Le porteur de calamités

Le soleil brillait au dehors. Ses rayons projetaient les ombres dansantes des palmiers sur le parterre de mosaïque du sérail. Le calme régnait dans les lieux. Les favorites profitaient d'un peu de repos, alanguies dans les confortables coussins des méridiennes rassemblées en arc de cercle pour leur permettre de converser à loisir. D'ordinaire, leurs après-midi étaient plus animés mais l'hirondelle qui leur tenait compagnie était sortie.

Dans les luxuriants jardins du palais, Ceylan s'amusait en silence aux abords des bassins, un petit navire en matériaux naturels dans la main. Son esprit l'imaginait affronter les eaux périlleuses des mers de l'ouest, bravant tempêtes et monstres marins de légendes, en route vers des pays imaginaires prodigieux. Ses doigts touchant à l'occasion l'eau claire et pure en provenance de la source intérieure du palais, goûtaient périodiquement à sa fraîcheur bienvenue.

Le prince releva la tête en entendant une série de pas tranquilles approcher. Il se tourna et vit ses parents, aux bras l'un de l'autre, se diriger vers lui. Comme à son habitude, sa mère le couvait de tout son sourire. En revanche, l'expression sévère de son père n'était en rien différente de leurs autres rencontres. Aussi attendit-il qu'ils le rejoignent avant d'appréhender ce qu'ils avaient assurément à lui dire. Il était effectivement rare que ces derniers viennent le voir personnellement.

L'écart comblé, ce fut le roi qui prit la parole en premier :

— Ceylan, vous vous doutez sans doute des raisons de notre présence, n'est-ce pas ?

L'intéressé baissa les yeux et répondit timidement :

— Oui, Père.

— Je ne vous entends pas, gronda-t-il.

— Oui, Père, reprit Ceylan sur un ton plus audible.

La main de la reine caressa le bras de son époux pour l'inciter à garder son calme. Ce fut efficace. Le roi récupéra une intonation plus neutre et reprit :

— Ceylan, quel âge avez-vous ?

— Six ans, Père.

— Six ans. Vous grandissez donc ! Et qu'apprends-je ? Que vous avez échoué à l'examen de votre maître d'arme ?

— Le sabre... était trop lourd, Père.

— Trop lourd ? Tiens donc ! Trop lourd pour un garçon ? Je n'ai jamais entendu plus grande ineptie ! À votre âge, je portais des charges plus lourdes pour soutenir ma famille.

L'enfant garda les yeux au sol, honteux.

— Vous n'êtes pas une femme, vous n'avez donc aucun droit de succéder à votre mère. Ce rôle reviendra à la sœur que nous comptons bien vous donner. En attendant, il reste de votre devoir de faire honneur à votre famille en devenant l'épée, le bras armé, qui veillera à la sécurité de notre prochaine héritière. Comprenez-vous ce que je vous dis ?

— Oui, Père.

— En échouant à cet examen, vous avez couvert votre famille de déshonneur. Par chance, j'ai convaincu votre maître d'arme de vous offrir une seconde chance. Tâchez de ne pas la gâcher.

— Mais, Père..., tenta-t-il de se défendre.

— Il n'y a pas de « mais » ! s'écria le roi en tournant le regard vers le bassin. L'échec ne vous est pas permis.

Croisant la vision du petit bateau de fortune, son père se baissa pour s'en emparer. Il l'observa sous toutes les coutures, puis demanda :

— Qui vous a fait cela ?

— P-Personne, Père. Je l'ai fait.

— Vous l'avez fait ?

Ses parents échangèrent un regard surpris. Seulement, là où la reine semblait féliciter les talents de son petit garçon, le roi n'y vit qu'une plus grande insulte.

— Vos dix doigts savent donc se rendre utiles pour de menus travaux mais ne savent pas tenir une lame ? Qu'avons-nous engendrer là ? Une véritable petite princesse !

Pour cette fois, la reine intervint.

— Mon époux ! Surveillez vos paroles, je vous prie.

— Sinon, quoi ? Regardez votre fils, ma mie. Trop gâté ! Si nous continuons ainsi, la graine pourrira avant de germer. Nous ne pouvons soutenir cela.

