Confiance

Ceylan n'eut pas le temps de se remettre du choc qu'il venait de recevoir. Ahnour entra chargé d'un plateau de victuailles. La mine radieuse, toujours de bonne humeur, il rejoignit son chevet en quelques enjambées et disposa son chargement devant lui.

— Ignorant ce que sa Majesté aime, j'ai rassemblé un peu tout ce que j'ai pu trouver sur le camp. Notre nourriture ne vaut certainement pas les mets raffinés du palais, mais ils donnent la force dont nous avons besoin pour œuvrer ici. Si sa Majesté mange, je suis sûr qu'elle retrouvera elle aussi toute son énergie.

Les yeux posés sur ce mini buffet préparé de bon cœur, Ceylan ne sut que choisir. Ahnour avait rapporté des fruits frais, des fruits secs, et plusieurs variétés de viandes séchées. Son choix se porta plutôt sur les fruits secs, n'étant pas un grand amateur de viande en générale.

— Vous devez tout finir, insista Ahnour. Le roi tient à ce que son épouse soit au meilleur de sa forme pour endurer son retour au château, et j'ai promis de m'assurer que vous mangeriez correctement.

Sur le ton de la plaisanterie, il ajouta en prime :

— J'entends bien vous surveiller et m'en mêler si j'estime que vous ne faites pas suffisamment d'efforts !

Son attitude paternelle, en contraste avec son âge, arracha un petit rire à l'intéressé. Une réaction qui ravit l'adolescent. Se frottant le nez, son sourire s'étendit encore.

— Je suis content d'avoir réussi à vous faire rire, ma reine. Ce n'est pas souvent qu'on vous voit ainsi. Vous êtes plus souvent soucieuse.

Cette constatation fit réaliser à Ceylan qu'il y avait du vrai. Peu étaient ceux qui l'avaient déjà vu sourire ou rire avec une complète sincérité depuis que son père l'avait renié. En y réfléchissant bien, cela devait se résumer à sa mère et aux concubines. Le reste du temps, il s'adaptait. Au palais, il tentait de prouver son autorité par des excès de caractère qui ne remportaient pas l'effet escompté ; dehors, il souriait pour toutes ces personnes dont il avait pitié. Mais rien, dans ces deux cas, ne traduisait un réel bonheur ou quelque élan du cœur.

Au final, il n'était peut-être pas bien différent d'Ildrys. Lui aussi enfilait autant de masques que nécessaire pour parvenir à manœuvrer sa barque. La seule chose les démarquant restait que l'un y prenait plaisir quand l'autre était fatigué de tromper son monde. Ceylan souffrait de cette situation, et c'était ce qu'Ahnour venait de lui rappeler. En conséquence, son sourire se fana et il baissa les yeux sur sa pitance.

Ahnour comprit qu'il avait été trop loin. Il se désola de le voir s'enfermer dans un profond mutisme mais il le laissa terminer son repas sans plus intervenir.

Une fois Ceylan rassasié, l'adolescent débarrassa le plateau.

— Avez-vous besoin d'aide pour vous changer ?

— Non, Ahnour, je te remercie. Je peux le faire moi-même.

— Dans ce cas, je vous laisse. Je vais informer le roi que vous serez bientôt prêt.

— Mmh.

Se retrouvant seul, Ceylan poussa un soupir de soulagement. Il avait bien vu que son renfermement avait peiné Ahnour mais trop de choses tournaient dans sa tête. Il appréhendait son retour, les jours suivants, et la dégradation de la situation d'Alberial. Il devait toutefois faire les choses dans l'ordre ; et cela commençait par améliorer sa relation avec Ildrys.

Sur ce point, il avait une idée : une demande qui, curieusement, lui tenait vraiment à cœur.

Pressé de la formuler, il puisa dans ses forces, repoussa toutes les épaisseurs qui avaient bordé son sommeil, puis se leva. Sur le moment, ses jambes se firent flagellantes, à deux doigts de plier sous son poids. Seulement, Ceylan n'était pas du genre à s'écouter. Il ignora son état et s'empara de ses vêtements.

Quand il quitta la tente, un quart d'heure plus tard, il retrouva son mari en pleine conversation avec Sekmar et Ahnour. N'osant les déranger, il resta à l'écart, l'oreille malgré tout tendue.

