Jeux dangereux

Ildrys accusa le choc tout en écoutant Ceylan poursuivre :

— Si cette taupe s'avérait être la personne ayant attenté à ma vie, elle et Khaled aurait au moins en commun de me vouloir mort.

— J'ignore encore qui vous a empoisonné, mais nous y travaillons, rappela le roi. Je ne sais pas davantage si le coupable pourrait avoir ou non des liens extérieurs. En revanche, même si j'imagine que Khaled ne doit pas porter la famille royale dans son cœur après l'échec passé de ses affaires et sa traque, je m'interroge, intervint le roi. Serait-ce vraiment dans ses projets de vous atteindre personnellement ? En tirerait-il un quelconque avantage ?

Ceylan serra les dents. Il devenait de plus en plus nerveux à mesure que la conversation avançait. La mine crispée, il souffla :

— Au moins une vengeance.

— Votre théorie me semble difficile à croire, contra son mari. Votre présence n'était originellement pas prévue, alors que la rumeur remonte à plusieurs jours au moins, si j'ai bien compris.

Il y avait du vrai, mais cela n'empêchait pas Ceylan de demeurer tendu. Secouant la tête, il répliqua :

— Je peux vous trouver d'autres raisons à une potentielle action de sa part. Votre présence, elle, était prévue. Vous pourriez tout aussi bien être cette cible envisagée.

À l'écoute de cette hypothèse, Ildrys éclata de dire.

— Moi ? Qu'est-ce que Khaled pourrait bien me vouloir, selon vous ?

— Admettons que cette taupe dont vous parliez sache que vous la traquez, ce pourrait être une bonne opportunité de vous faire disparaître. Mon empoisonneur, s'il s'agit d'un autre individu, pourrait vouloir en faire autant. En partant de là et en admettant l'existence d'une possible connexion avec Khaled, je peux vous assurer que ce dernier ne réfléchirait pas deux fois pour répondre présent. D'autant qu'en vous assassinant, c'est aussi moi qu'il atteint. Et cela, rien ne lui ferait plus plaisir ; à lui, et au Conseil envers lequel vous avez avoué votre hostilité.

Calmé par ces arguments on ne peut plus recevables, le roi demeura dubitatif. Il laissa passer de longues secondes, puis déclara :

— Vous m'impressionnez. Vous avez une imagination débordante !

— Vous ne me croyez pas ?

— Je ne dirais pas cela. J'applaudis toutes ces théories auxquelles vous avez réfléchi. Le fait est qu'il nous manque trop de preuves pour en valider ne serait-ce qu'une seule. Je crois que la seule chose que nous puissions faire, c'est attendre. En l'absence de nouveaux éléments, je propose que nous gardions la tête froide et que nous ne rejetions pas la possibilité de pouvoir franchir les Gorges Sakhra tranquillement. Les rumeurs pourraient tout aussi bien n'être rien de plus que des rumeurs.

Ildrys avait raison, Ceylan le savait. Il était un peu tôt pour s'abandonner à la paranoïa. Il hésita quand même à rajouter un dernier argument mais ses mots ne quittèrent pas ses lèvres. À la place, il secoua la tête et finit par capituler.

— Soit. Je vous prie simplement de ne pas oublier cette conversation.

Son mari lui retourna un sourire et acquiesça. La conversation close, il ouvrit un bras et lui indiqua le campement.

— Bien. Que diriez-vous d'aller nous restaurer et de prendre un peu de repos ? Nous avons encore une longue route à parcourir.

— Oui, je vous suis.

Le pas tranquille, tous deux retournèrent auprès des soldats qui avaient eu le temps de poser le camp durant leur conversation. De l'eau et du fourrage avaient été mis à disposition des chevaux rassemblés sur le côté, une caisse de vivres avait été ouverte et n'attendait plus que d'être partagée, et le général procédait à la distribution des couvertures. Il ne faisait pas froid, la nuit, en cette période de l'année, mais les températures observaient malgré tout des chutes brutales de plus de vingt à trente degrés en comparaison de la journée. Avec la fatigue en plus, il était facile d'avoir un peu frais, et les courants d'air en présence, au sein de la Passe du Tigre, risquaient d'ajouter à leur inconfort.

