La Passe du Tigre

Le soleil n'était pas levé que le palais était déjà sur le pied de guerre. Comme à son habitude, Ildrys avait été le premier à quitter le lit pour achever les ultimes préparatifs du voyage. Ceylan avait suivi son exemple en se levant peu après, mais il avait pris plus de temps à se préparer. La raison se résumait en un nom : Ahnour.

Il avait été décidé qu'Ahnour resterait au palais, Ildrys considérant sa présence inutile aux côtés de la reine du fait qu'il serait lui-même constamment auprès d'elle et que l'adolescent n'était, en prime, pas le mieux préparé pour une telle expédition. En conséquence, Ceylan avait voulu profiter le plus possible de lui avant leur départ, songeant que sa présence allait lui manquer. Par la même occasion, il lui avait confié la tâche de veiller sur les concubines et de surveiller d'éventuels agissements suspects ; cela tout en demeurant extrêmement prudent. Après tout, Ahnour était entré à son service afin d'assurer sa sécurité. De fait, s'en prendre à lui, c'était aussi l'atteindre. Quiconque nourrissait de mauvaises intentions envers lui pouvait vouloir profiter de la situation.

L'esprit plus tranquille après les mille promesses de prudence de son confident, Ceylan marchait désormais d'un pas pressé à travers les couloirs pour s'entretenir avec Mekhet avant de rejoindre le détachement en partance. Document en main, il s'annonça sitôt parvenu à ses quartiers et, en entendant le Grand Conseiller l'inviter depuis l'autre côté de la porte, il ne se fit pas prier pour entrer, refermer avec précaution derrière lui et délivrer le rouleau dûment signé et scellé.

— Majesté, j'espère que vous savez ce que vous faites, souffla Mekhet en déroulant l'objet.

— Vous en doutez ?

Son Grand Conseiller hésita sur ses prochains mots tandis qu'il lisait le contenu du courrier officiel. Il osa néanmoins rappeler :

— De mémoire, il me semble que toutes vos sorties hors du palais n'ont jamais rien amené de bon. Le roi sait-il que...

— Non. J'ai prêté serment, vous vous souvenez ?

— C'est bien ce qui m'inquiète, répliqua Mekhet. Le Conseil se souvient. Or, il m'apparaît que votre participation à ce voyage pourrait entacher votre promesse.

Ceylan se tut. Ses yeux se baissèrent et dérivèrent sur son bras droit qu'il fixa un moment avant de reprendre :

— Je suis un homme de parole, mais je ferai ce qui devra être fait.

Il reçut un soupir désabusé.

— Mekhet, vous m'avez toujours couvé et soutenu. Pour ça, je vous en suis reconnaissant. Seulement, ne croyez pas que le Conseil puisse dicter ma conduite si j'estime que ma docilité puisse nuire à ce qui m'est cher. Je ne suis le pantin de personne.

Une fois encore, son interlocuteur déplora sa position. Pour autant, il ne s'y opposa pas.

— Vous savez que je serai de votre côté, quoi qu'il arrive, confirma-t-il. Je ne vous demanderai qu'une chose : de grâce, ne donnez pas si facilement nos têtes au bourreau.

— Je tâcherai de ne pas l'oublier, acheva Ceylan dans un sourire.

Mekhet lâcha un petit rire face à son attitude bornée, puis décida de changer de sujet.

— Passons. J'ai ce qu'il vous faut pour ce voyage.

Il le conduisit en direction d'une commode de bois dont il tira l'un des tiroirs. De celui-ci, il tira un petit paquet enveloppé de tissu.

— Cela fait longtemps...

— Certes. Ceci dit, n'est-ce pas ce que vous espériez me voir vous rendre ?

La reine s'en empara et hocha la tête avec détermination.

Le premier rayon de soleil allait poindre le bout de son nez lorsque Ceylan rejoignit enfin le convoi. Tout était prêt, le roi n'attendait plus que lui. Toutefois, son arrivée suscita de nombreuses réactions.