— Ahnour, ton maître m'a donné son accord. Si cela te convient, je suis prêt à t'engager à ce titre mais ce n'est qu'une simple proposition, la décision finale te revient. Je comprendrais tout à fait que tu aies à cœur d'achever ton apprentissage en vue de succéder à ton maître.

— Passer ma vie dans les mines ? Ne jamais savoir si j'en ressortirai à chaque fois que j'y mettrai les pieds ? Pour sûr, la proposition de sa Majesté est de loin plus intéressante. Et j'apprécie votre épouse, je crois que vous l'aviez compris. Ce serait un honneur pour moi de me ranger à votre service.

Dubitatif, Ceylan inclina légèrement la tête, cherchant à comprendre.

— Comme je te l'ai déjà dit, cela ne sera pas sans danger non plus, poursuivit Ildrys. J'ai des raisons de croire que ce qui s'est passé pourrait se reproduire et je ne te cache pas que mes prochaines décisions pourraient inciter certaines personnes à bouger. Cela te va-t-il malgré tout ?

— Et comment ! J'entends bien protéger ma reine comme il se doit !

À l'entente de ces mots, cette dernière lâcha un souffle de stupéfaction lui valant de se faire remarquer.

— Oh ! Vous tombez bien, ma reine, l'interpella son époux. Je vous présente votre nouveau serviteur particulier. Ahnour entre à votre service dès aujourd'hui. Il aura la charge de vous assister dans tout ce que vous ferez, de vous accompagner dans vos déplacements, de contrôler la nourriture et les produits mis à votre disposition, et de surveiller les moindres faits et gestes autour de vos appartements.

— Je vous demande pardon ? Je n'ai nul besoin d'une protection rapprochée.

— Oh ! Si, bien au contraire, contra Ildrys en venant se planter devant sa femme. Les événements de ces derniers jours prouvent qu'une personne mal intentionnée réside au palais et semble pouvoir vous approcher sans contrainte. Je ne peux permettre cela. Pour l'heure, cette personne ignore que son plan d'empoisonnement a échoué, et j'entends bien en profiter, mais viendra un moment où la vérité éclatera. Si celle-ci est motivée, elle pourrait tenter autre chose. Je ne prendrai donc aucun risque.

Sekmar approuva d'un signe de tête. Ahnour en fit de même, ajoutant au passage :

— Il est évident que vous avez besoin de gens qualifiés pour prendre soin de vous, ma reine !

— Qualifié ? se moqua Ildrys. Nous reparlerons de tes « qualifications » dans quelques temps, lorsque tu auras fait tes preuves, veux-tu ? Pour l'heure, ta seule qualité est d'avoir gagné ma confiance.

Loin de prendre ombrage de ce rappel, Ahnour éclata de rire.

— Bien, conclut le roi. Assez perdu de temps. La journée avance et nous ne sommes pas encore rentrés. Demain, un nouveau conseil se tiendra, ma reine. Vous devez y assister ; au mieux de votre forme, cela va sans dire.

Ceylan aurait bien souhaité ne pas s'en rappeler. L'idée d'une autre confrontation aussi animée que la dernière lui donnait par avance la chair de poule. Plus que tout, il redoutait le comportement imprévisible d'Ildrys. Allait-il recommencer à le provoquer et se ranger du côté des conseillers rien que pour les amadouer ? Si cela se produisait, il n'était pas certain de pouvoir l'endurer mais il ne trouva pas le courage de poser la question directement à l'intéressé.

Pour sa part, loin de se douter de ses appréhensions, Ildrys alla récupérer les chevaux et revint en tenant Hisan et Faras par leurs brides. Il créa néanmoins la surprise en s'adressant à Ahnour plutôt qu'à Ceylan.

— Ahnour, as-tu déjà monté une bête ?

— Des ânes, parfois.

— Parfait ! Cela devrait suffire. Faras est docile et nous serons à côté. Grimpe dessus ! Nous irons plus vite et j'ai besoin de quelqu'un pour la ramener.

Stupéfait, Ceylan compris qu'il allait de nouveau chevaucher avec son mari et qu'il n'avait manifestement pas son mot à dire.

Ses doutes se confirmèrent quand Ildrys monta en selle et lui tendit la main :

— Venez, mon épouse. Dans votre état, il vaut mieux que vous montiez avec moi.

