L'Herbe Noire

Bercé dans cette étreinte tendre et protectrice, Ceylan n'entendit pas ce petit pronom possessif qui lui avait manqué. Son visage était à présent trempé, son teint était livide et même la couleur de ses lèvres se ternissait.

Un mauvais pressentiment s'empara de Sekmar.

— Mon roi, si je puis me permettre, j'aimerais que vous conduisiez sa Majesté dans ma tente pour me permettre de l'examiner. J'ai peur que ce ne soit très sérieux...

Ildrys acquiesça aussitôt et emporta Ceylan dans ses bras pour le ramener à la tente. Autour, tous étaient bouleversés par le spectacle et s'interrogeaient. Des murmures montaient des quatre coins du chantier.

— Retournez immédiatement à vos tâches, ordonna Sekmar en suivant de près le roi à l'intérieur de ses quartiers, il n'y a rien à voir !

Une fois à l'abri des regards, le contremaître s'empressa de débarrasser son lit sommaire établi dans un coin, et invita Ildrys à y allonger Ceylan. Il s'attela ensuite à se laver consciencieusement les mains, puis revint pour entamer son observation.

Derrière lui, Ahnour dandinait d'un pied sur l'autre pour surveiller ce qu'il faisait par-dessus son épaule. Quant à Ildrys, il prit soin de se reculer pour lui laisser une marge de manœuvre acceptable, sans pour autant s'éloigner afin de lui faire comprendre qu'il le tenait à l'œil. Mais Sekmar ne prêta pas plus attention à l'un qu'à l'autre. Tout son intérêt était concentré sur Ceylan dont l'état le préoccupait particulièrement.

Il commença par prendre sa température. Sans surprise, le front du malade était brûlant. Il souleva ensuite ses paupières pour observer les réactions de ses pupilles ou tout autre signe anormal. Après quoi, il lui ouvrit la bouche et l'examina dans ses moindres recoins. Il alla jusqu'à appuyer sa langue de ses doigts pour jeter un œil au plus profond. Quand il eut terminé, il palpa sa gorge de chaque côté pour sentir ses ganglions. Il réitéra les mêmes gestes sous ses aisselles, avant de finalement se pencher sur sa poitrine pour écouter son cœur. En se relevant, il attrapa son poignet pour prendre son pouls, et ce ne fut qu'après cet ultime geste qu'il se tourna vers Ildrys, l'expression sombre.

— C'est bien ce que je pensais.

— Et à quoi pensiez-vous ? s'impatienta Ildrys.

Sekmar se frotta le menton et annonça :

— À première vue, la reine présente tous les symptômes du Mal du Désert.

Le sang du roi ne fit qu'un tour.

— Le même mal dont est décédée la reine Abidia ? s'exclama-t-il vivement. Dites-moi que c'est une plaisanterie !

— J'ai dit « à première vue », reprit le vieil homme en sourcillant.

Ahnour savait à quoi son maître faisait référence.

— Vous pensez que sa Majesté a été empoisonnée ? demanda-t-il.

— Exact, confirma Sekmar. Mon roi, il existe une plante appelée l'Herbe Noire. C'est une espèce végétale très rare, qu'on ne trouve que dans les coins les plus arides. Sa toxicité à la consommation la rend mortelle mais sa vitesse d'action et son efficacité dépendent des doses ingérées. Généralement, on lui préférera une autre méthode pour délivrer une mort rapide, mais, dans le cas où l'on souhaiterait être discret, son recours est une véritable aubaine. Les symptômes résultant de son ingestion sont comparables à ceux du Mal du Désert, pour autant qu'on sache la doser correctement.

Ildrys n'en revenait pas.

— Vous êtes sûr que c'est bien de cela dont il s'agit ?

— Absolument.

Rouvrant la bouche de Ceylan, Sekmar ajouta :

— Vous voyez ces légères décoloration noirâtres sur son palais ? Difficiles à voir, je vous le concède, mais elles sont caractéristiques de l'Herbe Noire. En temps normal, il ne devrait y en avoir aucune trace. Cela prouve que la personne qui a empoisonné la reine s'est trompée dans ses calculs, et je crois savoir pourquoi.

— Pourquoi donc, selon vous ?

— Mon roi, il ne m'a pas échappé que votre épouse est ma foi fort mince, pour ne pas dire qu'elle frôle la maigreur. Il me semble d'ailleurs que sa Majesté a encore minci, depuis la dernière fois que nous nous sommes vu.