Ceylan n'avait plus rien de ces apparats féminins dont il était d'ordinaire accoutré. Il n'était plus non plus si richement vêtu que ce que son statut lui permettait. Au contraire, paré de vêtements amples tout en lin, il n'aurait pas été différent d'un homme du peuple si sa posture et la finesse de ses traits n'avaient pas contribué à lui conférer un halo de grandeur et de noblesse. À l'image du roi et de ses soldats, il avait revêtu un sarouel crème sous une tunique blanche, et un pardessus ocre. Son seul écart de coquetterie s'exprimait à travers les longues manches qu'il portait, fendues sur ses avant-bras, formant chacune deux pans de tissus tombant au niveau de ses chevilles lorsque ses membres supérieurs étaient étendus le long de son corps. Ses longs cheveux blonds avaient été attachés en une queue-de-cheval haute dégageant son visage pour ne pas le gêner et pour tenter d'estomper sa délicatesse habituelle ; mais « tenter » restait le mot à retenir. Pour finir, sa tête était enrubannée d'un chèche rouge, rappelant les couleurs de sa ceinture à laquelle pendait une longue et fine rapière.

La vision de cette arme provoqua moultes incompréhensions au sein des soldats.

— La reine porte une arme ? En quoi est-ce utile d'en avoir une lorsqu'on ne sait pas s'en servir ? demanda-t-on discrètement.

— Tu penses bien que le Conseil ne l'aurait pas laissée sortir sans moyen de défense.

— Reconnaissez que cela peut au moins avoir un effet visuel dissuasif.

— Dissuasif ? Ce n'est même pas une véritable lame. Au mieux, une aiguille. Et tout le monde sait que les seules aiguilles que la reine sait utiliser sont celles à coudre.

Ildrys avait tout entendu et cela ne lui plaisait guère. Il s'apprêtait à intervenir quand Ceylan dressa son bras devant lui en défense. Un sourire sur ses lèvres, il secoua la tête dans un désir de les laisser dire et lui indiqua plutôt la présence d'un homme massif non loin d'eux, prêt à intervenir à sa place.

— Silence ! ordonna ce dernier. Je ne crois pas avoir autorisé qui que ce soit à parler. Assurez-vous plutôt que tout est prêt et donnez le signal du départ.

— O-Oui, Général Hassan ! répondirent de concert les vingt soldats en présence.

Le général Hassan était l'homme en charge de l'enquête concernant la tentative d'empoisonnement de la reine et le responsable de la garde d'élite royale. De grande taille, les épaules droites, les muscles développés, son allure en imposait. Avec ses yeux d'un noir profond, surmontés d'épais sourcils broussailleux, son expression se voulait toujours dure et sérieuse, mais sa réputation en faisait quelqu'un de fiable, doté d'un grand sens de la justice et du devoir. Ses hommes le vénéraient et le conseiller Nazir, son supérieur, n'avait d'éloges que pour lui. Décrit aussi comme sage, consciencieux, et pointilleux, ces qualités lui valaient en sus d'être reconnu comme l'un des meilleurs stratèges du royaume. Pour cette raison, s'il avait à parler, tous l'écoutaient avec la plus grande attention.

Il fut aussitôt obéit. Ainsi, le couple royal et les soldats montèrent en selle. Les premiers ouvrirent la marche, les seconds se répartirent tout autour du chariot blindé transportant les nombreux coffres emplis des joyaux extraits des mines d'Ankhanet et l'eau nécessaire à assurer les besoins du détachement et de ses bêtes au moins jusqu'à Huanjin. Le voyage devait durer dix jours : cinq à l'aller, cinq au retour. Du moins, si tout se passait bien.

Ceylan avait beau tenter de rester optimiste, il ne croyait pas lui-même aux belles histoires qu'il se racontait. Ses seuls arguments pour ne pas envisager le pire reposaient sur le fait qu'ils avaient sollicité des soldats entraînés, les meilleurs de la garde d'Alberial, et qu'ils avaient Ildrys.

