Préoccupations

Lorsqu'il ouvrit les yeux, au petit matin, Ceylan se sentit vaseux. Son esprit était embrumé et le vertige était toujours présent, accompagné de nausées. Le retour à la réalité se voulait lui aussi difficile, le poussant à se demander où il se trouvait avant de reconnaître les anciens quartiers de sa mère – les siens, à présent. Toutefois, il finit par réaliser qu'un détail ne cadrait pas avec sa situation : il était seul dans le lit.

Sa main chercha machinalement les traces d'une présence ; il ne trouva que la fraîcheur d'une place abandonnée. Son époux devait avoir quitté la chambre depuis longtemps, ou peut-être même n'avait-il pas dormi à ses côtés. Il ne se souvenait pas l'avoir vu se coucher ; encore qu'en vérité, il ne se souvenait plus de grand-chose.

Son dernier souvenir était celui d'une conversation perturbée par l'adrénaline et les vapeurs d'opium, dans laquelle le nouveau roi lui confiait être en quête d'une personne envers laquelle il nourrissait manifestement un profond ressentiment. Les détails qui avaient suivi avaient beau avoir de l'importance, Ceylan n'en gardait pas le moindre souvenir. Ildrys avait-il seulement poursuivi plus loin ? Il n'en aurait pas mis sa main à couper.

En se creusant les méninges, il ne parvint qu'à retrouver quelques étincelles mourantes de sa fin de soirée. Il se souvint d'avoir été dirigé vers le lit, d'une demande visant l'autorisation d'un déshabillage rapide, puis d'avoir été alité.

À ce souvenir, Ceylan repoussa les draps et se découvrit effectivement nu comme un ver, vulnérable. Il se contracta aussitôt, songeant qu'Ildrys l'avait vu dans toute son intimité. Ce n'était pas tant sa pudeur qu'il aurait voulu défendre, que les moqueries qu'il aurait souhaité s'épargner. Qu'avait pensé le nouveau roi en découvrant son corps aux courbes trop gracieuses, sa taille joliment marquée et la cambrure remarquable de ses reins ? En sa qualité d'homme, il s'agissait de détails qu'il estimait honteux quand ils auraient fait toute la fierté d'une vraie femme. Cela ajouté à la prestation lamentable qu'il avait délivré sous les effets des aphrodisiaques, il ne put s'empêcher d'éprouver un violent malaise. Pour un peu, il en aurait pleuré, son honneur et sa fierté se trouvant fortement atteints.

Il se contint en remarquant que le maquillage qui maculait sa peau avait été partiellement effacé. Sans doute un ajustement nécessaire en conformité avec leur mensonge, preuve qu'Ildrys était diablement précautionneux. Quel homme effrayant, songea-t-il, en écarquillant les yeux. Il ne doit pas faire bon être son ennemi. Ceylan se réjouit que celui-ci lui ait assuré du contraire.

Au même moment, deux domestiques entrèrent dans les appartements et se présentèrent devant le lit. Ceylan n'eut même pas le temps de se couvrir qu'elles s'inclinaient déjà.

— Majesté, nous avons ordre de nous occuper de vous.

— Nous assurerons votre bain et vous aiderons à vous changer.

S'il acquiesça, il ne put s'empêcher de noter la rougeur de leurs joues et l'embarras dont elles faisaient montre. Il fit sans mal le rapprochement avec le plan de son époux, et sentit à son tour la gêne le gagner rien que d'imaginer ce que le palais avait pu entendre. En quelle proportion Ildrys avait-il poussé la comédie ?

Ignorant sa nudité, les deux femmes se partagèrent les tâches. La première récupéra le linge virginal, le visage bientôt écarlate, quand l'autre le conduisit aux bains.

Ceylan resta bien une heure dans l'eau. Pas de sa propre volonté, il va sans dire. Il aurait, au contraire, préféré se préparer et quitter sa chambre pour prendre la température du château, mais sa dévouée servante insista pour qu'il purifie son corps, se nettoie des « restes » de sa nuit, et soulage par la même occasion son séant, persuadée qu'il avait dû endurer de douloureuses besognes. Cela lui valut d'ailleurs qu'on exige de lui l'application du baume cicatrisant – afin de pouvoir de nouveau assurer les besoins de son mari la nuit suivante.

