La nuit de noce

Le public ne se rassit pas. À la place, la masse se scinda en deux et laissa passer une nuée de serviteurs qui n'attendaient que cet instant pour entrer et réaménager les lieux. Les bancs furent récupérés et emportés, puis remplacés par des tables promptement installées et dressées de part et d'autre de la salle du trône. Nappes et décorations les recouvrirent très vite, tandis qu'on amenait des dizaines et des dizaines de plats divers et variés dans un véritable défilé. Les odeurs qui s'en dégageaient attisaient les appétits, et la vaisselle luxueuse dans laquelle ils étaient présentés ne laissait pas place au doute quant à la qualité des mets préparés.

Depuis son siège, Ceylan n'éprouvait pourtant aucune envie à l'égard de ce buffet somptueux. Se gorge était nouée et son estomac, serré. Rien de tout ceci ne lui faisait envie. Son esprit n'était empli que d'une seule pensée : ce qui surviendrait à l'issue de cette soirée de réjouissances. Il risqua une œillade en direction de son époux.

Ildrys souriait toujours, captivé par l'activité à ses pieds. Cela dit, au fond des ses yeux, aucune émotion particulière ne laissait transparaître ce qu'il pouvait bien en penser. Il exprimait plutôt une impassibilité telle qu'elle en fit frissonner Ceylan. L'impression positive qu'il avait éprouvé précédemment s'estompa soudainement en envisageant d'avoir peut-être commis une erreur de jugement.

Ceylan appréciait les gens démonstratifs et vivants. Les gens passionnés et enjoués. Ceux qui apportaient la bonne humeur sur leur passage. A contrario, il n'appréciait que peu les personnes aigries, trop sérieuses ou imbues d'elles-mêmes. Mais surtout, il fuyait tout particulièrement ceux qui affichaient précisément ce genre de mine. Il les jugeait dangereux, car imprévisibles. Loin d'être de confiance, dans tous les cas. Le comportement d'Ildrys sonnait faux, c'était à présent une évidence, et dans son cœur, une alarme résonna.

Il allait être seul avec lui !

Il allait être seul et il allait devoir se donner corps et âmes à ce roi dont il ne savait rien, si ce n'était les actes qu'il avait commis trois jours plus tôt.

Il allait...

Ildrys qui sentit son regard sur sa personne, le sortit tout à coup de ses pensées.

— Il me semble que la coutume veut que ce soit au roi et à la reine d'entamer le repas. Y a-t-il quelque chose qui vous ferait envie, mon épouse ?

Ceylan observa un léger sursaut en redescendant sur terre mais ne put retenir un froncement de sourcils suite à cette appellation. Il retint néanmoins toute réplique qui aurait pu lui échapper.

— Je n'ai... pas très faim.

— Il faut vous forcer un peu. Je n'aimerais pas que vous fassiez un malaise. Après tout, cette journée a dû être chargée en émotions pour vous, non ? Faites-moi le plaisir de choisir au moins quelque chose de léger.

L'intéressé ne savait pas si cette inquiétude était sincère, mais dut se résigner.

— Si c'est mon roi qui le demande, je ne peux m'y refuser, répondit-il avec respect forcé. Je m'en remets à vous pour choisir ce qu'il vous plaira de me voir manger.

L'invitation ravit Ildrys. Son sourire s'étira, plus éclatant encore, et il fit signe à un jeune serviteur d'approcher. Il commanda un plateau pour deux, dans lequel il exigea d'être servi principalement en fruits frais et en fruits secs. Celui-ci prit note de la demande, puis se présenta au buffet dont l'installation était à présent terminée. Tous attendaient de pouvoir déguster, aussi lui fit-on immédiatement place pour qu'il puisse accomplir son œuvre et, ainsi, donner le signal du début du dîner.

Quand le garçon revint auprès du couple royal, Ildrys se montra satisfait et le congédia. Posant le plateau en équilibre sur les bras de leurs deux trônes, il indiqua à Ceylan de se servir.

— Prenez ce qui vous fera plaisir, ne vous souciez pas de moi.

Ceylan hésita. Son choix se porta sur une coupelle de dattes, de rondelles de banane et d'handiya prête à être consommée. Il picora plus qu'il ne mangea, et fut d'autant plus réticent à se nourrir qu'Ildrys ne le quittait pas du regard. Accoudé, il l'observait porter chaque morceau à sa bouche avec un amusement manifeste. Si bien qu'au bout d'un moment, indisposé par cette attention soutenue, Ceylan abandonna.

— Vous ne mangez pas davantage ? s'étonna le roi.

— J'ai fait un effort. Je ne peux guère en avaler plus.

