[Deux ans plus tôt.]

─ Il paraît que tu ne manges plus ?
─ Je n'ai pas faim.

Elle pousse une brioche dans sa direction, ce qui lui arrache un sourire. Elle essaye de l'acheter avec ça ?

─ Tu ne peux pas rester sans manger.

Oh, allez Max, s'empêche-t-elle in extremis de dire. Tu peux faire mieux que ça.
La brioche reste au milieu de la table, suspendue dans leur silence.

─ Qu'est-ce que tu fais là Max ?

La super-héroïne bat des paupières.

─ Qu'est-ce que tu veux dire ?

Cassidy lève les yeux au ciel.

─ Tu es la gentille Max. Les gentils ne viennent pas rendre visite aux méchants qu'ils arrêtent toutes les semaines.
─ Je…

Elle n'a pas l'air de savoir quoi lui répondre. Cassidy arrache un bout de brioche : une odeur écœurante de beurre s'en échappe, lui arrachant une grimace.

─ Ce que tu as dit, commence Max, l'autre jour, avant que la Brigade arrive…
─ Au sujet de la situation des personnes à capacités ? l'interrompt-elle en émiettant consciencieusement la brioche.

Max hoche la tête.

─ Tu crois que ce serait possible ? Je veux dire, tu crois vraiment que... on aurait une chance de vivre, comme les gens normaux ? Sans avoir à cacher nos pouvoirs ?
─ J'étais partie pour. Qu'est-ce que tu crois que j'essayais de faire dehors, avant que vous veniez tous m'embarquer ?
─ Euh... Détruire le monde ?

Cassidy hausse un sourcil.

─ Vraiment ?

Je dois dire…

.

[Aujourd'hui.]

...que ça me plaît bien comme idée.

─ Cassie ?

Oh, pauvre, pauvre grand-père. Si tu savais ce que tu viens de faire.
Elle étire un sourire gracieux, le souvenir tout juste retrouvé regagnant sagement sa place avec les autres dans sa mémoire.

─ Papy, est-ce que tu as retrouvé quelqu'un d'autre que Magnéto ?
─ Hélas non. Mais il m'a dit connaître des amis à toi.
─ Ah. Est-ce que tu aurais un moyen de le contacter s'il te plaît ?
─ J'ai son numéro.

Il extirpe un vieux téléphone portable de la poche de sa veste et le lui tend. Sur le point de s'en emparer, elle l'entend demander :

─ Cassie, tu es sûre que ça va ?

Posant ses yeux sur le vieil homme, des dizaines d'idées de catastrophes pires les unes que les autres flashent dans son esprit. Un incendie détruit sa boutique, il est atteint d'Alzheimer, je meurs.

─ Bien sûr, assure-t-elle en appuyant sur la touche au combiné vert.

L'espace d'un moment, seule la tonalité du téléphone trouble le silence. Cassidy admire un buste coiffé d'un casque de soldat.

─ Salutations, Magnéto.

Il y a quelque chose d'étrange dans sa voix. Après une hésitation, il lui demande si c'est bien elle.

─ Bien sûr que c'est moi. De qui d'autre pourrait-il s'agir ?

Il objecte : « n'importe qui ! »

─ Voyons. Ne me mens pas. Tu as passé tout ton temps à me chercher, tu n'as aucune vie sociale.

Elle l'imagine très bien ouvrir la bouche pour protester mais rien ne vient, à part une inspiration étranglée.

─ Maintenant que je suis revenue, il va falloir réunir l'équipe. Tu sais s'ils sont surveillés par la Brigade ?

Anthime fronce les sourcils, pris d'un soudain doute. Il regarde autour de lui, l'air perdu.

─ Rien du tout ? Soit c'est un piège, soit ils se surestiment. Tu as toujours leurs numéros ? Oui ? Bien, contacte-les. Organise une rencontre.

Remarquant la perplexité de son grand-père, le rictus de Cassidy devient amusé. Une odeur de fumée vient lui chatouiller le nez.

─ Excusez-moi mademoiselle, mais qui êtes-vous ?
─ Je m'appelle Cassandra monsieur, dit Cassidy en éloignant le téléphone de son visage pour que Magnéto ne l'entende pas. C'est très gentil à vous de m'avoir donné votre ancien téléphone, j'en ai vraiment besoin. Merci beaucoup, pour tout, mais je dois y aller maintenant.

Son grand-père hoche la tête. Cassidy ramène le portable à son oreille.