Ceylan se prêta au jeu, mais ne fut pas fâché que la comédie prenne fin avec leur départ. À peine préparé, il quitta sa chambre et traversa les couloirs d'un pas décidé, un objectif en tête. Puisque le mariage était validé et « consommé », il gardait sa part de pouvoir dans les décisions d'Alberial, et, par conséquent, le droit de défendre les projets de sa mère. Il y en avait un qui lui tenait tout particulièrement à cœur et se devait de trouver une solution à son problème au plus vite. La mort de la reine Abidia ayant retardé sa résolution, il en faisait dès à présent sa priorité.

Parvenu à une intersection marquant la séparation entre les différentes ailes du palais, son pas s'arrêta abruptement en entendant parler, quelques mètres devant lui. Il découvrit la présence de deux soldats en service devant la salle de commandement stratégique. Le Conseil devait s'y trouver, sans doute avec le roi. Mais ce ne fut pas ce qu'il aurait potentiellement pu capter de l'intérieur qui retint son attention. Il fut bien plus captivé par les dires des deux gardes.

— Tu as entendu, cette nuit ? Les murs ont tremblé, paraît-il.

— C'est ce qu'on raconte, en effet. Pour ma part, tout était déjà terminé lorsque j'ai pris mon tour de garde.

— Ah ! Ah ! On a tous deux loupé le meilleur ! Il paraît que les gémissements de « la reine » s'entendaient à travers tout le palais. Elle a dû prendre cher.

— Le roi ne donnait pourtant pas l'impression d'être du genre violent.

— On ne connaît jamais vraiment les gens, encore moins le nouveau roi.

— Je me demande s'il a vraiment pris du bon temps. Même si j'aimais les hommes, je crois que je n'oserais pas toucher ce... cette... J'admire son courage pour avoir osé prendre notre héritier.

— Bah ! pesta le premier garde. Le nouveau souverain est peut-être du genre à aimer les curiosités. Il faut dire aussi que l'alcool a coulé à flots, hier...

— Oui, j'imagine que cela a dû aider.

— Et puis, quoi qu'on puisse en dire, le prince Ceylan est plutôt bien de sa personne. Si on omettait ce qu'il a entre les jambes, cela ferait de lui une femme tout à fait désirable.

— Mmh... Peut-être, oui. Mais je persiste à croire que ce ne devait pas être si bien entre ses cuisses, car les servantes ont rapporté qu le roi avait été aperçu se rendant au sérail, tard dans la nuit, et qu'il n'en était ressorti qu'au matin.

Son interlocuteur étouffa un rire, avant de reprendre.

— Eh bien ! Eh bien ! C'est que notre roi doit être vigoureux ! Pour sûr, nous ne manquerons pas d'héritiers, cette fois.

Le cœur de Ceylan gonfla dans sa poitrine tandis que les deux soldats se gaussaient. Passait encore qu'on commente les bruits obscènes qu'Ildrys avait délibérément répandu ou qu'on critique cette apparence que la nature lui avait donné, mais il digérait moins bien ce qu'il apprenait au sujet du roi. Ainsi donc son époux avait-il véritablement déserté la couche conjugale ? Il n'avait pourtant pas donné l'impression d'être si dégoûté par sa présence. N'avait-il fait que jouer la comédie pour s'être senti obligé de quitter jusqu'à leurs appartements ?

Un soupir de lassitude passa ses lèvres. Il se sentait en quelque sorte trahi. Surtout considérant qu'Ildrys les assurait embarqués tous deux dans la même galère. Cela avait éveillé en lui un sentiment de complicité que ces bruits de couloir venaient de balayer.