Le roi en prit une pour lui et une autre pour Ceylan, puis invita son épouse à le suivre légèrement en retrait de leurs hommes et à s'installer contre la paroi de la falaise. Quelques instants plus tard, il sortit de quoi manger de l'un de ses sacs. Même s'il y avait peu de chances pour qu'une quelconque substance ait été glissé dans les caisses communes de victuailles, il avait malgré tout insisté auprès d'Ahnour pour qu'il prépare personnellement leurs provisions et les charge sur Hisan afin de pouvoir garder un œil dessus. Il dressa ainsi deux assiettes de viande séchée et de dates, puis sortit leurs outres d'eau. Ils purent ainsi dîner et retrouver une partie de leurs forces dépensées durant cette éreintante journée.

Le repas se passa dans le plus grand silence. Ceylan mangea sans quitter son assiette des yeux, tandis qu'Ildrys laissait son regard vagabonder sur le relief rocheux. S'il donnait la sensation d'être perdu dans ses songes, son ouïe restait concentrée sur ce que leurs soldats racontaient entre eux, persuadés d'être hors d'entente du couple royal.

— Ça va leur faire tout drôle de dormir à la dure, non ? plaisanta l'un d'eux.

— Pour sûr. C'est surtout notre petite reine qui va déchanter. Nous sommes loin de ses coussins moelleux et de ses édredons soyeux. Je parie trois pièces d'or qu'on va l'entendre se plaindre dès le petit matin.

— Pari tenu ! répondirent trois autres.

— Pari gagné d'avance, se moqua un autre. Avec son corps fluet et ses hanches marquées, impossible que « Sa Majesté » ne souffre pas de la dureté du sol. Même nous, qui sommes pourtant habitués, ne cachons pas préférer notre petit confort.

— Je suis joueur, intervint un autre. Je mise plutôt sur le roi !

— T'as de l'argent à perdre ? ricana celui qui avait lancé le jeu. Je ne sais pas dans quel milieu notre souverain a été élevé, mais, pour sûr, il n'a pas été aussi gâté que notre reine. Et c'est un homme, un vrai ! Impossible qu'il se plaigne.

À la surprise de tous, le général Hassan, resté silencieux pendant leurs bavardages, se prit au jeu et assura :

— Je mise dix pièces sur le fait qu'aucun des deux ne se plaindra.

Son intervention fit taire l'assemblée. Ildrys vit du coin de l'œil que des regards interdits s'échangeaient. L'assurance sombre dont le général fit montre retint tout particulièrement son attention.

— Vous prenez un risque, Général, rit l'un de ses plus jeunes guerriers. La reine semblait déjà mal supporter ce premier tronçon de voyage, pourtant, vous semblez sûr de vous. J'aime ça ! Je vous suis. Dix pièces pour moi aussi !

Finalement, tous prirent pari pour dix pièces d'or : la moitié sur Ceylan, un quart sur Ildrys, un autre sur le silence du couple. Ce fut même le sujet de leur soirée, chacun se montrant impatient d'arriver au lendemain pour entendre le résultat. Seul Hassan ne se dérida pas, il restait sombre en toute circonstance. Il adressa même un coup d'œil au couple demeuré à distance.

Sentant soudain l'intensité de son regard sur eux, Ildrys, qui avait tout entendu sans pouvoir s'empêcher de rouler des yeux, tourna la tête pour lui retourner cette attention. Il demeura le plus neutre possible, ne laissant rien transparaître de ses émotions, feignant par la même de n'avoir rien entendu. En revanche, il chercha dans la mine du général une réponse à une question qu'il se posait : qu'est-ce qui avait motivé son pari en ce sens ?

Conscient ou non de sa tentative d'analyse, Hassan finit par rompre cet échange. Au même moment, Ildrys fut interpellé par son épouse.

— Dites-moi, mon roi, introduisit Ceylan tout en s'amusant à faire rouler dans son assiette la dernière datte qui lui restait, vous plaisez-vous au palais ?

— Aurais-je des raisons de ne pas apprécier ? s'étonna l'intéressé.

— Il serait étrange que tout vous plaise.

— Je vous le concède. Je n'aime pas ces vautours de conseillers.

