CHAPITRE 1 : Voie lactée

Inspire.

Expire.

Inspire.

Expire.

Le silence.

Le carnage.

Je nageais dans un enfer pourpre parsemé d'éclats argentés. Le ciel sous mes pieds, j'avais la sensation de voler au-dessus de la voie lactée. Si je flottais sur cet océan d'étoiles, l'homme à mes côtés était en train de s'y noyer. Cette galaxie qui s'étendait autour de nous naissait de son corps. Elle sortait de ses entrailles pour venir nous envelopper. Je ne voyais plus son visage enfouit dans l'espace pourpre, il était devenu la matière de ce nouvel univers. Un univers dont j'étais le seul et unique créateur. Ce big bang, je l'avais imaginé tellement de fois. Adolescent, j'avais réussi à en créer des petits avec ce que la nature mettait entre mes mains... Mais aucun n'avait été aussi proche de la perfection.

Soudain, mon monde se mit à trembler. Une série d'ondes circulaires se propagea à la surface du liquide répandu au sol, déformant le reflet des étoiles qui y brillaient. Mes tympans se mirent eux aussi à vibrer. Mon fantasme s'écroulait dans un vacarme assourdissant. Je revins à la réalité et lâchai le marteau, instrument de ma création, que je tenais fermement jusqu'alors. Le voisin du dessus venait de briser ma tranquillité avec ce qui devait, pour lui, s'apparenter à de la musique. Je rageais. En une fraction sonore mon premier passage à l'acte était devenu un échec. La soirée s'était pourtant parfaitement déroulée...

Je m'étais rendu au Red Bird, un pub irlandais en centre-ville où traînait à la fois les jeunes du quartier et les touristes en mal d'ivresse. J'avais repéré ma cible adossée contre un mur, un verre de whisky à la main. L'homme avait une carrure imposante, la mâchoire carrée, des cheveux châtains mi-longs plaqués sur son crâne par un mélange de gel et de sueur. Il ne semblait pas du coin. Je l'avais contemplé avec insistance jusqu'à ce qu'il me remarque. Il n'en avait pas fallu plus pour qu'il vienne m'aborder. Mes soupçons s'étaient vite confirmés : il était en vacances et voyageait seul. J'avais décidé qu'il deviendrait la matière de mon premier macrocosme à la façon qu'il avait eu de soutenir mon regard, à m'en faire baisser les yeux, et de poser sa main sur ma cuisse, sans s'embarrasser des conventions qui exigent que l'on confirme l'orientation de l'autre avant d'effectuer ce genre de geste.

Evidemment, j'avais analysé mon terrain de chasse des mois à l'avance. Dans ce club, où la jeunesse s'intoxiquait à en perdre les sens, personne ne remarquerait deux amants s'éclipsant, dans un endroit plus calme, pour aller consommer leur passion. Bon point supplémentaire il avait proposé de lui-même de se rendre à mon appartement, malgré la distance qui nous en séparait. J'aurais eu du mal à argumenter si sa chambre d'hôtel se trouvait dans les parages, mais heureusement pour moi il s'était lassé des pubs miteux qu'offraient le quartier extérieur et avait donc décidé de se rapprocher du centre pour sortir ce soir. On s'était finalement embrassés à pleine bouche, à son initiative, dans la cage d'escalier. Je n'aurais pas pu imaginer meilleure cible pour une première tentative.

Dans l'appartement, j'avais calmé le jeu. Hors de question de faire quoi que ce soit dans le noir. J'avais activé l'interrupteur fait maison installé à côté de la porte d'entrée, et avais ainsi allumé l'ensemble des guirlandes disposées dans chaque angle de la pièce. J'avais mis beaucoup de temps à décorer le salon dans l'attente de ce moment, mais mon invité n'avait pas semblé particulièrement émerveillé. Cette pause inattendue avait même éteint ses ardeurs. Pour agiter ses sens à nouveau, je lui avais proposé une autre dose de whisky, le priant de se mettre à l'aise en attendant mon retour. Une fois dans la cuisine j'avais attrapé un verre et l'avais rempli à ras bord, contemplant le liquide ambré sans y goûter. L'alcool ne faisait pas parti de mes vices (que certains auraient pourtant jugés nombreux). De plus, ce que je m'apprêtais à faire nécessitait que je garde le contrôle de mes sens. J'avais ouvert le tiroir placé sous l'évier et j'en avais sorti un marteau. Il était petit mais avait un poids conséquent. Je n'étais pas certain qu'il fasse l'affaire mais peu importait. L'élément principal n'était 2 pas la mort mais ce qui suivrait. J'avais caché grossièrement l'outil dans la poche intérieure de ma veste. Je ne comptais pas sauter sur mon invité, tel un sauvage, dès ma sortie de la cuisine : il me faudrait attendre le moment propice.

Ce moment s'était présenté une quinzaine de minutes plus tard, alors que l'homme, désormais bien ivre, s'était jeté sur moi pour continuer nos ébats précédemment avortés par mon besoin de lumière. J'avais senti son corps se frotter au mien. Non. S'appuyer sur moi. M'écraser de tout son poids. C'était le signal. Je m'étais saisi du ma marteau et lui avais asséné un coup précis sur la tête. Il avait reculé en titubant. Je m'étais douté qu'un seul choc ne suffirait pas à l'abattre, ni d'ailleurs à faire couler assez de sang pour que le tableau soit parfait. Aussi, je ne lui avais pas laissé le temps de riposter et l'avais frappé encore et encore. Il était tombé au sol. Et l'espace, suintant de son crâne, avait commencé à se former. J'avais attendu, tremblant, que les étoiles y apparaissent. Voyant les reflets des multiples guirlandes scintiller peu à peu, j'étais tombé à genoux dans le vide spatial. J'aurais voulu rester là pour l'éternité.