Refusant d'en entendre davantage, Ceylan tourna les talons et décida d'emprunter une autre artère pour rejoindre la destination de son choix. Pourtant, s'il avait entendu la conversation à l'œuvre dans la pièce gardée, cela lui aurait sûrement mis du baume au cœur.

À l'intérieur de la salle de commandement, Ildrys devait rendre des comptes. Le Conseil avait eu la preuve que le mariage avait été consommé mais n'entendait pas se limiter à cela. Avec une curiosité malsaine, les membres de celui-ci ne tarissaient pas de questions. Oh ! En apparence, tout à fait ordinaires, du genre « comment s'est passé votre nuit de noces ? », « comment se porte la reine » ou encore « n'êtes-vous pas trop fatigué par vos ébats et les restes de l'alcool pour prendre dès aujourd'hui vos fonctions ? », mais Ildrys voyait clair dans leur jeu.

Le nouveau roi était d'un naturel franc et direct. Il n'avait honte de rien, encore moins si cela pouvait déconcerter ses interlocuteurs. Le tout, servi par un esprit taquin et malicieux. Cela donnait un cocktail assez détonnant, qu'il n'était pas approprié de trouver chez un souverain, mais qui l'amusait beaucoup en raison du décalage que cela suscitait avec la situation. En conséquence, il ne se retint pas d'ouvrir une parenthèse pour contenter tout à fait leur imagination perverse.

— J'ai passé une excellente nuit, oui, la meilleure sans doute de mes vingt-cinq années en ce monde, annonça-t-il l'air réjouit. Les cuisses de la reine étaient accueillantes, et pour ceux qui se demanderaient ce que cela fait de baiser un homme avec l'apparence d'une femme, je répondrais qu'on y trouve bon nombre d'avantages. L'endurance et la solidité d'un côté, la beauté et la séduction de l'autre. Sans compter que l'entrée est plus étroite. Plus de contacts revient à plus de plaisir, vous en conviendrez. Vous devriez essayer, je vous l'assure.

Outré, l'un des conseillers le reprit à l'ordre.

— À ce qu'on raconte, cela ne vous a pourtant pas empêché d'aller quérir les concubines.

— Effectivement, ne nia pas le roi. Je ne voulais pas user mon épouse dès notre première nuit. Vous me pardonnerez d'avoir voulu me montrer respectueux et compréhensif quand c'était sa première fois. Il reste que j'avais besoin d'éteindre le feu de ma passion que la cérémonie et l'alcool avaient enflammée. D'ailleurs, à cette occasion, j'ai pu constater pourquoi le précédent roi avait choisi ces femmes pour favorites. Beauté et charme au service de l'expérience, pas besoin de se demander pourquoi mon prédécesseur les a gardé si longtemps malgré les années qui s'annonçaient pour elles. Elles sont parfaites, je n'en veux aucune autre. Qu'on s'assure que leur statut soit maintenu et qu'elles soient traitées comme des reines.

Ses révélations impudiques décrochèrent plusieurs mâchoires, choqua la majorité, et estomaqua ceux qui restaient. Mekhet, présent lui aussi, dut faire semblant de tousser pour clore le débat et les amener à discuter enfin sérieusement.

Durant la conversation, Ildrys se coupa malencontreusement le doigt sur l'un des documents mais l'affaire fut rapidement mise de côté. À l'issue des nombreuses instructions transmises au roi afin de l'éclairer sur sa prise en main du pouvoir, tous se dispersèrent comme une volée d'hirondelles. Ne resta finalement que le Grand Conseiller qui semblait vouloir prendre parole sans oser le faire, une expression complexe sur son visage.

— Allez-y, dites-moi ce que vous avez à dire, l'invita Ildrys, amusé par sa retenue.

— Vous ne devriez pas parler de votre épouse ainsi, mon roi. Cela est inconvenant et...

— Irrespectueux ? Oh ! Mais je crois que vous faites fausse route. C'est bien parce que je respecte sa Majesté que je me devais d'être si cru. Il est des vautours qui n'ont conscience des limites à ne pas franchir que lorsqu'on les met en face. À leurs yeux, la reine n'est rien. Vous, par contre, êtes d'une toute autre trempe.