La reine ne réagit pas tout de suite. Inconsciemment, son regard dériva sur Sekmar, presque interrogateur. Le vieil homme y répondit par un sourire ainsi qu'un geste de la tête l'invitant aimablement à répondre à la proposition du souverain. Ceylan dut alors céder et se laissa installer dos contre la poitrine d'Ildrys.

Peu après, les chevaux se mirent en route et quittèrent Ankhanet sur les ultimes remerciements du roi à l'égard du contremaître.

Le voyage du retour se passa dans le plus grand silence. Ahnour fermait la marche, prenant son temps pour ne pas brusquer sa monture et se familiariser avec. Devant lui, Ildrys adoptait un pas tranquille sans être traînant. Il veillait à ne pas baisser sa vigilance quant à la sécurité de l'adolescent peut coutumier des chevaux, tout en évitant de secouer Ceylan qui, s'il se sentait mieux, restait affaibli.

Ce dernier apprécia l'initiative et, contrairement à la première fois, il se sentit même bien moins mal à l'aise entre ses bras. L'aura d'Ildrys lui semblait plus légère, plus supportable. Son état d'esprit calme l'aidait à relâcher toute vigilance, au point qu'il en vint à apprécier sa balade à travers Ankhanet et à s'accoutumer de cette proximité entre eux.

Longtemps, ses yeux demeurèrent figés sur les mains de son époux, occupées à tenir les rênes. Il était fasciné par ses longs doigts fins, se demandant ce que cela devait faire de les toucher ; d'être touché par eux. Puis, il releva les yeux et découvrit qu'Ildrys l'observait avec une troublante intensité. Soudain, il se sentit gêné.

— À quoi pensez-vous, ma reine ?

Pris de court, Ceylan trouva une excuse à la hâte :

— À la façon dont on m'a empoisonné. Je ne vois pas à quel moment cela a pu se produire. Je ne mange jamais la même chose, pas souvent aux mêmes horaires, et essentiellement des fruits et des légumes frais. Pour ce qui est des cosmétiques, je n'ai utilisé que les baumes préparés pour notre... Le reste du temps, ce sont les favorites qui s'occupaient de moi. Or, aux dernières nouvelles, elles ne souffrent d'aucun mal de cette sorte.

— Il y a forcément quelque chose à quoi vous ne pensez pas, assura Ildrys en souriant. Nous trouverons, ne vous inquiétez pas.

Sur cette marque d'assurance, sa main droite lâcha ce qu'elle tenait pour couvrir doucement celles de sa reine. Il ne manqua rien de ses réactions.

Ceylan, en revanche, ne remarqua pas le sourire ravi que le roi esquissait. Il restait concentré sur cette décharge électrique le traversant. Tout son corps s'était raidi, saisi par la chaleur douce et agréable que cette paume dégageait. Quant à son cœur, il s'était arrêté un instant, avant de repartir à toute allure. Néanmoins, pas un instant il ne voulut se défaire de ce geste. Il le toléra jusqu'à ce qu'ils rejoignent les portes du palais.

Au moment de descendre des chevaux, Ahnour sauta directement à terre. Ildrys descendit plus doucement, puis tendit sa main pour aider Ceylan à faire de même. Il s'attendait à éprouver le même refus que précédemment, mais celui-ci accepta la proposition sans y réfléchir à deux fois ; pour ne pas dire que cette opportunité de prolonger leur contact l'intéressait secrètement. Il se laissa glisser tranquillement, et atterrit presque dans son étreinte.

Presque.

Ildrys lui refusa ce qu'il espérait et tourna plutôt la tête vers l'adolescent guettant ses prochaines instructions.

— Ahnour, peux-tu conduire les bêtes à l'écurie ? Il te suffit de longer le mur du palais et de poursuivre sur ta gauche. Rejoins-moi ensuite dans le hall d'entrée.

— Bien, Majesté.

Ahnour disparut sur-le-champ en compagnie d'Hisan et de Faras, laissant le couple royal seul.

— Venez, ma reine, je vous ramène à votre chambre, déclara le roi. Vous devez avoir envie de vous laver. Après quoi, je m'occuperai de l'installation d'Ahnour.