— Nous nous contenterons donc de cela. Je vous remercie d'avoir joué le jeu car, vous ne l'avez peut-être pas remarqué mais, le Conseil n'a pas détourné ses yeux de vous depuis que toute cette mascarade a commencé.

— Mascarade ? répéta Ceylan. C'est ainsi que vous qualifiez ce mariage ?

— Le qualifieriez-vous autrement ?

— Non, effectivement, mais…

— Ne vous arrêtez pas à cela, répliqua Ildrys. Observez plutôt ces vautours à l'affût.

Ceylan suivit son regard et vit qu'il disait vrai. Mekhet et ses confrères le surveillaient de près. La colère gonfla dans son cœur, mais fut rapidement emportée par une nouvelle intervention du roi.

— Je peux faire cesser cela très vite, s'il devient difficile pour vous de l'endurer.

Un bref instant, Ceylan crut entrevoir l'image d'un sauveur. Cependant, ses illusions se brisèrent presque aussitôt quand il se remémora qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour Ildrys de tenir parole : annoncer son retrait pour sa nuit de noces. En réaction, son poing se contracta discrètement et il assura pouvoir tenir encore un moment. Ildrys n'insista plus.

Cinq heures s'écoulèrent. La fête battait son plein. L'alcool coulait à flots et nombre de convives roulaient presque sous les tables, bercés par la musique qui ne cessait pas. Danseuses et artistes acrobates animaient la soirée, sous les yeux du couple royal qui semblait simplement attendre que le temps passe. À l'occasion, Ildrys complimentait les meilleurs d'entre eux et sollicitait régulièrement les serviteurs pour qu'on lui apporte le meilleur vin.

Pour sa part, Ceylan refusait de boire, souhaitant garder toute sa lucidité. D'autant que la vigilance du Conseil ne faiblissait pas, guettant la moindre erreur de sa part. En revanche, il peinait à croire à l'endurance exceptionnelle de son mari. Ildrys ne paraissait nullement grisé par la boisson mais ce n'était pas plus mal. Les doigts croisés dans le voilage de sa tenue de cérémonie, il priait pour que ce dernier consomme encore et encore sans jamais se lasser, dans l'espoir de repousser toujours plus l'échéance.

Hélas, celle-ci ne tarda plus ; jolie manigance des conseillers. La nouvelle reine les avait vu s'affairer quelques minutes auparavant, étrangement actifs alors qu'ils n'avaient pas bougé de la soirée. Elle comprit ce qu'ils fomentaient lorsque trois femmes vinrent s'incliner devant elle et lui signifier :

— Ma reine, nous avons reçu ordre de vous préparer pour votre nuit de noces. Veuillez nous suivre, je vous prie.

Le cœur de Ceylan s'arrêta un bref instant dans sa poitrine. Il n'était pas difficile de conclure que, puisqu'il s'était montré exemplaire jusque-là, leur patience s'était émoussée. Ils aspiraient à le voir commettre un faux pas, songeant que celui-ci surviendrait immanquablement à cette étape cruciale. Son teint, déjà clair, devint livide. Il dut pourtant se lever, et le roi en fit de même.

— On me dépossède de mon épouse, si tôt après le mariage ? se moqua Ildrys, sans se départir de son éternelle expression enjouée.

— Ce n'est que pour mieux vous la rendre, Majesté, reprit l'une des domestiques en souriant.

Les femmes au service du palais étaient peu nombreuses. La femme ayant un statut de privilégiée au sein de la société d'Alberial, seules celles de la basse classe prenaient généralement un emploi. Et puisqu'elles étaient portées en si haute estime, il n'était pas rare de les voir œuvrer dans les plus belles demeures de la haute société. Aussi la voix d'Ildrys se fit-elle chaude et respectueuse quand il répondit :

— J'entends bien, et je vous remercie par avance de bien vouloir prendre soin d'elle.

Le corps de Ceylan se raidit. Son pied refusait de faire un pas en avant. Bien qu'il n'ait rien bu, sa tête lui tournait, le vertige perturbait son équilibre. Il appréhendait ce qui allait suivre. Il sentait son être se briser de l'intérieur. On lui aurait annoncé sa condamnation à mort qu'il s'en serait peut-être mieux porté, se flagellant d'avoir finalement accepté de se sacrifier pour ce qui lui tenait à cœur.

Soudain, il sentit la chaleur d'une main sur sa joue et se vit contraint de tourner la tête. Il se retint de justesse de reculer lorsqu'il vit le roi se pencher vers lui, et se glisser tout près de son oreille.

— Je ne suis pas votre ennemi, Majesté, murmura-t-il d'une voix d'une grande douceur.

