Liens naissants

Durant les jours qui suivirent, un calme apaisant régna sur le palais. Dans l'attente des résultats de la sécurisation d'Ankhanet, il n'y eut ni autre réunion en présence d'infâmes conseillers, ni autre tentative d'assassinat envers la personne de Ceylan. Ce dernier pouvait souffler, et cela lui faisait le plus grand bien. Son humeur s'était d'ailleurs considérablement améliorée. Sa tension avait baissée et il se prenait même à rire de l'humour léger d'Ahnour qui ne faisait pas que jouer ses cuisiniers et garde du corps. Ceylan avait trouvé auprès de lui un véritable ami, un confident et un conseiller qui lui tenait compagnie dès qu'Ildrys n'était pas dans les parages.

Cela dit, Ahnour n'était pas la seule raison de la joie retrouvée de Ceylan. Celui-ci éprouvait un réel soulagement depuis que son mari ne désertait plus le lit conjugal. Certes, leur relation n'avait pas beaucoup évoluée, mais, nuit après nuit, son auriculaire glissé dans celui du roi, il s'était personnellement assuré qu'il ne parte plus. Ainsi, les rumeurs de couloir s'étaient calmées ; ou, plutôt, elles avaient changé. On ne parlait plus des longues nuits du souverain au sein du sérail, mais plutôt de sa drôle de préférence à vouloir partager celles d'un homme au visage de femme. Et cela, Ceylan l'appréciait.

Depuis le dernier conseil, Ceylan voyait les choses différemment. Il en avait fini de maudire ce mariage forcé. Il en avait terminé aussi de douter d'Ildrys. Désormais, il voulait l'apprendre, savoir qui il était, ce qu'il aimait, ce qui l'animait. Il couvait même l'espoir d'en venir à se rapprocher de lui.

Plus que par amitié, cette fois.

Suite à son intervention en sa faveur et à un certain petit geste anodin qui avait fait réagir son corps au-delà de ce qu'il aurait imaginé possible, Ceylan s'était interrogé.

Jusqu'à ce jour, il n'avait jamais eu de mal à reconnaître que l'aspect physique d'Ildrys lui plaisait. En partant de ce point, il l'avait étudié pour savoir en quelles extrémités pouvait le pousser son attirance, et la réponse qu'il en avait tiré l'avait perturbé. Il sentait qu'il n'était peut-être plus si dérangé à l'idée d'être marié à un homme plutôt qu'à une femme. Quant à sa personnalité, il ignorait encore beaucoup de choses mais les efforts d'Ildrys pour s'attirer sa sympathie l'avait touché et lui avait donné envie de creuser pour découvrir plus que ce qu'il émettait en surface.

En définitive, Ceylan voulait apprendre à aimer son mari.

Oh ! Bien sûr, il n'imaginait pas une seconde que cela puisse être partagé. Ildrys était là pour une raison dont il était étranger, et il doutait qu'il ait le temps ou l'envie de se perdre en sentiments. C'était déjà bien que ce dernier se montre bienveillant à son égard. Tout ce qui comptait, c'était que lui, Ceylan, se sente bien dans cette relation qu'il n'avait pas choisie. Il avait la certitude qu'il pourrait même y trouver un peu de bonheur s'il faisait l'effort d'accepter ce qu'on lui avait imposé et d'apprendre à l'apprécier.

Du moins, c'est ainsi qu'il justifiait les sentiments flous qu'il sentait naître dans son cœur.

La vérité, c'était que ce lien naissant n'était déjà plus un fardeau. Qu'il sentait le vide que laissait Ildrys lorsque ce dernier retournait à ses affaires, que le roi lui manquait lorsqu'il s'absentait trop longtemps, et qu'il se réjouissait de le retrouver. Il se perdait volontiers à l'observer de longues minutes, le soir, lorsqu'il baissait sa garde. Cela lui arrivait même de s'accouder sur le matelas, pour mieux le contempler. Deux jours plus tôt, il avait même failli se faire surprendre, Ildrys s'étant agité légèrement dans son sommeil et s'étant réveillé. Il avait alors fait vite à se cacher, car Ceylan ne voulait rien montrer de son état émotionnel, ayant trop peur des réactions de son époux.