— La reine... ne mange pas beaucoup, soupira Ildrys en se remémorant ses maigres grignotages.

— Il faudrait que cela change, mais pour cette fois, c'est peut-être une bonne chose.

— Comment cela ?

— La personne qui a empoisonné la reine n'a pas pris en compte ce facteur. Or, pour rester discrets, les effets dépendent d'un rapport de grammage en fonction du poids. Il est certain que la dose administrée est devenue trop forte pour le poids de sa Majesté, d'où ces tâches brunes sur son palais. La forte température qui règne ici, sur le chantier d'Ankhanet pleinement exposé au soleil, aura contribué à exacerber les effets du poison dans son organisme et à en révéler la présence.

Au fait de ses explications, Ildrys s'enquit encore :

— S'il s'agit d'un poison, y a-t-il un antidote ?

— Oui, déclara Ahnour resté silencieux durant l'intervention de Sekmar. La Fleur Soleil est très efficace, si consommée à temps...

— Consommée à temps ?

— Tout comme le Mal du Désert, l'Herbe Noire est dévastatrice pour l'organisme, poursuivit l'adolescent. Elle détruit les organes vitaux les uns après les autres. Si le corps de la victime est trop endommagé, les dégâts sont irréversibles.

Un frisson parcourut Ildrys. Son teint hâlé sembla soudain terne et mortifié.

— Est-il... Est-il déjà trop tard ?

— Je ne pense pas, reprit Sekmar. Comme je vous l'ai dit, le poison a été excité par la température et les faibles résistances de sa Majesté, ce qui a induit une forte crise. Mais, en temps normal, un tel malaise n'aurait pas dû se produire dans l'immédiat. Cela me laisse à penser que l'intoxication n'est pas encore à un stade très avancé.

Ildrys baissa la tête.

— Tout est de ma faute, se morigéna-t-il. Si... Si j'avais passé plus de temps avec sa Majesté, cela aurait sans doute laissé moins d'ouvertures à son empoisonneur pour pouvoir l'approcher et l'atteindre.

Sa confession laissa supposer à ses auditeurs du manque de proximité existante au sein du couple. Toutefois, Sekmar secoua la tête et tenta de le rassurer.

— Je doute que cela aurait changé quoi que ce soit. Mon roi, il est évident que l'empoisonnement n'est pas récent. Je dirais qu'il a commencé il y a déjà plusieurs semaines, soit bien avant votre union.

— Plusieurs semaines ? répéta-t-il, peu à peu envahi d'un doute. Contremaître Sekmar, serait-il possible que mon épouse n'ait pas été la seule à être empoisonnée ? Se peut-il que la mort de la reine puisse ne pas être ce qu'on en dit ?

— Nous parlons d'assassinat... Si quelqu'un est parvenu à atteindre le prince, tout est possible, soupira le vieil homme. Mais, difficile à prouver, dans tous les cas.

— Je vois..., conclut Ildrys en se perdant sur le visage en sueur de Ceylan.

— Me laisseriez-vous vous examiner également, par précaution ?

— Je crois que c'est inutile. Si j'en crois ce que vous venez de dire, il ne devrait y avoir aucun signe apparent chez moi, surtout considérant que mon ingestion d'Herbe Noire devrait être récente. Ajoutez à cela qu'il aurait été plus difficile à l'empoisonneur de m'atteindre en sachant que je n'ai partagé aucun de mes repas avec ma reine, et mangé à des horaires aléatoires. Car nous parlons surtout d'une intoxication alimentaire, n'est-ce pas ?

— Alimentaire, principalement, confirma son interlocuteur. Il reste que l'Herbe Noire aurait pu être glissée ailleurs. Certains l'a distillent dans les onguents et les cosmétiques.

Cet autre point abordé fit tressaillir Ildrys. Il se souvenait des baumes et des onguents mis à leur disposition le jour de leur nuit de noces, ou encore de celui qu'il avait utilisé pour soigner la blessure superficielle du front de Ceylan. Se pouvait-il qu'il ait, à son insu, contribué à l'empoisonner ?

Refusant cette complicité potentielle, il secoua la tête et préféra en revenir à l'essentiel.

— Sekmar, où puis-je trouver de la Fleur Soleil ?

— J'irai la chercher pour vous, intervint Ahnour. Je sais où en trouver.

