Ennemis

Ildrys se réveilla comme il s'était endormi. Sur le dos, les yeux tournés vers le plafond, il prit quelques secondes pour se réveiller tout à fait. Lorsqu'il se rappela qu'il n'était pas seul dans le lit, il tourna la tête vers son épouse.

Ceylan sentit manifestement son éveil et ne tarda plus à ouvrir à son tour les yeux. Lui aussi n'avait pas bougé de la nuit. Si bien que, soudain, quelque chose attira l'attention du roi.

Instinctivement, ce dernier repoussa les couvertures et souleva sa main gauche qu'il sentait retenue. Son geste amena le poignet de la reine à s'élever à sa suite, leurs auriculaires solidement enlacés. Un éclat de surprise se peignit sur son visage, avant de faire place à un profond amusement.

— Ma reine, aviez-vous donc si peur que je vous fausse compagnie avant votre réveil ?

La veille au soir, Ceylan n'avait pas envisagé que le lien perdurerait toute la nuit. Il n'était, de fait, pas préparé à devoir justifier son geste. Pris de court, il sentit son visage se peindre de teintes écarlates. Il retira prestement sa main et se retourna complètement pour adopter une position de fœtus, les draps enroulés autour de son corps tel un cocon.

Face à cette réaction somme toute singulière, Ildrys ne put retenir le fou rire qui n'avait cessé de croître dans sa poitrine, à mesure que la gêne de son épouse avait grimpé. Cela amena Ceylan à vouloir s'enterrer davantage, mais il l'en empêcha en retenant fermement les draps. À la place, il se calma et se pencha à son oreille pour lui murmurer :

— Vous n'avez pas à avoir honte. Je l'ai mérité. Ceci dit, je ne comptais pas fuir, je vous avais donné ma parole.

Ceylan écouta sans pour autant bouger, néanmoins leur petit échange fut soudain interrompu par des coups frappés à la porte.

— Ah ! s'exclama le roi. Je crois qu'il est l'heure pour nous de nous lever. Nous avons une journée chargée en perspective.

Il se tourna vers la porte et autorisa la personne à entrer.

Le battant de bois s'ouvrit sur la mine éclatante d'Ahnour, qui semblait un tout autre homme dans ses vêtements de service richement cousus et avec ses cheveux soigneusement coiffés.

— Mon roi, ma reine, vous m'aviez demandé de me présenter à la première heure pour vous apporter de quoi vous restaurer. J'espère que je ne vous dérange pas ?

Ildrys esquissa un large sourire et répondit :

— Non, tu tombes à pic, Ahnour. Mon épouse mourrait de faim.

— Oh ! C'est ma foi une excellente nouvelle, car j'apporte de quoi manger pour tout un régiment !

L'adolescent entra et avança jusqu'à la table basse sur laquelle gisait encore le plateau du dîner. Il échangea tout simplement l'ancien avec le nouveau, tout en commentant son travail.

— Comme promis, j'ai sélectionné moi-même les fruits de vos Majestés et les ai personnellement nettoyé. De même, les œufs ont été préparés par mes soins et je me suis levé aux aurores pour acheter la viande qui fume dans vos assiettes.

— C'est un repas complet que tu nous as préparé, remarqua Ildrys en riant.

— Il fallait bien ça pour la reine ! Elle n'a presque pas mangé pendant les trois jours de son malaise.

— Je le sais bien. Merci de t'être donné tant de mal.

En entendant leur conversation, Ceylan sortit de sa cachette et jeta un coup d'œil à l'objet de leur intérêt. Le plateau d'Ahnour avait l'air appétissant. Assez pour l'amener à quitter le lit et à approcher pour l'analyser de plus près, tandis qu'Ildrys passait derrière le paravent pour se vêtir. Il découvrit qu'il avait véritablement l'embarras du choix.

— Ah ! Et voici votre jus de fruits, s'empressa d'ajouter l'adolescent. Les cuisinières ont insisté pour que je ne l'oublie pas. Il paraît que vous en buvez un tous les matins.