Seulement, cet ultime point le rassurait autant que cela l'angoissait.

Il ne cessait de penser aux étranges talents de son mari. Trancher des têtes sans bouger le petit doigt, tromper l'ouïe d'un palais entier et projeter des objets n'était pas rien. S'il n'expliquait pas ce qui était à l'œuvre, il savait qu'il pouvait compter sur lui pour assurer leur ultime défense. En revanche, il craignait aussi qu'à trop agir, Ildrys finisse par s'attirer quelques fâcheuses conséquences. Le pouvoir engendre la peur ; la peur entraîne parfois la chute des plus grands ; il ne voulait pas le voir choir.

Ce conflit intérieur poussa finalement Ceylan à profiter que leurs chevaux trottent un peu en avant des soldats pour attirer l'attention de son mari.

— Mon roi, j'ignore quelle mystique puissance vous a été accordée, mais, dans l'idéal, j'apprécierais que vous n'en fassiez plus usage ; ou le moins possible.

— Je vous fais peur ? se moqua Ildrys.

— Oui, mais pas dans le sens où vous l'entendez. La magie, décrite telle que dans les livres, n'existe pas. Aux yeux du monde, les prodiges dont vous avez fait preuve sont l'apanage des dieux et des démons. Si vous n'êtes pas l'un, vous êtes l'autre.

— Et, selon vous, lequel suis-je ?

Ceylan haussa les épaules avant de répondre :

— Vous soutenez n'être ni l'un, ni l'autre. Je vous crois, mais je ne suis pas le peuple. Ce royaume a fait de la première reine de ma lignée, Zahra Bel'Azal, une déesse descendue sur terre pour sauver Alberial, ou une envoyée divine chargée d'agir au nom d'un dieu. Si j'ignore ce qu'elle était vraiment, il reste vrai que ses actions ont ramené vie et prospérité. Au vu des miracles qu'on lui accorde, je pense que vous n'êtes tous deux pas bien différents. Il reste que, jusqu'à présent, vous avez fait montre d'interventions plus obscures que mon ancêtre. Pour l'heure, vous n'avez agi qu'au palais, en comité restreint. Votre secret reste donc préservé, mais nous sommes en public, cette fois. Les soldats parlent entre eux : ne leur donnez pas matière à médire dans votre dos, car je crains ce qui peut en résulter.

Ce discours fit sourire Ildrys, au moins sur un détail.

— D'obscures interventions ? Passons pour mes premiers exploits, mais est-ce ainsi que vous qualifiez le fait que j'ai couvert notre manquement à notre devoir conjugal et le fait que je vous ai empêché de siroter ce verre empoisonné qui vous était destiné ?

Ceylan se tut d'un coup, réalisant que ses propos pouvaient le faire passer pour quelqu'un d'ingrat quand il ne se souciait que de son bien. Néanmoins, Ildrys comprit ses intentions.

— N'ayez crainte, je sais ce que vous vouliez dire. Vous avez entièrement raison. Nombre de gens ont fini sur le billot pour moins que cela. Loin de moi l'idée de les rejoindre. Je n'agirai qu'en cas d'extrême nécessité.

En dépit de ce discours, Ceylan restait sceptique. Ildrys ne lui donnait pas la sensation d'être du genre à se restreindre. Il le voyait plus volontiers agir et ne réfléchir aux conséquences que par la suite. Après tout, ne projetait-il pas une vengeance sans tenir compte de la position qu'il occupait dorénavant ?

Soucieux, il insista.

— Jurez-le moi.

Pris de court, l'intéressé lâcha un petit rire.

— Vous le jurer ? Rien que ça ? Je remarque que ce n'est pas la première fois que vous me tenez pareil discours. Déjà dans les jardins royaux, quand vous m'avez demandé la permission de m'accompagner, vous vous disiez inquiet quant à ma sécurité. Prenez garde, ma reine, je pourrais vraiment finir par croire que vous vous êtes attachée à moi.

