Incarnation

J'ouvre les yeux. Ebloui par la lumière des néons, j'y porte les mains. Le temps de leur passage devant mon regard n'est autre qu'un instant fugace, même pas le temps d'une respiration. Puis vient l'émergence d'une idée. Effrayante d'une certaine façon : ce ne sont pas mes mains.

Mes yeux s'accoutument à la blancheur de l'éclairage. Je descends lentement ce que je sais être mes mains, mais qui ne le sont pas. Des doigts calleux, usés par le travail manuel. Des ongles qui n'ont jamais dû recevoir une manucure. Ca et là des taches brunes laissées par l'âge. Et des veines saillantes qui tracent leurs chemins verdâtres sous ma peau.

Les gens me contournent en me jetant des regards inquiets. Une mère tire brutalement son enfant à elle en me dévisageant avec dédain. J'ai l'air hébété, je crois. Pas à ma place. Une incongruité dans leur monde.


J'avance lentement. Une douleur à la hanche me déchire le corps. Je traîne une jambe amorphe derrière moi. Le caddie auquel s'accrochent mes mains me sert de tribune. J'avance dans les rayons d'un magasin que je ne connais pas. Est-ce ma respiration qui est si bruyante ?

Patte folle, à bout de souffle, j'avise le rayon des produits hygiéniques. Un miroir, je dois trouver un miroir. Pour voir mon visage, me convaincre que je suis bien là.


Je dévisage sans comprendre le reflet. Pourquoi ai-je ces yeux marrons ? Ces rides de sourire autour d'eux ? Et ce nez ! Tellement grand ! Cette moustache ne me va pas. J'ai l'air d'Hercule Poirot. Je suis si différent d'hier ! Hier, j'étais… j'étais… Mes neurones remuent sous mon crâne. La question se fraie un chemin dans tous les coins de mon cerveau. Du lobe préfrontal au cervelet, il n'y a pas un endroit qui échappe à cette question que j'ai envie d'hurler : qui étais-je hier ?


J'erre toujours dans le magasin. Je dois être là depuis longtemps. Les visages autour de moi ont changé. Ce ne sont plus des mères avec leurs enfants grouillant d'énergie. Les gens qui m'environnent ont l'air si fatigués. Les cernes ornent leurs regards de poissons englués dans la fange de la vie ordinaire. Métro, boulot, dodo… Mais je les envie tout de même. Ils semblent savoir qui ils sont, où ils vont.

Je jette un œil dans mon caddie. Instinctivement, j'y ai jeté des produits : biscuits au chocolat, chewing-gums, pâte à tartiner, jus de mangues, … Est-ce que j'aimais les mangues hier ? La griffe de ma main si âgée se desserre. La petite voiture d'un rouge vulgaire va rejoindre les sucreries dans mon caddie. Si je pouvais me rappeler… Avoir un début de souvenir… Qui étais-je hier ?


Une petite fille vient à ma rencontre. Elle serre contre elle un ours rose. Elle sourit quand nos regards se croisent. Dans ses prunelles aux reflets marins, je crois reconnaître quelque chose.

Elle court maintenant vers moi. J'appréhende le contact. Elle se jette contre ma jambe, la serre fort. « Je t'ai enfin retrouvé. Tu as dû avoir si peur tout seul. » Elle s'écarte de moi, me juge de haut en bas : « Tu n'as pas été épargné cette fois. Enfin, hier c'était moi qui avait pris un coup de vieux ». Elle tourne sur elle-même en riant. Sa robe virevolte autour d'elle. On dirait une corolle. Je contemple cette fleur inédite, le regard plein d'incompréhension. D'un air sérieux, elle commente : « Oh, je vois ! Ta conscience n'est pas encore arrivée. Le dormeur n'est pas tout à fait en sommeil paradoxal. Ca va venir ! Enfin, si on le laisse dormir. »

Est-ce sa remarque qui déclenche la révélation ? Hier… Hier, nous étions dans un jardin fleuri. Elle était il et me regardait en souriant. Je lui montrais mes mains d'enfants empreintes des restes d'une barbe à papa. Je riais quand elle/il essayait de me débarbouiller…

Avant-hier, nous étions tous deux des chevaux, galopant dans une forêt. Les nymphes saluaient notre passage et ….

Le magasin tremble. L'onde de choc fait tomber des produits sur le sol. Un grognement sort des haut-parleurs. Je tends la main vers le ciel qui se fissure : « Le rêveur ! Ne réveillez pas le rêveur ! ».


La chambre est aérée. Une légère brise vient troubler le drapé des tentures. Sur le lit, le chien s'étire. Il hume la brise. Il avance lentement vers son maître qui s'enfonce un peu plus dans le sommeil.

Assis, le canidé regarde dormir l'humain. Il s'ennuie. Lui, il a dormi une bonne partie de la journée. Maintenant, il est en forme. Il veut jouer. Il pousse de sa truffe la main qui d'ordinaire le caresse. Déçu de ne pas provoquer de réaction, il se met à la lécher. L'homme dans le lit se retourne en grognant.

Il marmonne en cherchant sa place : « Chut, ne réveillez pas le rêveur ! »