— Effectivement, à mon réveil, je préfère la douceur des fruits à l'amertume du thé.

— Dans ce cas, tenez !

Ahnour lui confia le verre emplit d'un appétissant liquide orange qui exhalait un parfum sucré, puis disposa les assiettes de part et d'autre de la table pour que le couple royal puisse se servir. Ceylan allait y tremper ses lèvres pour se départir de la sécheresse matinale de sa bouche quand, soudain, Ildrys jaillit de derrière le paravent, déjà habillé, et s'écria tout en balayant du bras l'air environnant devant le lui :

— Majesté, ne buvez pas !

Un puissant courant d'air se leva et frappa le verre juste avant que Ceylan n'entre en son contact. Sous l'impulsion, son poignet qui n'était pas préparé à lutter, fut dépossédé du verre qui termina sa course à terre, quelques mètres plus loin, éclatant en des dizaines et des dizaines de morceaux.

Ébahis non seulement par la vitesse d'action du roi mais aussi par l'acte accompli pareille à une intervention divine, les regards de Ceylan et d'Ahnour convergèrent aussitôt dans sa direction, dans l'attente d'une explication.

— Ahnour, ce jus de fruit, ce n'est pas toi qui l'a préparé, n'est-ce pas ?

— En effet, mon roi, mais les fruits ont été lavés et je ne crois pas que...

Ildrys se rapprocha et les dépassa pour aller contrôler le sirop renversé.

— Je suis certain qu'il est empoisonné. Vous l'avez dit vous-même, ma reine, vous n'avez aucune habitude alimentaire précise, et employez peu de cosmétiques ou autres produits qui vous appartiennent vraiment. Ce rituel du matin est la seule opportunité que pouvait saisir votre empoisonneur. Il serait, en sus, très facile d'ajouter l'Herbe Noire dans un cocktail. Et très commode, avec cela. Toute éventuelle odeur ou goût particulier serait immanquablement masqué par la présence de tous les autres fruits. Ainsi, nul moyen pour vous de vous douter de sa présence dans votre boisson.

Si Ceylan et Ahnour s'accordèrent manifestement pour lui donner raison en hochant la tête, leurs yeux restaient ronds comme des billes, espérant plus que ce simple exposé. Voyant que cela ne venait pas, la reine finit tout de même par relever :

— D'accord pour le poison, mais pouvez-vous nous expliquer ce qui vient de se passer ? Je veux parler de ce que vous avez fait, à l'instant. Comment vous y êtes-vous pris pour...

— Allons, ma reine, le coupa Ildrys. Vous savez comment j'ai remporté votre main lors du Tournoi des Prétendants, et ce que j'ai fait pour nous le soir de notre union.

Si Ahnour se sentait exclu de la discussion, Ceylan n'entendait pas lâcher l'affaire. Cette fois, il voulait de vraies explications.

— Savoir ce que vous avez fait ne m'explique pas comment. Par quel miracle pouvez-vous... Est-ce de la magie ? Je croyais qu'en dehors de celle des esprits et des dieux, nul magie n'existait. Seriez-vous... un dieu ? osa-t-il demander, le souffle coupé.

La question fit bien rire l'intéressé.

— Ciel, non ! protesta-t-il en se tenant les côtes. Je suis bien loin d'être un dieu. J'ai simplement quelques petits tours de passe-passe que j'utilise selon mes besoins.

— Des tours de passe-passe ? Pardonnez-moi, mais ce que vous avez fait ne relevait pas de quelque astuce. Vous avez…

— Je n'ai rien du tout, rétorqua Ildrys tout en retrouvant son calme. Moi, je n'y suis pour rien. Mettons plutôt cela de côté pour le moment, je vous prie. Si nous ne nous pressons pas, nous allons être en retard au Conseil, ce qui serait désastreux.

Force était de constater qu'il avait raison. Le petit-déjeuner dut reprendre au plus vite, dans un silence qui fit tout le soulagement d'Ildrys, peu disposé à s'étendre encore sur le sujet.