Sans qu'il ne sache pourquoi, Ceylan sentit son corps se délier. Son rythme cardiaque ralentit sa cadence et son esprit se remit en marche. Il aurait souhaité demander ce qu'il entendait par là, mais il fut entraîné sans plus de cérémonie.

À son passage, la foule s'écarta et s'inclina. Mekhet détourna la tête quand Ceylan passa devant lui et chercha en vain à connaître sa position concernant ce qu'il avait vécu aujourd'hui. Quant aux autres conseillers, ils ne lui offrirent qu'un regard dédaigneux qui en disait long sur leurs attentes. À leurs yeux, Ceylan n'était rien de plus qu'un morceau de viande qu'ils jetaient en pâture au lion.

Les trois jeunes femmes entraînèrent Ceylan vers les appartements qu'il partagerait désormais avec son époux – ceux qui avaient accueilli ses parents, de leur vivant.

L'endroit était vaste et aménagé avec beaucoup de goût. Les couleurs restaient dans les mêmes teintes que celles du sérail, tentures et coussins manifestant ici aussi une importante présence. Des plantes exotiques décoraient les angles de-ci de-là et l'atmosphère était saturée d'odeurs florales. Il n'y faisait ni trop chaud, ni trop frais. Les immenses fenêtres donnant sur les jardins avaient été ouvertes pour laisser passer un brin d'air nocturne qui agitait doucement les rideaux en voilage transparent ainsi que le baldaquin du lit conjugal préparé pour le nouveau couple.

Ceylan passa très vite la vision de sa future couche, tournant plutôt la tête en direction d'un passage en arche, sur sa droite. Ce fut d'ailleurs dans cette direction qu'on l'entraîna ; vers une salle qui faisait tout le cachet de cette suite royale.

Ils pénétrèrent une immense salle de bain défiant tout ce qu'il était possible d'imaginer. Son plafond était bien plus haut que celui de la chambre – près de douze mètres sous voûte. Une vapeur, issue de sources chaudes naturelles piégées dans de prodigieux bassins carrelés, saturait les lieux et baignait le feuillage d'une véritable jungle de malgré la nuit tombée, les lieux s'épanouissait dans la tranquillité clarté de dizaines de lampes à huile. Cela en faisait à la fois un endroit féerique et apaisant. Un havre de repos et de détente.

Mais Ceylan eut à peine le temps de s'imprégner de tout ce que ce spectacle dégageait qu'on s'affairait déjà à le déshabiller.

Les trois femmes commencèrent par défaire la couronne tressée que composaient ses cheveux. Il fut ensuite coiffé et démaquillé. À ce stade, il se sentait presque redevenir lui-même ; rien qui ne dura. En baissant le nez sur sa robe, ses yeux lui rappelèrent à quel rang il avait été porté.

On lui retira ensuite sa tenue de mariage. Couche après couche, son corps masculin se révéla. Il se mordit la lèvre inférieure lorsque son sexe fut finalement exposé aux regards peu intéressés de ses domestiques. Il ne savait plus s'il maudissait ce dernier de ne pas être qu'une fente, ou bien s'il maudissait ce beau visage que la nature lui avait donné sans se soucier de ce qu'il portait entre les jambes. Finalement, il se résolut à entrer dans l'eau pour se cacher.

Les domestiques passèrent ensuite au lavage de ses cheveux ; le second de la journée. Le processus visait plus à leur offrir un soin capillaire destiné à les rendre soyeux, brillants et odorants, plutôt qu'à les débarrasser de quelques impuretés. Pas moins de trois huiles furent employées en massage avant rinçage.

Quand il fallut passer au corps de Ceylan, elles le lavèrent tout d'abord avec un drap de soie blanc, puis le prièrent de sortir de l'eau pour rejoindre une baignoire remplie de lait d'ânesse parsemé de fleurs blanches. Il s'y immergea jusqu'aux épaules, ses cheveux soigneusement tenus hors du bac pour ne pas tremper dedans après les soins reçus. D'après leurs dires, cela devait lui conférer une peau d'une douceur exceptionnelle.

Une fois installé, il lui fut apporté une assiette de gingembre confit, ainsi qu'une large coupe de lait parfumé à la vanille et au cacao agrémenté d'une pincée de poivre, de plusieurs cuillères de miel et d'un peu d'alcool. Ceylan savait hélas ce que c'était : une collation réputée aphrodisiaque, destinée à échauffer son corps et à augmenter sa sensibilité.

Il avala la boisson d'une traite dans l'espoir d'en finir au plus vite et tenta de se détendre durant près d'une heure, temps soit disant nécessaire pour une meilleure imprégnation, tout en ingérant lentement le gingembre. Il détestait ce goût. À terme, tout ce qu'il se sentit récolter, ce fut des doigts fripés et des bouffées de chaleur. Bien entendu, il se garda d'émettre le moindre avis à ce sujet et se conforma au rituel jusqu'au bout.