Dans un geste de colère, il broya l'embarcation dont les morceaux retombèrent dans l'eau. Ceylan sentit sa gorge se serrer. Jamais ses matelots n'atteindraient la terre promise, emportés par la colère du dieu des mers. Il ne restait que les marques de leur naufrage dans la tempête.

— Allez donc vous entraîner ! enchaîna le roi. S'il advenait que vous manquiez une nouvelle fois à vos obligations, vous seriez enfermé au sérail, avec les favorites, et élevé comme cette fille à laquelle vous tendez déjà à ressembler.

— Non, Père, je vous en prie ! supplia Ceylan. Je ferai ce que vous me dites ! Je réussirai l'examen de mon maître.

— Je l'espère pour vous.

Sans plus un mot, le roi se détourna et invita son épouse à lui emboîter le pas. Avant de se retirer, la reine offrit un regard compatissant à son enfant, ainsi qu'un sourire de soutien et d'encouragement. Ce fut suffisant pour consoler son cœur blessé, mais pas pour lui donner la force de répondre aux rudes exigences de son père.

Trois jours plus tard, Ceylan échoua de nouveau aux épreuves imposées.

La sanction tomba.

Furieux d'avoir élevé un bon à rien, le roi alla chercher personnellement son fils dans ses appartements et l'attrapa par le bras. Sans ménagement aucun, il le traîna jusqu'au sérail dont il ouvrit les portes avec fracas, faisant sursauter les quatre belles à l'intérieur. Sa voix déchira la tranquillité de ce lieu de détente tandis qu'il précipitait son seul héritier au sol.

— Qu'avons-nous bien pu faire pour mériter cela ? La moquerie de nous avoir offert un héritier mâle au visage de femelle n'était-elle pas suffisante qu'il faille qu'on nous fasse, en sus, présent d'un incapable ? Soit. Puisqu'il en est ainsi, c'est désormais ici que vous vivrez et grandirez ! Peut-être serez-vous au moins reconnu comme favorite par le prochain couple royal qui prendra notre succession. Et estimez-vous heureux que je ne vous vende pas aux bordels de Nefer-Menêt !

La porte se referma dans une véritable détonation, brisant au passage le cœur du petit. Toutes les attentions et l'affection des concubines qui accoururent aussitôt auprès de lui n'y suffit pas à apaiser les torrents de larmes qui roulaient à présent sur ses joues. Non pas que Ceylan s'opposait à sa condition, mais il avait déçu son père et c'était ce qui l'atteignait le plus.

Malgré son jeune âge, Ceylan avait toujours eu conscience des attentes et des craintes du roi à son égard. Jusqu'à présent, il s'était évertué à faire de son mieux pour gagner son respect et son admiration ; en vain. Il n'avait eu de cesse de courir après une petite étincelle d'affection paternelle, mais il venait de tout gâcher. Cela le hanterait à vie, car il doutait d'avoir de nouvelles occasions de pouvoir lui prouver qu'il pouvait le rendre fier de lui.

Les semaines qui s'écoulèrent par la suite confirmèrent ses craintes en ce sens.

La reine se présenta à plusieurs reprises au sérail pour s'enquérir du bien être de son fils. D'autres fois, elle le fit plutôt convoquer dans ses appartements pour passer un peu de temps avec lui et parfaire son apprentissage ; mais toujours en l'absence du roi. Bien qu'elle soit l'autorité, elle aimait son mari d'un amour presque aveugle. Par respect pour lui et pour ne pas rabaisser son rôle au palais, elle lui laissait toutes les décisions concernant l'éducation de leur garçon, s'assurant simplement de temporiser son caractère. Elle estimait que Ceylan avait tout de même besoin de cette autorité pour l'aider à devenir un homme solide et équilibré. Son rôle à elle ne devait se limiter qu'à être l'affection et la tendresse dont un enfant de cet âge avait besoin.

Après deux mois au sein du sérail, Ceylan avait fini par s'habituer à sa nouvelle condition. Il s'était familiarisé assez avec les favorites pour les considérer dorénavant comme membres à part entière de sa famille. À ses yeux, elles étaient devenues les sœurs qu'il n'avait jamais eu. Intérieurement, il avouait même leur attribuer plus d'importance et d'amour qu'il en nourrissait pour ce père qui l'avait renié.

Toutefois, un événement marqua un tournant décisif dans l'équilibre précaire régnant au sein de la famille royale.