Pas le moins du monde préparé à ce retour, Ceylan sursauta discrètement et resserra ses doigts sur la bride de Faras. Son palpitant se mit à tambouriner dans sa poitrine. Légèrement intimidé, il se sentit d'autant plus perturbé qu'à aucun moment il n'avait envisagé que ses mots puissent avoir diffusé un parfum de déclaration. Cela dit, en y réfléchissant, ils étaient bel et bien le reflet de ce qu'il éprouvait sincèrement.

Parvenu à ce constat, il se rappela qu'il ne s'en était d'ailleurs pas caché la fois d'avant, ce qui l'amena à considérer d'un œil circonspect la provocation de son époux. Il se demandait surtout comment ce dernier pouvait encore poser la question depuis son malaise à Ankhanet et après les échanges complices qu'ils avaient eu ces derniers jours.

Arquant un sourcil incrédule, il se risqua à poser la question.

— Cela peut-il... être interprété autrement ?

Cette franchise soudaine laissa Ildrys bouche-bée. Comme précédemment, tourné vers Ceylan qui le fixait avec intensité, il ouvrit la bouche mais dut la refermer sans émettre le moindre son. Peut-être était-ce en raison des débuts difficiles qu'avait connu leur relation, mais il peinait assurément à croire qu'un lien sincère ait pu finalement se créer entre eux.

Il se mit à réfléchir à toute vitesse pour trouver sur quoi rebondir mais, au moment où une idée lui vint, le général Hassan le rejoignit et se plaça à sa gauche pour réclamer son attention.

— Mon roi, pardonnez-moi de vous interrompre, il est une information portée tardivement à ma connaissance que j'ai négligé de vous communiquer avant notre départ et qu'il importe de vous partager avant que nous n'atteignons notre première étape.

— Vous voir oublier quoique ce soit ne vous ressemble pas, mais je vous écoute, général Hassan. Qu'y a-t-il ?

— Comme vous le savez, Majesté, notre premier objectif est d'atteindre la Passe du Tigre. Cependant, bien que ce ne soient que des rumeurs, il a été rapporté la possible présence des coupe-gorges de Khaled en son sein. Nous n'avons recensé aucun incident particulier ou aucun témoignage fiable relatifs à la présence de ces arpenteurs des dunes, ce qui me laisse à penser que nous avons peu de chance de les rencontrer véritablement, mais, par prudence, je recommanderais de faire profil bas lorsque nous y serons. Nous avons des couvertures et de la viande séchée, il serait sage de ne pas faire de feu pour la nuit afin de ne pas attirer d'éventuelles attentions.

— Entendu, Général.

Le général le salua d'un signe de tête, puis se repositionna entre ses hommes et le couple royal qui tenait à demeurer devant. Ildrys repassa alors l'information dans son esprit, et cela éclipsa dans la foulée sa conversation avec Ceylan.

Les coupe-gorges de Khaled étaient parmi les plus redoutables clans d'arpenteurs des sables. On leur attribuait la moitié des attaques de caravanes commerciales, ainsi que la moitié des disparitions de voyageurs ayant lieu en Alberial. Son chef, ledit Khaled, était un homme sans scrupule, mû par l'appât du gain. Par le passé, il avait fait beaucoup parler de lui, notamment pour avoir eu l'audace d'étendre ses petites affaires jusqu'au cœur d'Almas, la capitale. Bien sûr, la couronne avait cherché à sévir, mais il avait échappé aux mailles du filet. Son réseau avait certes été démantelé, mais l'homme s'était établi ailleurs. En dépit de la traque qui lui fut dédiée, on ne remit jamais la main sur lui. Encore aujourd'hui, sa tête fleurissait sur nombre d'avis de recherches épinglés un peu partout à travers le royaume.

