Tu as sûrement déjà entendu parler de la pression sociale. Tu l'as même déjà éprouvée. Tu as probablement déjà eu l'impression que l'on t'impose un comportement, une manière de penser et d'être toi. Mais tu penses que cette pression sociale n'entraîne aucune conséquence grave : elle sert à former les adultes de demain à maintenir une cohésion sociale. Et parfois tu l'oublies. Tu l'as trouvée pesante à l'adolescence mais, finalement, elle te rassure, car elle te permet de te situer par rapport aux autres. Comme tu fais partie des gens dits « normaux », tu peux jouer avec la norme qu'elle impose. Tu te fais « rebelle » ou « sage » ; tu te fonds dans la masse ou attires l'attention sur toi au gré de tes envies. Tu flirtes volontairement avec les limites de la norme.

Parfois, tu te rebelles un peu contre la pression sociale. Juste pour la forme. Parce que, se rebeller contre la norme fait partie de la norme. Au fond de toi, tu te dis qu'il n'y a pas mort d'homme, et à ton tour, en acceptant cette norme, tu exerces une pression sur les autres, presque sans y penser.

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Il n'y a pas mort d'homme.

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C'est là que tu te trompes.

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Sais‑tu que les personnes LGBT sont plus susceptibles d'en venir au suicide que la plupart de la population ? Sais‑tu pourquoi ? Parce qu'ils ne peuvent flirter avec les limites de la norme sociale que sous peine de se nier. Ils sont coincés entre la pression sociale et la pression psychologique nécessaire à l'entretien d'un mensonge aussi gros que toute une vie.

Que choisir entre la peste et la démence ?

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Tu ne crois toujours pas que la pression sociale puisse être source de mort et de mal‑être ?

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Alors, mets‑toi un peu à leur place.

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Imagine.

Tu es cet enfant qui naît dans un foyer aimant. Tes parents te choient pendant les premières années de ta vie. Vous faites des sorties en famille, vous partez en vacances, ils t'aident à faire tes devoirs, te couvrent de cadeaux à Noël et à ton anniversaire, tu as peut‑être des frères et sœurs tous aussi aimants et aimés. Bien sûr, parfois tu es en désaccord avec tes parents, mais ça finit toujours par s'arranger. Et, avec un regard naïf d'enfant épargné par la violence du monde, on pourrait presque dire que ton enfance est digne d'un conte de fées.

Mais voilà. Tu grandis. Tu t'éveilles au monde qui t'entoure, tu te fais des amis, tu t'intègres à la société et ça te plaît. Tu t'épanouis. Tu vois d'autres façons d'élever un enfant, tu reproches peut‑être à tes parents la leur, alors même qu'elle te paraissait si parfaite il y a encore quelques années. Petit à petit, tes amis et toi faites de nouvelles expériences. Comme le leur, ton corps s'éveille. Vous cherchez des princes ou des princesses selon que vous êtes respectivement une fille ou un garçon. Mais la bonne fée tarde à te montrer la personne qui est faite pour toi. Un amer sentiment d'abandon t'envahit. Tu ne ressens pas cette magie enchanteresse qui rend si stupidement amoureux et passionnés tes amis quand ils sortent avec quelqu'un. Peut‑être que tu te laisses abattre par le découragement, arrêtes d'espérer et renonces à sortir avec quiconque. Ou au contraire tu décides de prendre les choses en main et multiplies les conquêtes. Tu fais des expériences, et tu te dis qu'à force, tu obtiendras bien le résultat tant attendu.

Et un jour, tu ressens enfin cette étincelle magique, cette étincelle de passion, cette forte attraction envers quelqu'un. Mais tu prends peur. Cette personne t'est trop semblable. Ses beaux cheveux n'ont peut-être pas la même couleur que les tiens, son visage angélique n'a peut-être pas la même forme que le tient, ses lèvres tentantes ne sont pas aussi charnues que les tiennes, mais cette personne est comme toi.

Vous êtes du même sexe.

Ta peur et ta stupeur sont si fortes que tu fuis cette personne sans rien tenter. Avant de fuir aussi tous ceux que tu aimes de crainte de souffrir.

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Commence alors pour toi une période de confusion et de crainte. Tu te demandes si ce qui t'arrive est normal. Tu tentes de te rappeler si tes parents qui t'aiment, pour l'instant, ont déjà critiqué négativement ce genre de relation. Tu te demandes ce qu'en pensent tes amis. Tu n'oses même pas en parler à ta meilleure amie, mais tu sais que tu finiras par le faire quand tes interrogations seront trop lourdes pour toi. Le sujet t'obsède. Tu passes tes journées à chercher des informations et des modèles pour te rassurer sur ta normalité. Mais, rares sont les films qui évoquent l'homosexualité et qui finissent bien. Quant aux livres, ils te paraissent niais et tu ne parviens pas vraiment à t'identifier aux personnages. Et puis parfois tu tombes sur des forums qui te font peur : certains te condamnent violemment, ils t'accusent d'être déviant et rejettent ta communauté.