Quand ce fut enfin le moment de sortir de là, les femmes le drapèrent dans un nouveau linge de soie, puis l'aidèrent à quitter la baignoire. Elles l'amenèrent, cette fois, à s'installer sur une méridienne parée d'une peau de tigre où l'attendait une longue pipe à opium en bambou à dominante noire et dont l'embout était en ivoire. Sa réaction fut immédiate.

— Je ne fume pas, protesta-t-il.

— Vous n'avez pas le choix, Majesté. Le Conseil a pensé que cela vous aiderait à vous détendre.

Ceylan tenta de protester encore, mais il fut allongé de force, la tête calée sur un oreiller et la pipe glissée dans ses mains. Il ne pouvait pas fuir. Il ne pouvait que regarder l'une de ses servantes apporter une lampe et placer le fourneau de la pipe juste au-dessus, inclinée de sorte que la substance ne se carbonise pas, même soumise à la flamme.

Lorsque cette dernière le pria de la porter à ses lèvres et d'aspirer lentement la fumée, réticent, Ceylan s'y employa malgré tout et manqua de s'étouffer. Il se mit à tousser plusieurs fois, avant de tirer sa seconde bouffée. L'autre passa mieux et finit par s'échapper de ses narines en une longue expiration contrôlée. Il n'eut pas besoin de plus pour en sentir les effets. Les alcaloïdes de l'opium eurent tôt fait d'envahir son organisme et de gagner son cerveau, engendrant chez lui une sensation de détente absolue, de déconnexion avec la réalité. Pour autant, ses aides insistèrent pour qu'il termine jusqu'au bout, quand bien même il lui fallut s'y reprendre plus d'une quinzaine de fois.

Sous l'influence de la drogue, Ceylan fit ensuite preuve d'une complète docilité. Il ne réfléchissait plus ; ne cherchait plus à protester. Il se contenta de faire ce qu'on lui demandait, se laissant maquiller et peindre le corps de tatouages temporaires d'une grande finesse, dont les formes simples s'épanouissaient sur sa peau en fleurs stylisées et autres arabesques.

L'œuvre terminée, on lui passa une nouvelle tenue. À la différence de ses vêtements de mariage, sa poitrine ne fut plus couverte que par une large bande soie, entrecroisée à la base de son cou, à peine suffisante pour couvrir ses mamelons. L'essentiel de son torse et de son ventre se retrouvaient ainsi exposés librement. Quant à son bas, un simple pagne soulignait ses hanches, dévoilant les creux marqués de son pubis, et tombait avec légèreté à hauteur de genoux pour ne cacher que son sexe et ses fesses. Pas de chaussures, il resterait pied nu.

Tout ceci frôlait l'indécence, mais là était bien le but recherché. Ceylan devait mettre en avant tous ses charmes, se faire séducteur, pour susciter l'envie de son partenaire. Il devait être un présent à lui tout seul. Et puisqu'il était, en plus, considéré d'ordinaire en bête de foire, les servantes avaient sorties l'artillerie lourde pour le rendre désirable, même auprès du plus récalcitrant des amants. La dernière petite touche fut apportée par une panoplie de bijoux d'or et de pierres précieuses. Chargé de boucles d'oreilles, de bracelets aux bras, aux poignets et aux chevilles, d'un ras-du-cou et de longs colliers pendants, il devint un trésor vivant.

— Il est prêt, clama l'une des femmes, pas peu fière de leur ouvrage. Allons prévenir le roi.

D'un commun accord, celles-ci ramenèrent Ceylan jusqu'à la chambre et le firent asseoir au bord du lit avant de distribuer de dernières consignes.

— Majesté, vous trouverez tout ce qu'il faut pour les préliminaires sur cette table de chevet. Nous avons pris soin de préparer lubrifiants, onguents et baumes de soin. Servez-vous selon vos besoins.

— Le linge virginal a été déposé dans le lit, à votre place. Assurez-vous qu'il soit décemment souillé demain. Le Conseil nous a demandé d'être vigilantes quant à cette première nuit.

Trop étourdi pour éprouver une quelconque honte quand d'ordinaire il aurait sûrement tourné en des teintes écarlates, Ceylan réussit tout de même à rassembler suffisamment ses esprits pour leur signifier :

— Mais je ne suis pas... une femme. Comment pourrais-je...

— Oh ! Il peut arriver que... cet endroit-là saigne aussi, si l'on se montre un peu trop brusque. Dans tous les cas, il n'est pas forcément nécessaire qu'il s'agisse de sang. Votre semence, ou celle de votre époux, devraient suffire à prouver que le mariage a été consommé.