Mais le silence était essentiel à mon fantasme. Et ces maudits voisins venaient de gâcher ma quiétude.

Je me relevai et contemplai la scène à mes pieds. Maintenant que j'avais été extirpé de mes rêveries, je n'étais plus du tout satisfait par ce que je voyais. Peut-être son sang était-il trop liquide à cause de l'alcool ? Son corps me paraissait étrangement chétif au milieu de tout ce fluide rouge sombre. Il n'était plus l'homme imposant et dominant, simplement une victime inutile pour une tentative gâchée. Ma création était loin d'être à la hauteur. Et ce vacarme électronique au-dessus de moi brouillait mes sens. Je portais les mains à mes oreilles, en vain. Le "boum boum" était toujours perceptible à travers mes paumes.

La rage.

Tout paraissait beaucoup trop artificiel. Ces foutus guirlandes en plastique n'étaient pas suffisantes, cet appartement, cette parodie d'homme au sol et debout. Concentrant toute ma haine, je mis une série de coup de pieds au cadavre. J'attrapai le fil lumineux le plus proche et tirai dessus de toutes mes forces. Les étoiles vinrent s'éclater au sol. Elles se désintégrèrent en millier d'éclats, se mêlant avec le sang. Le bruit de verre brisé, mes rugissements de colère, le violent craquement des os, le son mou de la chair qu'on brutalise... si la rage était une partition je la jouais à la perfection.

La sonnette retentit, stoppant net mon cœur. Je remarquai alors que la musique s'était arrêtée. Enjambant le cadavre je me dirigeai vers la porte, tremblant. Trois coups forts résonnèrent.

"Police !"

CHAPITRE 2 : Planètes

La police...

Est-ce que mes vociférations nocturnes auraient alertées les voisins ? Était-ce déjà la fin ? Une pauvre tentative ratée et j'allais finir ma vie enfermé. Je ne verrai plus jamais les étoiles. Ou deviendrai-je assez fou pour les voir danser en permanence sur le plafond de ma cellule ? Chancelant, j'avançais vers la porte d'entrée. Je posai la main sur la poignée en contenant le tremblement de mes doigts.

Inspire.

Expire.

J'avais bien fait de casser les guirlandes : plongée dans la pénombre, la scène de carnage derrière moi serait invisible depuis l'extérieur. J'entrouvris la porte en prenant soin de cacher mes jambes tachées de sang derrière le montant. Deux policiers se tenaient dans le couloir, je me lançai fébrilement.

-Bonsoir messieurs, que puis-je faire pour vous ?

Ma voix faiblarde allait me trahir, je devais me ressaisir. Les deux hommes me fixèrent, et se lancèrent un regard incertain.

-Bonsoir. On vous réveille peut-être ? demanda le premier homme.

Je me raclais la gorge, comme pour retrouver ma voix, et répondis avec plus d'assurance.

-Je rentre tout juste et je commençais à somnoler, effectivement.

Le second enchaîna :

-Nous avons reçu une plainte des voisins pour tapage nocturne. Des bruits de verre brisé, et de la musique forte…

Je réprimais un sourire qui aurait pu paraître suspect.

-Et bien écoutez messieurs vous vous êtes trompés d'un étage. Je suis seul ici, et, à ce que je sache, je ne suis pas un somnambule technophile.

Je lâchai un petit rire de convenance, celui bien connu des personnes qui travaillent dans les centres téléphoniques ou dans la vente. Ils me le rendirent, tout aussi sincèrement.

-En revanche la colocation du dessus avait effectivement l'air de faire la fête ce soir, comme tous les jeudis d'ailleurs...me plaignais-je en pointant mon index au plafond.

Une pierre, deux coups. Je me débarrassais des nuisibles à l'étage et des deux agents... Mais mon cœur eut de nouveau un sursaut lorsque je m'aperçus que l'un des deux hommes observait ma tenue d'un air suspect. Avait-il remarqué les tâches de sang ? Son collègue le sortit de ses pensées en lui donnant une petite tape discrète sur l'épaule.

-Allez ! On ne va pas vous déranger plus longtemps, encore désolé de vous avoir tiré de votre sommeil. dit-il à mon adresse.

- Aucun souci. Bonne soirée à vous.

Je m'empressai de refermer la porte, appuyant mon dos sur celle-ci pour compenser la faiblesse de mes jambes. J'y collai ensuite une oreille, guettant une quelconque alerte de la part de celui qui avait repéré les tâches sur mon pantalon. Je pus ainsi distinguer quelques bribes de leur conversation avant qu'ils n'atteignent l'escalier.

« Il était bizarre ce type... Avec son jean crade là...Il n'était pas sappé comme un gars qu'on vient de sortir du lit. »

« Tu vas vraiment te prendre la tête pour un mec, probablement alcoolisé, qui a eu la flemme d'enfiler un pyjama ? »

J'étais tiré d'affaire pour l'instant. Mais il fallait que je me débarrasse du cadavre au plus vite, et surtout au plus propre. Heureusement, je maîtrisais cette partie à la perfection. Si la masse était différente, le processus restait le même qu'il s'agisse d'un chien ou d'un humain... Un tas de chair et d'os se décomposait pareillement peu importe sa provenance.