Après de multiples essais infructueux, le roi désespérait de donner à sa femme l'héritière tant espérée. Le Conseil lui-même s'inquiétait et s'impatientait. Aussi fut-il décidé d'un commun accord qu'il tenterait de concevoir avec les concubines.

La décision prise, un soir, il attendit l'heure du coucher de Ceylan, puis entra au sérail en annonçant clairement ses intentions. Les favorites, dont c'était le rôle – un rôle choisi et accepté –, se rassemblèrent auprès du souverain et mirent en avant tous leurs charmes pour séduire et tenter ce dernier. Parées de leurs plus beaux atours, elles dansèrent, se mirent en scène, le couvrirent d'attention ; jusqu'à ce que sa flamme soit assez éveillée pour qu'il veuille les prendre toutes les quatre.

Les étoffes précieuses et les voilages rejoignirent terre dans le tintement des bijoux qui ornaient les corps nus et magnifiques de ces quatre perles précieusement préservées des regards extérieurs. Entre caresses et gestes tendres, des baisers furent échangés tantôt entre le roi et ses épouses, tantôt entre les favorites elles-mêmes dans un désir de satisfaire aux fantasmes de leur mari. Puis, des bruits obscènes emplirent doucement l'atmosphère : des gémissements entrecoupés de soupirs. Parfois, quelques mots d'encouragement ou de satisfactions. À d'autres moments, le simple claquement des peaux les unes contre les autres. La scène aurait fait rougir les âmes les plus chastes et les plus pures, mais elle choqua surtout Ceylan, réveillé par le bruit pourtant contrôlé de cette véritable orgie.

Caché dans l'ombre du sérail, le jeune prince assista à tout l'échange avec une relative horreur. Ses mains empêchaient sa bouche de crier. Tous ses membres s'étaient raidis pour le retenir d'intervenir. Et puisque c'était son père qui agissait, il refusait de le décevoir encore en interrompant ce qu'il ne comprenait pas. Il savait juste qu'il n'était pas question de faire du mal à ses précieuses amies, quoique les deux plus jeunes ne souriaient pas tant que leurs aînées ; pour ne pas dire qu'une part de dégoût s'exprimait à l'abri des regards royaux. Alors, il regarda jusqu'au bout, craignant de les entendre souffrir à un moment ou à un autre. Rien ne vint. Malgré cela, il persévéra, attentif à leur bien-être, soucieux, voulant comprendre.

Les jours suivants aussi.

Finalement, les semaines devinrent des mois. Ceylan n'avait rien dit de ses espionnages nocturnes, ni n'avait posé la moindre question sur le genre d'échanges que pouvaient avoir des adultes consentants. Il avait fini par y prêter moins attention, comprenant qu'il n'y avait pas de danger pour ses précieuses confidentes. Il arrivait même que le bruit ne le réveille plus. Seulement, une nuit, il fut tiré de ses songes dans un sursaut.

Cette fois-là, le roi était tendu, nerveux. Il se montrait brusque, presque violent dans ses gestes et dans ses actes. Rustre, pour les favorites qui lui offraient pourtant leurs corps de bonne grâce. Certains de leurs gémissements sonnaient d'ailleurs plus plaintifs qu'appréciateurs, ce qui alerta le prince.

Ceylan quitta son alcôve et découvrit une scène qui lui fit dresser les cheveux sur la tête : le roi fessait Véra en rugissant. Un geste punitif et humiliant que même le petit garçon décevant qu'il était n'avait jamais expérimenté.

— Comment se fait-il qu'aucune d'entre vous ne parvienne à porter ma progéniture ? Vous êtes pourtant encore bien jeunes. Vos charmes serviraient-ils à dissimuler votre infertilité ?

— Nous sommes fertiles, défendit Myriam, mais peut-être faut-il attendre que toutes les conditions soient réunies pour vous offrir cette fille que vous attendez tant ?

— Et, selon toi, quelles seraient ces conditions ? rétorqua le souverain.

— Je l'ignore, Majesté, reprit-elle. Qui serais-je pour prétendre savoir ce que le destin vous réserve ?

Son interlocuteur ne répondit pas. Tirant sur ses bras placés dans son dos, il se contenta de poursuivre sa besogne, pilonnant sans relâche sa croupe ferme tendue vers lui. Dans la foulée, son regard chercha Keldia, se tenant légèrement en retrait.

