lui rend la photographie avec un détachement qui la trouble. Il lui semble qu'Anthime parle de quelque d'autre, qu'il la confond avec sa petite-fille. Elle se demande si ce sentiment est normal.

─ C'est très bien que tu t'en rappelles. Cela signifie que le voile sur tes souvenirs faiblit.
─ Que voulez-vous dire ?
─ Cette héroïne altère la mémoire des hors-la-loi et de tous ceux qui les ont connus de près ou de loin. En parallèle, la BPCHC efface toute trace de leur illégalité et les prend en charge pour les réintégrer à la société. C'est un travail de titan.
─ Ça ressemble beaucoup à une théorie du complot, surtout.

Un sourire vient rider le visage d'Anthime.

─ N'est-ce pas ? Cependant, tu dois toi-même t'être aperçue de quelque chose. Ce pouvoir d'altération de la mémoire est très fragile. Il n'efface pas réellement les souvenirs de ses victimes, il se contente de les dissimuler à leur détenteur. Il pose un voile dessus qui devient de plus en plus fin au fil du temps. Si l'héroïne ne le restaure pas il finit par disparaître complètement ou se déchirer à la moindre évocation du passé qu'il cache. Toi, cela commence.

Elle étouffe impitoyablement la plus petite étincelle d'émotion qui tente de naître en son cœur et vérifie que Théodora est toujours aux prises avec ses fans ─ il y a plus de monde de minute en minute. Elle est peut-être son amie mais Cassidy doit d'abord apprendre la vérité, elle le sait.

─ Et vous ?
─ Moi ?
─ Vous avez dit que Teddy efface la mémoire de tous ceux qui ont connu les hors-la-loi. Si je suis une hors-la-loi et que vous êtes mon grand-père, pourquoi vous en souvenez-vous ?
─ Oh, tu es si vive d'esprit ! C'est bien ma petite-fille, je suis fier de toi ! Pour en revenir à ta question, cela n'a pas fonctionné car je suis médium, chère enfant.
─ Vous avez des capacités psychiques aussi ?

Il renverse la tête en arrière et laisse échapper un éclat de rire. Son chapeau manque de tomber.

─ Non, rien à voir avec des capacités psychiques comme tu l'entends, dit-il d'une voix hoquetante d'hilarité. Les médiums existent depuis bien plus longtemps et sont bien plus puissants. Les agents, reprend-il après une pause, ont débarqué à l'improviste un matin chez moi, cette fausse sauveuse a tenté son petit tour sur moi et ils sont repartis aussitôt. Je suppose que cette méthode a déjà fait ses preuves car je n'ai pas été sous mis sous surveillance. Par la suite, j'ai recherché ceux qui t'étaient affiliés, des proches, des amis. Cela m'a pris un temps considérable mais j'y suis finalement parvenu. J'ai rencontré un jeune homme, un adolescent gauche et très loin de ressembler à l'idée qu'il a de lui-même, capable de se téléporter uniquement en un lieu à la forte concentration en métal...
─ Magnet, coupe-t-elle. Tu parles de Magnéto, c'est ça ?

Alors les récents événements n'étaient donc pas qu'une énorme hallucination. Bon à savoir.

─ Son nom est Grégore. Grégore...
─ Sabatier. Je sais. Il était dans ma classe au collège. Un pot-de-colle.

Ça lui revient. Pourquoi maintenant ? Par elle-même, elle s'est heurtée à un mur impénétrable. Mais rappelée par quelqu'un d'autre, la mémoire lui revient avec une facilité déconcertante.

─ Cass ?

Un sentiment d'urgence saisit Cassidy alors que la voix de Théodora s'élève au-dessus de la foule qui les sépare. De là où elle est, Cassidy peut l'observer sans être vue. Pour l'instant.

─ Il est temps pour moi de partir, dit Anthime. Tu peux venir avec moi si tu veux mais, si tu as besoin de réfléchir, voici la carte de ma boutique. Je la laisse fermée la plupart du temps mais j'y suis toujours présent. Tu n'auras qu'à toquer.