— Mon roi, attendez !

Un tiraillement soutenu sur l'un des pans de sa cape l'empêcha d'entreprendre la montée des quelques marches menant à l'immense porte à double-battant du palais. Surpris, il se retourna.

La main qui le retenait de poursuivre plus loin avec une force affirmée appartenait tout naturellement à Ceylan. Son attitude corporel trahissait, au choix, ou un réflexe quelconque, ou un élan anxieux. Sa tête était baissée, ses yeux fixés sur le sol, son expression tendue.

Pensant savoir ce qu'il désirait, Ildrys prit les devants :

— Auriez-vous besoin de mon aide ? Je pensais qu'il valait mieux ne point vous afficher en position de faiblesse auprès de nos gens, mais il reste vrai que vous donner le bras contribuerait aussi à faire taire les rumeurs sur l'instabilité de notre couple. Soit.

— Non, ce n'est pas cela. Je... J'aimerais récupérer le ruban que vous m'avez pris.

— Pourquoi le vouloir ? s'étonna le roi. Vous en avez d'autres, après tout.

— Je sais. Mais... C'est celui-là que je veux, insista Ceylan avec plus de conviction.

Il y eut comme un flottement dans l'air. Ceylan releva les yeux en direction de son époux, et découvrit que ce dernier tentait de juger sa décision.

Finalement, Ildrys poussa un soupir et tira un ruban rouge du revers de son long manteau noir et or. Étrangement, il l'avait conservé depuis lors.

— Vous avez conscience de ce que cela implique, si je vous le rends ? Je vous offre une seconde chance, il n'y en aura pas d'autre.

— Je le sais parfaitement.

Son expression penaude et sa démarche volontaire plurent assez pour qu'Ildrys accepte de passer dans son dos. Ceylan le laissa faire et sentit ses doigts glisser dans sa chevelure, caresser la peau sensible de sa tête et réorganiser précautionneusement ses mèches. Son mari refaisait cette coiffure qu'il arborait ce jour-là. Un sourire timide étira ses lèvres tandis qu'une douce chaleur s'éveillait en lui.

Quand ce fut terminé, Ildrys retrouva son sourire malicieux. et rappela :

— Je compte donc sur votre coopération. En contrepartie, je jure de servir vos intérêts autant que vous servirez les miens.

— Cela me convient.

— Parfait.

En guise de conclusion, il lui présenta son bras et Ceylan s'y accrocha de bon cœur, lui rendant dans la foulée un sourire complice. Ce n'était peut-être qu'un tout petit morceau de soie, mais il était évident qu'il revêtait de la valeur pour l'un comme pour l'autre, qu'importaient les raisons derrière.

Lorsqu'ils purent enfin grimper les marches ensemble, tous deux conscients qu'une étape venait d'être franchie, le roi conduisit son épouse dans les appartements royaux. Il l'y laissa pour lui permettre de se nettoyer et repartit seul pour attendre Ahnour dans l'entrée. Quand l'intéressé refit surface, ce fut au sérail qu'il le mena ; un fait qui ne manqua pas de le surprendre.

— Majesté, pourquoi le sérail ?

— Parce qu'il n'y a qu'aux favorites que j'offre une absolue confiance. Elles se chargeront de toi. Tu as besoin d'un bon bain, toi aussi, et de vêtements dignes du statut auquel te voilà porté. Il n'est pas question que ma reine se promène avec un protecteur dans cet état, tu en conviendras.

Ahnour se gratta l'arrière du crâne, quelque peu gêné. Ses cheveux étaient à la fois gras et parsemés d'une poussière qui tendait à lui donner une coloration bicolore. Ses vêtements étaient affreusement sale, déchirés par endroits, souvent rapiécés, et, de son corps, s'exhalait une forte odeur de transpiration. La carnation sombre de sa peau n'était pas non plus uniforme, preuve supplémentaire qu'il avait besoin d'un bain. Pour finir, ses pieds étaient en sang, à peine protégés de bandages en lieu et place de chaussures. Une prise en charge relevait donc d'une nécessité absolue.

— Les favorites se chargeront également de t'enseigner tout ce que tu auras à savoir, continua le roi. Je leur demanderai de te faire visiter les lieux pour que tu puisses te repérer plus facilement. De mon côté, je m'occuperai de te faire préparer une chambre et d'informer la garde de ta présence. Il serait ennuyeux que tu sois arrêté et jeté en prison à cause d'une simple méprise.

