Affalée sur une chaise pliante à l'ombre d'un parasol, j'observais les équipes techniques s'affairer autour du ruisseau où nous allions tourner en tirant la langue. Filmer une publicité au mois de juin dans le sud de l'Espagne, cette idée de génie... il faisait une chaleur insupportable !

— Daphné, comment ça va ? Tu vas bien ? Tu te sens bien ? Tu as faim, soif ? Tu es fatiguée ? N'hésite pas, hein.

Le réalisateur de la pub, Gérard-chépakoi, (une pointure du milieu de ce que j'avais compris), était un peu intense avec moi. Depuis trois jours, j'étais traitée comme une star, une princesse, que dis-je, une impératrice !

— Heu... Non, non, tout va bien. Juste... un peu ch...

— MARIA ! Elle a chaud, là, fais quelque chose ! hurla-t-il à une de ses assistantes.

Je fixais Maria. Celle-ci approcha, terrorisée, son brumisateur à la main.

Si le réalisateur me traitait avec un respect que je me considérais loin d'avoir mérité, ses équipes en revanche en aurait mérité un peu plus. Je ne comprenais pas toujours les insultes en espagnol, hein, mais comme tous les gamins ayant appris cette langue à l'école, je connaissais celles de base, et Gérard les utilisait un peu trop souvent...

— Bah, allez, là, qu'est-ce que tu fais avec ton brumisateur ?! engueula-t-il la pauvre Maria. Fais quelque chose !

La fille leva l'aérosol au niveau de mon visage.

— Non, c'est bon, ça ir..., tentai-je de l'arrêter en sentant la catastrophe arriver.

Maria me mit une bonne giclée de brumisateur en plein visage, directement dans les yeux.

Je plissai ces derniers, dans la douleur.

— Pauvre abruti, mais qu'est-ce que tu fais ? Ça va pas bien ?

— Oh, pardon, Madame Doulcet, pardon, je suis désolée...

— Appelle-moi Daphné, s'il te plaît, j'ai l'impression d'être ma grand-mère là, et c'est rien, ce n'est pas grav...

— Retourne au camion chercher une serviette et préviens Sonia qu'elle doit faire un raccord maquillage, empotée !

La fille se contenta de hocher la tête avant de s'éloigner, horrifiée par ce qui venait de se passer.

— ET GROUILLE-TOI, MERDE ! ON VA PAS Y PASSER LA JOURNÉE ! hurla le réalisateur à la pauvre Maria qui se mit à accélérer le pas pour s'éloigner au plus vite.

Il se tourna vers moi.

— Ça va ? Je suis désolée, c'est le petit personnel... (Il leva les yeux au ciel). En Espagne, il est difficile de trouver des personnes compétentes !

Hey beh... mépris de classe et racisme dans une seule phrase, il faisait fort.

— C'est bon, ce n'est que de l'eau, répondis-je froidement.

— Tout de même ! Heureusement pour elle que c'est le dernier jour, autrement je la virais. Sonia va venir rafistoler ton maquillage et on y va, d'accord ?

— Oh, ce n'est peut-être pas la peine, non ? Je suis si peu maquillée...

— Si, si, c'est important, tu es magnifique, Daphné, ce serait dommage de rater une prise pour une paupière brillante !

Je concédai d'un léger signe de tête. Après tout, c'était lui le pro de la publicité.

Sonia vint me maquiller puis j'eus enfin le droit d'aller barboter dans le ruisseau dans ma jolie robe blanche ceinturée à la taille qui me donnait une élégance tout droit sortie de la Grèce Antique ! Ou en tout cas, conforme à l'idée qu'on se faisait de l'élégance durant la Grèce Antique...

J'étais en Espagne depuis quatre jours et je repartais le lendemain. Les journées étaient longues et intenses, mais, honnêtement, je m'éclatais !

Après mon retour de Shanghai, j'avais passé une semaine en Bretagne à aider mon papa. Une semaine à faire la lessive et le ménage, à faire les courses et préparer les repas, tout ça entre deux allers-retours entre la maison et l'école de Ben. Une vraie vie de femme au foyer et, accessoirement, mon pire cauchemar ! C'était donc avec soulagement que j'avais retrouvé Paris, Alice et les équipes d'Hermès pour préparer mon tournage. En dehors des heures passées à ajuster la robe avec les couturières, la marque avait pris le temps de me présenter les croquis et crayonnés du concept, les maquettes préparatoires et le story-board complet de la publicité. J'étais donc capable de leur donner exactement ce qu'il voulait.

Au milieu d'un décor digne d'un paradis terrestre ( montagnes, ruisseaux et cascades caractéristiques du Parc naturel des sierras de Cazorla), j'étais une sorte de nymphe perdue, libre, heureuse, indépendante... et même forte, une qualité sous-entendue grâce à l'apparition d'un cheval avec lequel j'avais tourné le premier jour et dont les plans au galop filmés au drone viendraient s'intercaler avec les miens. Oui, un CHEVAL, encore et toujours ces créatures démoniaques, mais difficile d'éviter le cheval quand on travaillait avec Hermès, sellier historique ! Enfin, grâce à mon gros travail sur Aes Sídhe, tout s'était bien déroulé et j'avais réussi à paraître à l'aise.

Je marchais donc dans l'eau du ruisseau, détendue et naturelle, le regard vers le ciel bleu, rêveuse. Je pensais à quelqu'un dont le ciel n'était pas bleu là tout de suite, non. Lui était en train d'admirer les étoiles...

— Parfait, c'est super, Daphné, tu changes de robe et on en refait une dernière dans le soleil déclinant ?

J'attrapai le bas de ma robe désormais trempée puis sortis du ruisseau.

— OK, je vais me changer, j'arrive.