─ Le Chevalier ? répète-t-elle en quittant le magasin, sous le carillon et les salutations du propriétaire. Ne t'en fais pas pour lui, il va venir. Il vient toujours.

À l'intérieur, Anthime s'assoit derrière le comptoir, un livre entre les mains, sans remarquer le rougeoiement des flammes qui dévorent l'arrière-boutique et, lentement, enfument tout le bâtiment.

Malgré la porte qui manque de s'arracher de ses gonds et heurte le mur avec fracas, l'agent Bravo reste imperturbable.

─ De quoi s'agit-il ? demande-t-il sans lever les yeux de sa paperasse.

Les deux mains sur les genoux, l'assistant ahane.

─ Ernesto, je te préviens, si jamais c'est encore au sujet de la cafetière…
─ Non... Pfff... C'est pas... ça... C'est... C'est une…

L'agent Bravo renonce à achever son ennuyeuse lecture et envoie son stylo rejoindre les autres dans le mug « meilleur agent du monde » écrit en gros au marqueur noir indélébile parce que le truc n'existe pas de base en magasin.

─ Alors c'est quoi ? Je n'ai pas que ça à faire.
─ C'est une... Pff... une calamité !
─ QUOI ?!

Dehors, le ciel gronde et s'éclaire. Au sommet du clocher de la ville, l'Ange admire son œuvre.

─ C'était obligé qu'on se rencontre ici ?

La fille porte un sweat rose dont elle tire les manches et il y a des mèches violettes dans le carré châtain encadrant son visage. Son regard est rivé sur ses pieds alors qu'elle avance précipitamment jusque sous la cloche pour ne plus bouger ensuite.

─ J'ai horreur de la hauteur, marmonne-t-elle pour elle-même, et des endroits sans réseaux.
─ Comme toujours, répond une voix dont les échos ne la rendent que plus froide.

C'est une autre adolescente qui semble naître de l'ombre dont elle sort tant elle est elle-même silencieuse et sombre ─ et ce, malgré le blond vénitien de sa coupe garçonne et l'hétérochromie de ses iris.

─ C'est méchant ça, geint la rose.
─ Tu sais ce qu'on dit, réplique la garçonne en croisant les bras, il n'y a que la vérité qui blesse.

L'Ange, se détournant de l'horreur qu'il a mis dans le ciel, décide d'étouffer dans l'œuf l'embryon de pseudo dispute entre elles.

─ Domino, Black Hawk, ne commencez pas s'il vous plaît. Même si j'adore ta répartie Hawk, tu le sais…
─ Bien sûr que je le sais.
─ ... et que je ne sais rien refuser à tes yeux de chien battu, Domi, mais…
─ De biche, mon ange, de biche.
─ ... mais j'ai une proposition à vous faire qui requiert toute votre attention.

Le cliquetis métallique et le pas pesant qui les interrompent, sont annonciateurs de l'énorme armure bleu ciel apparaissant sur le pas de l'escalier.

─ Et regardez qui voilà ! s'enthousiasme l'Ange à sa vue. Le Chevalier, mon cher Chevalier, pile à l'heure, comme toujours.

Suivi de près par Magnéto, toujours masqué, ce qui refroidit brusquement l'Ange. Et le pot-de-colle, évidemment.

─ Et toi, bien sûr, s'efforce-t-il de ne rien laisser paraître. Magnéto, cher Magnéto, mon vieil... ami.

Gentil lèche-bottes.

─ Ange, commence celui-ci en s'inclinant, à deux doigts de poser un genou à terre, nous sommes tous réunis. Pour toi.
─ … Certes.

Sa loyauté est touchante, bien qu'étouffante et... un tantinet pathétique.

─ Bien, nous sommes tous réunis. Je voulais vous voir car j'ai une proposition à vous faire. J'ai conscience que c'est un peu soudain après tout ce temps passé sans vous donner de nouvelles…
─ D'ailleurs, toutes mes félicitations pour être parvenue à déjouer la Brigade, le coupe Magnet d'un ton plein d'admiration.
─ ... Merci. Ce que je voulais vous proposer, c'est…

L'Ange marque une pause théâtrale (ça doit être de famille, tu crois pas ?) et fait volte-face pour tendre les bras vers la ville.

─ De détruire le monde !

Le silence qui lui répond s'éternise.

─ Quoi ? demande-t-il en les regardant par-dessus son épaule. Cela ne vous tente pas ?

L'hésitation se lit sur leurs visages, même chez Magnéto. Seul le Chevalier ne laisse rien paraître. Un coup dans l'eau.