Ceylan ne put se retenir de rire doucement et de soutenir son avis :

— Il est vrai que ces derniers sont...

— Dépassés ? Stupides ? Condescendants ? Tournés sur eux-mêmes et leurs petits intérêts ? Aveuglés par leurs préjugés ? Dépourvus d'humanité ? Quel terme vous semble le plus approprié ? se moqua Ildrys. Tous, peut-être ?

Cette fois, la reine éclata de rire franchement.

— Vous n'avez pas tort, confirma-t-elle. Le Grand Conseiller est bien le seul pour qui je nourris de l'estime.

— Ne m'en voulez pas si, pour ma part, je demeure méfiant. Mekhet a ses secrets, je vous l'assure. Mais précisez plutôt votre question. Que vouliez-vous me demander ?

Plus hésitant, Ceylan dut se forcer pour aborder ce qui le travaillait sans doute autant que la présence possible de Khaled à proximité.

— Vous êtes venu au palais dans un but. Que prévoyez-vous de faire lorsque celui-ci sera accompli ? Comptez-vous rester et assurer votre fonction en tant que telle ou bien...

— Ou est-ce que je compte partir ? compléta sans mal Ildrys.

Un signe de tête timide confirma sa supposition.

— Je ne sais pas. J'imagine que cela dépendra.

— De quoi ?

— De l'avenir.

Face à cette absence de détails, Ceylan peina à dissimuler la déception qu'il éprouvait de n'obtenir qu'une réponse vague ; ce qui amusa grandement son époux. Joueur, ce dernier lui adressa un regard provocateur, à mi-chemin entre taquinerie et séduction.

— Qu'aimeriez-vous me voir faire ?

Immédiatement, le visage de Ceylan vira au rouge. Ses sourcils se froncèrent.

— Puisque vous connaissez déjà ma réponse, quel besoin de demander ?

— Je veux vous l'entendre dire, ma reine. J'ai l'assurance que vos mots seraient plaisants à mon oreille.

Pris de court, Ceylan décida qu'il était hors de question de répondre à ses attentes, au moins parce qu'il détestait la sensation qu'il éprouvait de voir Ildrys s'amuser à ses dépends.

— Ce ne sera pas pour aujourd'hui, vous l'aurez cherché, répliqua-t-il.

— Ce n'est pas grave, répondit le roi, amusé. Je suis un homme patient, et votre résistance n'en rendra le jeu que plus excitant.

— Vous êtes... !

— Joueur ? Malicieux ? Agaçant ? Je ne le nie pas. J'en suis même relativement fier. Vos réactions à mes provocations me régalent, car elles vous rendent incroyablement honnête.

Le souffle coupé, Ceylan décida d'abandonner. Ildrys était trop fort pour lui. À s'échiner ainsi, il ne faisait que creuser sa propre tombe. Il viendrait bien un moment où ce serait lui qui parviendrait à tirer quelque chose de sincère de sa part.

— Vous ne mangez plus ? demanda Ildrys en le voyant abandonner son assiette de côté.

Ceylan la ramassa et la lui présenta en secouant la tête.

— Faites-vous plaisir.

Ildrys ne se fit pas prier et récupéra la malheureuse datte abandonnée qu'il glissa dans sa bouche. Cela fait, il passa une couverture à Ceylan et déplia la sienne dans laquelle il s'enveloppa. Quand son épouse eut fait de même, il ressortit un bras et le glissa précautionneusement dans son dos, enserrant sa taille et refermant ses doigts sur sa hanche.

Face à ce contact inattendu, Ceylan se figea un instant, avant de relever le nez dans sa direction, attendant une justification de sa part.

— Vous pouvez vous poser contre moi, expliqua-t-il. Mes genoux sont également vôtres, si vous préférez plutôt vous étendre.

L'intention toucha sincèrement Ceylan. Ses lèvres s'étirèrent délicatement en un remerciement silencieux, puis sa joue partit à la rencontre de l'épaule de son époux. S'appuyant volontiers contre lui, il sentit soudain tout son corps se détendre. Fidèle à leur petit rituel du soir, il chercha même la main d'Ildrys au sein des couvertures. Son esprit ne trouva finalement la paix que lorsqu'ils unirent leurs doigts ensemble dans un soupir appréciateur.