Quelques heures et beaucoup de litres de javel plus tard toute trace de mon visiteur avait disparu. Il ne restait plus que les quelques sacs plastique hermétiquement fermés, entassés dans ma baignoire. Je m'en débarrasserai le lendemain dans les décharges alentours et dans la rivière qui courait en bordure de la ville mais, pour l'instant, j'avais bien mérité un peu de repos. Cependant, je me doutais que l'excitation accumulée au cours de cette soirée allait m'empêcher de trouver rapidement le sommeil. Aussi, je me posais sur le fauteuil du salon et pris le journal de la veille. Rien de mieux que les nouvelles de ce monde ennuyeux et les petites annonces pour endormir mon esprit agité.

Mes paupières se fermaient lentement quand soudain mes yeux mi-clos s'arrêtèrent sur une offre d'emploi. Tout mon corps se mit à frissonner. L'univers était de mon côté ! La coïncidence en était presque biblique… Comment n'avais-je pas pu y penser avant ? Je me sentais bien ridicule avec mes guirlandes électriques et mon appartement minable. Une larme roula sur ma joue, pour la première fois depuis une éternité. Ironie du sort, elle tomba pile à la source de mon bonheur. Le liquide s'imprégna dans le papier, se répandant sur l'article de la même façon que l'espace rouge s'était étalé plus tôt dans mon appartement. Les mots se noyaient sur la page, comme le cadavre dans son sang. Seul l'un d'entre eux flottait à la surface, en lettres grasses : "Planétarium".

Quelques jours plus tard, je me trouvais devant l'entrée du Musée des Sciences de la ville voisine. Une mallette en cuir à la main, les cheveux fraîchement coupés et laqués, dans mon costume parfaitement taillé, j'étais fin prêt.

Inspire.

Expire.

Je ne comprenais qu'à moitié la source de mon stress. De toute façon il valait mieux pour eux qu'ils n'embauchent personne à ma place... Tuer n'était pas ma passion, mais si il fallait sacrifier un innocent pour atteindre mon but je n'hésiterais pas. La violence était l'essence même de la création, et de mon univers d'autant plus.

J'entrai, dépassant la foule de visiteurs qui attendaient patiemment pour acheter leur ticket. Après une brève présentation au comptoir de l'accueil, on m'indiqua le bureau du directeur du personnel. Je toquai. Un petit homme corpulent d'une cinquantaine d'années ouvrit. L'entretien se déroula de façon classique. Mon faux CV, ajouté à mes connaissances en matière d'astronomie, fit une forte impression. Certes il ne s'agissait que d'un job de gardien de nuit mais autant mettre toutes les chances de mon côté. Je me retins de lâcher un ricanement ironique lorsque l'homme me précisa que le contrat était un CDI, et qu'ils cherchaient "une personne sérieuse qui resterait en place pour de longues années". J'acquiesçai. Evidemment, je savais que je ne pourrais garder ce travail qu'une période limitée. Jusqu'à ce que j'ai pu achever mon œuvre. Dans mon esprit, mon futur n'allait pas au-delà. Je n'avais jamais songé à ce que je ferai ensuite. Je me voyais juste flotter éternellement sur mon océan d'étoiles.

« Vous pouvez commencer quand ? »

« Je suis disponible dès maintenant. »

« Suivez-moi ! »

C'est ainsi que je me retrouvais à faire une visite guidée des lieux. Rien de bien attrayant pour la partie "sciences naturelles" si ça n'est la centaine d'animaux empaillés. Si seulement j'avais songé, plus jeune, à présenter ainsi mes propres cadavres, j'aurais pu remplir facilement le hall principal. Au centre j'y aurais placé ma pièce maîtresse. Éclairé de toute part, un imposant tube en verre et, en son centre, exposé dans ses propres fluides, un homme massif, mâchoire carrée, ses cheveux mi-longs flottant au-dessus de sa tête... Je me pris même à imaginer qu'il n'était pas tout à fait mort. Ses mains tapant mollement contre la vitre froide pour se dégager de cet enfer et éviter la noyade. J'en eu un frisson de plaisir. Mon nouveau patron me sortit de mes pensées.

« Et derrière cette porte vous trouverez le planétarium. »

Il ouvrit. Mon être entier se crispa, chacun de mes organes réagissant à ce que j'avais sous les yeux en arrêtant momentanément de fonctionner. C'était magnifique.

« Comme vous pouvez le voir nous avons installé des écrans sur les trois murs devant vous ainsi que sur l'ensemble du plafond de la salle. Le tout interactif évidemment. Vous pouvez vous balader dans l'espace à loisir grâce à la petite console située juste ici. »

Tout en disant ces mots il activa l'un des interrupteurs et tout se mit en mouvement autour de nous. Je suffoquai. Ma tête tournait. J'ouvrai la bouche pour aspirer de l'air mais dans le vide spatial je ne trouvai pas d'oxygène. J'allai m'évanouir. Heureusement, un groupe de collégiens entra dans la salle bruyamment, interrompant ainsi ma transe et mon début de malaise.

Mon patron prit congés, m'invitant à rester plus longtemps pour visiter les lieux si je le souhaitais, et me donna rendez-vous le lendemain soir pour effectuer mon premier service. Une fois l'homme parti je m'assis sur un banc dans l'une des petites salles voisines au planétarium afin de reprendre mes esprits. Je pris mon front entre mes mains.