— J'ai, pour notre nouvelle reine, le plus grand respect qui soit. En revanche, j'avoue avoir du mal à cerner votre investissement à son égard. Je ne suis pas assez naïf pour croire que vous l'ayez épousé de manière désintéressée.

— Cela serait étonnant, n'est-ce pas ? Dans ce cas, que croyez-vous que je puisse vouloir ? le provoqua Ildrys.

— C'est évident…

Mekhet n'avait pas formulé concrètement ses pensées mais Ildrys avait tout de suite saisi ce qui avait traversé son esprit.

— Oh ! émit-il, avec une surprise feinte. Vous me décevez. Je vous pensais plus éclairé. Réfléchissez-y pour la prochaine fois. Avais-je vraiment besoin d'une reconnaissance officielle pour remplir mes objectifs ?

Mekhet serra les poings en songeant à ses prouesses lors du tournoi des prétendants. Il était évident que non. Ildrys aurait pu s'imposer sans s'encombrer de respecter un tant soit peu le protocole. Ses objectifs étaient donc plus subtiles que ce qu'il imaginait. Dans ce cas, cela ne laissait place qu'à une certitude possible : le roi était un manipulateur né.

— Fort bien, termina Ildrys, satisfait de lui avoir cloué le bec. Je m'en vais donc remplir mes premiers offices.

Il quitta la salle tout guilleret, laissant Mekhet dans la tourmente.

Avec la fin de la réunion, les conseillers redevenaient libres de vaquer à leurs occupations quotidiennes. Ainsi, l'un d'eux reprit le chemin de la chambre des comptes et de l'administration. C'était un endroit dans lequel, comme son nom l'indiquait, on s'occupait de gérer la trésorerie du palais et l'économie du royaume, de régler des affaires avec les intervenants en charge des différents domaines de gestion du pays, et où l'on étudiait les plans et projets généraux d'aménagements ou de constructions. Cependant, c'était surtout dans cette salle que Ceylan s'était enfermé après avoir fui les mauvaises langues des gardes.

— Majesté ? s'étonna le conseiller. Je ne m'attendais pas à vous trouver ici.

Ceylan ne daigna pas lever les yeux pour accueillir son entrée. Plongé dans une pile de documents étalés tout autour de lui, il préféra donner le ton de la conversation.

— Conseiller Roshan, j'ai étudié dans les moindres détails les possibilités de consolidation des fondations du chantier d'Ankhanet. Je suis en mesure d'assurer que cela nous serait aussi rentable que cela est indispensable pour assurer la sécurité des mineurs. J'ai fait les comptes de ce que cela coûterait, et dressé la liste des intervenants que nous devrions solliciter. D'après mes estimations, nous pourrions mettre cela en place en quelques jours à peine. Il suffirait pour cela que le Conseil approuve et que...

— Majesté ! le coupa sèchement Roshan. Il y a plus urgent à régler. Premièrement, le roi ignore encore tout des anciens projets de la reine Abidia. Or je pense qu'il va déjà être suffisamment occupé à prendre ses marques ses prochains jours pour ne pas se voir surcharger en sus. Ensuite, nous approchons la saison sèche. Nos ressources financières ne sont pas infinies, il est impératif que nous fassions passer les cultures et l'irrigation en premier lieu.

— Mais des vies sont en jeu ! s'insurgea Ceylan. Devrais-je vous rappeler également que les mines sont au cœur des richesses d'Alberial ? Elles jouent un rôle majeur dans le commerce avec nos frontaliers. Les négliger risquerait de provoquer une crise financière terrible que le peuple ne pourrait endurer.

— Pensez-vous que le peuple endurera mieux la famine lorsque les cultures seront perdues ? contre le conseiller.