Un paradoxe, en vérité.

À côté de ses œillades discrètes et de ses soupirs langoureux secrets, la nouvelle reine faisait tout pour se faire remarquer ; pour susciter ne serait-ce qu'un petit intérêt de la part de son mari. Cela passait par des tenues toutes plus belles et plus lumineuses les unes que les autres jouant sur une diversité d'étoffes et de formes, une nouvelle coiffure tous les jours, des tatouages corporels éphémères mais fabuleux, ou des bijoux tintants. Hélas, si Ildrys y était réceptif, il n'en avait rien montré. De quoi frustrer Ceylan qui se creusait pour trouver toujours plus d'idées sans révéler son petit manège.

Toutefois, le jeu était sur le point de prendre fin.

Un messager était arrivé au château, un peu plus tôt, avec une missive urgente à remettre au roi. Ildrys n'avait pas traîné à la lire et à y répondre. Les derniers détails réglés, il s'en alla rejoindre Ceylan qui prenait l'air dans les jardins royaux.

Le souverain trouva sa reine assise sur le rebord d'un des bassins aquatiques, le regard perdu dans les reflets brillants. En appui sur un bras, les longs doigts de son autre main caressaient la surface transparente de l'eau pour taquiner les poissons. Un sourire candide illuminait son visage rendu plus blanc encore par la réverbération des rayons du soleil.

Fasciné par cette image presque irréelle, Ildrys ralentit son pas, espérant approcher le plus discrètement possible. Il ne voulait pas être celui qui romprait l'harmonie de ce tableau qu'il trouvait plaisant à regarder. Cependant, il découvrit qu'il n'avait peut-être pas été si discret qu'il le pensait lorsqu'il entendit Ceylan s'adresser à lui.

— Petit garçon, je venais souvent jouer ici. J'ai toujours aimé cet endroit. La paix des jardins, la caresse du soleil, la fraîcheur de l'eau...

Silencieux, son mari combla la distance qui les séparait et baissa les yeux sur les poissons rassemblés autour de ses doigts immergés et à présent immobiles.

— C'est ici aussi que Père m'a fait savoir pour la première fois toute la déception qu'il éprouvait de m'avoir pour fils.

Le roi fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Il l'écouta poursuivre.

— Je n'ai jamais été l'enfant qu'il voulait. Je n'étais ni la fille qui prendrait un jour le pouvoir, ni le frère qui la protégerait. J'ai pourtant eu droit à toutes mes chances ; j'ai échoué lamentablement. Parfois, quand je viens là, j'imagine pouvoir tout recommencer. J'imagine quel genre de vie j'aurais eu si j'avais été cette héritière tant attendue, ou ce jeune soldat aux talents prometteurs. Le rêve se brise lorsque je finis par croiser mon reflet dans l'eau et qu'il me renvoie à ce que je suis : le savant mélange de toutes les faiblesses des deux sexes. Je n'ai ni le sein qui nourrit, ni la force qui protège. Alors je plonge mon regard dans les eaux et je leur demande pour quelle raison suis-je né ainsi. Je n'obtiens jamais ma réponse.

— Vous finirez par la trouver, j'en suis sûr.

— Sait-on jamais ! Dites-moi plutôt ce qui vous amène, l'invita Ceylan en lui faisant signe de s'asseoir à ses côtés. D'ordinaire, vous n'êtes jamais disponible à cette heure du jour.

Ildrys s'installa et lui présenta la lettre qu'il apportait avec lui.

— La commande de Huanjin est prête. Le convoi partira demain, aux aurores. Comme convenu, j'accompagnerai personnellement nos hommes chargés de la protection des convoyeurs. Je venais vous en informer et vous signifier qu'en mon absence, le pouvoir d'Alberial vous revient entièrement.