« Je t'ai dit de rester là ! »

Je relevai la tête. Étais-je en train de rêver à nouveau ? L'homme de ma vision était là. En tout point semblable. Chemise sombre, blouson de cuir noir, jean abîmé, une cinquantaine d'année à vue d'œil. Il rattrapa violemment par le bras l'enfant qui avait commencé à courir en entrant dans la salle.

« Ça suffit maintenant arrête tes conneries ! »

Je pouvais voir de ma position ses jointures blanchir sur le bras de celui qui devait être son fils, ou peut-être même son beau-fils... Il serrait visiblement assez fort pour que l'enfant lâche un petit aïe de douleur. Il émanait de lui une subtile agressivité. Décidément, la chance me souriait à pleines dents. En une journée, j'avais trouvé à la fois le lieu de l'exposition et la matière.

CHAPITRE 3 : Astéroïde

« Putain mais où est-ce qu'il est encore passé ? »

David observa la salle d'un rapide coup d'œil. Il vit alors Léo se diriger en courant vers un lion empaillé. Quelle idée de merde cette sortie au musée un samedi. Beaucoup trop de monde. Il rattrapa de justesse son fils par le bras.

« Ça suffit maintenant arrête tes conneries ! »

« Aïe »

Léo regarda son père, larmoyant.

« Tu restes à côté de moi ! »

L'homme lâcha le bras de l'enfant et se redressa. Il passa sa main dans ses cheveux mi-longs en soupirant. Il détestait quand il se montrait trop brusque avec le petit. Malheureusement, il ne savait pas faire autrement. Il avait conscience d'être un père plutôt sévère, et peu démonstratif. Ils avaient eu Léo assez tard avec sa femme, et soyons honnête, par accident. L'annonce de la grossesse avait été à la fois une bonne surprise et une source d'angoisse pour cet homme un peu rustre qui n'avait jamais songé à avoir de descendance. Suite à la naissance, il avait dû faire un choix entre sa carrière militaire et sa vie de famille. Son épouse ne se voyait pas élever l'enfant seule et s'il avait continué à n'être à la maison qu'une fois par mois, il craignait qu'elle ne le quitte. De toute façon, David avait été éduqué à prendre ses responsabilités, de plus son poste de sergent lui avait permis de mettre assez d'argent de côté pour prendre sa retraite anticipée.

Le voici donc à cinquante-cinq ans, un samedi après-midi, au musée des sciences, à jouer à cache-cache avec une version miniature de lui-même et Léo, du haut de ses cinq ans, avait autant de caractère que son père. Même si ceci pouvait être attendrissant par moment, cela devenait particulièrement agaçant lors des sorties en famille. Heureusement, il ne restait plus qu'une salle à visiter et il serait l'heure de rentrer. Demain, dimanche, ils passeraient la journée tranquillement à la maison.

Le garçon avait déjà oublié le coup de sang de son père et il faillit ressortir de la salle à toute allure en voyant les petites planètes dessinées sur la porte voisine. Un regard insistant de David le fit ralentir. Il tapota la tête de son fils, un peu trop sèchement peut-être, en un geste d'affection maladroit. Ils ouvrirent la porte du planétarium sans avoir conscience de l'homme qui se faufilait derrière eux.

Quelques heures avant notre rencontre j'étais excité et terrifié à la fois. J'avais neuf ans à l'époque et, moi qui n'avais jamais eu l'occasion de prononcer le mot « papa », j'allais enfin avoir la chance de découvrir les bonheurs du lien père-fils. Ma mère fréquentait cet homme depuis seulement quelques mois mais elle semblait plus heureuse que jamais. Cette idylle naissante l'avait transformée. Elle chantonnait dans toute la maison, souriante en permanence. Elle s'était remise au sport et s'initiait à la cuisine. Avant même qu'il n'entre dans notre foyer, mon futur beau-père n'inspirait que de la joie. Malheureusement, je l'imaginais seulement à travers le regard de ma mère, et, selon l'expression commune, il est vrai que les êtres humains deviennent aveugles en présence de l'amour. Peut-être cette femme, qui m'avait élevé seule, avait vécu tellement de drames qu'elle avait choisi, elle-même, de se crever les yeux.

La petite famille habitait dans une maison pavillonnaire en bordure de la ville. Un grand jardin se trouvait au-devant du domicile, et, au milieu de celui-ci, une balançoire. David l'avait bâti de ses mains. Alors que son fils et sa femme étaient partis faire les courses en ce dimanche après-midi, l'homme se retrouvait seul chez lui. S'il aimait ces moments de répit, il les redoutait également. De par son ancienne profession, il avait l'habitude d'être actif et ne supportait pas de ne rien faire. Il avait d'ailleurs fait installer dans le garage quelques équipements de sport afin de garder la forme et de défouler ses nerfs quand il en ressentait le besoin. Alors qu'il faisait des tractions, il repensait à ces dernières années. Il aimait son fils, mais il devenait de plus en plus difficile d'endosser le rôle de père. L'âge avançant, les caprices et les bêtises de son enfant devenaient de plus en plus fréquents. Il en vint à regretter les premiers mois, où le nourrisson adorable souriait en dormant dans son berceau. Il était donc vrai que les enfants grandissaient trop vite… David s'épongea le front. Il se dirigea vers le petit frigo au fond du garage et en sortit une bière qu'il décapsula contre l'étagère en béton sur laquelle reposaient ses anciens équipements militaires. Caché dans l'allée, un homme l'observait fixement.