─ Bien sûr, reprend-t-il en constatant que ça ne va pas marcher de cette façon, je ne veux pas dire littéralement. J'entends par là de réaliser nos objectifs passés, quoiqu'avec davantage de... détermination, si je puis dire. Et par la même, nous anéantirons la Brigade.

De toute évidence, cela leur plaît déjà plus. Une part de lui se sent terriblement seul. Est-il le seul à souhaiter la fin de ce monde ? Non. Cela ne se peut pas, pas vrai ? Sur sept milliards de personnes…

─ Dans ce cas, je suggère que nous nous y mettions tout de suite.

Je ne peux pas être le seul.

.

─ Pardon ?

Ultra Max est à la base de la Brigade, comme toujours à cette heure-ci, pour faire son rapport. Mais elle commence sérieusement à se demander si elle n'est pas en pleine hallucination, après ce que vient de dire l'agent Bravo.

─ Cass... serait redevenue l'Ange ?

Elle attend un « Je vous ai bien eue » ou un « Vous devriez voir votre tête » et des fous rires. Mais cela ne vient pas.

─ C'est... impossible. Vous vous trompez. J'ai tout effacé, tout ! Il ne reste aucune preuve de l'existence de l'Ange des Calamités et de la Pire des Alliances, vous vous en êtes vous-même assuré !
─ Nous avons détecté une activité calamiteuse, Ultra Max, énonce Bravo.
─ Elle a peut-être redécouvert sa capacité ! Je peux faire beaucoup de choses, mais retirer sa capacité à quelqu'un, ça non.
─ Dans ce cas, peut-être pourrez-vous expliquer ceci ?

Un brigadier appuie sur un bouton et une vidéo apparaît sur l'écran géant qui les surplombe tous. C'est elle, c'est Cassidy, avec ses cheveux d'un blond presque blanc et son grain de beauté sous le coin de l'œil, qui sort d'une boutique et quelques instants plus tard, celle-ci brûle de mille feux.

─ Le propriétaire était Anthime Bellecourt-Gallagher. Vous vous souvenez ? C'était son grand-père. Elle a provoqué l'incendie qui l'a tué.

Théodora ne peut pas lâcher l'écran du regard.

─ Elle a tué son propre grand-père. Que dites-vous de ça, Ultra Max ?

.

Resté seul au clocher, l'Ange contemple la tempête qu'il a provoqué. Certaines calamités sont simplement si cataclysmiques qu'elles ne lui apparaissent pas comme des catastrophes personnelles ─ ce sont celles qui ne dépendent que de lui seul.
Son équipe l'a pris pour un fou. Il l'a vu dans leurs regards, quand il a annoncé qu'il détruirait le monde. Ce genre de constatation... a tendance à faire se sentir très seul celui qui s'en aperçoit ─ et qui dit rejet social dit contrariété émotionnelle.

(tu n'es toujours qu'un enfant capricieux)

Il pensait s'être débarrassé de ça. Depuis longtemps, bien avant le piège de Max et la Brigade. Il croyait s'être forgé un cœur de fer, dans le seul but de maîtriser cette capacité au potentiel inimaginable et de se rapprocher de l'image qu'il voulait renvoyer. Pour être celui qui parle, qui gagne et avoir l'air toujours plus malin que tout le monde, protégeant quelques rares élus ─ celui que l'on craint.

(prétentieux)

Pour être qui il voulait.

─ Cass !

Il ne devrait pas réagir à ce nom.

─ Salutations, Ultra Max.

Elle flotte à sa hauteur, à quelques mètres du bord du clocher. Il songe qu'il devrait faire s'abattre un éclair sur elle.

─ Cass, qu'est-ce que tu fais là ? Je t'ai cherchée partout.
─ J'ai une capacité.

C'est comme s'il frappait en plein cœur. Elle a l'air si coupable.

─ Je sais. Mais je peux tout t'expliquer !

On dirait qu'elle s'attend à ce qu'il devienne hystérique. Comme si elle le croyait fou aussi.

─ Il faut que tu rentres avec moi, continue-t-elle en lui tendant la main. Tout redeviendra comme avant, c'est promis.

C'est comme si elle s'adressait à quelqu'un d'autre en même temps.

─ On sera encore heureuses, tu verras !

Heureuses ?

(ingrat)

Ça ne m'intéresse pas.

─ Ça ne m'intéresse pas.

Il s'éloigne sous la cloche en lui tournant le dos. Ce n'est pas comme s'il devait craindre qu'elle l'attaque par derrière, elle n'a même pas encore pris conscience de sa trahison. C'est à se demander s'il ne l'a pas imaginée à la sortie du parc.