— Plutôt..., répondit l'adolescent en affichant un air troublé.

Ildrys ne put contenir le rire qu'il lui inspirait.

— N'aie crainte, j'ai promis de bien te traiter, je suis un homme de parole. Pour ce soir, familiarise-toi seulement avec les lieux. Tu prendras ton service demain, à l'aube. Ta première mission sera d'aller aux cuisines et de préparer personnellement le petit-déjeuner de mon épouse. T'en sens-tu capable ?

— Et comment ! assura Ahnour en retrouvant sa bonne humeur. Je ne vous décevrai pas, mon roi !

— J'espère bien. Comme tu l'auras deviné, ma confiance s'acquiert difficilement. Sache t'en montrer digne. Dans le cas contraire, si tu venais à me décevoir ou à trahir ma reine, je serai sans pitié.

Bien qu'il n'en ait jamais vu, Ahnour crut une tempête de neige s'abattre soudain sur lui. Ildrys souriait toujours. D'un regard extérieur, il semblait même plutôt chaleureux. Pourtant, ces mots en apparence normaux, venaient de pénétrer l'adolescent en plein cœur. Il prit peur. Son instinct le mettait en alerte : ce n'était pas des menaces en l'air, Ildrys était dangereux. Il le sentait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Malgré cela, il sentait aussi que le roi n'était pas quelqu'un de mauvais. Il ne serait à craindre que s'il manquait à sa parole, ce qu'il n'entendait pas faire.

— Je fais serment de vous servir loyalement et de mon mieux, vous, et la reine qui m'ordonnera, s'empressa-t-il d'assurer.

— Parfait. Dans ce cas, suis-moi.

Ildrys emmena Ahnour au sérail. Cela prit un moment pour qu'il leur raconte brièvement qui était l'adolescent, pourquoi il était là, et ce qu'il attendait d'elles, mais Keldia et des siennes se réjouirent qu'on leur confie la tâche de faire du misérable ouvrier, un rayonnant petit protecteur.

Cela fait, Ildrys se chargea ensuite d'avertir le palais de l'arrivée d'un nouveau membre. Il exigea qu'on prépare ses quartiers – proches des appartements royaux – et qu'on lui remette, à sa prise de service, un insigne spécifique attestant que toute action de sa part serait considérée comme la volonté du roi. Un privilège inestimable auquel peu de personnes, même au terme de toute une vie de bons et loyaux services, pouvaient espérer accéder. Nul besoin de dire que cela ferait beaucoup d'envieux.

Son devoir accompli, en retournant à la chambre royale, Ildrys songea qu'il aurait sûrement des comptes à rendre au Conseil concernant Ahnour, mais il refusait d'y penser pour le moment. Le lendemain viendrait bien assez vite. Pour l'heure, il préférait se concentrer sur cette soirée qui s'annonçait. Après tout, il allait passer sa première nuit avec sa reine.

En vérité, cela le perturbait. Bien sûr, il n'en montrait rien, mais, intérieurement, il sentait une petite angoisse pointer le bout de son nez.

Il y avait plusieurs raisons à cela.

La première était qu'il s'était toujours refusé à se montrer envahissant. Comme il l'avait dit à Ceylan, il l'avait fui pour lui laisser son indépendance et ne pas l'indisposer. Or, il était revenu sur sa décision et s'était clairement imposé sous couvert de vouloir veiller sur lui et de faire taire les rumeurs qui le blessaient. Il craignait, à ce titre, que la reine le vive mal et se montre peut-être réticente à sa présence. Il se demandait d'ailleurs s'ils allaient dormir dans le même lit, ou s'ils devraient plutôt faire couche séparée. Ildrys pouvait parfaitement trouver son repos ailleurs ; dans une méridienne ou bien dans une simple étendue de coussins. Et ce n'était pas cela qui manquait.