Dans l'idéal, le roi aurait préféré pouvoir éviter tout risque de mauvaises rencontres. Hélas, en raison du relief, la Passe du Tigre était un passage obligé pour se rendre vers Huanjin. S'ils chevauchaient actuellement en plein cœur d'une étendue d'or sans horizon, à la tombée du jour, le convoi atteindrait l'entrée des Gorges Sakhra au travers desquelles ce passage établissait une voie directe. C'était assurément la partie la plus compliquée du voyage, car elle représentait les deux-tiers de la distance à parcourir. Une fois qu'ils seraient sortis de là, une journée seulement serait nécessaire pour gagner Hong Cheng, la Cité Rouge, capitale de l'empire voisin. Ils allaient donc devoir ouvrir l'œil.

— Ma reine, n'hésitez pas à nous faire part de tout ce que vous trouverez suspect, conseilla-t-il à son épouse en tentant de se montrer aussi calme que possible. Que ce soit un bruit, une ombre, une sensation, ou qu'en sais-je encore, le moindre détail pourrait sauver des vies.

Pas de réponse. Se tournant vers Ceylan, il le découvrit crispé, une expression sombre sur le visage, mâchouillant sa lèvre inférieure.

— Ma reine aurait-elle quelque ennui ?

— Khaled...

Il ne s'étendit pas davantage, mais Ildrys n'eut guère besoin de plus. Puisque la couronne avait tenté d'arrêter cet individu, Ceylan devait fulminer d'entendre de nouveau parler de lui et de la possibilité de rencontrer celui qui avait fait perdre la face à toute les forces militaires du royaume. C'était bien naturel. Il chercha, de fait, à se montrer compréhensif et rassurant.

— Comme beaucoup, j'ai entendu bien des choses à son sujet. N'ayez crainte, si nous venions à le croiser, ce serait sa dernière apparition à vos yeux. Je m'assurerai personnellement que cet individu rende son dernier souffle.

Là encore, Ceylan préféra le silence. Dans un geste d'inconfort, sa main gauche serra nerveusement son avant-bras droit occupé à diriger Faras. Les yeux rivés droit devant lui, il ne décolérait pas. C'était même la première fois qu'Ildrys y voyait un éclat de haine. Impressionné, il choisit de ne pas insister et de lui accorder ce calme qu'il semblait réclamer. Ils auraient sûrement d'autres occasions d'y revenir.

La nuit était tombée. Après des heures et des heures à chevaucher sous les rayons ardents du soleil, le détachement goûtait enfin la fraîcheur nocturne. Parvenus à l'entrée des Gorges Sakhra, ils étaient même sur le point de s'arrêter pour la nuit.

Le décor se voulait désormais d'un tout autre genre. Envolés les vallons dorés et la poussière, la terre s'élevait à présent en falaises rocheuses abruptes et dominantes. De nombreuses cavités en perçaient les flans. Un large corridor entre deux formait le seul passage praticable pour passer d'un côté à l'autre. L'existence d'un second chemin était supposée, en souterrain, mais les lieux étaient trop dangereux pour s'y frotter, encore moins en s'encombrant autant. Il était d'ailleurs dit que le sous-sol était un tel labyrinthe qu'il n'était pas certain qu'une issue s'y trouve. Mais ce qui valait avant tout son nom à la Passe du Tigre, c'était son entrée en arcade sur laquelle s'accrochait la silhouette grossière d'un tigre en chasse qu'avaient sculpté les vents, le sable et le temps.

Ildrys fut parmi les premiers à poser pied à terre sitôt la statue naturelle dépassée. Il avait été convenu que le bivouac serait dressé à quelques mètres de l'entrée du passage, dans un renfoncement à l'abri des courants d'air. Pour des raisons évidentes, le Général Hassan ne voulait pas se risquer à poursuivre davantage. Ils avaient convenu d'éviter de faire du feu pour ne pas se faire repérer ; ils n'allaient pas commettre l'erreur d'employer des torches pour s'éclairer à travers l'obscurité et devenir ainsi des cibles faciles. Qui plus est, les chevaux, quoique natifs du désert et habitués à des conditions difficiles, avaient besoin de se reposer. Le roi comptait en profiter pour s'entretenir à part avec son épouse et tenter de la sortir de cet étrange état d'esprit dans lequel elle semblait s'être enfermée.