Mon beau-père n'était donc pas la figure parfaite à laquelle je m'étais attendu. Je comprenais cependant qu'une femme puisse lui trouver du charme. Il avait une belle gueule avec ses cheveux mi-longs, son corps bien bâti et son assurance sans égal. Mais je n'étais pas dupe et, avec les capacités sensorielles magiques qu'ont les enfants, et que l'on perd en grandissant, j'avais tout de suite senti le mal émaner de cet homme. Dans sa façon de me regarder, de me parler, il y avait quelque chose de mauvais. Mais que vaut la parole d'un fils face à l'amour d'un amant ? Pour ma mère, rien. Les jours passaient, les mois, les années… Les cadavres s'entassaient : bouteilles en verres, pack de bières… Au fur et à mesure que la pile grandissait, les bleus sur mon corps apparaissaient. Et derrière chacun d'eux un merveilleux mensonge, inventé par le bourreau ou l'aveugle qui refusait de se confronter à la vérité. Je m'enfermais de plus en plus fréquemment dans ma chambre. C'était mon sanctuaire. La décoration était sommaire mais elle me convenait. Les murs et le plafond étaient entièrement peints en rouge. Je n'avais pas de posters, juste quelques étagères où s'entassaient mes vieux jouets, restes d'une petite enfance révolue, tout comme les étoiles en plastiques fluorescentes collées sur le plafond, que je n'avais jamais eu le jamais eu le courage de décrocher. J'attendais sagement d'avoir atteint l'âge nécessaire pour m'enfuir de cette maison, en encaissant jours après jours les accès de violence aux odeurs de whisky.

David ne gueulait plus il vociférait, tenant entre ses mains une petite matraque.

« Bordel je t'avais dit de ne pas toucher à ça ! »

Léo avait jugé bon d'escalader le banc de musculation pour atteindre les anciennes affaires militaires. Heureusement ils avaient évité la catastrophe. Rien n'était fixé au mur, aussi son père avait craint que l'imposante structure en métal ne se renverse, écrasant le garçon.

Depuis le siège de sa camionnette, un voyeur s'imaginait déjà comment l'homme allait défouler sa rage sur l'enfant à l'aide du bâton télescopique. Il ne pût cependant qu'imaginer la violence de la scène car les deux protagonistes entrèrent se mettre à l'abri dans la maison. Les bleus ne poussent pas au soleil.

David entra dans le salon en grommelant. Il ouvrit le placard et y rangea la matraque. En espérant que son fils n'ait plus l'idée de jouer avec… Il s'agissait d'une vraie arme, et il pourrait se blesser.

J'aurais pu grandir indemne et m'enfuir de ce trou pour n'y revenir qu'à Noël, quand les convenances sociales l'exigeaient. J'aurais alors servi le whisky à mon beau-père devenu gâteux, son petit-fils dans les bras, et il aurait sûrement plaisanté sur sa sévérité ancienne. Les dents serrées, j'aurais ri. Pour le bonheur de celle qui m'avait élevé, et aimé, seule. Mais il était encore plus malsain que je ne le pensais. Et le futur que j'avais envisagé avait brutalement disparu, un soir de mes douze ans. Alcoolisé comme à son habitude, il s'était introduit dans ma chambre. Si nous avions été dans un roman j'aurais pu prévoir, dès son entrée dans la pièce, ce qui allait se passer. A sa démarche, à son allure, à son regard mauvais… Mais c'était la vraie vie, ma vie, et je n'avais pas bougé. Son corps lourd s'était penché au-dessus de mon lit, et il était venu broyer l'enfant en moi.

La vie suivait son cours. Les bêtises de Léo s'enchaînaient mais c'était ça aussi être père. Et les bons côtés en valaient cent fois la peine. Il avait beau passer son temps à hurler, il aimait son fils de tout son cœur. Cela faisait maintenant deux jours qu'il ne l'avait pas vu et il lui manquait déjà. Sa femme était partie en weekend chez ses parents avec le petit. David n'était pas friand de sa belle-famille, aussi il avait prétexté avoir rendez-vous avec de vieux copains pour pouvoir esquiver le repas trop long et les débats politiques interminables avec son beau-père. De plus, le temps était idéal ce soir. Aussi, il décida d'aller courir une petite demi-heure avant de rentrer se poser devant la télévision avec une pizza et une bonne bière. Il ne put s'empêcher de rire. Le cliché de l'homme, seul à la maison vautré sur le canapé, avait encore une belle vie devant lui. Pour la peine, il se cuisinerait plutôt quelque chose de frais.

Lorsque le choc de la douleur fut passé, lorsque sa fureur et sa perversion s'étaient déversées en moi, je ne ressentais plus que le vide. Aucune colère, aucun traumatisme, aucun dégoût... Tout ce que je voyais c'était les étoiles en plastique, fluorescentes, étincelantes, sur le plafond rouge sombre de ma chambre d'enfant. L'homme s'était relevé, rhabillé, il était parti. J'étais resté sans bouger, sur le lit. Son poids en moins sur mon corps j'étais libéré de la gravité qui me compressait contre le matelas quelques minutes plus tôt. Ici, dans le silence le plus total, sous ces petits astres lumineux artificiels, je contemplais la beauté de l'espace. Je flottais. Je renaissais, en paix avec ce nouvel univers, créé dans une explosion qui m'avait vu mourir. A partir de ce jour je n'aurai de cesse de vouloir recréer cette plénitude, cet éclat de couleurs, et cette perfection sans pareil.

