Le château était tout simplement lugubre. Si Mr. et Mrs. Johnson n'avaient pas été poussés par la nécessité, ils auraient très certainement passé leur chemin, sans même faire au bâtiment l'aumône d'un haussement de sourcil dédaigneux. Ce n'était pas la construction en elle-même qui posait problème – au contraire, le couple goûtait assez les choses anciennes et austères, et les pierres noires qui sertissaient les hautes murailles leur donnaient des airs nobles et renfrognés qui correspondaient à peu près exactement à l'idée que se faisaient les Johnsons du maintien idéal.

Ce qui les gênait sérieusement cependant, c'était les tourelles biscornues qui semblaient pousser du bâtiment principal comme des parasites rocheux, c'était les grilles en fer forgé qui pliaient et s'arquaient dans tous les sens comme si chaque barre de métal avait été malmenée, c'était le terrain à l'abandon où les herbes hautes auraient facilement pu dissimuler un second château, c'était, en somme, le reflet flagrant de l'abandon, du manque d'entretien des lieux. Sans les lueurs gondolées que renvoyaient les vitres, on pouvait facilement croire à une propriété dépeuplée.

Seulement ce soir-là, la quasi-totalité des pièces était illuminée, et si Mr. ou Mrs. Johnson avait eu l'ouïe fine, ils auraient même pu intercepter le grésillement discret des juke-boxes. Comme ils étaient à ce moment-là accaparés par le mécontentement et le souci qui les avaient pris depuis leur panne de voiture, ils ne prêtèrent pas la moindre attention ni aux murmures des juke-boxes, ni au bruit du vent qui faisait siffler les barreaux tordus des grilles, ni aux quelques éclats de rire qui résonnaient ici et là. Les Johnsons avaient toujours été des gens droits et attentifs aux bonnes manières ; s'ils avaient pu deviner qu'une importante soirée se déroulait dans le manoir, ils auraient peut-être renoncé à déranger ses châtelains, auraient fait demi-tour et auraient plutôt choisi de rejoindre en stop la bourgade la plus proche.

La porte était faite d'un bois lourd et épais, enlacé par de longues barres de métal un peu rouillées mais finement ornées ; Mr. Johnson prit le temps d'apprécier l'ouvrage, haussant le sourcil gauche pour manifester sa satisfaction puis, d'un poing assuré et sec, il fit résonner trois fois le lourd butoir. Le couple prit soudainement conscience du bruit qui régnait à l'intérieur des lieux, car les voix et la musique s'éteignirent brusquement après qu'ils aient signalé leur présence. Ils entendirent même fort distinctement la paire de pas qui résonnaient de plus en plus fort à mesure qu'ils s'approchaient de la porte d'entrée. Puis l'on fit cliqueter un nombre absurde de cadenas et chaînes, et un majordome ouvrit grand la porte.

S'ils avaient fait demi-tour, c'est à cet exact moment que les Johnsons auraient été le plus à même de le décider. En effet, ils avaient beau être assez partisans des domestiques – dont la présence était à leur avis une condition nécessaire à la noblesse de leur employeur –, celui-ci les mit immédiatement mal à l'aise. Bien que son uniforme soit tout à fait classique et fort bien coupé, ses vêtements tombaient sur lui d'une manière bizarre, qui les faisait paraître à première vue froissés et négligés sans qu'on puisse identifier l'origine du problème. Sa posture renvoyait à peu près la même impression ; il avait le dos droit, les pieds parallèles, les bras le long du corps, mais de tout son être sourdait une provocation muette, le dédain de ceux qui ne savent pas rester à leur place.

Pire encore : lorsque Mrs. Johnson jeta un œil interdit sur le visage du majordome (geste qu'elle se refusait à faire habituellement, jugeant plus confortable de ne pas se rappeler que les petites gens étaient des êtres de chair et de sentiments), elle revint sur son « il », pensa « elle », puis « il » à nouveau, hésita, ne sut pas trancher, jugea extrêmement irritant de ne pouvoir lire le sexe d'une personne à son visage, décida qu'elle détestait ce domestique et qu'elle laissait son mari s'occuper de tout cela. Il n'était cependant pas vraiment plus avancé qu'elle : le majordome, avec ses paupières tombantes et fardées, ses cheveux longs détachés, ses traits fins, avait au cœur du visage un entremêlements de signes contradictoires dont il savait qu'il agaçait les honnêtes gens, et qu'il cultivait alors avec un soin particulier. Le silence fut assez long. Le majordome ne fit rien pour le briser, amusé en-dedans par les visiteurs impromptus, et ce fut Mr. Johnson qui finit par lâcher, interloqué :

– Ce sont des paillettes sur votre col de chemise ?

Le majordome, pas troublé pour un sou, laissa passer un ange. Les Johnsons avaient beau ménager à l'égard de ce genre d'individus une haine étudiée, ils accordaient plus d'importance encore aux politesses, ayant le souci de montrer à tout un chacun qu'ils étaient des gens de bien. Mr. Johnson s'éclaircit alors la voix, et demanda à voir le maître de ces lieux, expliquant qu'ils avaient crevé un peu en contrebas.

Avant même qu'il ait fini sa phrase, le majordome s'était détourné et s'engageait dans le vestibule, laissant la porte à moitié ouverte derrière lui. Les Johnsons s'échangèrent un regard estomaqué et légèrement satisfait (ils aimaient mesurer la valeur des gens à leurs manières et la muflerie du domestique les confortaient dans leur première impression), puis ils avancèrent à sa suite, déterminés à ne pas s'en aller avant d'avoir pu appeler une dépanneuse.

Le château était aussi étrange à l'intérieur qu'à l'extérieur : les meubles semblaient avoir été négligemment jetés dans des pièces au hasard : on trouvait un lit à baldaquins dans le vestibule, des sofas le long des couloirs, des buffets Louis XVI qui côtoyaient des vases mings, une toile du Caravage à demi-cachée par une réplique du Cupidon Dormant à taille réelle… Les boiseries d'époque dormaient sous des tapis du Moyen-Orient et l'aménagement des lieux ne semblaient suivre aucun ordre logique : le domestique les fit passer par deux boudoirs, une cuisine déserte, quatre chambres et deux escaliers, devant lesquelles Mrs. Johnson souffla bruyamment, désapprouvant vivement les terribles choix décoratifs du châtelain.

Finalement, leur guide s'arrêta brusquement devant une haute double-porte fermée, et se retournant vers eux, il les laissa le rattraper sans manquer de montrer insolemment son impatience. Mr. Johnson, se rappelant de tous les bruits de conversation qu'il avait entendu à l'entrée, allait interroger le majordome sur sa perplexité face à l'illogique distance qu'ils avaient parcourue, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps ; dans un mouvement exagéré et dramatique, il se saisit des deux poignées et poussa les deux battants.