La nuit ne fut pas des plus reposantes pour Ceylan. Son sommeil fut agité par une succession d'images floues, précipitées, superposées. Des songes à dominantes de noir et de rouge ; des sons confus d'acier mêlés de cris. Au milieu de tout ça, à plusieurs reprises, il crut néanmoins ressentir une présence chaude et rassurante qui chassa brièvement ses tourments avant que ceux-ci ne reviennent à l'assaut. Une présence telle une étreinte qui lui permit, à l'approche du petit jour, d'atténuer ces sentiments de peur et d'oppression qu'il éprouvait.

Il fut définitivement tiré des méandres sinueux de son esprit par la caresse d'un pouce sur l'épiderme délicat de sa main. Dans la chaleur rassurante de sa couverture, Ceylan reconnut le toucher d'Ildrys et revint peu à peu à lui. Toutefois, il demeurait confus, semblait peiner à reprendre pied avec la réalité. S'il finit par redresser le menton, la joue endolorie d'avoir reposé si longtemps contre l'épaule de son mari, son regard portait encore les stigmates du sommeil. Il lui fallut un temps pour réaliser la proximité qu'il en vint inconsciemment à établir entre eux en tournant la tête.

Ses iris noisettes, à quelques centimètres à peine de ceux d'obsidienne d'Ildrys, accrochèrent une expression amusée.

— Eh bien ! Ma reine, êtes-vous parmi nous ?

Ceylan ne répondit pas, mais la bulle dans laquelle il se croyait enfermé éclata d'un coup au moment où il prit conscience de leur situation respective. Si près l'un de l'autre, leur nez se frôlaient, leur souffles se mêlaient et leurs lèvres se touchaient presque. Il n'aurait eu qu'un tout petit effort à faire pour capturer cette bouche sur laquelle ses yeux descendirent machinalement. Pour une raison trouble, il découvrait en avoir très envie, presque un besoin. Il se demandait quel goût elles pouvaient avoir, quelle texture sur la sienne, quelle chaleur. Il était à deux doigts de céder à sa curiosité. Il se retint cependant en se souvenant qu'Ildrys et lui n'avaient pas ce genre de relation.

À regret, il releva le nez vers le roi et lui découvrit une expression stupéfaite. Ceylan comprit qu'il n'avait pas manqué ce désir furtif qui l'avait traversé et ne sut soudain plus où se cacher. Le teint coquelicot, il se recula d'un mouvement brusque et redirigea son attention sur le sol devant lui, ne sachant plus que dire.

— Ma reine, entama Ildrys assurément aussi perturbé qu'elle, vous...

Sa phrase n'alla pas plus loin. Il s'interrompit en voyant le général Hassan approcher, s'immobiliser à quelques pas d'eux, et leur signifier :

— Puisque mon roi et ma reine sont réveillés, permettez-moi de vous annoncer que le camp a été plié. Nous sommes prêts à repartir.

Le roi retrouva sa contenance d'un coup de baguette magique et répondit :

— Parfait. Le temps pour nous de ranger nos couvertures et de nous hydrater, et nous pourrons reprendre la route.

Hassan acquiesça et tourna les talons. Ildrys en revint alors à son épouse :

— Vous avez entendu ?

— Comment n'aurais-je pas pu ?

— Nous devons ranger nos couvertures.

— J'avais compris la première fois.

— Mais nous ne pouvons le faire si vous ne lâchez pas ma main.

Ceylan sursauta et découvrit effectivement qu'il ne l'avait pas seulement conservée, mais qu'il avait également resserré sa prise dessus. Une prise tremblante, qui plus est, par trop révélatrice de ses émotions intérieures. Pitié, achevez-moi et enterrez-moi sous toute la roche des Gorges Sakhra ! supplia-t-il en la relâchant aussi vite que s'il avait touché des braises brûlantes.

Il fit ensuite vite à bondir sur ses deux jambes pour plier l'étoffe qui l'avait gardé des températures plus fraîches de la nuit dans un espoir désespéré de faire oublier cet épisode. Seulement, ses mouvements se voulurent si gauches que le roi ne put se retenir d'en rire et de lui signaler :

— Ma reine se met dans des états étranges pour bien peu.

