Épilogue :

Cabane d'Ue'ksu, Bois de Serpent's Den, Octavum Prim-Decimum d'Om 390 (2020) :

Elhir'n ouvrit ses yeux fatigués, ne distinguant que vaguement une silhouette face à elle. N'ayant pas la force de parler, elle projeta faiblement son âme vers l'individu, demandant, 'Ue'ksu ?'

La voix rassurante de son ami lui répondit calmement, 'Oui, c'est moi. Tout va bien, Elhir'n, je m'occupe de tes soins.'

L'elfe déglutit, sentant quelques secondes une décoction lui être présentée. Ayant une confiance aveugle en le Second de la Coalition pour la Libération des Êtres, Elhir'n but la potion sans protester, sentant un mélange de plantes sur ses papilles, incapable pourtant d'en distinguer les espèces au vu de son état de faiblesse.

'Téléporteur Humains...'

La main de Ue'ksu accompagna son âme alors qu'il posa sa paume contre le front d'Elhir'n, 'Je sais. Le téléporteur a été détruit. J'ai acheté des journaux humains pour toi. Je n'ai pas pu en comprendre grand-chose, mais visiblement il y a eu beaucoup de morts.'

Des morts. Même dans son état second, Elhir'n sentit une once de panique s'infiltrer en elle. Des morts. Ses derniers instants de conscience, sur la Place du Téléporteur, lui revinrent en mémoire. Elle s'était ruée sur Alphard, tentant de le protéger lui et elle-même du danger. La députée du HCS l'en avait empêchée, la repoussant. Elhir'n fut forcée de l'assommer pour approcher son Nera et commencer à tracer les runes de protection. Alphard tenta de sauver la députée, mais Elhir'n l'en dissuada rapidement par pensée : aucune secondes ne pouvait être perdue s'ils voulaient survivre. L'elfe se souvint de leurs magies, jointes, Alphard aux charmes et sorts diverses, Elhir'n aux runes.

Elle se souvint de la dernière vague de puissance magique déferlant sur eux. Elle se souvint d'avoir peur, d'avoir mal. Elle se souvint d'avoir essayé de soigner ses blessures, mais d'en être incapable. Elle ne se souvenait pas d'être venue ici.

Sentant probablement sa confusion, Ue'ksu dit, 'Un humain t'a amenée, il y a deux jours. Il m'a dit, tant bien que mal, qu'il te connaissait, qu'il était ton ami et qu'il avait vu ce lieu dans ton âme. Il était blessé, lui aussi. Son âme menaçait de se briser, même si elle était dans un état moins horrible que la tienne. Je l'ai soigné, lui aussi.'

Un soupir de soulagement échappa Elhir'n. Un humain ayant vu dans son âme, cela ne pouvait qu'être Kazuto, ou Alphard. Dans un cas comme dans l'autre, savoir qu'ils allaient bien était une bonne nouvelle : Kazuto car il était son ami et Alphard car, au-delà de leur récente entente, était son Nera et l'état de son âme était donc primordial au bien-être de la sienne.

C'était probablement Alphard : si son âme était morte, elle-même le serait depuis longtemps.

Une once d'inquiétude parcourut l'elfe car si Alphard l'avait amenée alors…

'Reste calme, tu ne dois pas t'agiter. J'aimerais que tu te rétablisses au plus vite, et ton humain aussi.'

'Il Il est resté ?' murmura Elhir'n en usant de son âme, une certaine confusion s'emparant d'elle à l'idée.

'Oui. Il n'a pas quitté ton chevet une seule fois, mis à part pour le strict nécessaire. Il est en train de dormir, maintenant.'

Elhir'n acquiesça lentement, le mouvement lui arrachant un gémissement de douleur, premier son qu'elle esquissa depuis son réveil.

'Elhir'n, ne bouge pas, repose toi.'

L'elfe sentit plus qu'elle ne vit Ue'ksu prendre une éponge gorgée d'eau froide, la passant sur le visage de l'elfe. Son esprit encore fragile et fatigué menaçait de retomber dans un sommeil profond alors qu'une énième panique s'empara d'elle, la vision de son Démon Argenté dans son pot devant la tente de Kazuto. Trouvant en elle la force d'attraper la manche de son ami, sentant la surprise du Second de la Coalition, elle demanda, tel un hurlement se déposant sur l'âme de l'elfe, 'Iue ?'