─ Cass, tu vas bien ? Tu as l'air... un peu... bizarre.

À écouter autrui, il a toujours l'air bizarre. Ne peut-on pas le laisser être qui il est ? Qui il veut être ? C'est à cause de ce genre d'attitudes qu'il a envie de tout ravager et de ne laisser que des cendres.

(pathétique)

─ Je... n'aime vraiment pas la brioche au beurre, tu sais.

(inutile)

─ Je ne comprends pas Cass.
─ J'ai découvert quelque chose.

Bon, maintenant il ne va plus la quitter des yeux parce qu'il est franchement incapable de prédire son comportement ensuite et qu'il préférerait éviter de se faire tacler dans le dos par la super-héroïne. S'il en est capable.

(incompétent)

Qu'est-ce que tu crois que j'essayais de faire dehors, avant que vous veniez tous m'embarquer ?
Euh... Détruire le monde ?

(stupide)

─ Je n'ai jamais... été ton amie, pas vrai, Teddy ?

Le pire, c'est peut-être de s'apercevoir qu'il n'est même pas en colère. Même pas blessé.
Ça ne veut pas dire pour autant que je suis ton ennemi, non ?

─ ... C'est vrai. Tu n'étais pas mon amie. Tu étais l'Ange des Calamités.
─ Je n'étais pas l'Ange des Calamités. Je suis l'Ange. Je l'ai toujours été, n'ai jamais cessé de l'être et le serai toujours. Tu ne peux pas avoir Cassidy sans avoir l'Ange, Teddy, tout comme tu ne peux pas juste être Teddy sans Ultra Max. Sinon, c'est qu'en vérité tu n'es aucun des deux.

(tu as répété ça devant le miroir ou quoi ?)

─ Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une raison pour enfreindre la loi.
─ La loi n'est pas adaptée. Comment veux-tu enfreindre la loi quand il n'y a pas de loi pour reconnaître ton existence elle-même, franchement ?
─ Tu joues sur les mots. Utiliser tes pouvoirs pour commettre des crimes est mal !
─ Donc quoi ?! On va enfermer tous les gamins qui ne savent pas se servir de leur capacité maintenant, c'est ça ? Nous sommes plus nombreux chaque jour et on se laisse parquer, enfermer comme des bêtes ! On ne nous considère même pas comme des êtres humains !
─ Ce n'est pas ce dont on est en train de parler !

Ses yeux, de la couleur du sang, chauffent à blanc et elle se fait violence pour ne pas libérer un rayon laser dévastateur.

─ On parle de toi, là, pas de la condition des individus à capacités. De toi et de personne d'autre, de toi et du fait que tu as tué ton grand-père !

Ça, ça lui cloue le bec, à l'Ange. Il sent ses yeux qui s'écarquillent et l'air qui se bloque dans ses poumons l'espace d'un instant, malgré lui et toute sa volonté à ne plus rien ressentir.

─ Comment le sais-tu ?
─ L'agent Bravo m'a mise au courant. Tu croyais vraiment qu'il ne s'en apercevrait pas ? Depuis le début il était convaincu que c'était une mauvaise idée, de t'inclure dans le programme de réhabilitation des mineurs hors-la-loi. Moi je voulais pas y croire. Mais il a fallu que tu lui donnes raison !
─ Je n'avais pas le choix !

L'éclair qui transperce le ciel dans un tonnerre de tous les diables, est semblable à un jugement fatal prêt à s'abattre sur la ville et ses habitants. Le vent qui hurle couvre les sirènes de la Brigade et les nuages d'encre étouffent leurs lumières bicolores.

─ Si je ne m'étais pas débarrassée de lui... il aurait fini par se mettre en travers de mon chemin ! Parce que c'était quelqu'un de bien et qu'il ne méritait pas de voir la suite ! C'est mieux comme ça...

(prétexte)

─ On a toujours le choix, Cass.

(assassin)

─ Et tu ne t'es jamais dit que c'était peut-être de ta faute, aussi ? il rétorque, amère. Que tu aurais peut-être mieux fait de me laisser dans ma prison et de ne plus jamais revenir me voir, hein ?
─ Tu te laissais mourir de faim !
─ Et alors ?! Tu avais le choix aussi, non ? Tu savais déjà comment j'étais, ce que je ferais si je ressortais, avant même que je l'ai compris moi-même ! La mort du vieil homme est autant ta responsabilité que la mienne, Max, parce qu'il serait sûrement encore en vie si tu ne m'avais pas fait sortir !