David ne vit pas l'homme sortir de la camionnette garée dans l'allée. Il sentit juste le coup à l'arrière de son crâne. Et tout devint noir.

CHAPITRE 4 : Explosion

Quand David reprit conscience, il sut qu'il était mort.

Lui qui n'avait jamais été croyant, et n'avait pas vécu une vie des plus religieusement correcte, se retrouvait pourtant « au ciel ». Il était entouré de milliers d'étoiles et son âme se déplaçait librement de galaxie en galaxie. Mais volait-il vraiment ? Du coin de l'œil il vit une ombre à forme humaine se déplacer au milieu des planètes. Puis il tomba. Les astres s'éloignèrent à toute vitesse. Il tenta de hurler mais, dans l'espace, aucun son ne pouvait être entendu. Sa chute s'acheva sans douleur, alors que le plafond se stabilisait au-dessus de lui. Il avait de plus en plus conscience de la lourdeur de son corps, de la chair de poule qui le parcourait. Ses membres étaient paralysés et une migraine lui vrillait le crâne. Il cligna des yeux à plusieurs reprises afin d'analyser la situation. Il connaissait cet endroit : c'était le planétarium où il s'était rendu avec Léo le mois dernier. Il tenta de se lever de la chaise sur laquelle il était installé mais n'y parvint pas. Des liens retenaient ses bras et ses jambes fermement accrochés au bois sombre. Il était nu. Il voulut crier à nouveau mais ne réussit qu'à produire un râle, étouffé par le bâillon en tissu placé dans sa bouche.

Un mouvement brusque à côté de lui le fit sursauter. Un homme se tenait au fond de la pièce et le fixait avec un sourire pervers. Mais ce qui terrifia le plus le père de famille c'était ses yeux. Ils changeaient de couleurs au rythme des écrans lumineux, mais le fond de son regard était vide. Un vide glacial. Un vide spatial.

Je ne devais pas commettre la même erreur. C'était un one shot. Je n'aurais qu'une seule occasion d'exploiter cette pièce, ou plutôt ces pièces uniques. J'avais attaché l'homme solidement au milieu de la salle. Contrairement à la dernière fois je ne comptais pas le tuer directement. Mon fantasme, lors de mon arrivée au musée, m'avait donné une excellente idée pour profiter pleinement de ce moment. Je devais le découper et laisser couler lentement son sang sur le sol. Le coup de marteau, lors de ma première tentative, avait rendu la scène beaucoup trop brouillonne. Je voulais créer un sanctuaire personnel et non pas avoir un cadavre flottant à mes côtés, la puanteur de sa décomposition me suivant à jamais. Je sortis le couteau de ma poche et m'approchai. Il grommela et se tortilla dans tous les sens, rejetant ses cheveux poisseux de sang et de sueur en arrière. Sous cet angle il ressemblait trait pour trait à mon beau-père. Il essaya de parler à travers le chiffon. Je lui retirai.

« Espèce d'enfoiré qu'est ce… »

Je lui remis immédiatement le tissu roulé en boule au fond de la bouche. Il manqua de s'étouffer. Je n'étais pas assez fou pour vouloir discuter avec lui. Et puis, la peinture ne parle pas...

David eut un moment de soulagement alors qu'on lui retira le bâillon. Il vociféra une insulte tout en reprenant son souffle. Il fallait qu'il puisse négocier avec ce malade. S'il parvenait à le raisonner… Mais à peine avait-il eu le temps de formuler sa pensée qu'il se retrouvait de nouveau muet, tout espoir de discussion envolé. Le psychopathe se rapprocha dangereusement de son cou. Le prisonnier sentit son heure arriver mais l'homme était bien plus malsain qu'il ne l'avait cru. La pointe du couteau se changea en lèvres, puis en morsure. La bouche au sourire macabre descendit ensuite lentement le long de son torse. D'un coup, le pervers attrapa ses cuisses, les écarta, et vint cisailler son mollet gauche d'un élan sec. La douleur était atroce, et l'autre jambe subie le même sort avant même que David n'ait pu accepter la souffrance due à la première coupure.

Sa chair s'ouvrit facilement sous ma lame. Et le liquide rouge sombre se déversa lentement sur le sol. Trop lentement à mon goût. Mais il ne fallait pas que je perde le contrôle au risque de tout gâcher.

"C'est fou comme tu lui ressembles..." lâchais-je, plus à mon attention qu'à la sienne.

Il tentait vainement de se soustraire à ses liens, la rage déformant son visage. Je l'observais attentivement.

" Dès que je vous ai vu, avec le garçon, j'ai su que tu étais du même type..."

Mais qu'est-ce que ce taré était en train de marmonner... Ils s'étaient déjà vus ? Quand ? Le garçon ? Il parlait de Léo ? S'il touchait à un seul cheveu de son fils il le détruirait... David se voyait déjà le rouer de coups encore et encore son visage explosé contre le sol. Cette vision il pouvait la supporter. En revanche, il ferma les yeux en imaginant le corps de son fils sans vie, le regard vitreux observant la violente vengeance de son père. A peine avait-il clos ses paupières que le bourreau revenait à la charge. Il pratiqua une fine incision au bas de son ventre, et le sang se mit à ruisseler le long de son sexe et de ses jambes.