Cependant, lorsqu'ils furent fin prêts à partir, Ahnour attira une dernière fois leur attention pour demander :

— Mon roi, je m'en vais débarrasser les restes et les rapporter en cuisine. Toutefois, en ce qui concerne l'incident, que comptez-vous faire ?

— Je vais faire distribuer des ordres dès que j'en aurais terminé avec le Conseil. L'une des cuisinières est peut-être coupable ou possiblement complice, mais rien n'est certain. Les cuisines sont grandes et ouvertes à n'importe quel domestique, ou à celui qui se ferait passer pour tel. Je veux qu'on me rapporte toute présence inhabituelle ou inconnue à leurs alentours, et que des gardes restent postés jour et nuit aux entrées afin de contrôler la circulation du personnel et ses possessions. Tout individu devra être fouillé pour s'assurer qu'il ne transporte pas d'Herbe Noire sur lui. De même, les locaux seront examinés de près pour s'assurer que cette maudite plante n'est pas déjà cachée sur place en vue de son usage quotidien.

— Je croyais que vous ne vouliez informer personne de ce qui est arrivé à la reine, à Ankhanet ? s'étonna Ahnour. Lancer une telle chasse à la sorcière n'est-il pas clamer haut et fort qu'il s'est passé quelque chose ?

— Je n'entends pas donner de détail sur cette affaire, insista Ildrys, mais je ne peux pas laisser le coupable tenter de recommencer. Il doit être arrêté et jugé. Si on me demande quoique ce soit, j'assurerai que la reine se porte bien car, fort heureusement, un goûteur expert – toi – a su identifier la saveur du poison et prévenir le pire.

— Bien, mon roi ! s'exclama l'adolescent avec force. Je vous présente toutes mes excuses pour mon manque de vigilance de ce matin. Soyez assurés que je ne laisserai pas cela se reproduire.

— Je te fais confiance, termina Ildrys.

Ahnour s'inclina une dernière fois en guise de salutation, puis s'éclipsa au pas de course avec son chargement.

Quand le couple royal eut fini de se préparer, le roi et la reine quittèrent leurs appartements. En fermant la porte derrière eux, Ildrys ne cacha pas la satisfaction qu'il éprouvait de voir Ceylan arborer le ruban de leur union dans ses cheveux. Contrairement à la dernière fois, il prit soin de le complimenter sur sa coiffure et son allure générale.

— Vous êtes radieuse, mon épouse. On ne dirait jamais que vous avez frôlé la mort.

— J'ai fait de mon mieux. Il n'est pas question que j'offre à ces rapaces du Conseil des raisons de m'évincer toujours plus.

— N'ayez crainte, Majesté. Je peux vous garantir qu'après ce jour, nul ne daignera plus vous manquer de respect ou s'opposer à vous.

Interloqué, Ceylan lui dédia un regard interrogateur. En vain, car son mari fit perdurer le mystère. Il se contenta de lui tendre le bras.

— Après vous, ma reine.

— Vous ne lâchez jamais rien, ai-je tort ?

— Vous n'avez pas idée de l'obstination dont je peux faire preuve.

Vaincu, Ceylan soupira et accepta son bras pour se laisser conduire jusqu'à la salle de réunion.

Aux yeux de Ceylan, la situation semblait se répéter. Assis aux côtés du roi, face au Conseil, il devait une nouvelle fois affronter le jugement de ces hommes imbus de leur personne et ignorant de la réalité. Ces derniers exigeaient de sa part un compte-rendu plus que détaillé sur l'activité d'Ankhanet et sur les résultats obtenus durant son court séjour sur place. Or, il était difficile d'apporter des chiffres alors que les travaux débutaient à peine. Ceylan put simplement assurer que l'exploitation du filon pourrait reprendre conformément à leurs attentes, et que ce qui continuait pour l'heure d'être extrait était dores et déjà réservé à honorer la commande de Huanjin. Il suffisait de se montrer patient.