S'il s'était s'agit d'un autre, Ceylan aurait sans doute acclamé le départ de son mari. Mais ce n'était pas un autre, c'était d'Ildrys. Ildrys, qui allait partir pour un voyage de plusieurs jours en zone aride et dangereuse. Ildrys, qui allait le laisser seul, s'ennuyer dans son coin et chercher sa présence toutes les heures du jour et de la nuit. Cette idée lui était insupportable. D'autant qu'il avait un mauvais pressentiment. Il le savait peut-être fort, mais il sentait que quelque chose allait immanquablement se produire sur sa route.

Poussé par un sentiment d'urgence, il fronça les sourcils et s'empressa de signifier :

— Je viens avec vous !

Les yeux de son époux s'arrondirent de surprise.

— Vous ne pouvez pas faire cela, répliqua-t-il. Qui tiendrait les rênes du pouvoir ? Un royaume ne peut tenir sans dirigeants.

— Qui croyez-vous qui dirigeait, à la mort de la reine Abidia, avant votre arrivée ? rétorqua Ceylan. Le Conseil peut assurer notre remplacement temporaire.

— Ce même Conseil qui vous dénigrait il n'y a pas dix jours ? protesta Ildrys. Allons, ma reine, soyez raisonnable ! Il vaut mieux pour nous deux que vous restiez ici et assuriez votre fonction. Ne donnez pas à ces vipères une nouvelle occasion de faire de vous leur bouc émissaire. Surtout pas après le mal que je me suis donné pour les faire me détester plus que vous.

— J'ai confiance en Mekhet, assura Ceylan. Je sais que si je lui demande, il acceptera ma requête et saura tenir les siens en laisse, au moins pour quelques jours.

— Le Grand Conseiller ? répéta le roi. Vous lui faites donc autant confiance ? Il reste pourtant de ces conseillers que vous détestez.

Ceylan acquiesça d'un signe de tête et expliqua :

— Mekhet est le seul à ne m'avoir jamais tourné le dos, à ne jamais m'avoir dénigré. Au contraire, il a toujours été bon pour moi. Il a servi de nombreuses fois mes intérêts, et je sais que je peux compter sur lui. Je lui dois plus que vous ne l'imaginez.

Ildrys se retint d'argumenter contre sa position. Il ne voulait pas d'une dispute, encore moins à la veille de son départ. Il préféra se contenter de lui rappeler :

— Vous devriez vous méfier de tout le monde. Quelqu'un a attenté à votre vie, et rien ne dit que ce n'est pas un coup des conseillers. Au regard de leur ressentiment pour vous, il y a même toutes les chances qu'ils soient impliqués. Mais passons sur ce point. Pourquoi vouloir participer à la livraison des joyaux ?

Cette fois, ce fut plus fort que Ceylan. Il lâcha sans vraiment se rendre compte de ses propos :

— Je ne veux pas rester ici à vous attendre et à m'inquiéter de ce qui pourrait vous arriver.

Le silence s'abattit d'un coup. Ildrys tenta d'ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit. Il la referma, figé de stupéfaction.

Sa réaction fit réaliser à Ceylan le poids des mots qu'ils venaient de prononcer. Il était à deux doigts de rougir, de s'enfuir, de creuser un trou pour s'y enterrer afin d'oublier la honte dont il avait l'impression de se couvrir. Seulement, il était trop tard pour faire marche arrière ou pour faire semblant que rien de tout ceci n'avait été dit. Plus important, il ne voulait pas non plus revenir sur ce qu'il avait confessé par inadvertance. De fait, à défaut de se défiler, il décida de prendre son courage à deux mains et d'assumer pleinement.

Ildrys l'observa et ce qu'il vit l'amusa. Ceylan le fixait avec un air de défi. Ses mots avaient été doux, mais son attitude laissait à croire qu'il partait en guerre. Tout son être était tendu, sur la défensive. L'angle légèrement froncé de ses sourcils participait à lui conférer une expression soucieuse et fâchée. Si bien qu'au bout d'un moment, il ne se retint plus de rire.

— Eh bien ! Ma reine, je ne m'attendais pas à vous découvrir aussi concerné par ma sécurité. Vous m'en voyez fort touché. Ceci dit, je ne peux malgré tout pas accéder à votre requête. Je refuse de vous mettre en danger.

— Je ne serai pas sans défense, insista Ceylan. Je saurai ne pas être un poids dans cette expédition.