Mais quelle communauté ? Une communauté est supposée être unie par des idées communes. Existe-t-il une manière propre aux personnes LGBT de penser ? Probablement pas. Le peu que tu connais de cette communauté provient de cet article de journal à propos de la gay-pride, du jour où tu as parlé avec un bisexuel sur internet, et des préjugés que l'on entend un peu partout : les gays ne pensent qu'au sexe et ne sont pas fidèles ; les lesbiennes n'ont pas encore trouvé le bon homme. Tu ne te reconnais pas dans ces préjugés. Toi ce que tu souhaites c'est un amour doux et réciproque. Tu veux quelqu'un qui t'aimera et qui te plaira sur tous les plans, tu ne veux pas quelqu'un choisi par défaut, car c'est la seule personne « outée » de ton entourage.

Peut-être que certains de tes amis semblent gay-friendly, mais tu es si persuadé qu'on te rejettera parce que tu es anormal que tu te demandes si ce n'est pas une façade et tu te méfies d'eux. Tu te méfies de tout le monde. Rares sont ceux qui font directement leur coming-out, toi tu es de ceux qui mentent, au moins par omission.

Tu te sens écartelé entre ce que tu es et ce que la société veut que tu sois. Tu fais face à un dilemme cornélien : tu balances entre ton cœur et ton devoir. Mais tu n'es pas un implacable Rodrigue, tu es un être humain avec ses doutes et faiblesses. Alors, tu t'absorbes dans une activité pour échapper un moment à ce poids sur tes épaules : peut-être te sauves-tu dans le sport, le dessin, ou l'écriture. Et peut-être que tu écris des textes qui reflètent ton déchirement intérieur. Tu écris, par exemple, ce texte intitulé : L'homosexualité sur la tête qui, lu de haut en bas, dit le contraire de ce que tu penses, et qui révèle ta pensée lorsqu'il est lu de bas en haut :

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« Peu importe son sexe (acquis ou imposé)

On peut aimer n'importe qui »

Je suis convaincue qu'

Il est faux de dire cela

Il n'y a que les hétérosexuels qui savent aimer.

Ma grand-mère me dit qu'

Autrefois

les homosexuels étaient moins nombreux

Je refuse de croire que si on en voyait moins, c'est parce que

Avant ils vivaient cachés

Je frissonne de dégoût rien qu'à l'idée de savoir que

les homosexuels étalent désormais leur passion au grand jour.

Ça ne me gêne pas du tout que

L'on m'insulte et me rejette, car

Je proclame sans peur ce que je pense, et ce que je suis

Il ne fait aucun doute que

même si l'on me hait pour mes opinions,

Nous vivons dans le pays de la liberté

J'ai raison de dire que

« La famille, c'est un papa, une maman et des enfants »

et que

« l'homosexualité est une tare mentale contagieuse »

Ceux qui ne me comprennent pas pensent que

Je suis une personne aux pensées déviantes et dangereuses

et que

je dois aller voir un psychologue

Ils ont tort, ceux qui me disent que

L'homophobie est un fait avéré.

Moi, je pense que

Les choses n'existent que si l'on y croit.

Je ne suis pas d'accord pour penser que

Le "Mariage pour tous" est une loi bénéfique pour notre société.

J'adore expliquer à tout le monde autour de moi à quel point

Le "Mariage pour tous" est une perversion de nos institutions.

En aucun cas, je ne peux comprendre ceux qui disent que

Notre société progresse vers de plus en plus d'égalité

Pour moi, il est évident et indéniable que

Notre société court à sa perte

Il ne faut pas croire ces détraqués quand ils nous disent que

le seul but des personnes LGBT est d'instaurer égalité et dignité

Je certifie que

des termes comme « homosexuel(le) » et « transgenre »

sont des noms grossiers qui cachent la vérité

des termes comme « PD », « Gouine », « pervers hybride ».

Les mots ne sont pas innocents,

Car bien utilisés les mots peuvent dire une chose et son contraire.

Tout ce que je pense est là, à vous de le voir.

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Ce texte constitue pour toi un cri muet. Tu appelles à l'aide et dévoiles ce qui t'écartèle. Et parfois cette douleur interne te donne envie de mourir. Et parfois tu ne sais même plus ce qui te fait vivre. Tu aperçois, au loin, le chemin qu'il te reste à parcourir pour être pleinement toi, et mesures le courage qu'il te faudra. Tu espères ne pas mourir en essayant de vivre en étant toi. Mais, pour l'instant tu rassembles tes forces pour continuer à feindre la normalité, même si paradoxalement en le faisant tu justifies et renforces le poids de la pression sociale qui pèse déjà sur toi.

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Tu comprends maintenant combien la pression sociale peut être difficile à vivre. Que vas-tu faire ? Si tu as vraiment compris, tu devrais examiner tes propos et ton comportement pour t'assurer que tu ne véhicules pas au quotidien des idées lgbt-phobes qui exercent injustement une pression sur les épaules de personnes qui ne demandent qu'à être aimées.

Et si tu crois que tu es tolérant ou que parce que tu fais partie des personnes LGBT, tu échappes à ces conseils, détrompe-toi. Les discours lgbt-phobe et raciste sont parfois si intégrés dans la société qu'ils se dissimulent même dans la bouche des plus ouverts d'esprit. Il faut questionner les expressions, les insultes et même les blagues que l'on fait.

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Il est facile de se déclarer tolérant. Les beaux discours tolérants font chaud au cœur et donnent de l'espoir, mais être tolérant ça se prouve au quotidien dans chacun de nos faits et gestes : dans chaque parole, dans chaque acte.