— Je suis certain que c'est toi qui me donneras cet enfant, affirma-t-il. Tes hanches sont larges et tes seins sont généreux. Ton corps est fait pour enfanter ! Rappelle-moi ton âge ?

— Seize ans, mon roi, répondit Keldia en jouant nerveusement avec le voile rouge qui ornait sa chevelure noir de jais.

— Deux ans de moins que ce qu'avait la reine au moment de la naissance de Ceylan. C'est un signe ! Tu seras donc l'épouse que je privilégierai à l'avenir. Quel dommage que je ne puisse t'ensemencer ce soir !

— Keldia a ses lunes, Majesté, rappela Nadia, inquiète qu'il veuille malgré tout esquisser un geste envers l'adolescente. Une femme n'est pas fertile durant cette période. La toucher ne vous mènerait à rien et ne ferait que l'indisposer davantage. Amusez-vous plutôt avec nous !

— Que crois-tu que je fasse ? Mon âge te laisserait-il croire que je fatigue ? J'ai encore de la vigueur pour chacune d'entre vous. J'en finis avec Véra et ce sera ton tour, Nadia.

— Je suis là pour vous servir, répondit-elle, soulagée qu'il ait le tact de se contenir.

Aux yeux de Ceylan, cette attitude autoritaire ne présageait rien de bon. Il connaissait bien cet éclat dangereux qui résidait au fond des prunelles grises de son père. Elle était généralement promesse de punition.

Cela ne manqua pas. Quand ce fut le tour de Myriam, celle-ci eut le malheur de se plaindre.

— Majesté, je vous en prie, contenez-vous. Vous... Vous me faites mal !

— Tais-toi ! Je dois te pénétrer profondément pour améliorer mes chances de planter ma graine en toi. Oserais-tu défier ton souverain et manquer à ton devoir ?

— N-Non, mon roi, démentit-elle. Néanmoins, ce n'est pas en me blessant que la pousse prendra. De grâce, ra-ralentissez un peu !

Le roi n'écouta pas ses doléances. Au contraire, cette attitude rebelle le poussa à vouloir redoubler de puissance. Ses coups de butoirs se firent plus virulent. Et lorsque Myriam cria en sentant ses organes internes se faire maltraiter par tant d'indélicatesse, il la gifla.

Son acte provoqua aussitôt la colère des concubines. Keldia fut la première à réagir, bondissant pour retenir la main qui se levait de plus belle.

— Majesté, pitié, non !

Frustré et furieux de se voir entravé, ce dernier manifesta immédiatement l'intention de rediriger son geste vers la jeune femme.

Cette fois, Ceylan n'y tint plus. Il n'était pas question de laisser ses sœurs de cœur être traitées de la sorte. D'autant qu'on lui avait toujours enseigné que les femmes devaient être vénérées et considérées en présent précieux. Or, en dépit de son jeune âge, il savait que ce qu'il avait sous les yeux bafouait ce qu'on lui avait appris. Il était inconcevable de laisser son père se livrer à un tel acte. En conséquence, il bondit hors de sa cachette et se rua sur ce bras menaçant. Ses dents s'enfoncèrent profondément dans sa peau et arrachèrent une exclamation de douleur à son père.

Au moment où il découvrit l'identité de son agresseur, les yeux du roi manquèrent de sortir de leurs orbites. Il repoussa violemment Ceylan et découvrit l'empreinte ensanglantée de sa dentition imprimée dans sa peau. Néanmoins, il parvint à se contenir et demanda d'une voix sombre :

— Ceylan ! Puis-je savoir ce qui vous prend d'intervenir dans les affaires de votre père ?

Tremblant, le prince assuma son geste et soutint fermement :

— Vous leurs faites du mal. Je ne veux pas !

Stupéfait, le roi se retira du corps de Véra et la laissa retomber dans les coussins. Les regards se braquèrent sur le petit garçon, puis circulèrent incessamment du père au fils, anxieux.

— Ceylan, savez-vous seulement ce que nous faisons ?

— N-Non, Père, balbutia le garçon, embarrassé par son ignorance. Mais je vois bien que cela est douloureux pour Keldia et les autres.

