Ce texte a été écrit dans le cadre de la cent quinzième nuit du FoF, forum d'écriture francophone présent sur fanfiction. Il fallait le rédiger sur le thème "cauchemar" en une heure. Comme je n'ai rien écrit depuis de nombreux mois, il m'a fallu du temps pour m'y mettre. Pour plus d'informations vous pouvez m'envoyer un mp.


Dans la ruelle privée de soleil, S. A. s'arrêta un instant devant la porte en verre dépoli qui menait à la boutique qu'il avait recherchée. Il hésita. Il avait essayé tant de choses, et il avait l'impression de franchir un seuil de plus dans les profondeurs de son mal-être, en accomplissant enfin la démarche qu'il avait réfléchie et préparée depuis plusieurs jours. C'était sûrement prendre des risques que de venir jusqu'ici, mais il lui semblait qu'il avait déjà épuisé les solutions les moins extrêmes, et que ces risques, quelques importants qu'ils fussent, étaient moins dangereux que de laisser sa situation continuer à empirer. Il serait bientôt à bout, s'il ne l'était pas déjà.

Il se rendit compte que ses pensées épuisées étaient encore en train de dériver et força sa conscience à retourner vers cette ruelle, vers cette porte, vers ce magasin. Tout en tendant la main vers la barre en laiton qui servait de poignée, il espéra qu'il n'était pas resté trop longtemps indécis, immobile. Il ne tenait pas à se faire remarquer. Il ne tenait pas à passer pour fou.

Il poussa la porte, qui résista un peu, et céda finalement au tintement d'une clochette au-dessus de sa tête.

La boutique était plus lumineuse que ce que la faible clarté de la ruelle aurait laissé supposer. C'était entièrement dû à son contenu.

Sur la gauche, sur de grandes étagères en bois, s'alignaient de longues rangées d'ingrédients au-dessus de comptoirs remplis d'ustensiles variés. De petites étiquettes décoraient les fioles et récipients, pour une grande part transparents, et ajoutaient une note blanche sur le fond multicolore de leurs contenus. La vue de S. A. n'était pas assez bonne pour pouvoir les lire depuis le seuil, mais il supposait qu'il aurait pu y trouver l'inventaire hétéroclite et multiforme d'une apothicairerie spécialisée dans l'extraordinaire : herbes variées aux reflets miroitants, champignons luminescents, plumes irisées, résines ambrées, sirops agités de courants presque imperceptibles, et autres substances aux effets prometteurs. Par contraste, les ustensiles qui se trouvaient en-dessous auraient pu paraître quelconques si leur matière ne les avait pas distingués des boutiques de new age à la mode : mortier en porphyre, fioles en cristal de roche, boule en opale, petits chaudrons en cuivre ou en argent, qui, au premier abord, n'attiraient pas l'attention, mais desquels un œil plus expert pouvait apprécier la qualité.

Sur la droite, de longs vivariums et quelques aquariums à l'eau plus ou moins trouble abritaient de nombreux exemplaires du petit peuple, qui s'agitaient plus ou moins selon leur caractère diurne ou nocturne : de petites fées aux ailes luminescentes, de minuscules gobelins renfrognés, des êtres qui à première vue ressemblaient à des insectes ou des méduses, et qui, à y regarder de plus près et de la bonne façon, se révélaient étrangement semblables à des humanoïdes déformés. Cela, en fait, S. A. était aussi un peu trop loin pour le voir, mais il le percevait avec la sûreté de ce qu'il avait imaginé quand on lui avait décrit cette boutique.

Cependant, ce qui l'intéressait se trouvait derrière le comptoir, derrière le boutiquier d'un âge incertain qui, au son de la clochette, était sorti de son arrière-boutique pour accueillir avec un sourire complaisant le nouveau client qui s'aventurait chez lui. Quelques cases accrochées au mur y accueillaient, protégées par des sorts et des chausse-trappes savamment entrelacés, et plongées dans une stase, quelques créatures magiques autrement plus grandes et plus dangereuses que le petit peuple conservé en culture dans les vivariums.

S. A. laissa la porte se refermer derrière lui et se rapprocha du comptoir. Il pouvait voir un jeune kitsune endormi la queue sur le museau, un simorgh brun la tête sous l'aile, un caladre blanc dont l'oeil morbide et fixe était entrouvert sous le sort qui le maintenait insensible, et d'autres êtres qui n'étaient pas suffisamment rares pour que leur vente fût interdite, mais assez singuliers pour que leur possession fût source de méchants commérages. Aucun ne correspondait à ce qu'il cherchait, mais on lui avait dit que le boutiquier possédait dans ses réserves plus de créatures que ce qu'il avouait à ses clients, ou aux douaniers qui pouvaient parfois l'importuner.

« Bonjour, que puis-je faire pour vous aider ? »

Le boutiquier avait posé ses mains jointes sur le comptoir, légèrement penché en avant pour indiquer son attention sans toutefois imposer sa présence à son client, et il attendait sa réponse avec la patience d'un bon commerçant.

Il était trop tard pour reculer. Il aurait été ridicule et suspect de repartir sans rien demander. S. A. prit sa respiration et se lança :

« Je cherche un baku, un mangeur de rêves. »

Le boutiquier haussa un sourcil et se laissa légèrement retomber en arrière. Quelques secondes passèrent.

« Voilà un animal qu'on me demande rarement, » commenta-t-il d'un ton neutre.