Hélas, la patience n'était assurément pas au nombre des qualités des membres du Conseil. Sur un ton acide, Sakin cracha :

— En d'autres termes, nous ne sommes pas plus avancés et vous n'avez toujours aucune garantie à nous présenter. Dans ce cas, en quoi était-ce utile que vous restiez sur place trois jours sans nous aviser au préalable, Majesté ?

— Le contremaître Sekmar m'a prié de rester pour calculer avec moi une baisse éventuelle du coût des travaux, mentit Ceylan.

— Cela s'est-il avéré possible ? l'interrogea Roshan.

— Pas... tout à fait. Les coûts avaient déjà été calculés au plus bas.

— Dans ce cas, c'est bien ce que nous disions, reprit Sakin. Vous tournez en rond.

— Ce n'est l'affaire que de quelques jours, et je...

— Il suffit ! rugit-on cette fois sur la droite de la reine.

Tournant la tête, le couple royal observa la mine sévère de l'individu à la stature carrée qui venait d'intervenir. Ceylan fronça les sourcils en identifiant le Conseiller Ayan, un homme réputé peu bavard mais plutôt borné et assis sur ses positions. Il était difficile de parler avec lui, encore plus de trouver des compromis.

— Majesté, nous nous sommes montrés clairs lors de notre dernière réunion. Nous n'avons que peu de temps devant nous, entre les délais fixés par Huanjin et nos propres ennuis territoriaux. Nous vous avons fait confiance pour cette fois, et il semble que votre entreprise ne soit pas vaine. En revanche, cette lenteur ne joue pas en notre faveur. Quand pourrons-nous répondre précisément à Huanjin ?

— D'ici une dizaine de jours, je pense, répondit Ceylan, non sans tension.

— Dix jours ? s'étrangla Sakin. Dans dix jours, nous changeons de saison. Pensez-vous que nous pouvons nous permettre d'attendre si longtemps ? Dois-je vous rappeler qu'il faudra compter en outre le temps du convoiement de cette commande, et que, même si elle nous rapporte des fonds, il faudra encore prendre les mesures nécessaires à son exploitation, retardant toujours plus nos préparatifs pour la saison sèche ? Nous nous mettons en danger !

Indisposé par cette agressivité étouffante régnant dans la salle, Mekhet leva une main et intervint.

— Il est juste de rappeler les risques et les enjeux, amis conseillers, mais l'un d'entre vous aurait-il une solution plus efficace à avancer ? Au moins celle de la reine a-t-elle l'avantage de tenter quelque chose. Je n'ai pas souvenir de vous avoir entendu prononcer quoique ce soit de plus viable sur le long terme.

L'intervention du Grand Conseiller entraîna un silence immédiat.

— Nous sommes bien d'accord, poursuivit-il. Notre action s'est faite trop tardive. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps rien que pour décider de la succession. Toutes les fautes ne sont pas imputables à la reine. Et voyons le bon côté des choses : si son plan fonctionne, notre remontée sera significative. Que voudriez-vous de plus ?

— La suppression du siège de la reine au sein du Conseil ! s'exclama Roshan avec véhémence.

Le cœur de Ceylan observa un soubresaut. Mekhet lui-même n'en croyait pas ses oreilles.

— Je vous demande pardon ? protesta-t-il.

— Vous m'avez bien entendu, reprit Roshan. Ma reine, votre présence ici est une hérésie, une vulgaire farce. Nous ne voulions pas de vous sur le trône, c'est pourquoi nous avons accepté l'idée d'un mariage. Vous avez alors été prévenue que le pouvoir reviendrait de manière officieuse au roi mais nous nous sommes toutefois montrés suffisamment tolérants pour vous laisser assister aux réunions et exercer votre droit de parole. Il me semble que cela a assez duré et que l'autorité devrait revenir de manière unique et officielle à notre nouveau souverain. Nous bouleverserions certe les traditions, mais il n'y aurait aucun mal à changer de politique si cela garantit l'avenir d'Albérial et son équilibre. Sans compter que le peuple connaît déjà l'identité de celui à qui nous confierions les rênes et l'a déjà accepté à vos côtés. De fait, puisque du temps que notre monarchie se voulait matriarcale, le roi se tenait éloigné des décisions, il serait normal que vous n'ayez désormais plus votre place ici, sous la gouvernance de votre époux.

