Vers une défaite propre

Suite au son retentissant et persistant des cloches, les rues de Djheb achevaient de se vider. Les derniers résidents courraient s'enfermer chez eux, les portes claquaient, les volets se fermaient. La grande allée qui abritait le bazar n'avait jamais été aussi vide et tranquille. Un silence inquiet tombait peu à peu.

Sur la place qui s'étendait devant le temple, la tension était à son paroxysme. Près de trois cents prêtres confirmés et une centaine d'apprentis étaient rassemblés en cercle, main dans la main, yeux clos, et plongés dans un état de profonde concentration. Leurs corps étaient auréolés de halos de lumière témoignant de leur connexion à un djinn et de l'élément de celui-ci, et leurs voix ne faisaient plus qu'une tandis qu'ils psalmodiaient ce qui ressemblait à une prière.

En retrait, Khaled les observait, dubitatif. Il ne put s'empêcher d'interpeller Amnémosis qui se tenait à ses côtés, maltraitant un chapelet de perles entre ses doigts longs et fins.

— Ne serait-ce pas plus efficace si vous participiez vous aussi au renforcement du bouclier ?

— Nous ne devons pas gaspiller inutilement nos forces. Le bouclier ne tiendra pas, avec ou sans moi. Or, nous n'avons pas la chance d'avoir au moins une Essence Première à nos côtés pour tenir tête à Hariq lorsqu'il entrera dans la cité, et aucun de mes disciples n'est de taille à affronter ce qui se prépare. Je suis le seul à pouvoir prétendre lui faire face, j'aurais donc besoin de tout mon pouvoir.

— Ça va donc se jouer entre lui et nous deux. Dans ce cas, occupez-vous de retenir l'attention de Sayf, c'est tout ce que je vous demande. Plus il aura besoin de se concentrer sur le contrôle d'Hariq, plus il sera susceptible de baisser sa garde contre moi. Dès que j'aurai mis la main sur le réceptacle de Riah sans qu'il s'en rende compte, sortez de la partie. Vous devez limiter les dégâts sur la ville. Faites-lui croire que vous n'êtes pas en mesure de représenter un obstacle sérieux, laissez-le entrer dans le temple, et faire ce pour quoi il est venu.

— Mais...

— Évitons les victimes inutiles. La gamine n'a pas Ma'an. Quand il le découvrira, croyez bien qu'il ne s'attardera pas ici. Il voudra récupérer mon frère.

— Je vois. Et où se trouve la reine Ceylan ?

— Thawra.

Amnémosis prit le temps d'étudier le plan, et le trouva plutôt bon. À dire vrai, en plus de le trouver élaboré, il était même surpris que Khaled ait pensé à ménager les vies humaines de cette cité à laquelle il n'appartenait pas. Reconsidérant certains points, il répondit :

— Nous ferons selon vos ordres, Altesse. Quel sera le signal ?

— Épargnez-moi vos titres, pitié. Je ne suis pas ce roi que vous attendez. Au moins ai-je ça en commun avec mon père.

Le Prêtre Supérieur fronça les sourcils, l'écoutant ajouter :

— Pour le signal, convenons de ma défaite.

— Votre... ?

— Vous avez bien entendu. Notre objectif ici n'est pas d'arrêter Hariq une bonne fois pour toutes, ce n'est pas dans nos moyens. Nous devons simplement parvenir à une défaite propre. Si vous me voyez à terre, cessez les hostilités. Je suis votre seule force armée, et je n'ai pour l'heure jamais remporté un duel contre Sayf. Il est presque certain que ça finira ainsi, mais j'aurais ce que je veux malgré tout.

— Voilà qui est rassurant...

— Vous me vexez ! Mais, passons. Une dernière chose : gardez un œil sur Ildrys. Si je ne le rendais pas entier à Ceylan, je ne suis pas certain qu'il resterait quelque chose de moi et de ce désert.

Amnémosis allait répondre quand le rituel toucha au but. Un cercle magique composé de figures géométriques simples et de quelques symboles hiéroglyphiques se traça sur toute la surface de l'esplanade. Une fois complété, il engendra une colonne de lumière qui jaillit vers le ciel et percuta ce qui semblait être un voile transparent, déversant sa magie dessus. Djheb se retrouva ainsi couverte d'un bouclier n'ayant plus rien d'invisible. Au contraire, la coupole sur laquelle s'épanouirent de nombreux motifs complexes sembla avoir gagné en solidité, irradiant désormais d'une lueur arc-en-ciel.

— D'après vous, combien de temps ça va tenir ? demanda Khaled.