Ceylan se crispa et esquissa une expression renfrognée. Voilà tout ce que son intégrité physique valait aux yeux du Conseil.

— Nous vous laissons. Nous allons informer le roi qu'il peut vous rejoindre dès qu'il le souhaitera. N'oubliez pas de vous montrer disponible, souriant, et, surtout, détendu.

En claquant, la porte secoua tout le corps de l'intéressé. Ceylan se sentait mal. Il avait la nausée et sa perception de son environnement était gangrenée par ce qui circulait dans ses veines. Les sons étaient amplifiés, déformés. Rien que les battements de son propre cœur menaçaient de crever ses tympans. Le sol tanguait dangereusement et ses repères étaient faussés. S'il n'avait pas été assis, il serait déjà tombé à genoux. Pour cette raison, il goûta le calme des lieux avec un profond soulagement, espérant qu'il dure la plus longtemps possible.

Son répit ne fut que de courte durée. La porte se rouvrit à peine dix minutes plus tard sur la silhouette du roi.

Sur le moment, Ceylan ne sut quoi faire. Devait-il rester passif et attendre, ou bien se montrer accueillant et serviable ? Les paroles des domestiques en tête, il opta pour la seconde option et se remit d'un coup sur ses jambes, présumant de son état.

Ses mouvements rendus, gauche, il manqua de trébucher mais parvint à réajuster sa posture juste à temps et avança sur le tapis duveteux sous ses pieds pour venir se planter à mi-distance, bras relâchés et croisés devant lui. Là, il baissa la tête en un salut respectueux.

— Mon roi.

Ildrys ne répondit pas. Il jeta tout d'abord un coup d'œil furtif et circulaire à la pièce avant d'en revenir à son épouse ; qu'il découvrit dans un accoutrement qui ne se prêtait pas à tous les yeux.

Il combla la distance entre eux et contempla Ceylan de la tête au pied, sans dire un mot. Son sourire était toujours là, ni moqueur, ni appréciateur. Mais, quand d'une main il accrocha son menton pour le contraindre à relever les yeux, ce qu'il vit transforma subtilement son éternel rictus en quelque chose d'un brin plus mauvais.

— Que voilà de bien vilaines méthodes ! s'exclama-t-il.

Réceptif à ce ton réprobateur, sans comprendre quelle en était la cause, Ceylan réagit sur-le-champ, avec un empressement qui trahissait sa panique.

— Oh ! Pardonnez-moi, Majesté, si j'ai pu faire quoi que ce soit qui vous ait offensé. S'il est dans mes moyens de pouvoir...

— Shh ! le fit-il taire, un doigt sur ses lèvres. Vous n'avez rien fait qui m'ait déplu. Je me demande simplement à quel moment le Conseil s'est-il retrouvé en position de faire passer ses intérêts avant les vôtres. Aller jusqu'à vous droguer et vous donner à moi comme un vulgaire prostitué...

Les pupilles de Ceylan étaient en effet anormalement étrécies, preuve qu'une substance était en cause. Mais le concerné ne put répondre. Il ne comprenait pas où le roi voulait en venir ; ne pouvait plus y réfléchir. Son esprit restait focaliser sur ce doigt posé délicatement sur ses lèvres. Il lui semblait qu'un courant électrique en émanait et se propageait à travers tout son être, le rendant fébrile.

Ildrys vit aussitôt qu'il y avait autre chose. Il retira sans plus tarder sa main et ajouta :

— Et aphrodisiaques, avec ça. Mais je ne m'étonne plus de rien. Après trois jours à les avoir vu me brosser dans le sens du poil, je m'attends à tout de la part de nos sympathiques conseillers ; surtout au pire. Quoi qu'il en soit, n'ayez crainte, ma reine, je n'ai pas l'intention de vous toucher.

Au regard du cauchemar qu'il s'était figuré, Ceylan aurait dû s'en réjouir, lui qui appréhendait tant le contact d'un homme. Seulement, cette annonce provoqua, au contraire, un afflux de détresse qui ranima un tant soit peu sa conscience et le poussa à s'écrier :

— De grâce, nous devons consommer notre union ! Le Conseil a été très clair à ce sujet. Si nous ne le faisons pas, vous et moi seront purement et simplement démis de nos fonctions et renvoyés du palais !

Ildrys laissa échapper un petit rire avant de répondre :

— Et cela vous chagrinait assurément de perdre vos richesses et vos privilèges.

— Vous n'y êtes pas du tout ! contra Ceylan, l'esprit dans la brume. Je me fiche éperdument du palais et de ses trésors. À mes yeux, seule la vie est importante. Et il y a de nombreuses vies en jeu !