— Vous vous moquez de moi ? s'emporta Ceylan. Je suis le seul véritable héritier des Bel'Azal ! Oseriez-vous renier mon droit décisionnel ?

— Tout à fait, appuya Sakin. D'autant qu'il est évident que vous êtes partial ! Vous ne siégez à cette table que pour défendre les projets de feu votre mère, avec une connaissance limitée des sujets que vous abordez. Rendez-vous à l'évidence, vous ne pouvez être plus informé que nous qui officions chaque jour dans nos domaines pour le bien du royaume. Votre engagement, aussi impressionnant soit-il, finira par vous faire commettre une erreur impardonnable. Laissez plutôt les gens qualifiés se charger du royaume.

— Sans compter que vous risquez d'entraîner le roi dans votre chute, ajouta Ayan. Nous craignons l'influence que vous semblez gagner sur sa Majesté. Il ne serait bon pour personne qu'il en vienne à vous suivre dans vos folles entreprises.

— Me suivre dans... Attendez, je crois quand même que le roi...

Il fut interrompu dans son élan par la levée brutale d'Ildrys et par sa main tendue en défense devant lui. Sa voix tonna.

— Pour qui vous prenez-vous ?

Son intervention laissa l'assistance sans voix.

— Je crois que beaucoup d'entre vous ont oublié leurs prérogatives et le sens du mot « conseiller », poursuivit Ildrys.

— Mon roi..., tenta Roshan.

— Silence ! lâcha-t-il avec une expression sévère inconnue de tous jusque-là. Je suis le roi et toute décision finale me revient. L'un d'entre vous voudrait-il discuter avec moi de la place de mon épouse au sein du Conseil ?

Voyant que nul ne s'offrait l'audace de répondre, il reprit :

— À chaque souverain, ses prises de position et son gouvernement. Puisque vous m'avez concédé autant de pouvoir, qu'il soit reconnu que j'octroie à mon épouse le même que celui dont je dispose. La reine Ceylan et moi-même régnerons sur un pied d'égalité, avec un droit de parole et de décision égal sur tout ce qui sera discuté et établi au sein de cette assemblée.

Les yeux de Ceylan s'écarquillèrent. C'était inespéré. L'intervention d'Ildrys en sa faveur ne laissait plus aucune ouverture possible aux conseillers pour l'évincer.

— Mon roi, ce serait sans précédent ! intervint doucement Mekhet.

— Que cela ne se soit jamais produit ne m'interdit pas d'innover, défendit Ildrys.

Profitant de la stupeur générale, il s'empara d'un parchemin et d'une plume, puis rédigea quelques lignes sous lesquelles il apposa son sceau.

— Par décret royal, à compter de ce jour, la reine Ceylan et le roi Ildrys se reconnaissent mutuellement les mêmes droits et privilèges en tant que représentants du pouvoir d'Albérial. De fait, ils partageront désormais une importance à part égale dans l'administration et la gestion du territoire et de ses richesses, et nulle décision du Conseil ne pourra être appliquée sans qu'ils n'aient tous deux été consultés au préalable. Signez, ma reine, je vous prie.

D'une main tremblante d'émotion, Ceylan s'empara de son propre sceau et s'exécuta sans discuter. L'auditoire en resta estomaqué. Le parchemin dut passer de main en main dans un besoin de s'assurer que tout ceci était bien réel.

— Mon roi, pourquoi ? demanda Sakin, au bord du malaise.

— Pour éviter que de vieux conseillers tels que vous se pensent au-dessus des figures que nous représentons. Vous avez plus que largement dépassé les limites concernant le respect que vous deviez à votre reine légitime, Ceylan.

— Majesté ! s'emporta Ayan. En nous imposant cette décision, c'est à chacun des membres de ce conseil que vous manquez de respect.