Au même instant, une boule de feu géante traversa le ciel et s'écrasa sur la protection tout juste renforcée. Toute la ville trembla sous l'impact. Par chance, le bouclier absorba l'intégralité de ce projectile tout sauf naturel en diffusant le pouvoir qui le composait sur toute sa surface jusqu'à ce qu'il se dissipe.

Le Prêtre Supérieur se contracta.

— Pas longtemps.

Un second projectile semblable au premier suivit de près. Cette fois, la coupole vibra et sa surface diaprée tourna plutôt sur le rouge.

— Vraiment pas longtemps, insista-t-il.

— À ce rythme, Hariq ne se sera même pas échauffé, se moqua Khaled. C'était peut-être une bonne idée, finalement, de vouloir réveiller l'héritage des anciens.

Amnémosis se tourna vers ses disciples et ordonna :

— Maîtres de l'eau, déploiement !

Le cercle magique maintenu actif tourna immédiatement en des teintes bleutées. Si tous s'activaient à l'alimenter de leur pouvoir, les maîtres-djinns liés à des djinns de l'eau semblaient avoir pris l'ascendant élémental, le chargeant d'une magie plus spécifique. Ainsi, non seulement le bouclier demeura en place, mais il se recouvrit en prime d'une fine couche d'eau.

— Là, vous m'épatez, complimentant Khaled. Invoquer et contrôler l'eau sans en avoir à disposition est un exploit.

— L'eau est présente partout autour de nous, même en petite quantité. Dans la respiration, dans la transpiration... Il suffit de savoir où puiser.

Une nouvelle sphère incandescente s'abattit sur Djheb, mais sans succès, là encore. La fine couche d'eau invoquée permit d'atténuer partiellement sa puissance, rendant le bouclier plus apte à encaisser les dommages. Ce dernier en retrouva sa couleur d'origine.

— C'est là que Riah nous aurait été utile, commenta encore Khaled. Son contrôle de la pluie aurait été un atout considérable.

— Riah ? Ildrys ne contrôle pas son pouvoir climatique.

— Ce n'est pas ce que j'ai vu à Almas.

Amnémosis tourna vivement la tête vers lui, complètement abasourdi.

— Ildrys a bu et assimilé le sang de Ceylan. Père dit que cela lui a conféré certains avantages que seule la marque de la promesse aurait pu garantir à son porteur.

— Je ne suis pas convaincu, répliqua le Prêtre Supérieur. La marque protège le corps lorsque le pouvoir du djinn est mis à contribution. Le reste du temps, elle est en sommeil et n'a aucun impact sur l'organisme. Le sang de la reine Bel'Azal n'a rien pu lui transmettre qui puisse l'avoir renforcé de ce côté-là.

— Serait-ce plutôt parce que ce qu'il a bu ne serait pas seulement son sang, mais aussi le pouvoir de 'Ard ?

— Ce serait déjà plus plausible, néanmoins, là encore, je ne vois pas en quoi la magie d'un djinn de la terre aurait pu l'aider à contrôler celle d'un djinn de l'air. À moins que dans le cadre des Essences Premières, l'affinité élémentale soit complètement éclipsée au profit d'une question de puissance de contrôle pure.

— Ne cherchez pas, tout est toujours question de contrôle.

Fronçant les sourcils, le Prêtre Supérieur plongea dans une profonde réflexion, lâchant presque dans un murmure :

— Il reste que de nombreux points relatifs à Ildrys demeurent obscurs...

Khaled lâcha un petit rire forcé et leva le bras en direction du ciel.

— Essayons déjà de rester en vie, nous en reparlerons plus tard. Regardez !

Cette fois, ce ne fut pas une, mais trois boules de feu qui fusèrent droit dans leur direction. Amnémosis perdit toutes ses couleurs.

— Le bouclier !

— Pas de panique, on peut être deux à s'amuser !

Les yeux de Khaled passèrent de l'ambre à l'argent en un battement de cils. Avec ça, un souffle puissant se mit à tournoyer tout autour de lui, gagnant en force à une vitesse fulgurante. Amnémosis n'eut même pas le temps de reculer pour ne pas être pris dans la manifestation. Sans Khaled pour le retenir par le bras et le garder à l'abri dans l'œil de la tornade, il aurait été emporté par les courants.

— Et maintenant, retour à l'envoyeur ! fanfaronna l'invocateur.