— Dans ce cas, laissez-moi vous expliquer. Vous savez comment poussent les fleurs, n'est-ce pas ?

— Oui, Père.

— Eh bien ! C'est ainsi que nous concevons des enfants. L'homme plante sa graine dans le corps de la femme. Quand celle-ci a atteint sa maturité et formé ses premières racines, un bébé sort du corps d'une mère comme la pousse sort de terre. C'est ainsi que vous êtes né ; et c'est ainsi que votre sœur naîtra. Et puisque que vous connaissez toute l'importance que revêt pour Alberial la naissance d'une fille, vous comprendrez donc qu'il est déplacé pour vous d'intervenir. Retournez-vous coucher !

Ceylan comprenait. Cependant, il persistait à croire que la violence à laquelle il avait assisté n'aurait pas dû être. Son petit cœur lui criait qu'il ne pouvait pas laisser poursuivre cela plus longtemps.

— Je comprends, Père. Mais peut-être pourriez-vous être un peu plus doux. Un enfant n'est-il pas la fleur née de l'amour de deux parents ? Je ne vois pas d'amour dans vos yeux, Père.

— L'amour n'a rien à voir là-dedans ! hurla-t-il au point de s'étrangler.

La patience du roi venait d'attendre sa limite. Sous les yeux révulsés d'horreur des favorites, il l'attrapa et le rapprocha de lui. Le forçant à regarder son sexe toujours en érection, il s'écria :

— Les dieux nous ont donné des outils pour cultiver et c'est ce que je fais. Il n'y a nul besoin d'amour pour cela. Je ne fais que remplir le rôle pour lequel je suis né. En tant qu'homme, je suis tel un paysan qui entretient les parcelles de terre qui lui appartiennent. Et vous, quel genre d'homme êtes-vous ?

Tout en disant cela, il arracha le pantalon et la tunique de son fils.

D'un naturel pudique, les joues de Ceylan s'empourprèrent tandis qu'il cherchait à cacher son corps. Il n'eut toutefois pas le temps de réaliser ce qui lui arrivait que déjà son père le jetait entre les jambes de Véra.

— Vous vouliez me prouver qui vous étiez ? Je vous en donne l'occasion, mon fils. Montrez-moi que je me suis trompé sur vous. Montrez-moi que vous pouvez devenir un homme comme votre père !

— Majesté ! s'écria Keldia en se jetant à genoux. Le prince ne devrait pas voir cela !

Bien sûr, le roi savait que Ceylan n'était pas en âge de comprendre ou de savoir quoi faire. Il était conscient qu'il allait forcément le traumatiser, mais cela n'avait pas d'importance. Il avait cessé d'être son fils depuis qu'il l'avait jeté dans le sérail.

Sans surprise, Ceylan se figea. Son corps tremblait de tous ses membres. Keldia, ne pouvant supporter ce spectacle, se précipita pour l'attraper dans ses bras et cacher son visage contre sa poitrine pour le soustraire à ce qu'il n'aurait jamais dû voir.

— Comment osez-vous ? rugit-elle. Ce n'est qu'un enfant. Votre enfant ! Qu'il ne soit pas exactement tel que vous le conceviez ne vous donne pas droit de le briser pour autant.

Le roi n'articula aucun mot ; ne prononça aucun son. Cela n'empêcha pas la tempête d'exploser dans son regard. Sa main partit sans que nul ne s'y attende. Il frappa Keldia si fort que sa lèvre éclata et qu'elle bascula en arrière, emportant l'enfant dans sa chute. Mais malgré la douleur qui explosa sur sa bouche et le goût ferreux qui réveilla ses papilles, elle trouva le réflexe de le protéger de l'impact.

Autour, les épouses royales bondirent et manifestèrent aussitôt leur opposition. Myriam se précipita pour couvrir Keldia, Nadia accourut pour contrôler son état, et Véra se faufila derrière le souverain pour gagner au plus vite la porte du sérail. Sa main tremblante trouva la poignée, et elle jaillit dans les couloirs en hurlant :

— Gardes ! Gardes ! Le roi a perdu la raison et violente les épouses royales ! Qu'on s'empare de lui pour crime contre la femme !