Ceylan se sentait mal à l'aise de se retrouver le sujet de la discorde, mais Ildrys afficha un rictus provocateur tandis qu'il répliquait :

— Moi ? Vous manquer de respect ? Allons ! Vous ne vous respectez pas vous-même.

Tous les regards accompagnèrent ses mouvements et dérivèrent sur une mince pile de documents restés discrets jusque-là, soigneusement rangés sur un coin de sa table. Il les prit en main et s'y plongea, poursuivant sur sa lancée.

— Dites-moi, conseiller Idhan, est-il toujours à votre goût ce petit prostitué de Nefer-Mênet que vous avez fréquenté ces deux dernières années ? Où en est votre projet de le racheter pour le faire travailler plutôt dans votre résidence privée ?

Ledit Idhan perdit toutes ses couleurs en devenant soudain la cible des attentions.

— Et vous, conseiller Kadhab, dans quelle lointaine contrée avez-vous envoyé votre fille bâtarde pour l'évincer de la succession familiale ?

De même, Kadhab sentit un poids oppresser sa poitrine.

— Quant à vous, conseiller Oudjef, qui soutenez que ma reine puisse être partiale, pourquoi ne pas avoir signalé au Conseil vos intérêts quant à vous occuper en premier lieu de l'irrigation en raison de vos propriétés situées dans la zone la plus aride d'Alberial ?

Oudjef avala sa salive à grand-peine.

Ildrys releva ses yeux moqueurs.

— Devrais-je continuer ? J'ai encore beaucoup d'anecdotes à votre sujet, et je n'ai pas cité les plus honteuses.

Mekhet se racla la gorge et secoua la tête, peinant à dissimuler un menu sourire.

— Je doute qu'il y ait besoin d'une plus parlante démonstration. Chacun des membres ici présents a pu s'assurer que vous étiez assurément aussi bien informés qu'eux quant aux affaires d'Alberial. Nous ne discuterons plus la position de la reine Ceylan.

— Parfait, s'en réjouit Ildrys. Mais puisque nous sommes entre nous, j'entends que ce soit bien clair. Vous avez pris le risque d'offrir à ce pays un roi dont vous ignoriez tout. Nul n'a craint de laisser entrer le loup dans la bergerie. Belle erreur, messieurs ! Je suis ce loup. Estimez-vous heureux que j'entende gouverner en souverain responsable, mais ne croyez pas que je vais vous manger dans la main. Vous aurez de la chance, si ce n'est pas moi qui vous dévore.

— Sont-ce des menaces ? s'écria Ayan.

— Des avertissements, insista Ildrys en s'assombrissant. Les menaces, les voici : n'oubliez jamais que, contrairement au couple royal, les membres du Conseil sont et demeurent des éléments remplaçables.

Ces paroles glacèrent les sangs. Ceylan était effaré par l'audace de son époux, mais aussi un brin satisfait de voir ses détracteurs exceptionnellement rabaissés.

Le coup de grâce ne tarda plus.

— Je crois que nous en avons terminé, décréta Ildrys. Il n'y aura nul besoin de réunion du Conseil avant la conclusion de l'échange promis à Huanjin. Dans dix jours, j'escorterai personnellement le convoi et m'assurerait de ramener l'argent promis par notre frontalier. Quand ce sera fait, nous pourrons alors rediscuter de la suite.

— Vous comptez y aller en personne, Majesté ? s'étonna Roshan. N'est-ce pas...

— Prétentieux, audacieux, insensé et irresponsable ? demanda-t-il en complétant cette phrase demeurée en suspens. C'est ce que que vous vouliez dire, n'est-ce pas ? Non, je crois que c'est au contraire ce que j'ai de mieux à faire. Dois-je vous rappeler de quelle manière j'ai remporté le Tournoi des Prétendants ? Ma présence assurera l'arrivée du convoi dans les meilleures conditions.

Sa répartie cloua toutes les bouches ; sauf celle de Mekhet, qui se montrait satisfait par l'ensemble de son intervention durant leur houleux débat.

— Notre roi doit savoir qu'il n'est pas commun pour un souverain de quitter son château. Mais puisque cette livraison n'a rien de triviale, le Conseil se pliera à sa volonté.