Cela ne signifiait pas qu'il n'en avait pas en réserve, mais cela semblait demander une explication, et S. A. ressentit cette légère pression comme une menace. Il se demanda brusquement s'il aurait dû trouver une raison médicale, contrefaire une ordonnance, et ce fut un mensonge plus transparent encore qui sortit brusquement de ses lèvres :

« Mon fils fait de très vilains cauchemars, je cherche seulement à l'aider. »

Le second sourcil rejoignit le premier sur le front du boutiquier, et S. A. remercia intérieurement le tact, inhérent au bon commerçant, qui l'empêchait de contredire un client.

« Il existe des solutions… plus conventionnelles que le baku pour lutter contre les cauchemars, » finit par énoncer le commerçant.

C'était une évidence et ils le savaient tous les deux. Mais S. A. avait déjà essayé. Les attrape-rêves qu'il avait accrochés au-dessus de son lit avaient noirci et s'étaient déchirés en quelques nuits. Et quand il était devenu trop suspect d'en acheter davantage, ceux qu'il avait essayé de tisser lui-même n'avaient tout simplement pas fonctionné. Ils étaient restés inertes et inopérants pendant qu'il se tordait entre les draps et se réveillait en hurlant. Les potions pour dormir sans rêve étaient quant à elles trop dangereuses pour être utilisées à long terme, et il en ressentait les effets secondaires depuis plusieurs semaines, pris de violentes nausées et les mains tremblantes. Il les cacha d'ailleurs furtivement dans ses poches, redoutant que le commerçant y lise le désespoir de ses différentes tentatives « plus conventionnelles ».

« Et le baku n'est pas assez puissant pour lutter contre les intrusions extérieures, » poursuivit le boutiquier.

Ce n'était pas le problème de S. A. Il avait bien cru d'abord qu'un spectre néfaste le tourmentait, et il s'était entouré d'une multitude de barrières aussi puissantes qu'il lui avait été possible de construire sans attirer la suspicion. Ce que les barrières n'auraient pas arrêté, ses nombreux détecteurs auraient dû au moins le remarquer. Mais il n'y avait rien. Ses cauchemars ne provenaient que de lui-même. Quelque chose en lui refusait obstinément, diaboliquement, le repos.

Il affermit sa résolution et espéra que son visage, sans doute visiblement épuisé par les nuits sans sommeil, pût traduire sa détermination :

« Je vous assure qu'un baku est nécessaire. »

Le boutiquier ne répondit rien. Il regarda S. A. sans un mot et ce regard pesa sur lui comme une accusation. S. A. sentit monter en lui une peur irrationnelle : se pourrait-il que cet homme sache ? Mais non, nul ne savait ce qu'il avait fait, il en était sûr, nul. Et même si son crime remontait à la surface de ses rêves comme le sang sur les mains de lady Macbeth, il n'était pas possible de le lire sur son visage, il en était tout aussi sûr. Nul ne pouvait l'accuser. Nul autre que lui-même.

Au bout de quelques secondes un sourire poli monta aux lèvres du boutiquier :

« Bien sûr, je peux vous en vendre un qui est très efficace. Peut-être un peu trop d'ailleurs, on m'a dit qu'il aspirait les bons rêves autant que les cauchemars, et parfois même quelques petits souvenirs... Mais votre fils a tout le temps de construire des rêves et des souvenirs, n'est-ce pas ? »

Il s'interrompit, attendant d'une inclinaison de la tête un assentiment de la part de son client.

S. A. hésita légèrement mais se reprit rapidement :

« Oui, c'est très bien. »

Il ajouta rapidement : « Mon fils guérira vite, à son âge. »

Un nouveau sourire poli répondit à son mensonge :

« Alors, si vous voulez bien attendre un instant, je vais le chercher. »

Le boutiquier lui tourna le dos sans attendre sa réponse pour gagner son arrière-boutique.

Quand il fut sorti, S. A. sentit ses muscles se détendre un peu. Il respira consciemment en attendant le retour du commerçant.

Ce dernier revint quelques minutes plus tard, un globe transparent entre les mains. S. A. observa avec une certaine curiosité la créature qui y reposait, plongée dans une stase. La trompe velue était enroulée vers la tête bosselée, elle-même recourbée vers le ventre brun, quatre pattes griffues et une queue touffue serrées tout autour.

Le boutiquier déposa la sphère sur le comptoir et annonça doucement le prix. S. A. s'attendait à ce qu'il fût élevé, étant donné la rareté d'un baku et la discrétion de l'établissement, mais il fut tout de même surpris. Il avait cependant prévu assez, et le retour de sa santé mentale le valait bien. Il paya en espèces, malgré la hauteur du montant, mais le boutiquier ne fit aucun commentaire. Il n'était sans doute pas le seul client à agir ainsi. Puis il se pressa de saisir la sphère ainsi que les instructions pour éveiller le baku une fois chez lui, les rangea tous deux dans un grand sac opaque qu'il avait préparé à cet effet, remercia le boutiquier d'une inclinaison de la tête, et sortit rapidement.


Le boutiquier le regarda partir. Ce n'était plus ses affaires, une fois la créature vendue, mais il avait le sentiment que ce baku serait bien nourri. Peut-être même un peu trop. Peut-être aux dépens de son nouveau propriétaire. Et peut-être même reviendrait-il bientôt dans sa boutique, quand les héritiers de son ancien client seraient en peine de s'en débarrasser.