" Alcool, coups... bientôt tu le rejoindras dans sa chambre et lui aussi verras les étoiles. "

En disant ces mots, je me dirigeai vers la console afin de lancer le programme idéal sur les écrans de la salle. J'avais tout calculé. Il me resterait ensuite trois minutes pour achever mon œuvre avant que le voyage spatial ne commence.

Coups ? Sur qui ? Sur Léo ? David écarquilla les yeux en ayant brièvement un flash de cet homme, qui le torturait, assis paisiblement sur un banc du musée alors que lui-même retenait son fils par le bras. Il était brusque certes mais jamais il ne blesserait le petit. Non… jamais il ne risquerait de le blesser. Était-ce la vision qu'on avait de lui ? Ce qui se dégageait de la relation qu'il entretenait avec son fils, l'amour de sa vie ? Était-il bien ce monstre que l'on décrivait ? Il se revit un soir d'été dans la maison des parents de sa femme, son beau-père priant sa jeune épouse de "prendre garde car un homme entraîné à faire la guerre risquait de passer sa vie à la chercher". Une larme roula sur sa joue.

Alors que je revenais vers ma pièce maîtresse, je stoppai nette. Qu'était-ce sur son visage ? Des larmes ? L'homme pleurait ! Impossible ! Il n'y avait chez ces êtres aucun sentiment, aucune forme d'humanité.

" Qu'est-ce que tu fous bordel ! "

Le liquide salé allait gâcher le sang, le faire tourner, le rendre mauvais ! Je lui sautai à la gorge, l'intimant d'arrêter. J'attrapai, de ma main libre, sa mâchoire carrée en gueulant.

" Stop ! "

Ce malade avait perdu le contrôle. Il le savait. Il ne comprenait pas par quel miracle il avait réussi à provoquer le pervers sans utiliser la parole mais il y était parvenu. L'homme s'était jeté sur lui. Il était maintenant sur ses genoux, une main sur son menton et la deuxième, celle tenant le couteau, sur l'accoudoir. Leurs doigts se touchaient. Dans un élan de survie, David saisit la lame à pleine main et asséna un puissant coup de tête à son kidnappeur. Sous le choc, ce dernier lâcha son arme et atterrit sur le dos, le nez en sang. Fort de son expérience militaire, l'ancienne proie parvint à trancher ses liens. Il cracha le bâillon au sol.

Le temps que j'ai pu reprendre mes esprits, il était libre. Je sentis à nouveau ce poids sur mon corps qui m'écrasait, me broyait. Comme cette nuit. Dans mon esprit embrumé les deux visages se superposaient, leurs deux corps nus se confondaient. Je fixais le ciel, bien plus réel que la première fois. La vision troublée par mon propre sang.

Il frappait sans relâche, encore et encore, enfonçant le couteau dans la chair de celui qui avait osé mettre en péril sa vie et celle de son enfant. Il relâchait toute la pression accumulée pendant sa captivité et bien plus. Chaque moment douloureux, chaque petit instant de doute, de honte, chaque perte subie, chaque affront, chaque minute de solitude, chaque regard haineux, chaque jugement négatif... Il concentrait toute sa rage dans son bras. Lorsqu'il se releva, il avait transpercé l'autre tellement de fois que son corps n'était plus qu'un amas de chair. Il laissa tomber l'arme au sol, tremblant. Vide.

Le carnage.

Le geyser de sang qui giclait de ma gorge vint me recouvrir le visage. J'avais réussi. Je flottais. Au-dessus de moi le spectacle était magnifique. Un enchaînement de planètes inconnues, de galaxies lointaines, et des milliers d'étoiles. Non, des milliards. Et elles étaient bien plus belles que dans mes souvenirs. Quant à la douleur, elle n'était pas plus forte qu'à l'époque et elle s'estompait vite. Et puis, si souffrir était le prix à payer pour effectuer ce voyage, cela en valait la peine. Un sentiment de plénitude m'envahit. Mes nerfs se relâchèrent complètement. Chacun de mes organes devint aussi léger que mon cœur. L'univers m'enveloppait entièrement.

Mon univers.

Le silence.

Je nagerai à jamais dans ce paradis pourpre parsemé d'éclats multicolores.

Epilogue : Etoiles

" Depuis cette nuit au musée, mon père avait changé.

Quand nous sommes rentrés de weekend, avec maman, il était froid, distant. D'habitude, il me gratifiait toujours d'une petite tape sur la tête. Il ébouriffait mes cheveux et je me disais « c'est comme ça qu'il me montre son amour ». Il avait toujours été un peu rustre. Enfin… j'étais assez jeune alors c'est aussi ce que me racontait ma mère. En vérité, lorsque des fragments de notre vie d'avant me reviennent, ils contiennent juste de bons moments entre un père et son fils. Aucune violence.

Je n'étais pas en âge de comprendre ce qu'il avait pu vivre ce soir-là. Mais, depuis cette soirée, il ne s'adressait plus à moi de la même façon. Il passait moins de temps avec moi, jusqu'à m'ignorer totalement au bout de quelques années. Il s'était mis à boire de l'alcool fort, ce qu'il ne faisait qu'occasionnellement avant. Ma mère était très triste. Et, chose étrange, il me semble, dans mes souvenirs flous de gamins, que papa aussi pleurait. Il s'enfermait des heures durant dans le garage, auquel il avait fait installer un verrou dont lui seul possédait la clef. J'ai grandi en me demandant ce que j'avais fait de mal, comme tous les mômes qui se sentent rejetés.