— Je vous remercie, Grand Conseiller, acheva Ildrys. Vous pouvez donc disposer.

La dissolution de la réunion fut accueillie avec soulagement. Les conseillers étaient tant outrés qu'ils ne tardèrent pas à déserter les lieux. Mekhet fut le dernier à quitter son siège. Il prit même, à l'inverse de ses confrères, tout son temps pour saluer aimablement le couple royal et adresser une expression presque paternelle à Ceylan. Toutefois, ce dernier ne put lui rendre guère plus qu'un léger signe de tête, encore trop retourné par la tournure des événements. Il avait besoin de parler à son mari au plus vite.

Dès que toutes les oreilles indiscrètes furent loin de leur portée, Ceylan se leva et demanda :

— Que nous avez-vous donc fait là ?

— J'ai changé de stratégie, répondit Ildrys en se tournant vers lui.

— Je l'ai bien vu, mais n'avez-vous pas peur d'en avoir trop fait ? Pourquoi avoir été si loin ?

— Parce que tous ceux qui consacreront leur temps et leur intérêt à faire de moi leur cible de choix, n'auront pas le temps de faire de vous la leur. J'entends bien détourner leur attention de vous.

Pas préparé à entendre ce genre de discours, Ceylan sentit une bouffée de chaleur se répandre dans tout son corps et lui monter à la tête. C'était bien la première fois qu'on manifestait une telle ardeur à vouloir son bien. Bien sûr, sa mère et les concubines avaient toujours pris soin de lui et l'avaient couvé de leurs ailes, mais jamais aucune d'entre elles n'auraient été jusqu'à contester l'autorité ou à renverser celle établie. Ildrys était le premier à se battre pour lui sans se soucier des conséquences. L'impact était d'autant plus fort qu'ils ne partageaient pas une aussi grande proximité que celle qui le liait à ces femmes l'ayant vu grandir. Pour parfaire le tableau, ce n'était pas sa première intervention importante. Ceylan lui devait la vie, après tout. Il se sentait reconnaissant, en plus d'être secrètement heureux de l'implication de son époux concernant sa situation.

Cependant, Ildrys n'en avait pas terminé. Baissant les yeux, celui-ci attrapa sa main dans la sienne et la leva à hauteur de visage pour en présenter le dos à ses lèvres. Ses yeux accrochant ceux de son épouse, il la lui baisa tendrement.

La chaleur de cette bouche sur sa peau foudroya Ceylan de la tête au pied. Bouleversé par ce petit geste, la chaleur qu'il éprouvait déjà et l'étouffait insidieusement, fit fondre son cœur dans sa poitrine, puis descendit dans son ventre en une nuée de papillons. Il se sentit happé, hypnotisé par ce regard sombre qui semblait vouloir aspirer son âme.

— C'est le seul moyen que j'ai de vous protéger convenablement, acheva le roi en libérant lentement sa main.

Ceylan ne trouva pas les mots pour répondre à cela. Il sentait que tout effort de sa part aurait mené à un discours incohérent. Il resta donc bouche-bée, les yeux brillants, le visage rougit jusqu'aux oreilles. Un ultime sourire l'acheva de l'intérieur.

Sans attendre de retour, Ildrys récupéra ses documents et prit la direction de la porte.

— Il me reste un certain nombres de dossiers à étudier, déclara-t-il. Je risque d'être pris pour la journée. Je vous laisse rejoindre Ahnour, il doit vous attendre dans le couloir. Je vous prie de l'emmener avec vous dans vos déplacements, ma reine. Quant à nous, nous nous retrouverons pour le dîner.

La porte s'ouvrit et il sortit sans refermer derrière lui. Ceylan était bien incapable de le suivre. Le monde tournait autour de lui. Presque haletant, il baissa les yeux sur le bas de sa tunique, et ce qu'il vit le figea. La surface lisse du tissu se trouvait à présent déformée par une légère bosse. La situation était limpide comme du cristal : son désir venait de s'éveiller.