Ildrys allait répondre quand le contremaître ajouta à son tour :

— Majesté, je crois qu'il serait plus sage que vous nous confiez votre épouse quelques jours.

— Vous n'y pensez pas ! s'exclama le roi. Sans garde du corps et sans escorte, la sécurité de la reine...

— Serait toujours mieux assurée ici qu'au palais, le coupa audacieusement Sekmar. Mon roi, dois-je vous rappeler que la reine a été empoisonnée sous son propre toit ? Que les conseillers n'attendent qu'un instant de faiblesse de sa part pour lui porter le coup de grâce ? Ici, nombre d'hommes lui doivent la vie, ainsi que de meilleures conditions de travail. Nous lui sommes tous extrêmement reconnaissants. Nul n'osera porter la main sur votre épouse, j'en prête serment. Et si cela peut vous rassurer, je veillerai sur sa Majesté nuit et jour, sans repos. Puissiez-vous faire ce qu'il y a de mieux pour son bien.

Ildrys prit le temps d'y réfléchir. Il s'approcha du lit. D'une main délicate, il prit la température de Ceylan. Son front était bouillant, humide, et sa respiration semblait difficile. Il soupira, blâmant son impuissance du moment.

— Combien de temps ?

— Au vu de son état, et en envisageant qu'Ahnour puisse ramener la Fleur Soleil dans la nuit, je dirais au moins trois jours.

— Accordé, confirma le roi.

— Vous faites le bon choix, Majesté, le félicita Sekmar. Nous ne vous décevrons pas.

Ildrys hocha la tête tranquillement avant de quitter le chevet de son épouse pour regagner la sortie de la tente. Il ne retint son pas une dernière fois que pour signifier au contremaître :

— Je rentre au palais. Une fois sur place, je dirai que la reine a tenu à rester pour superviser l'avancée du chantier. Nul n'en doutera, au regard de son engagement dans ce projet. J'apprécierais cependant que vos hommes sachent tenir leurs langues quant à son évanouissement. Comme vous l'avez dit, le Conseil ne doit rien savoir mais ce n'est pas tout. Puisque l'empoisonneur ne s'attend pas à ce que ses actes aient été découverts, j'entends bien en jouer et le pousser à commettre une erreur.

— Ce qui s'est passé aujourd'hui ne quittera pas Ankhanet, soyez en assuré.

— Je vous remercie.

— Une dernière chose, Majesté, ajouta Sekmar. Merci de vous préoccuper autant de notre reine. Il ne m'a pas échappé que vous étiez inquiet, c'est une bonne chose. Peu se soucient vraiment de son sort. Cela est d'autant plus appréciable que rien ne vous y contraignait. Nul n'ignore que vos objectifs dans cette union n'était assurément pas sa main.

Ildrys haussa un sourcil. Le coin de ses lèvres s'étirèrent en un rictus caustique.

— Il semble effectivement difficile de croire qu'il puisse en être autrement, n'est-ce pas ?

Le retour dérouta autant Sekmar qu'Ahnour. Tous deux échangèrent un regard d'incompréhension, mais le souverain n'attendit pas qu'il se ressaisissent. Il quitta les lieux en les avisant :

— Prenez soin de ma femme.

Les deux hommes entendaient bien s'y tenir. Le contremaître n'attendit que la retombée du rideau pour se tourner vers son apprenti et distribuer ses premières directives.

— Ahnour, il n'y a pas un instant à perdre. Nous devons enrayer le poison avant que les dégâts soient irréversibles. Prépare-toi à partir sur-le-champ.

— Oui, maître. Qu'allez-vous faire, de votre côté ?

— Je vais faire suer sa Majesté pour aider le poison à quitter son organisme. Il me faut des couvertures.

— Je vous ramène cela et je pars tout de suite après.

— Parfait !

L'adolescent s'éclipsa à la volée, laissant le vieux contremaître seul avec son patient.

Sekmar se rapprocha de Ceylan et observa son visage blafard aux traits tirés.

— Que vous ont-ils fait, Majesté ? Je prie pour que le roi trouve le ou les responsables et leur fassent payer très cher de s'en être pris à vous. Vous ne méritiez pas cela...

À peine un quart d'heure plus tard, Ahnour quittait Ankhanet, tandis que Sekmar enterrait Ceylan sous plusieurs épaisseurs de couvertures et de sacs de toiles. Bien qu'inconscient, celui-là pouvait sentir la chaleur l'envahir et l'étouffer, engloutissant son souffle et son esprit.