Même s'il s'y attendait, l'Ange est incapable d'arrêter la super-héroïne quand elle le plaque au sol. Ses prunelles sont incandescentes.

─ Tu ne peux pas me reprocher ça, Cass, elle articule entre ses dents serrées. Tu ne peux me reprocher d'avoir voulu te sauver.
─ Pourquoi ?

L'air lui manque après le choc du plaquage, alors ce n'est qu'un murmure dans la tempête, mais elle l'entend quand même.

─ Tu n'as pas deviné ? C'est évident pourtant.

C'est sûrement une goutte de pluie qui tombe sur sa joue.

─ Parce que je t'aime.

.

(à quoi tu pensais)
(tu ne vaux rien)
(incapable)
(bon à rien)
(ce n'est pas étonnant que tu te retrouves seul)
(personne ne veut de toi)
(tu ferais mieux de mourir)
(si seulement tu n'étais jamais né)
(assassin)
(meurtrier)
(c'est de ta faute)
(tout est de ta faute)
(tu n'aurais pas dû exister)
(tu n'es rien)
(espèce de monstre)
(tu me dégoûtes)
(disparais)
(hors de ma vue)
(dégage)
(pathétique)
(arrête de pleurer)
(tu me casses les oreilles)
(ferme-la)
(fais ce qu'on te dit)
(impoli)
(irrespectueux)
(t'as déjà de la chance de pas être à la rue)
(ou dans un orphelinat)
(sale monstre)
(cette chose n'est pas mon enfant)
(tu n'es pas mon enfant)
(je te hais)
(tu comprends ?)
(personne ne t'aime)

.

Il y avait comme un bourdonnement d'abeilles dans ses oreilles.

─ Ne me mens pas Teddy, raille-t-il avec un sourire en coin. Tu sais que ça me donne envie de rire.

Il a tout juste le temps de voir ses prunelles incandescentes s'écarquiller ─ au point de se demander si elles ne vont pas sortir de leurs orbites ─ avant qu'elle s'envole s'écraser contre un mur du beffroi.
L'Ange louche sans ciller sur le Chevalier le surplombant.

─ Et bien, commente-t-il du même ton plat que pour la météo, si je m'attendais à ça.

L'armure lui tend une main pour l'aider à se relever. Il est en tain d'épousseter son manteau au moment où Ultra Max sort des décombres.

─ Pensais-tu vraiment, lance-t-il avec grandiloquence, que ce serait aussi facile, très chère ?
─ On n'est pas obligés de se battre ! Rends-toi !

Il a un rictus railleur, celui qui va si bien à une tête inclinée, une main sur la hanche et une attitude toute entière qui crie avec ironie :

─ Mais bien sûr.

Elle ne s'y méprend pas. Dommage.

─ Je t'ai connue plus féroce Maxie chérie, la provoque-t-il. Laisserais-tu ton amitié pour moi, t'affecter ?

Il a presque craché le mot, comme une insulte.

─ Non. Non, certainement pas, elle affirme. Tu n'es pas mon amie.

Je ne l'ai jamais été, tu te souviens ? réplique-t-il presque.

─ Et il ne peut pas y avoir d'amitié entre deux personnes qui ne sont pas amies. Non, désormais... tu es mon ennemie !

Au moins c'est clair.

─ Si dramatique... ! exagère-t-il en mimant un évanouissement. Tu devrais te lancer dans le théâtre, tu y as déjà pensé ? Cela ne te changera pas beaucoup de ton quotidien, certes, mais au moins tu seras dans ton domaine de prédilection : le mensonge.

Le bout de mur qu'elle leur jette se fait trancher en deux par le Chevalier. Max, cachée derrière, le prend par surprise en se faufilant par l'ouverture qu'il a créé.

Bon sang.

L'Ange est partagé entre l'horreur absolue et le fou rire hystérique lorsque l'armure disparaît subitement : elle est passée à travers le sol sous le coup effroyablement puissant porté par Max.

Un soleil vivant, brillant à l'intérieur d'elle.

Entre sa crinière de feu, ses prunelles incandescentes et son costume au soleil ardent, on dirait une déesse ─ une divinité vengeresse prête à lui fracasser le crâne et à le transformer en petit tas de cendres.

Son rayon de soleil.

Il voit son poing se diriger droit vers sa tête et tout ce qu'il peut espérer pour l'éviter, c'est se laisser tomber en arrière, comme s'il y avait la moindre chance qu'il puisse surpasser sa vitesse inhumaine.