— Certes, non, mais ce serait une grossière erreur d'oublier les travailleurs qui font vivre la fourmilière. Le peuple exige la sécurité dans ses emplois, et il y a le droit ! Nul besoin de charger davantage le roi, je peux m'occuper personnellement de ce problème et faire même mieux que lui. Comprenez que je connais tous des projets de ma mère, je l'ai même aidé à de nombreuses reprises sur d'autres qu'elle avait entrepris et ont brillamment porté leurs fruits. Vous ne pouvez pas vous permettre de fermer simplement les yeux.

Roshan se tut, l'expression grave. Il prit le temps de mesurer ses paroles avant de rouvrir la bouche.

— Vous me voyez désolé, ma reine, mais je ne peux accéder à votre demande. Le Conseil a convenu à l'unanimité que le pouvoir décisionnel incomberait exclusivement au roi et à ses conseillers. Tout ceci n'a plus rien à voir avec vous. Vous devriez laisser faire ceux qui s'y connaissent vraiment et retourner à vos autres activités...

Roshan venait de prononcer les mots de trop. La patience légendaire de Ceylan se brisa comme du verre. Bondissant sur ses deux jambes, il précipita à terre tout ce qui siégeait sur le bureau et hurla :

— Mes autres activités ? Que me reste-t-il que vous ne m'ayez pas déjà pris ? Est-ce au confinement complet que vous me destinez ? Dans ce cas, sachez que je ne vous laisserai pas m'enfermer dans une jolie cage dorée sans m'opposer farouchement à vous !

— Plaît-il ? Majesté, vous ne semblez pas réaliser que vous êtes le seul à risquer véritablement d'y perdre quelque chose.

Terrassé par cet ultime retour, Ceylan quitta la pièce à la volée et prit sans plus attendre la direction du sérail. Non pas que l'idée de s'y rendre le réjouissait, sachant que le roi y avait passé la nuit et qu'il ne souhaitait pas spécialement avoir des détails de ses activités nocturnes avec ses précieuses amies, mais il avait un objectif en tête.

Son arrivée en fanfare fit sursauter les quatre concubines.

— Majesté ? s'étonna Keldia en le voyant dans tous ses états. Il s'est passé quelque chose ?

L'angoisse dans sa voix n'y suffit pas à calmer l'arrivant.

— Y a-t-il seulement un jour où il ne se passe rien ?

— C'est à cause... du roi ? osa Myriam.

— Le roi n'a rien à voir ici, s'écria-t-il, en omettant délibérément sa nuit ici. C'est plutôt parce que le Conseil refuse de l'impliquer que je suis furieux. Roshan m'a fait comprendre qu'ils ne traiteraient pas du problème des mines.

— Mais on recense déjà de nombreux incidents tragiques à Ankhanet, se désola Nadia.

— Je sais, lâcha Ceylan sans décolérer. C'est pour cette raison que j'entends bien retourner sur place et voir de mes propres yeux comment la situation a évolué. Peut-être y trouverais-je une idée pour démontrer l'importance du problème aux yeux aux yeux de ses inconscients ?

— Vous n'y pensez pas, Majesté ? s'emporta Véra. Ils ne vous laisseront pas quitter le palais, et ce ne serait pas non plus prudent. Quand bien même le peuple n'a aucun grief à votre encontre, vous n'êtes pas à l'abri d'un fou. Nous ne pouvons vous soutenir dans cette initiative.

Le visage empourpré de colère, Ceylan arracha le diadème symbolisant son nouveau statut dont on avait orné son front au matin et le jeta de toutes ses forces à terre.

— Dans ce cas, à quoi cela rime-t-il que je demeure au palais en qualité de reine, si je n'ai plus aucun pouvoir, aucun contrôle, sur ce qui se passe dans mon royaume ? J'ai accepté de me sacrifier pour le bien de mon peuple : je ne laisserai personne m'empêcher de faire ce que je crois être juste.