— Épargnez-moi vos moqueries au petit matin, je vous prie. Je ne suis... simplement pas tout à fait réveillé.

— Qui a dit que je me moquais ?

Ceylan voulut l'interroger davantage mais le sourire malicieux de son mari le dissuada de poser la moindre question. À la place, il leva les yeux aux ciel et rapporta leurs affaires dans le fourgon.

Ildrys était sur le point de le rejoindre quand un soldat s'approcha de la reine avec un sourire. Il l'écouta le questionner :

— Majesté ! Avez-vous réussi à trouver, malgré les conditions, un tant soit peu de repos ?

Ayant l'ouïe fine, le roi s'interrompit en chemin. Ses épaules s'affaissèrent de dépit. Il avait compris le petit manège contenu dans cette démarche. La reine ne s'était pas encore plainte, ce qui risquait d'accorder la victoire du pari pris la veille au soir par les soldats, en la faveur du général et de ceux qui l'avaient suivi. Quelques petits malins voulaient assurément tricher en venant quérir directement les plaintes, plutôt que de les attendre ou de ne pas les entendre. Hélas pour eux, la réponse de Ceylan les dévasta tous.

— J'ai parfaitement bien dormi, confia-t-il. Les couvertures étaient suffisantes et le roi a eu la bonté de me prêter son épaule. Comment aurais-je pu mal dormir avec tant d'attention ?

Ceylan ne mentait qu'à moitié. Les cauchemars l'avaient retourné mais ce qu'il avait éprouvé en parallèle l'avait plus que réconforté. Il en avait tiré force et détermination pour cette nouvelle journée assurément aussi éreintante que la précédente.

Depuis sa position, Ildrys eut toutes les peines du monde à contenir le fou rire qui montait doucement en lui en découvrant les mines décomposées de leurs hommes. Une bonne revanche, pour ce jeu initié aux dépens de Ceylan, et ce n'était pas encore terminé. Il regarda ainsi un autre soldat s'approcher afin de se soucier lui aussi de son propre repos.

— Je me porte comme un charme, annonça-t-il avec un sourire radieux. Mon épouse à mes côtés, je n'ai besoin de rien d'autre.

Un silence s'abattit sur le détachement. Ceylan était le premier à se demander s'il pensait ses mots, cependant, il comprit le fin mot de l'histoire en l'entendant ajouter :

— Que dites-vous de ceci ? Puisque vous avez tous perdu votre pari, je vous propose de faire don de vos mises aux travaux d'irrigation qui devront être entrepris à notre retour. Au moins découlera-t-il quelque chose d'utile de votre jeu puéril.

Tous blêmirent, à l'exception du général dont la contenance était légendaire, et de Ceylan, occupé à recomposer les pièces de cette affaire.

— M-Mises ? s'écria un soldat. V-Vous saviez ?

— Le roi sait tout, déclara Ildrys avec fierté tout en s'avançant avec un sac de toile vide récupéré dans le chariot pour collecter l'argent. Croyez-vous que je puisse tolérer qu'on veuille rire de ma femme dans son dos ? Estimez-vous heureux que je ne vous fasse pas tous jeter au cachot.

Terrifiés par la menace, nul n'osa refuser de se plier à la demande. Dix pièces d'or n'était pas cher payé pour avoir manqué de respect à la reine d'Alberial. Un à un, ils défilèrent devant leur souverain pour donner l'or. Ce dernier fut on ne peut plus satisfait de son petit effet.

L'affaire terminée, tous remontèrent en selle et, tout comme la veille, le roi se replaça aux côtés de sa reine. Ceylan en profita pour lui souffler :

— Je vous remercie. Nul ne s'est jamais autant battu pour mon respect et mon honneur que vous.

— Nul n'a jamais eu autant conscience de vos qualités que moi.

Ceylan se figea, accueillant ce compliment comme un éclair tombé du ciel pour le frapper en plein cœur. Confus, il répondit :

— Vous me placez en trop haute estime.

— Je vous juge à votre juste valeur.

Ce retour eut raison de lui. Incapable de tenir une guerre d'arguments contre Ildrys, il capitula. Parfois, certaines batailles ne valaient pas la peine d'être livrées.