Au dernier moment, le tourbillon creva les cieux en franchissant le bouclier prévu pour laisser passer les offensives internes, et prévenir les assauts extérieurs. Lorsqu'il rencontra les sphères incandescentes, non seulement il permit d'éviter la collision prévue, mais son jaillissement impromptu parvint à renvoyer deux des trois projectiles. Le premier s'écrasa plus loin dans le désert dans une explosion de sable et de lumière que chacun des disciples put observer depuis la cité, l'autre reprit exactement la trajectoire par laquelle il était arrivé.

Il y eut une seconde de battement durant laquelle Amnémosis crut son cœur s'arrêter. Khaled, au contraire, était tout excité. L'expression fière, il guettait, les yeux rivés sur l'entrée de la ville.

Soudain, le ciel se teinta de rouge. Par-dessus les remparts de la cité, tous purent apercevoir une silhouette massive prendre forme et revêtir l'apparence d'un homme de feu titanesque. Hariq était là, matérialisé dans sa forme la plus noble, la boule de feu renvoyée par Khaled entre les mains. Son regard de braise couvait une violence plus ardente que le cœur d'un volcan. C'était un affront qu'il n'entendait pas laisser passer.

— Sayf a compris que j'étais là, en conclut Khaled. La partie va enfin devenir intéressante.

— Ce n'est pas un jeu, jeune homme, le blâma le Prêtre Supérieur.

— Croyez-bien que si. Chacun à sa stratégie, chacun joue tour à tour ses atouts, et, à la fin, il n'y a toujours qu'un seul vainqueur. Nul n'a dit qu'un jeu ne pouvait pas être sérieux, n'est-ce pas ?

Amnémosis se garda de répondre, son expression le faisant pour lui. Il n'aimait pas la façon d'aborder les choses de Khaled. Il devait pourtant faire avec.

— Bien. Passons à l'étape suivante. Le bouclier va céder au prochain assaut, c'est une certitude. Ça va à être à votre tour d'entrer en scène, tenez-vous prêt.

— Comment pouvez-vous être certain que le bouclier va...

— Je connais Sayf. Ça fait des années que nous nous traquons mutuellement. Il me veut. Il va tout donner dans une ultime offensive de son djinn.

Convaincu qu'il savait de quoi il parlait, Amnémosis prit une profonde inspiration et se tourna vers les siens :

— Concentrez tout ce qui vous reste sur-le-champ ! N'épargnez aucun effort !

Il en revint ensuite à Khaled et déclara :

— Si le bouclier doit céder, autant que cela lui coûte le plus d'énergie possible.

— Je n'en attendais pas moins de vous.

Au-dehors, Hariq renforça la puissance qu'il avait déjà précédemment insufflée dans sa sphère de feu, la fit grossir, puis la relâcha droit vers les portes de Djheb. Celle-ci, dans son envol, explosa en centaines d'autres boules de feu plus petites, mais plus concentrées en magie.

Le bouclier protecteur pouvait encaisser une énergie focalisée, mais s'avérait plus fragile sur des attaques successives éparses. Pour s'avérer complètement efficace, il aurait fallu que les maîtres-djinns en défense puissent se concentrer en simultané sur chaque point d'impact, ce qui était humainement impossible. Sans surprise, de nombreuses brèches se formèrent et, à terme, menèrent à la destruction complète de la protection volant en éclats tels du verre brisé.

En arrière, les prêtres poussèrent des cris d'exclamation, dépassés par l'ampleur du phénomène. À dire vrai, aucun ne pensait sérieusement que le bouclier pouvait être détruit en étant soutenu par tant de monde. C'était même effrayant. Un djinn seul contre plus de quatre cents maîtres-djinns expérimentés... Jusqu'à quel point s'étendait la puissance d'une Essence Première ?

Satisfait, Hariq calma sa hargne et reprit une taille plus normale. Khaled et Amnémosis le perdirent de vue, mais ce n'était pas important. Ils savaient qu'il était toujours là, sur le point de se présenter à eux.

Le Prêtre Supérieur ne perdit pas une seconde. Son chapelet dans une main, l'autre en prière, il ferma les yeux, puis incanta la formule pour laquelle il avait tenu à préserver toutes ses forces.

« Terre sacrée qui a vu naître en son sein,

Rosée, Brise, Sable et Lueur du Matin,

Restreint les forces des enfants fratricides,

Et protège-nous de leur folie perfide. »

Une lumière d'une éclatante blancheur enveloppa son corps, avant que n'apparaisse sous ses pieds un cercle magique qui s'étendit à toute la ville, balayant au passage les restes du rituel de protection. Des symboles complexes couvrirent ainsi tout le sol de Djheb, du temple jusqu'à chacun des remparts bordant la cité.