Attentif, Ildrys redevint sérieux. Il ignorait ce que son épouse entendait par-là, néanmoins, son assurance lui laissait à penser qu'il couvait quelques secrets. Il décida de lui faire confiance.

— Soit, lâcha-t-il dans un soupir. Vous viendrez. Après tout, je vous ai conféré autant de droits que les miens, je n'ai donc pas à m'opposer à votre volonté. Profitez du temps qu'il vous reste pour préparer notre expédition de demain. En revanche, puisque c'est votre idée, je vous laisse régler les détails avec votre précieux Mekhet.

Le visage de Ceylan s'illumina.

— Oui, mon roi. Je m'en charge de ce pas.

Bondissant du rebord du bassin, il ne prit pas le temps de saluer son mari. Poussé par un élan d'excitation, il s'envola comme une hirondelle, se précipitant vers le palais, laissant Ildrys seul et songeur.

Mekhet était installé à son bureau, concentré sur un vieux carnet débordant de notes et de documents venus s'ajouter au fil du temps. L'une de ses mains frottait sa tempe, tandis que l'autre tournait nonchalamment les pages. Ses doigts tapotaient nerveusement le papier par alternance. Il lui arrivait de revenir en arrière dans sa lecture, comme s'il pensait passer à côté d'importants détails et que cela le préoccupait. De temps à autre, il lâchait même quelques marmonnements ou grognements agacés.

Ce fut sans doute pour cette raison qu'il se montra quelque peu agressif lorsqu'il autorisa à entrer la personne qui avait eu l'impudence de venir frapper à sa porte avec un peu trop de vivacité.

— J'espère que c'est important, commença-t-il avant de lever les yeux sur son invité.

— Je ne vous dérangerais pas si tel n'était pas le cas, répondit Ceylan avec le sourire jusqu'aux oreilles.

Le Grand Conseiller ne s'était manifestement pas attendu à recevoir la visite de la reine. Confus, il se leva d'un coup pour la saluer et lui présenta ses excuses.

— Que ma reine me pardonne, j'ignorais qu'il s'agissait de sa Majesté.

— Ce n'est rien, Mekhet. Il semble que j'arrive au mauvais moment. Devrais-je repasser plus tard pour vous laisser terminer ?

D'un geste empressé, ce dernier ferma son carnet et repoussa tous ses documents dans un coin, avant de lui faire signe de prendre place face à lui.

— Inutile de vous en retourner, j'avais terminé. Que puis-je pour vous ?

Ceylan refusa de s'asseoir, préférant aborder sur-le-champ la raison de sa présence pour calmer son appréhension grandissante.

— J'aurais un service à vous demander.

— Un service ? Tout ce que vous voudrez.

— Je compte partir demain avec le roi. Durant la durée de notre absence, j'aimerais que vous assuriez le rôle de décisionnaire et d'exécutant dans la gestion d'Alberial.

Sur le moment, Mekhet crut avoir mal entendu.

— Vous... accompagnerez le roi ? Vous n'y pensez pas ? La route de Huanjin est propice aux attaques des arpenteurs ! Nous prenons déjà bien assez de risques à laisser le roi accompagner ce convoi. Il est hors de question que nous y risquions également la tête de notre reine.

— J'insiste. Je dois le faire. Je suis à l'origine de cette idée, il est donc de mon devoir de veiller à ce que tout se déroule conformément à mes plans. De plus, ma place est aux côtés de mon roi.

Mekhet allait s'emporter quand son esprit remarqua l'accent porté sur cette dernière déclaration.

— Aux côtés du roi ? Ma reine, ai-je bien entendu ?

Ceylan hocha la tête plus timidement qu'il ne s'était comporté face à son époux. Sa voix se fit d'ailleurs un peu plus aiguë.

— J'entends m'assurer qu'il revienne sain et sauf.

Le Grand Conseiller se tut. Ses traits passèrent de la colère, à la surprise ; puis de la surprise à l'inquiétude.