Ue'ksu demeura immobile quelques instants, chaque secondes ne faisant qu'accroître la peur de l'elfe. Elle entendait son cœur battre la chamade, ses yeux s'obscurcissant un peu plus à chaque instant, une confusion immense entrant en elle alors qu'elle trembla intérieurement, se demandant pourquoi Ue'ksu ne parlait pas. Elle ne voulait pas répondre à sa propre question, mais son trouble interne l'empêchait de ne pas formuler cette interrogation.

'Elhir'n, tu devrais te concentrer sur ton rétablissement...'

La prise de l'elfe sur la manche de la tunique de Ue'ksu s'intensifia alors qu'elle demanda à nouveau, la peur ayant été remplacée par la panique pure, 'Iue ?'

'Elle Je ne sais ce qu'il lui est arrivé. J'ai… l'humain a pu aller sur les lieux, mais il n'a vu aucune cendres et n'a vu aucune traces de Démon Argenté. Elle ne s'est pas pour autant présentée ici, et son âme ne m'a pas contacté.'

Elhir'n déglutit, fermant ses yeux. Son amie était probablement morte. Iue, une fois de plus, lui avait été retirée par les humains et leur vile cruauté.

Elhir'n ferma ses yeux, sentant sa main trembler contre la manche de Ue'ksu. Elle sentit sa gorge se nouer, des larmes couler le long de ses joues, signe de sa faiblesse émotionnelle. Le Second de la Coalition lui présenta une autre décoction. 'Pour dormir,' dit-il.

Elhir'n accepta le breuvage, sa conscience déjà faible s'évanouissant alors que le rire d'Iue tinta à ses oreilles, l'odeur subtile de cannelle et de menthe du Démon Argenté envahissant ses narines, la vue du reflet scintillant de ses feuilles argentées imprimée sur sa rétine, le goût de ses lèvres sur les siennes encore perceptible sur ses papilles, le poids lourd et réconfortant de ses racines toujours frémissantes sur ses épaules, les ondes de calme seules demeurant impossible à contrefaire pour l'âme blessée de l'elfe.

Un téléporteur ne se détruisait pas ainsi de manière si accidentelle à un moment si opportun pour certains. Elhir'n, après tant de siècles, ne pouvait pas se permettre d'avoir la crédulité de penser qu'il s'agissait d'un simple hasard. Pas après tant de siècles auprès des humains.

Alors que Elhir'n sombra à nouveau dans les limbes de l'inconscience, l'elfe se promit que cette attaque, même si elle n'était pas dirigée contre Iue, ne demeurerait pas impunie. La Stratège de la Coalition s'était fait la réflexion, quelques jours plus tôt, de sa peur de voir mourir ses proches. Elle avait envoyée Méduse au loin, elle avait fourni une maison à Ue'ksu, elle s'était assurée tant bien que mal de la protection de Kazuto en le surveillant de près.

Sa seule erreur, sa seule inattention, fut d'oublier son compagnon végétal, l'ombre la suivant de partout. On peut oublier son ombre, par moments, et ce n'est en aucun cas une faute grave, puisque le Soleil chaque matins nous rappelle de son existence. Cette fois, cependant, aucun Soleil ne serait assez puissant pour ramener Iue à ses épaules. Oui, Elhir'n se vengerait.

Allait-elle devoir devenir une marionnette afin d'accomplir son dessein ? Celle d'Alphard, peut-être ? Ou alors celle de forces obscures encore mystérieuses… Comme toujours dans ses moments de doute, une énième phrase des Chuskaré, d'Arr'o qui la tentait une fois de plus, lui revint en mémoire.

Tu as beau penser que ta destinée s'est arrêtée il y a deux cents ans… Elle ne se finira qu'à ta mort, Elhir'n.

Note de l'auteur :

Ça y est, mes amis, c'est la fin du tome I ! Le Tome II risque de mettre un chouïa plus de temps à arriver, le temps que j'écrive les premiers chapitres.