L'anxiété ne cessait plus de croître dans sa poitrine. Bien que cela lui demandait des efforts colossaux, face à l'urgence de devoir convaincre son époux, il ne cacha rien de sa position.

— Ma mère... La reine Abidia avait de nombreux projets pour améliorer les conditions de vie du peuple d'Alberial. Des projets au sujet desquels elle était ouvertement en conflit avec le Conseil. Si je n'étais plus là, il... serait libre de les abandonner.

— Mais le Conseil a choisi de vous maintenir au pouvoir, au moins dans l'ombre de mon autorité, fit remarquer Ildrys.

— Par superstition, répondit Ceylan, haletant. Il reste qu'ils espèrent que votre autorité supplantera la mienne et enterrera définitivement les projets de ma mère. Il espère que vous jouerez contre moi ! Vous m'avez dit plus tôt que vous n'étiez pas mon ennemi. Alors, je vous en supplie, ne laissez pas le Conseil obtenir ce qu'il réclame. Je dois... Je dois protéger tous ces gens.

Ildrys écouta tranquillement, l'expression immuable. Insensible, il rayonnait.

— Votre sacrifice est tout à votre honneur, et je respecte vos projets. Mais comme vous vous en doutez assurément, si je suis ici, c'est parce que j'ai moi aussi des plans. Or, vous prendre de force n'en fait pas partie.

Le malaise redoubla de puissance. Si sa tête lui tournait déjà, Ceylan crut le monde s'effondrer sous ses pieds. Toutefois, il n'était pas question qu'il se laisse docilement éconduire. Après tout ce qu'il avait accepté de faire jusque-là, il refusait d'envisager que ses efforts puissent s'avérer vains.

D'un geste vif, sa main attrapa l'une de celles d'Ildrys et la dirigea sur son sexe à demi tiré du sommeil par la drogue et les aphrodisiaques. Décidé à sortir le grand jeu, il poussa même l'audace à se pencher vers l'avant, lèvres tendues dans sa directions, prêtes à se laisser dominer par une bouche affamée. Et pour parfaire le tableau, son ultime tentative de persuasion fut de délivrer de sa main libre une caresse douce et sensuelle sur la joue de son mari.

Rien qui ne remporta l'effet escompté.

À défaut de se montrer réceptif, Ildrys l'arrêta en s'emparant vivement de ses poignets et en rétablissant sa position. Le coin de ses lèvres toujours relevé, il afficha néanmoins une certaine compassion.

— Majesté, vous tremblez. Il est évident que vous ne voulez pas de cet échange, et je n'entends pas vous y contraindre, quels que soient vos arguments.

Cette fois, des larmes de rage montèrent aux yeux de Ceylan. Dans son cœur, tout était perdu. Au matin, il serait chassé du palais, jeté dans la rue, et Albérial tomberait entre les mains du Conseil qui s'arrangerait pour oublier la misère populaire. Les confrères de Mekhet auraient gagné.

Toutefois, la goutte d'eau qui s'échappa de ses yeux n'eut pas le temps de mourir au bas de sa joue. Le roi lui rendit sa liberté et la recueillit de ses doigts en précisant :

— J'ai dit que je n'allais pas vous prendre contre votre gré, mais je n'ai pas dit que je n'allais pas vous aider à duper le Conseil. Il est hors de question de le laisser nous chasser du palais.

Ceylan le dévisagea, les yeux brillants.

— À partir de maintenant, vous allez devoir faire exactement tout ce je vous dirai, continua Ildrys. Cela doit être crédible. Puis-je compter sur votre coopération ?

Soulagé et confiant, celui-ci accepta sans délais.

Ildrys regarda autour d'eux. Il repéra sans mal les pots à usage pharmaceutique posés en évidence sur la table de chevet, puis contourna son épouse pour trouver, dans les draps, le linge virginal préparé pour cette nuit symbolique.

Il ne s'y attarda pas. À la place, il gagna la table de nuit et ouvrit les récipients pour observer leur contenu. Il en prit un premier et rejoignit Ceylan.

— J'imagine que tout sera vérifié soigneusement. Majesté, je ne vous toucherai pas, mais il va falloir que trempiez vos doigts dans ce pot et que vous répandiez une dose généreuse de lubrifiant entre vos cuisses avant de les essuyer sur la soie qu'ils viendront récupérer demain.

Ceylan suivit scrupuleusement les instructions. Seulement, son corps était échauffé par les aphrodisiaques. Le simple contact de ses doigts sur sa peau rendue hypersensible lui arracha un gémissement et manqua de le précipiter à terre. S'il n'y avait pas eu Ildrys pour le rattraper, ses genoux auraient heurté douloureusement le sol que la peau de bête officiant en guise de tapis n'aurait pas rendu moins dur pour autant.