— Je sais que le Conseil n'approuverait pas cette décision mais je ne lui laisse pas le choix. Seulement, j'ai conscience de ce que cela implique pour le royaume. La couronne ne peut rester sans dirigeant. Pour cette raison, je m'en remets à vous personnellement.

— Majesté, je ne peux...

— Vous le pouvez. J'ai confiance en vous. Je sais que vous saurez faire ce qui est juste et bon pour Alberial, sans nous trahir. Et puisque le royaume est déjà resté sans souverain durant quelques semaines après la mort de ma mère, je sais qu'il peut se permettre d'attendre notre retour. Cela ne devrait pas prendre plus d'une poignée de jours.

— Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous me demandez, protesta Mekhet.

— Si, croyez-le bien. Je sais ce qu'est le fardeau du devoir, tout comme je sais aussi que vous avez les épaules assez larges et solides pour l'endurer. De grâce, ne me tournez pas le dos.

Son interlocuteur poussa un long soupir et croisa les bras sur sa poitrine, étudiant la question.

— Le roi le sait-il ?

— Il est le premier à qui j'en ai fait part, assura Ceylan. Tout ne repose plus que sur votre acceptation.

— Ou mon refus, défendit Mekhet. Majesté, si j'avais quelque moyen de vous faire changer d'avis, croyez bien que je l'aurais employé. Je vais accepter, mais considérez cela comme une faveur exceptionnelle que je vous fais. Ne comptez pas sur moi pour soutenir d'autres projets de cette sorte.

Un bonheur indicible transforma les traits de Ceylan. Pour un peu, il aurait sauté au cou de son Grand Conseiller si sa position de reine n'avait pas imposé qu'il sache se contenir. À la place, il se contenta de le remercier diligemment.

— Il me faut un papier frappé du sceau royal pour que votre décision entre en fonction, le coupa Mekhet, manifestement gêné par sa gratitude.

— Vous l'aurez demain matin, avant notre départ, frappé de nos deux sceaux, promit Ceylan.

— Venez me le remettre ici, dans mes appartements. En échange, j'aurai l'équipement adéquat pour votre voyage, car il est évident que vous ne pouvez pas prendre le risque de partir sans penser un minimum à votre propre défense.

— Je vous remercie, je n'en attendais pas moins de votre part, Grand Conseiller.

Les deux se saluèrent, puis Ceylan repartit. Mekhet regarda la porte se clore derrière lui, ses doigts se refermant en un poing serré faisant écho au trouble qui montait doucement en lui.

Quand Ceylan regagna ses quartiers, rédiger le courrier demandé fut la première chose qu'il fit. Euphorique, cela ne fut qu'une formalité. Il ne manquait plus que son mari appose à son tour son propre sceau.

Cette obligation remplie, il se dirigea vers son armoire pour chercher les vêtements qu'il porterait. Il prévoyait de voyager léger, mais pas de manière inconsidérée. Son choix fut rapide et ses affaires vite préparées.

Bien qu'il ne prévoyait pas d'emporter le moindre bijou, en passant devant sa coiffeuse, son regard tomba sur un petit coffret en bois contenant, pour majorité, ceux auxquels il tenait le plus ou qu'il préférait porter. L'envie lui pris de jeter un coup d'œil à l'intérieur pour en tirer un pendentif qui ne ressemblait à aucun autre.

Celui-là n'avait rien de précieux : une simple cordelette de lin noire, rompue en un point, auquel s'accrochait un pendentif sans valeur. Il s'agissait d'une rose des vents sommairement taillée dans une fine plaque de métal quelconque, sur laquelle, d'une écriture manuscrite hésitante, avait été gravé un nom : Ceylan Bel'Azal.

Au sourire qui se dessina sur ses lèvres, il était évident qu'il lui accordait une valeur certaine malgré toute la simplicité de ses matériaux. Ce n'était pas le plus beau des bijoux, ce n'était pas le plus riche, mais pour ce qu'il symbolisait à ses yeux, il en avait fait l'un de ses trésors. Il le caressa un moment entre ses doigts. Là où il allait, il aurait été malvenu d'afficher quelque richesse, mais ce collier était acceptable et pouvait être aisément dissimulé dans ses vêtements. Pour cette raison, il n'y réfléchit pas deux fois avant de renouer le lien brisé afin de pouvoir le passer à son cou.