Quand il rouvrit les yeux, toujours concentré sur le sort imposant qu'il continuait de nourrir de son pouvoir, ses iris avaient revêtu la couleur singulière de l'eau de la Source-Mère. Khaled en fut stupéfait, car il savait que lorsqu'un maître-djinn employait les pouvoirs de son djinn, ses yeux adoptaient des teintes relatives à son élément de prédilection. Or, en cet instant, il n'était en aucun cas question de cela.

— Par les Quatre, s'exclama-t-il à voix basse pour ne pas le troubler, vous êtes directement lié à Tasis... ?

Amnémosis garda le silence, ne quittant plus du regard les portes de la ville. Hariq ne tarda plus à s'y présenter, marchant d'un pas assuré du haut de ses deux mètres largement dépassés.

— Les voilà. Amnémosis, ne faites rien avant que Sayf n'entre à son tour.

L'intéressé acquiesça, ajoutant :

— Vous devrez faire vite. Je ne peux maintenir le sceau 'Ardun Muqadasa qu'un court moment.

— Combien de temps ?

— Cinq minutes ? Dix, tout au plus.

— Je vous en demande quinze.

Le Prêtre Supérieur sourcilla encore une fois.

— C'est un gros effort que vous me demandez...

— Parce que vous pensez que ce sera facile pour moi ? Nous sommes tous dans le même bateau, grand-père. Si vous tombez, nous tombons tous les deux, et Djheb avec.

L'appellation ne plut manifestement pas à Amnémosis, mais il contint son envie de le remettre à sa place.

— Quinze, pas une de plus.

— Continuez, et ce sera seize, se moqua Khaled en tirant son cimeterre. À présent, je file prendre position.

Khaled passa derrière Amnémosis, de sorte à sortir du champ de vision d'Hariq, puis traversa l'esplanade en courant. Il escalada la façade d'un bâtiment, pénétra dans une habitation sans y avoir été invité, et disparut.

Au même moment, un convoi entra dans Djheb. Sayf se tenait en tête sur son cheval, ses hommes pas loin derrière, encadrant le fourgon retenant Marbia et Ildiane prisonnières. La fillette pleurait dans les bras de sa nourrice, toutes deux encore retournées par ce qu'elles venaient de vivre.

Marbia avait été mise au fait de l'existence des djinns, mais c'était autre chose d'assister à ce genre de manifestations quasi divines. Cela dépassait l'entendement. Elle avait craint pour la cité ; elle avait craint pour le bébé et elle. Surtout lorsqu'elle avait vu la sphère de feu envoyée par Hariq leur revenir droit dessus. C'était à ses yeux un miracle que tout se soit si bien terminé. Elle comprenait désormais mieux comment la reine et le roi, en dépit de leurs propres djinns, avaient pu être vaincus par cet homme. Marbia était désormais plus effrayée que jamais, appréhendant ce qui les attendait encore.

Parvenus à mi-distance du temple, les chevaux s'arrêtèrent. Sayf prit le temps d'observer les symboles qui parsemaient les rues, et esquissa un léger rictus. Forçant la voix pour se faire entendre, il cria :

— Prêtre Supérieur, crois-tu qu'en invoquer à la Terre Sacrée puisse suffire à amoindrir les pouvoirs d'Hariq ? Ce serait sous-estimer une Essence Première. Je ne te pense pas aussi naïf. Peu importe le temps que tu cherches à gagner, il ne te sera d'aucune utilité. Khaled ne me vaincra pas plus aujourd'hui qu'hier.

Il n'eut point de retour. Amnémosis restait imperturbable, concentré sur Hariq demeuré immobile à quelques mètres de lui. Au moment où le djinn leva la main, cependant, il incanta de plus belle :

« J'invoque le nom de la Mère créatrice,

Afin qu'autorité elle rétablisse,

Et qu'envers ceux qui commirent trahison,

Soit délivré jugement et sanction. »

Des chaînes de lumière surgirent sur-le-champ depuis le sol et se jetèrent sur ce dernier. Hariq se retrouva pieds et poings liés, la taille entravée, la gorge enserrée. Il poussa un rugissement tout en tentant de tirer dessus ; en vain. En ultime recours, il en appela à la chaleur de ses flammes pour rompre les maillons magiques ; sans guère plus de succès.

— Oh ! s'exclama Sayf. Je retire ce que j'ai dit, on dirait que ton titre n'est pas démérité, finalement. Voyons voir ce que tu as à proposer, vieil homme !