Il abandonne la carte sur le banc, incline son chapeau et disparaît dans la masse de fans d'un pas ponctué de coups de canne implacables. Elle a à peine le temps d'enfoncer le bout de papier au fond d'une poche que Théodora surgit devant elle.

─ Cass ! Désolée d'avoir été si longue, j'ai encore attiré l'attention.

Horriblement déçue que sa conversation ait été écourtée, elle se contente de secouer la tête. Le chapeau melon s'éloigne de plus en plus ; bientôt, elle le perdra de vue.

─ Il nous reste encore du temps avant le couvre-feu. Ça te dit une balade en bateau mouche ?

Son amie glisse une main sur son épaule, essayant d'attirer son attention. Cassidy ne peut pas s'empêcher de trouver l'idée charmante et ça lui tord le cœur de se taire. Elle imagine très bien l'après-midi sur le bateau, les photos et les moments de rigolade que cela implique. C'est quelque chose qu'elle apprécierai ─ qu'elle apprécie ─ vraiment.
Mais si je ne pars pas maintenant... je ne partirai jamais.

─ Cass ? Tu vas où ?

Elle s'arrête, entre deux passants qui portent une casquette cousue d'un « Ultra Max » en grosses lettres rouges, inconsciente de s'être levée, arrachée à la main de Théodora. Teddy, son amie ─ meilleure amie. La seule et l'unique. Un rayon de soleil dans un corps humain.
Anthime est sur le point de s'engager dans une autre allée bordée de fleurs : il fait une pause le temps de la chercher du regard parmi la foule.

─ Acheter une glace, ment-elle avec tout l'aplomb dont elle est capable, en souriant. Tu en veux une ? Pistache et crème brûlée, je sais.

Elle se lance à la poursuite du chapeau melon, tout en sachant que le marchand est du côté opposé. Elle espère juste que Théodora, qui l'appelle et qu'elle ignore sciemment, ne s'en rendra pas compte. Pas tout de suite, du moins.
L'allée de fleurs est vide. Elle la traverse à grands pas, déjà essoufflée d'avoir couru, frappée d'horreur à l'idée d'arriver trop tard, et ce qu'elle remarque en premier ce sont les coups de canne. Puis le chapeau melon surgit entre les flâneurs du trottoir, près d'une voiture aussi grise que son costume.
Papy ! Elle esquisse un geste dans sa direction, mais c'est trop tard, beaucoup trop tard, il va partir et elle ne le retrouvera jamais, elle ne découvrira jamais la vérité et elle restera cette fille banale coincée dans cette vie qu'elle déteste au milieu de gens qu'elle déteste et qui la détestent et qui lui mentent et, non, NON, elle ne peut pas accepter ça ─ Papy, attends-moi !
Il se fige, la main sur la poignée, et, comme par miracle, se retourne et l'aperçoit entre tous ces gens qui passent entre eux.

─ Alors, dit-il lorsqu'elle arrive à sa hauteur, tu viens ?

Peut-être que Théodora va la haïr pour ça. Peut-être qu'elle fait une croix sur la seule personne à qui elle tient.

─ Oui. Allons-y.

Elle s'assoit sur la banquette arrière et elle pense à Théodora qu'elle a laissé seule sur ce banc, au lieu de lui demander directement des réponses. Quelle lâche tu fais, hein ? souffle sa conscience pernicieuse.

─ Nico, démarrez la voiture je vous prie, dit Anthime en claquant la portière. Direction la boutique.
─ Bien, monsieur.

Au moment où l'automobile s'engage dans la circulation, Cassidy, scrutant le parc à travers la vitre, croise au ralenti un regard chocolaté derrière d'épaisses lunettes rondes, encadré de frisottis roux. Elle y voit un éclat dur et amer, comme si elle savait.
Elle y lit toute la profondeur de sa trahison.

Désolée, Teddy.