Satisfait, il quitta sa coiffeuse pour en revenir à ce qui lui restait à faire. Songeant que les concubines ignoraient tout du départ d'Ildrys le lendemain, et du sien par la même occasion, il décida d'aller les informer et de passer un peu de temps avec elles.

La nuit arriva plus vite que prévue. Ce ne fut que tard dans la soirée qu'Ildrys rejoignit enfin Ceylan dans leurs appartements pour un dîner rapide soigneusement préparé par Ahnour.

Pendant qu'ils mangèrent, le roi se chargea d'informer son épouse sur les détails du voyage à venir, les étapes prévues et les préparatifs effectués durant le jour. Ils terminèrent leur échange sur la signature du document conférant tout pouvoir à Mekhet en l'absence du couple royal.

— Êtes-vous sûr de vous, ma reine, insista Ildrys avant de verser la cire du cachet.

— Absolument.

Le souverain soupira et scella le parchemin.

— Le sort en est jeté. Ne venez pas vous plaindre si rien ne se passe selon vos expectations.

— Tout se passera bien, j'en suis certain, assura Ceylan.

— Soit.

Ildrys clôtura cette affaire, puis quitta le confort de ses coussins pour se relever.

— Puisque tout est décidé, allons nous coucher. Nous aurons peu d'occasion de jouir d'un véritable repos et le confort ne vaudra en rien celui du palais. Profitons-en tant que nous pouvons apprécier le privilège d'avoir un bon lit. Me suivrez-vous, ma reine ? demanda-t-il en lui présentant sa main.

Ladite reine se releva à son tour et accepta cette main tendue à sa destination. Elle se laissa conduire jusqu'à leur chambre où ils se séparèrent pour gagner chacun leur côté du lit. Seulement, une fois installés, Ceylan repensa très vite à sa journée ; à son échange dans les jardins avec Ildrys, surtout. Ce fut suffisant pour le faire hésiter sur ce petit rituel du soir qu'ils avaient instauré.

Il ne put lier son doigt à celui de son mari.

À dire vrai, il ne pouvait pas non plus prendre le risque de croiser son regard ou de se contenter de fixer le plafond. Couché l'un à côté, la proximité invitait l'intimité. Indisposé, il tourna la tête de côté, fuyant comme il s'était refusé à le faire plus tôt dans la journée.

Son attitude ne passa pas inaperçu. Ildrys n'eut aucun mal à comprendre ce qui animait son esprit. Les autres jours, il se serait contenté de feindre l'ignorance pour ne pas ajouter à son malaise. Mais ce soir, il ne voulait pas faire semblant. Battre le fer tant qu'il est encore chaud, dit l'expression. Il avait été touché par son intérêt et son élan inattendu ; il ne voulait pas en rester là. Il avait la sensation que s'il n'agissait pas, tous deux reculeraient d'un pas dès que cela ne serait plus frais dans leur mémoire.

Alors, lentement mais sûrement, sa main se faufila sous les draps, rampa sur le matelas et trouva celle de Ceylan. Avec douceur et précaution, ses doigts se posèrent sur sa peau et glissèrent entre ses phalanges pour trouver l'écart subtile entre ses doigts. La paume de sa main épousa le dos de la sienne et il attendit une réaction.

Ceylan s'était laissé faire. Cette connexion établie, il pouvait sentir son rythme cardiaque s'emballer, son cœur tambouriner fort dans sa poitrine. La chaleur que lui transmettait Ildrys remontait dans son bras et participait à éveiller en lui un curieux sentiment. C'était agréable et apaisant. Une joie contenue le berça et précipita son envie d'y répondre.

Avec la même douceur qu'Ildrys, il replia ses doigts pour le retenir, pour unir complètement leurs deux mains. Et tout comme il l'avait fait les nuits précédentes avec leurs doigts, il s'assura d'y mettre juste assez de force pour faire comprendre à son époux qu'il ne comptait pas lui permettre de se libérer.

L'un comme l'autre, ils s'endormirent avec le sourire.