Les mots résonnèrent contre les murs. La stupéfaction générale provoqua un léger retard dans l'exécution de la demande, mais les soldats en faction répondirent à l'appel. En quelques instants, le sérail fut envahi. Le roi demeura immobile, fusillant simplement son fils du regard. Ce fils qui provoquait sa chute.

Alors que les gardes prenaient connaissance de la violence portée contre Keldia, il cracha à ses pieds et proféra :

— Ceylan, vous êtes et ne serez jamais rien d'autre qu'un porteur de calamités. Je vois clair à présent : vous êtes celui que les mauvais esprits ont envoyé pour mettre fin à la lignée Bel'Azal et entraînera la chute d'Alberial.

Cet incident fit beaucoup parler de lui. Des semaines durant, le peuple n'eut que cette histoire à la bouche. Quant au palais, l'affaire créa beaucoup de polémiques. La première à en être touchée fut la reine. Elle ne comprenait pas ce qui était passé par la tête de son époux, mais le pire fut de décider d'une sanction à son encontre.

Elle l'aimait, d'un amour fou et passionné, mais le geste était trop grave pour être pardonné. Les lois étaient claires à ce sujet : un homme ne devait jamais lever la main sur une femme. Cela la perturbait d'autant plus que le roi avait également fini par dépasser les limites avec leur fils. Et cela, son côté maternel ne pouvait le tolérer. On ne touchait pas à son enfant.

Au terme de son procès, le roi fut destitué de son titre et du nom des Bel'Azal. Il dut en sus présenter des excuses publiques aux épouses royales, et à la gente féminine en règle générale. Après quoi, il fut jeté dans les cachots du palais en attente de l'exécution de son jugement : cinq cents coups de fouet. La sanction devait survenir sur le parvis du château, appliquée par le bourreau royal. Autant dire que l'ex souverain avait peu de chances d'échapper à la mort entre ses mains habiles et expérimentées. Cela brisait le cœur de son épouse, mais elle se devait d'être impartiale et inflexible.

En ce qui concernait Ceylan, ce fut une période difficile à surmonter. Son innocence avait été atteinte, ses sentiments aussi. Il s'en voulait de la tournure des événements, et les mots de son père tournaient en boucle dans sa tête. Tout l'amour et toutes les attentions de Keldia pour l'aider à surmonter ce qu'il avait vécu n'y suffisaient pas. Son sourire avait disparu ; son mutisme avait remplacé sa gaieté enfantine. Sa mère lui avait proposé de réintégrer son ancienne chambre, mais il avait fait le choix de demeurer au sein du sérail comme pour se punir de ce qui s'était passé. Les favorites ne savaient plus que faire pour lui.

Le pire était que peu avaient véritablement de considération pour l'état dans lequel en était ressorti le petit garçon. Au dehors, certains ne parlaient que de l'infamie commise envers les épouses royales, craignant une possible colère des dieux, quand d'autres déploraient le sort du roi et manifestaient contre la sévérité de sa punition. Pour ce qui était de cet enfant humilié et haï par son père, la plupart ne retenait et ne donnait crédit qu'à ces mots qui s'étaient répandus à travers le royaume comme une traînée de poudre : porteur de calamités.

En y réfléchissant bien, la naissance de Ceylan s'était faite un jour de sécheresse d'une intensité défiant tout ce qui avait été vu depuis plusieurs décennies. La reine n'avait ensuite plus réussi à donner naissance ; ce qui était terrible car, sans fille, pas d'héritière pour le trône. Et comble de l'ironie, plus le petit grandissait, plus ses traits semblaient se féminiser, tel un pied-de-nez pour rappeler cette place qu'il avait prise. Pour parfaire le tout, voilà qu'il venait de causer la folie et d'entraîner la mort prochaine de son père quand celui-ci tentait simplement d'assurer son rôle de procréateur.

Alors, non, personne n'avait pitié de lui outre-mesure, considérant que c'était probablement une bonne chose qu'il demeure enfermé au sérail, sous la bonne garde des favorites. Et puis, il était encore tout petit, il finirait par oublier. Sans doute n'avait-il même pas compris ce qui s'était passé.

Ce discours arrangeait ceux ne voulant pas s'accommoder d'un quelconque soutien envers le petit prince. Laissé seul avec son chagrin, ses doutes et sa culpabilité, Ceylan se ferma aux autres et se laissa submerger par ses ténèbres.