Il se retrouva de fait dans les bras de son mari, le front contre sa poitrine ; ce qui ne fit qu'accentuer son embarras. Sentir sa chaleur corporelle, sentir son odeur qu'il découvrait agréable et envoûtante, ne l'aidait en rien à préserver ses dernières bribes de lucidité. Au contraire, en dépit de toutes ses appréhensions à devoir s'unir à un homme, il se découvrait porté par un désir forcé contre lequel il était difficile de lutter.

Son sexe se voulait désormais dressé sous son pagne, avide de contacts. Pour un peu, Ceylan se serait jeté sur Ildrys, se serait frotté contre son corps et aurait baisé ses lèvres de mille façons différentes. C'était une chance que ce dernier le retienne fermement par les avants-bras et qu'il ne puisse pas lire toutes les pensées impures qui s'imposaient dans son esprit.

Cet incident ne manqua pas de le faire rougir. Un rougissement qui redoubla lorsque son souffle se fit plus erratique et que des gémissements filtrèrent contre sa volonté lorsqu'il dut achever d'enduire cette zone sensible qui ne serait pas mise à contribution ce soir. Il se serait enterré six pieds sous terre, si cela avait pu lui épargner l'humiliation qu'il éprouvait.

— Ne soyez pas gêné, le rassura le roi. Je comprends votre état et je n'ai pas l'intention de rire de vous.

— Je ne vois pas... ce qui vous en empêcherait, articula Ceylan à grand-peine.

— Rien, effectivement, mais ce n'est pas dans mes intentions.

— Vous seriez bien le premier...

— Il en faut bien un, et je serai heureux d'être le seul.

Choqué, Ceylan releva le nez et ses yeux s'écarquillèrent. C'était la première fois qu'on lui témoignait d'un tel respect et d'une telle amitié – en dehors de son entourage proche, bien sûr. Ces mots sonnaient doux à son oreille. Mais, parce que ses doigts caressaient à présent son anneau de muscles et que les yeux pénétrants d'Ildrys suivaient chacun de ses mouvements sans jamais laisser filtrer la moindre de ses pensées, il trouva la situation plus dérangeante que jamais et décida d'enfouir de nouveau son visage dans la poitrine de son époux qui l'accueillit sans dire mot.

Quand il eut fini, il s'essuya comme demandé et attendit la suite. Il dut alors recommencer avec le baume cicatrisant pour sauver les apparences. Ce fut une nouvelle séance de torture, qu'il endura de son mieux et le plus silencieusement possible.

Cela fait, Ildrys attendit qu'il se calme un peu avant de se défaire doucement de son étreinte et se rendit près du lit où il tendit légèrement l'index vers le haut. Ceylan vit une coupure nette s'y former sans que rien ne soit à l'origine de la blessure et en lâcha un souffle d'exclamation. Quelques gouttes de sang se mirent à perler, que le roi fit tomber sur l'étoffe immaculée et qu'il observa se faire absorber et se diffuser tranquillement.

— Voilà qui devrait être suffisant, commenta-t-il. Vous êtes un homme ; plus de sang serait suspect.

— Vous... Vous vous êtes entaillé pour moi ? Comment avez-vous fait ça ?

— Je l'ai fait pour nous. Et il valait mieux que je sois celui qui saigne. Je ne doute pas que votre corps sera observé sous toutes les coutures, à votre réveil. Ils auraient pu vous accuser de les avoir trompés rien qu'avec cette petite égratignure. En revanche, ils n'iront pas vérifier sur moi. Ils ne vont certainement pas penser que nous puissions être complices.

— Vous les sous-estimez, rétorqua Ceylan. Les conseillers se doutent que quiconque m'a épousé, veut le pouvoir et n'est pas forcément disposé à toucher un monstre.

— Un monstre ? Les seuls monstres que je vois ici sont ceux qui vous ont drogué, Majesté.

Ceylan, qui n'était décidément pas préparé à tant de délicatesse, rougit de plus belle. Cependant, rien n'étant gratuit en ce bas monde, il ne pouvait s'empêcher de se montrer malgré tout méfiant. Après tout, Ildrys avait clairement affirmé avoir un objectif. Il n'était pas impossible que cette amitié affichée n'ait pour but que de le manipuler. C'était même l'explication la plus plausible, et cette idée lui fit étrangement mal. Surtout considérant qu'il avait encore à l'esprit tout ce que Keldia lui avait dit. Il se retrouvait partagé entre l'envie de croire en la sincérité de son mari, et cette sensation de devoir garder un certain recul pour se protéger. Quoi qu'il en soit, il savait qu'il lui faudrait du temps avant de réussir à cerner tout à fait Ildrys.