L'homme qui vivait avec nous n'était plus que l'ombre de mon père. Lorsqu'il était ivre il parlait d'étoiles, de planètes, de sang… jouant avec son canif qu'il avait conservé de l'armée. Dans ces instants, il me faisait peur. Cette tragédie dura jusqu'à l'âge de mes douze ans. Si je n'étais pas capable, jusqu'alors, de concevoir ce que ce fou lui avait fait subir dans le planétarium, j'allais, à mon tour, connaître l'horreur véritable. Je me rappelle de chaque seconde.

Je jouais au foot dans le jardin. Le ballon vint cogner contre la porte du garage. Sous le choc, elle s'entrouvrit. J'étais surpris. Je pensais pourtant que mon paternel s'y trouvait depuis plusieurs heures étant donné qu'il n'était pas en train d'errer dans le salon, bière à la main. Mais il refermait toujours derrière lui. Poussé par la curiosité enfantine j'étais donc entré. La pièce était plongée dans le noir et sentait le renfermé, et une autre odeur que je ne connaissais pas. A ma gauche, des appareils de musculations mourraient sous la poussière. Une étagère penchée contenait des accessoires militaires. Je me souviens du vent frais s'engouffrant par l'ouverture du garage, de la chair de poule sur mes bras. Soudain j'entendis un bruit, ou plutôt un grincement. J'activai l'interrupteur, le plafonnier s'alluma. Avec une terreur suprême j'identifiai alors la source du couinement. Un homme se balançait au bout d'une corde, suspendu, au milieu de la pièce. Je voulus hurler, mais aucun son ne sortit. Mon cri était resté étouffé au fond de ma gorge. Comme si mon corps entier, ma langue, mes poumons étaient paralysés par le choc. Le courant d'air, provoqué par mon entrée, fit se retourner lentement le cadavre sur lui-même. Et je vis alors le visage boursouflé de celui qui avait été mon père, son regard injecté de sang.

Reprenant une conscience bien trop concrète, presque solide, de ce que j'avais sous les yeux, je retrouvai l'usage de mes jambes et sortis en courant. Je tombai à quatre pattes sur la pelouse, vomissant mes tripes. Je m'effondrai ensuite sur le dos tentant de reprendre mon souffle. L'image, qui, ironiquement, me marquerait plus profondément que tout ce que j'avais pu voir cette nuit-là, se présenta alors à moi : un ciel bleu sombre, presque noir, et les milliers d'étoiles qui y brillaient. La lune aussi, ronde, immense, presque surnaturelle.

Ensuite, je n'ai plus que des flashs : ma mère qui crie, les gyrophares de police, le reflet de leur lumière bleu et rouge sur la balançoire que mon père avait construite de ses propres mains, l'enterrement… Plus tard j'ai appris qu'il m'avait laissé une lettre. C'était son testament, mais également une note de suicide. "

Léo sortit un papier froissé de sa poche et le tendit à son psychologue. Ce dernier repoussa la lettre vers le jeune homme et, par un geste doux de la main, l'invita à lire lui-même les mots qu'elle contenait.

" Fiston, je ne pourrai jamais me pardonner la brutalité dont j'ai pu faire preuve envers toi lorsque tu étais plus jeune. Je suis un homme violent. Je suis né comme ça, et je mourrai comme ça. Il a fallu le pire des monstres pour me faire prendre conscience que j'en étais moi-même un. J'ai éventré cet homme avec une facilité déconcertante, et une rage tellement honnête. Je l'ai fait pour toi, parce que j'ai cru qu'il pourrait te faire du mal. Mais cela m'a permis de comprendre l'horrible vérité : c'était moi le plus grand des dangers. J'ai pris mes distances, me noyant dans l'alcool pour anesthésier mes sens, endormir ma colère. J'ai vécu comme une ombre auprès de ta mère et toi vous causant de plus en plus de peine. Je ne peux plus vivre comme un parasite, comme un lâche, qui ne peut se résoudre à vous abandonner. Cela doit cesser. Sans ma mauvaise influence tu pourras devenir un homme bien. Tu as été mon plus grand bonheur dans cette vie. Je t'aime et je t'aimerai toujours.

Ton père. "

Sentant sa gorge se serrer et les larmes monter, Léo prit une profonde inspiration. Il avait lu ces mots tellement de fois mais ils le blessaient toujours autant. La mort de son père était bien de sa faute, voilà ce qu'il en retenait. Et c'est pour cela que sa mère l'avait envoyé consulter.

En sortant de la séance, le jeune homme décida de s'asseoir quelques minutes sur un banc pour reprendre ses esprits. Il referma son manteau en tremblotant. Il faisait extrêmement froid. C'était l'hiver et les jours étaient de plus en plus courts. Lorsque il était entré chez le docteur la lumière du jour baignait encore la ville mais, désormais, il faisait nuit noir. Il sortit un briquet de sa poche, et s'alluma une cigarette. Il inspira à pleins poumons, rejetant la tête en arrière pour dégager ses cheveux mi-longs de son visage. Se faisant, il leva les yeux vers le ciel. La lune était énorme ce soir et les étoiles brillaient comme jamais.