Pour marquer son obstination, il défit sa coiffure complexe pour ne garder que deux mèches nattées qu'il rattacha vers l'arrière pour dégager son visage. Le reste de sa chevelure demeura lâchée dans son dos, dégringolant jusqu'au bas de ses reins. Il ôta, par la même occasion, tous ses bijoux, puis se débarrassa des voiles et des écharpes d'étoffes légères qui ornaient sa tenue. Ne lui resta bientôt qu'une tunique orange brodée de motifs précieux, enfilée par-dessus une sorte de blouse rouge dont les manches se divisaient en deux pans depuis le haut de son bras et formaient de longues traînes. En guise de sous-vêtement, une sorte de sarouel crème, resserré au niveau de ses chevilles autour desquelles s'enroulaient les lanières de ses sandales montantes.

Une fois allégé d'un poids certain, il se détourna de ses interlocutrices et traversa le salon jusqu'à atteindre les chambres. Là, il bifurqua en direction d'un angle et repoussa le jeune palmier planté dans un pot qui s'y épanouissait. Sa main caressa la surface plane du mur, puis appuya sur une pierre légèrement plus en relief par rapport aux autres. Celle-ci se trouvait être la clef d'un ingénieux mécanisme qui révéla un passage secret dans le mur, ainsi qu'un escalier s'enfonçant dans les profondeurs du palais.

— Majesté, tenta encore de l'arrêter Keldia qui l'avait suivi avec ses compagnes. Ne faites pas ça, je vous en prie. Si quiconque le découvre...

— Je serai rentré avant même qu'on ne remarque mon absence.

Les quatre femmes se concertèrent du regard, toutes sur la même longueur d'onde. Aucune ne semblait décidée à le regarder partir passivement. Elles parurent plutôt s'accorder sur un point que Keldia fut chargée de porter à sa connaissance.

— Nous vous laissons jusqu'à ce soir. Si vous n'êtes pas rentré avant le crépuscule, nous en avertirons directement le roi. Nous sommes-nous bien fait comprendre ?

— Le roi ? répéta Ceylan, stupéfait. Pourquoi lui ?

Keldia se montra soudain bien dérangée par la question. Sa réponse se faisant attendre, Ceylan dut chercher par lui-même une éventuelle raison à cela, ce qui l'amena à repenser à la conversation qu'il avait surprise dans les couloirs.

— Je vois..., souffla-t-il avec une déception manifeste. Il vous a déjà toutes mises dans sa poche. En une nuit ? Je suis impressionné. Il est fort, indubitablement. J'imaginais qu'il fallait plus de temps pour acheter la loyauté de quelqu'un.

Les paroles étaient dures, violentes pour les concubines qui l'avaient toujours soutenu et ne pensaient, là encore, qu'à sa sécurité.

— Vous n'y êtes pas du tout, défendit Véra, la voix tremblante. Le roi n'est pas...

— Véra, la coupa sèchement Nadia. Nous n'avons pas à nous mêler de cela.

— Mais, le prince Ceylan, il...

— Le prince Ceylan, quoi ? exigea de savoir l'intéressé.

Dans un soupir, Keldia intervint de plus belle pour elles quatre.

— Le roi est bien plus de votre côté que le Conseil. S'il devait vous arriver quelque chose, c'est à lui que nous ferions appel en priorité. Nous sommes peut-être nous aussi placées sous son autorité, mais vous auriez tort de croire que nous puissions vous trahir. Nous vous avons vu grandir, nous vous sommes dévouées, et rien ne changera cela, Majesté.

Le discours s'avéra convaincant. L'ire de Ceylan s'apaisa légèrement et il acquiesça d'un signe de tête.

— Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, je suis désolé. Je suis quelque peu perturbé par tous ces événements, et j'avoue avoir du mal à discerner mes amis de mes ennemis. Vous ne méritiez assurément pas d'être les cibles de mon emportement.

— Vous n'avez pas à vous excuser, Majesté, nous comprenons tout à fait, assura la maternelle Nadia. Vous ne nous avez d'ailleurs pas raconté comment c'était passé la cérémonie et... ses suites. Si vous désirez vous confier, nous sommes là.

— Je n'ai pas envie d'en parler, répondit Ceylan en fronçant les sourcils. Le Conseil a joué contre moi, je vais jouer contre eux. Qu'il se tienne prêt, car la partie ne fait que commencer !