L'autre raison était plus personnelle. Portant la main à son masque, il serra les dents en songeant qu'il ne voulait définitivement pas l'enlever. Il n'était pas prêt à montrer à son épouse ce qu'il dissimulait en-dessous. Par crainte d'un rejet ; par crainte de lire dans les yeux de sa reine tout le dégoût qu'il éprouvait lui-même lorsqu'il devait se contempler dans un miroir. En fait, il ne se regardait plus dedans. Cela faisait des années qu'il fuyait son reflet ; au moins tant qu'il n'était pas fardé, apprêté et dissimulé sous des tonnes d'artifices. Selon lui, Ildrys, le vrai, n'était rien qu'on puisse vouloir contempler.

Devant la poignée de la porte, chargé d'un plateau de victuailles, il hésita de longues secondes. Finalement, il prit une profonde inspiration et entra.

À l'intérieur, les quartiers royaux étaient divisés en trois parties. Sur la droite en entrant, les bains. Sur la gauche, la chambre. Entre les deux, un petit salon intimiste. Ildrys s'engagea vers ce dernier et déposa son chargement sur la petite table trônant au milieu des coussins avant de chercher Ceylan du regard.

Il le trouva debout près du lit conjugal, en tenue nocturne. Il venait de se coiffer, et certaines de ses mèches étaient encore humides du bain qu'il avait pris. Son regard lui fut aussitôt dédié.

— Venez manger, je vous prie, je vous ai apporté de quoi dîner, introduisit le roi. Vous avez besoin de reprendre des forces et de beaucoup de repos. Vous en aurez besoin pour demain. Mais n'ayez crainte, je me suis servi dans le buffet des favorites. Puisqu'elles ne sont pas visées par l'empoisonneur, cela devrait être sans risque. Par sécurité, je vous ai toutefois fait infuser une tasse de Fleur Soleil. Le contremaître m'a dit qu'il serait plus sage que vous poursuiviez le traitement encore quelques jours.

Ceylan obéit et vint s'installer docilement. La démarche le touchait et il n'avait pas le cœur à décevoir son mari. Il mangea lentement, mais assez pour lui faire honneur. Il but également toute la décoction.

Pendant ce temps, Ildrys passa derrière le paravent et se déshabilla. Ceylan pouvait entendre le froissement du tissu. À plusieurs repris, ce dernier jeta des petits coups d'œil discrets dans sa direction. En vérité, il était curieux, car, en dehors d'une moitié de son visage et de ses doigts, aucune parcelle de peau d'Ildrys n'était jamais exposée. Il se demandait donc quel genre de corps pouvait-il avoir sous toutes ces étoffes et ces bijoux. Il s'interrogeait surtout quant à ce masque. La reine songeait impossible qu'il puisse dormir avec. Allait-il enfin se montrer sous son vrai jour ?

La réponse déçut Ceylan. Lorsque le souverain ressortit, il n'était pas moins vêtu. Un pantalon gris et une tunique à manches longues blanche cousue d'argent couvraient chacun de ses membres. De même, s'il s'était débarrassé d'une grande partie de ses ornements, Ildrys avait gardé l'étau d'or qui cerclait intégralement son cou et le masque qui le couvrait partiellement.

Sur le moment, la reine n'en dit rien. Toutefois, au moment de se coucher, elle rejoignit la chambre et osa enfin demander :

— Vous n'ôtez jamais votre masque ?

— Très rarement, ma mie.

— Vous... comptez dormir avec ?

— Effectivement.

— Et si cela me dérange ?

— Je me verrais contraint de vous demander humblement votre permission de le conserver, répondit Ildrys en souriant.

Face à son obstination, Ceylan n'osa pas insister davantage. À la place, il contourna le lit, prêt à se coucher. Il ne retint son geste que pour dédier un long regard songeur au matelas.

— Vous avez peur de moi ? supposa son époux avec un amusement certain.

— Non. Je sais que vous... ne tenterez rien de déplacé.

Ildrys ne remarqua pas l'once de regret contenue dans ces mots. A contrario, il y trouva un moyen de taquiner sa femme.

— Déplacé ? Nous sommes mariés. Notre engagement est censé impliquer la concrétisation de certains devoirs conjugaux. Il n'y aurait donc rien de déplacé.