(C'est comme voir la mort lui tendre les bras, pour lui, et c'est peut-être pour ça qu'il ne pense pas à provoquer un désastre.
... Il en a assez fait, pas vrai ?)

Il réalise, trop tard, quand il sent son centre de gravité se déplacer plus à la verticale, plus vite qu'il ne le devrait, et les craquelures sous les semelles de ses bottes, que le sol se dérobe sous ses pieds. Littéralement.
Ce qui suit, n'est qu'un puits obscur.

.

Détruire le monde…

La douleur qui lui poignarde le ventre le fait suffoquer, des points noirs éclatant dans son champ de vision alors qu'un bourdonnement sourd envahi ses oreilles.

... n'était qu'un rêve.

Sa tête retombe plusieurs fois au sol. Ses jambes ne bougent pas. Lorsqu'il arrive finalement à lever une main à son côté, le seul mouvement lui arrache une grimace.
Ce qu'il sent sous ses doigts, c'est le baiser de la faucheuse.

(Ce ne serait pas l'heure de partir ?)

Un long écho, un tantinet effrayant tant il est déformé, résonne jusque dans ses oreilles. Il lui faut un moment pour comprendre.

(Il a tué son grand-père. Il a rejeté Max. Il a presque détruit la ville, probablement ─ et provoqué la mort de beaucoup de personnes au passage, il l'espère.
Ce monde ne veut pas de lui. Il n'y a pas de place pour lui, même dans une cage. Plus maintenant.
Enfin, ce n'est pas comme si ce n'était pas ce qu'il voulait.)

Que c'est son nom qu'on appelle.

─ CASS !

Un bras sous ses épaules, une respiration qui lui effleure le nez et la chaleur incroyable qui se dégage toujours d'elle ─ mais c'est tout ce qu'il sait, tout ce qu'il peut deviner, parce que sa vision n'est plus qu'un horizon sombre.
Pas que ça ait jamais été autre chose, maintenant qu'il y pense.

─ Non, non, non ! Cass, bon sang… Cass, je voulais pas... mais qu'est-ce qui t'a pris ?

Un sourire vient étirer un coin de sa bouche, comme presque à chaque fois que Max ouvre la sienne.

─ Ça m'a paru... être une bonne idée…
─ Non, ne parle pas, ne bouge pas, il ne faut pas que tu t'épuises.

Sérieusement, elle lui sort vraiment ces bêtises ? Il croyait que ce n'était que dans les films.

(De toute façon, ça fait longtemps qu'il est épuisé.)

─ Parce que tu crois... que c'est ce qui va me sauver ?
Je vais te sauver. Tu as oublié ? Je suis l'Héroïne parmi les héros, la plus grande sauveuse de tous les temps.
─ Cela... n'arrivera pas.

Toute chose qui naît avance inexorablement vers sa fin. Il ne laissera pas la sienne lui filer entre les doigts.

(Il l'attend depuis tellement de temps.)

Avec toute la force qu'il lui reste, il pose une paume contre un mur, une pierre, quoi que ce soit qui lui sert de support et est rattaché au clocher et donc, à la terre.

─ Si tu... restes ici... tu mourras... Et d'autres... gens... mourront.

Il a une pensée pour Black Hawk, Domino, le Chevalier et même ce pot-de-colle de Magnet qui doivent être en train de réfléchir au meilleur moyen de réaliser sa volonté, sans même savoir qu'il l'a déjà fait et que ça va probablement leur coûter la vie.
Le premier tremblement qui leur parvient n'est pas de son fait. Ce sont les brigadiers qui grimpent quatre à quatre un escalier, probablement, et les cherchent.

─ Ne fais pas ça. S'il te plaît.

Parle-t-elle de mourir ou de tuer ? Il s'attend à sentir le bras dans son dos, le souffle qui lui chatouille le nez ou la chaleur qui le garde du froid qui le dévore de l'intérieur, disparaître.
Il se sent perdre pied dans l'obscurité ambiante, juste après avoir lancé sa dernière malédiction, provoqué son dernier désastre ─ fait s'abattre sa dernière calamité.

─ Cass ?
─ Trop... tard.

(Il était temps.)

Je veux juste dormir.

─ Cass ? supplie quasiment la voix, alarmée, désemparée, de Max. Cass, non, t'as pas le droit de me laisser…
─ Au revoir… Teddy.

Et ne plus jamais, me réveiller.

─ CASS !