Kayla se dépêchait. A la limite de la course, elle se concentrait pour ne pas heurter les passants qui surgissaient devant elle à la manière des ennemis d'un jeu vidéo. Être prête à réagir à chaque instant. Surtout éviter le contact. Eviter de bredouiller des excuses, de ramasser des affaires sous le sol, d'essuyer des reproches.

Son pas souple se calquait sur le rythme de ses pensées. Toujours en mouvement, tendu vers l'avant. Elle claqua la langue de frustration lorsqu'elle accrocha du coin de l'œil le cadran de l'horloge de la ville. Les mots de dépit fusèrent dans sa tête. Du zut poli au putain de bordel de merde en passant par d'autres exemples de langage fleuri, ils crépitèrent et résonnèrent d'un coin à l'autre de son cerveau. Elle accéléra encore.

Son sac de sport lui mordait l'épaule, traçait des sillons dans sa chair. Mais ce n'était pas important. Seule comptait la porte à la peinture bleue un peu écaillée contre laquelle elle jetait à présent ses poings et son panneau défraîchi : « Boxing Club ».

« Hey, Ahmed ! Ouvre ! C'est moi ! »

Une tête apparut dans l'ouverture :

« Salut, ma belle ! T'es en retard. »

Il sourit lorsque sa joue frôla la sienne, huma le parfum de ses cheveux. Elle était si jolie, sa Kayla. Ses dreads roses qui lui tombaient au creux des reins, le petit coin de sa bouche qui se retroussait quand elle s'énervait, il aurait pu passer des heures à la détailler. Il l'aimait tant. Mais comme dans les contes de fées, le temps file et le carrosse redevient citrouille. Et Ahmed passa de prince charmant à sparing partner…

Comme d'ordinaire, Kayla s'avança religieusement vers le ring. L'odeur de salle de boxe, la lumière crue des néons, la sueur coulant sur les muscles des lutteurs précédents : elle adorait cette ambiance. C'était son vrai chez soi. Pas l'endroit où elle vivait qui n'avait de foyer que le nom. Ce HLM étroit et empli des cris de ses jeunes frères dans lequel elle ne faisait que dormir c'était loin d'être un lieu où elle se sentait bien, où elle pouvait vraiment exister. Ici, les dealers n'entraient pas. Il ne fallait pas craindre l'obscurité des coins sombres. Aucun molosse affamé ne risquait de la poursuivre dans les escaliers. Elle soupira d'aise et laissa tomber son sac sur le banc. Enlevant sa veste, elle se retourna pour faire un clin d'œil à Ahmed : « T'es prêt ? Tu vas morfler, aujourd'hui ! Ils m'ont vraiment énervée. »

Le jeune homme la détailla tandis qu'elle se mettait à l'aise. On aurait dit un papillon qui se débarrassait de son affreux cocon. La veste glissant le long de ses bras révélait le tatouage qui couvrait son épaule. Le phénix d'encre vibrait au rythme de ses mouvements, accompagnant la métamorphose de Kayla de son déploiement de couleurs. Ahmed porta la main à son front en un salut militaire : « Prêt à vous servir, mademoiselle ! »

Le rire de Kayla résonna dans la salle, s'enroulant entre les cordes, glissant sur la surface bleue du ring. Ahmed se sentit rougir tandis qu'il s'avançait vers la surface de combat.