Ceylan n'avait en effet plus rien dit depuis la conversation sur Khaled. Les rares fois où Ildrys s'était risqué à lui adresser la parole, celui-là n'avait récolté que des « mmh » et des hochements de tête nonchalants ; ce qui avait forcé sa curiosité. C'était un tout nouveau visage qu'il lui découvrait. Non seulement Ceylan restait plongé dans un profond mutisme, mais il semblait également sur ses gardes, à l'affût de tout ; plus que ce que son mari ne lui avait recommandé.

Par conséquent, Ildrys laissa les soldats gérer l'installation pour le rejoindre tandis qu'il abandonnait Faras dans un coin et revenait sur ses pas dans le but de contempler le tigre de pierre.

— Comptez-vous m'infliger dix jours d'ennui en me privant de votre voix, mon épouse ? l'interpella-t-il, un sourire aux lèvres. Ce voyage sera déjà bien assez long comme cela. Je vois bien que quelque chose vous perturbe. N'ai-je pas gagné assez votre confiance pour que vous puissiez vous confiez à moi ?

Ceylan décrocha les yeux de la sculpture et lui renvoya un air anxieux.

— Me croiriez-vous si je vous disais que ce à quoi je pense ne repose sur rien de concret ?

— Il est parfois bon d'écouter son intuition. Parlez, et laissez-moi en juger.

L'intéressé se tourna vers lui. Il jeta un petit regard en direction des soldats, puis avoua :

— L'histoire du général Hassan me tracasse.

— À juste titre, j'en conviens, mais pourquoi donc ? le poussa à poursuivre Ildrys.

— Cela fait des années que nous n'avons plus la moindre trace ou piste relative à Khaled. Quelle coïncidence qu'il refasse surface quelques jours avant la livraison prévue, pile sur le chemin que nous devons emprunter !

— Je vois ce que vous voulez dire. Selon vous, le hasard fait trop bien les choses. Vous le pensez au courant et intéressé, mais cela supposerait que des informations aient filtré.

— C'est une hypothèse que je n'exclus pas. Cependant, ce n'est pas le seul point qui me dérange, ajouta Ceylan en fronçant les sourcils. Khaled a toujours été une véritable anguille, toujours à nous filer entre les doigts, et d'une discrétion sans pareille. C'est un expert dans son domaine. S'il entend nous piéger dans la Passe du Tigre, j'ai peine à croire qu'il se soit laissé voir. Il n'aurait pas pris le risque de nous informer de sa position et de son éventuelle intervention...

Ildrys prit le temps d'étudier son raisonnement. Difficile, en effet, de croire que Khaled ait pu se montrer imprudent ou négligeant dans l'établissement d'un tel plan à leur encontre. Toutefois, il lui apparut nécessaire de souligner ce qu'il constatait.

— Vous semblez croire, dans tous les cas, que nous ne finirons pas ce voyage sans encombres. Ai-je tort ?

Le mutisme de Ceylan répondit à sa place.

— D'accord, conclut Ildrys sans perdre son sourire. Se peut-il que vous ayez des raisons solides de le penser ?

Son épouse détourna le regard pour en revenir au tigre de pierre.

— J'ai un mauvais pressentiment.

— Ce n'est pas suffisant. Vous pouvez vous tromper.

— J'en conviens. Ceci étant, n'avez-vous pas dit qu'il y avait une taupe au palais ? Cela me rend d'autant plus méfiant. Ne pensez-vous pas possible que cette taupe, peu importe son identité, ait pu lui communiquer quelque information ?

— Dans ce cas, quelle pourrait être leur connexion ? Les raisons de cette alliance ?

Ceylan se tut de nouveau. Ce n'était pas tant qu'il n'avait pas de réponse à cette question, mais plutôt qu'il craignait de prononcer à voix haute ce qu'il envisageait. Et cela, il lui fut impossible de le dissimuler à son mari.

— Répondez-moi, exigea-t-il en le prenant par les épaules.

— La raison possible, ce serait... moi ?