Ceylan se tut, les yeux toujours baissés. La conversation lui avait donné soudain très chaud. Cependant, ils n'étaient manifestement pas sur la même longueur d'onde. Bien sûr, il aurait pu éclaircir ce malentendu mais il refusait de révéler ce qui lui avait réellement traversé l'esprit. Il pensait qu'il était trop tôt pour cela, que ce serait une erreur d'avouer ce petit désir qu'il sentait grandir en lui jour après jour. Il n'était pas prêt à encaisser un refus, surtout. Que son mari se montre attentionné était une chose, qu'il veuille approfondir leur relation de manière plus intime en était une autre.

— Je peux dormir ailleurs, si vous y tenez, appuya Ildrys.

— Mmh, mmh, protesta Ceylan en secouant la tête. Couchons-nous. Nous nous levons tôt, demain.

Loin de la vérité, Ildrys le laissa mettre un terme à leur échange, puis tous deux entrèrent dans les draps.

Une fois installés, allongés sur le dos, ils gardèrent les yeux ouverts encore un long moment. Sans parler ; sans se toucher. Le temps semblait suspendu, chacun se laissant absorber dans une profonde réflexion. Il était évident qu'une tension venait de s'établir entre eux, mais comment aurait-il pu en être autrement alors que l'un craignait de gêner, et que l'autre nourrissait des pensées obsédantes ?

Ceylan ne pouvait s'empêcher de repenser irrémédiablement à leur nuit de noces ; celle qu'ils auraient dû passer ensemble. Au final, il avait dormi seul, mais il n'oubliait pas qu'il avait été couché et touché. Ildrys avait effacé une partie de son maquillage corporel pour simuler un échange charnel entre eux. Son mari avait eu l'occasion de la voir nu – cette fois-là et dans les bains – et ses mains s'étaient même baladées sur son corps. Maintenant qu'ils étaient si près l'un de l'autre, il en venait à regretter que cela ne se soit pas fait et que rien ne semble sur le point de se produire.

Ce n'était pas tant le plaisir et la satisfaction des corps qui s'offrent et s'unissent qu'il espérait, que la présence rassurante et l'affection d'une personne sincère. En vérité, Ceylan craignait surtout de se retrouver seul, à son réveil. Or, un contact soutenu l'aurait rassuré.

— Je ne compte pas m'en aller discrètement pendant la nuit, assura soudain Ildrys, comme s'il avait lu dans son esprit. Vous pouvez vous endormir l'esprit tranquille, ma reine.

Stupéfait, Ceylan tourna la tête dans sa direction et croisa son regard enjôleur et radieux. Il chercha le mensonge dans ses iris noir d'encre, mais n'y trouva rien de tel. Son mari en vint même à clore ses paupières en affirmant :

— Je ferme les yeux, si cela peut vous faire plaisir. Ainsi, vous aurez la chance de me voir endormi avant vous et peut-être cela vous rassurera-t-il.

Ceylan ne répondit rien. Satisfait, il se contenta plutôt de garder la tête tournée dans sa direction, refusant de manquer l'instant où ce dernier sombrerait véritablement dans un profond sommeil.

Les minutes s'écoulèrent, la respiration d'Ildrys changea. Il s'était endormi. Ce ne fut qu'à cet instant que Ceylan éprouva un profond soulagement ; quoique pas suffisant pour qu'il en fasse autant tout de suite. Il préféra prendre le temps de se perdre en une longue observation.

Son regard embrassa alors les lignes délicates du visage du roi, son expression paisible et détendue, la beauté de ses longs cils immobiles, le tracé fin de son nez, et le contour parfait de ses lèvres. Il s'arrêta longtemps sur cette bouche figée dans un sourire naturel et plaisant. Le Ildrys qu'il contemplait était étonnamment accessible. Ceylan en éprouva une profonde fascination.

Naturellement, l'idée le traversa d'en profiter pour découvrir ce que ce masque dissimulait, mais il se retint. Tout comme il lui avait fait confiance en l'invitant dans son lit, Ildrys lui faisait confiance pour ne pas profiter de sa vulnérabilité. En conséquence, il se morigéna même d'avoir eu l'audace d'y penser et se rallongea.

Fermant les yeux, il laissa tout de même sa main vagabonder sous les couvertures pour trouver la sienne. Aussi doucement que possible, son auriculaire s'enroula autour de celui d'Ildrys, et, seulement là, put-il se laisser emporter par le sommeil, avec l'assurance que son mari ne pourrait s'échapper sans qu'il n'en ait conscience.