— Pour le reste, si cela peut vous soulager, il se pourrait qu'au petit matin, durant une conversation avec votre précieux ami Mekhet, je me coupe le doigt sur l'un des documents qu'il me remettra, poursuivit le roi. Ainsi, nous serons vierges de tout soupçon. Il ne reste, en conséquence, qu'une dernière choses à faire.

Il tendit sa main vers la gorge de Ceylan et s'immobilisa.

— Puis-je vous toucher ? demanda-t-il.

— Que... comptez-vous faire ?.

— Leur donner ce qu'ils veulent entendre.

S'il n'était pas davantage éclairé, Ceylan donna tout de même son accord. Il laissa Ildrys déposer deux doigts sur sa pomme d'Adam, remonter tout doucement le long de sa gorge, et glisser sous sa mâchoire jusqu'à gagner l'extrémité de son menton. Il l'observa par la suite réitérer ce geste sur sa propre personne avec son autre main, comme s'il cherchait à recueillir quelque chose ; ce qui était d'ailleurs bel et bien le cas.

La récolte faite, il souffla sur ses doigts et deux courants d'air se formèrent autour d'eux. Ils tournoyèrent l'un après l'autre, s'entremêlèrent tels deux êtres intangibles cherchant l'union, puis, d'un coup, s'échappèrent sous la porte de la suite royale.

— Qu'avez-vous fait ? s'exclama Ceylan, incrédule.

— J'ai donné à l'air qui nous entoure une copie de nos voix. Ne soyez pas étonné si, à votre réveil, le palais n'ose plus vous regarder dans les yeux. Il se peut que beaucoup aient dû mal à dormir en raison de certains bruits obscènes, cette nuit.

Nul besoin d'en dire davantage, Ceylan ne sut plus où se cacher pour dissimuler sa honte. Son visage vira écarlate, et cela n'avait rien à voir avec les substances filant dans son sang.

Cette fois, Ildrys ne put s'empêcher de rire. Il répéta :

— Ne soyez vraiment pas gêné. Nous sommes, à vrai dire, embarqués dans la même galère. Et les gens n'entendront que ce qu'ils ont souhaité entendre. Donnons-leur ce qu'ils réclament, pour mieux prendre ce que nous voulons.

Ramené à plus de sérieux par cette unique phrase, Ceylan retrouva sa contenance et se risqua à demander :

— Et que peut bien vouloir un dieu qu'il n'aurait pas déjà ?

Amusé par la formulation de sa question, l'intéressé releva un sourcil.

— Je ne suis pas un dieu, loin de là, retourna-t-il. Pas plus que votre ancêtre n'était une déesse. Mais, ce que je suis, nous aurons le temps d'en reparler plus tard, voulez-vous ? Je crois que nous n'en sommes pas encore aux confidences. Du moins, pas tant que vous n'aurez pas pleinement confiance en moi.

Ceylan ne pouvait nier les faits. À dire vrai, il avait une excellente raison de douter d'Ildrys.

— Comment pourrais-je décemment faire confiance à un assassin ? le questionna-t-il. Vous avez tué tous les autres participants du tournoi.

— Bien sûr, vous êtes au courant, soupira son mari. Je me doutais que cela ne plaiderait pas en ma faveur. Me permettrez-vous de vous rappeler que je n'ai fait qu'exercer mon droit de vainqueur ?

— Cela ne vous rend pas meilleur pour autant.

— Vous défendez la vie, je l'ai bien compris. Mais certains individus ne méritent pas tant d'indulgence, ma reine.

Ildrys fouilla brièvement ses vêtements et en tira un rouleau qu'il tendit à Ceylan.

— Déroulez-le !

Ceylan s'y employa fébrilement et y trouva la liste de tous les participants, accompagnés de notes les concernant. Une suite d'accusations sur de nombreux vols commis, des cas de viols et d'assassinats, quand ce n'était pas du trafic d'êtres humains au sein d'Alberial. Et cela, même dans les plus hautes sphères du royaume.

— Oseriez-vous prétendre que tous étaient coupables ? exigea-t-il de savoir.

— Toutes les têtes qui sont tombées l'étaient, sur mon honneur. Un homme qui cherche le pouvoir est rarement innocent, ma reine. Pour le reste, je me devais d'être efficace et d'impressionner. Me pardonnerez-vous cette nécessité ?

Ceylan roula péniblement le document et le lui restitua.

— Impressionner qui ?

Les lèvres d'Ildrys touchèrent presque ses oreilles.

— Il y a une taupe au palais, ma reine. Et cette taupe est ma proie !