Trois assistantes se précipitèrent sur moi : une pour m'aider à porter ma robe (inutile), une pour me poser une serviette sur les épaules ( re-inutile) et Maria avec le brumisateur (re-re-inutile). Une vraie impératrice !

Je regagnai ma tente pour me changer. La robe, blanche, était salissante et les équipes étaient très tatillonnes : une simple traînée de terre et j'étais invitée à me changer. Elle était magnifique, cette robe, elle n'avait qu'un seul petit défaut : elle était fendue jusqu'à l'aine, donc... je ne pouvais pas porter de culotte. Elle était longue et il n'y avait pas un poil de vent donc peu de chance que les équipes puissent admirer mon entrejambe dans un malheureux concours de circonstances, mais entre les épaules dénudées qui prohibaient le soutien-gorge et la jupe ultra-fendue qui m'interdisait la culotte, je me sentais un peu nue.

J'entrai sous la tente accompagnée de mes trois assistantes qui m'aidèrent à me changer. J'avais eu un peu de mal à me mettre nue devant elles le premier jour, mais j'avais vite compris que c'était leur bulot, et qu'elles ne s'intéressaient qu'à l'objet « être humain » que j'étais et qu'elles devaient mettre en valeur. J'avais donc peu à peu abandonné la pudeur et la honte. Mon corps était aussi mon outil de travail, et je devais apprendre à le considérer comme tel.

Maria était en train de resserrer la ceinture pour marquer ma taille quand Mario Brachetti, le responsable du projet chez Hermès, celui qui était très « copain » avec Alice, entra dans ma tente sans même s'annoncer. Il l'avait déjà fait deux fois ces deux derniers jours et je le soupçonnais d'essayer d'apercevoir des « trucs » en débarquant à l'improviste.

— Ah, Daphné ! Tout va bien ?

Il retira ses énormes lunettes d'aviateur qui lui donnait un air de branleur. Avec ses cheveux gris gominés et ses mocassins sans chaussettes, pas besoin des lunettes, hein.

— Oui, ça va très bien ! répondis-je en replaçant la large ceinture qui me rentrait dans les côtes.

— Bon, parfait. Nous aussi, ça va très bien, on est très contents du travail fourni, vraiment, les images sont superbes.

Je levai les nez vers lui, le sourire aux lèvres.

— Et vous m'en voyez ravie !

Il me fixa trois secondes dans les yeux avec un sourire assorti aux lunettes. Alice m'avait mise en garde contre Mario...

— Dis-moi, pour fêter la fin du tournage, je me disais que je pourrais t'emmener dans un restaurant de Cazorla. Qu'en dis-tu ?

— Avec toute l'équipe ? demandai-je,méfiante.

— Oh, juste toi et moi, pour que nous puissions parler de ton avenir, de tes projets... ça pourrait être agréable.

Je soupirai intérieurement. Mon avenir... Mais bien sûr ! Le mec aurait pu être mon grand-père, mais pas grave, il tentait quand même sa chance. Sérieusement, le nombre de vieux sales qui lorgnaient sur la gamine de vingt ans que j'étais était hallucinant. J'avais envie d'être vieille là tout de suite pour qu'on me foute enfin la paix !

— Non, merci, ça ira, refusai-je catégoriquement.

— Tu es certaine ? Tu as tellement travaillé ces deux derniers jours, tu mérites une pause, non ?

— Oui, c'est vrai, admis-je. Et je vais en faire une ce soir... en compagnie de mon petit ami.

— Aaaaah, tu as un petit-ami ?

Ô joie, Ô plaisir de pouvoir répondre ENFIN officiellement « oui » à cette question en pensant à lui sans culpabiliser !

— Oui.

— Ah, d'accord. Ça... Ça fait longtemps ?

Mario semblait déçu.

— Heu... ça dépend comme on compte, mais techniquement, un petit moment, oui.

— Ah, c'est dommage, ça.

— Dommage ? m'étonnai-je.

— Oui, c'est toujours plus compliqué d'évoluer quand on a des attaches... le célibat offre plus de mobilité, d'indépendance. Tu es jeune, tu devrais profiter de ta jeunesse pour faire le plus de choses possible, pour vivre à fond !

Je n'osais même pas imaginer ce qu'il appelait « mobilité » et « indépendance »...

— Être amoureuse, c'est aussi quelque chose à vivre, vous savez. Vous devriez essayer, le taquinai-je.

Ma pique le surprit, mais pas vraiment comme je le souhaitais : l'éclat lubrique qu'il y avait dans ses yeux se fit plus intense.

— Et en plus, elle a de l'esprit..., souffla-t-il en dévorant des yeux ma jambe visible par la fente de ma robe. J'y penserai... Allez, à plus tard, Daphné.

— Oui, c'est ça, à plus tard ! lançai-je tandis qu'il sortait de la tente.

Je passai le reste de mon après-midi à tourner les pieds dans l'eau, à jouer avec la caméra, lui lançant œillades espiègles et sourires ravageurs. Après un ultime shooting, on me laissa regagner ma tente pour me changer et rentrer à l'hôtel.

Il était 20 h lorsque j'en ressortis en jeans et baskets. Nous redescendîmes en petit groupe du plateau où nous avions tourné pour retrouver la navette qui nous ramènerait à l'hôtel. À peine assise dans la voiture, je récupérai mon téléphone portable.

📧 De : Yué
On se capte ce soir ?

Je serrai les mâchoires. Il était presque 21 h...

📧 De : Daphné
J'ai un dîner, je t'appelle après ?

📧 De : Yué
Non, c'est bon, laisse tomber.

Je baissai les épaules en lisant ce dernier message.

Depuis mon retour de Shanghai, j'avais beaucoup de mal à gérer Wen ET Yué, surtout avec Wen à cette distance : dès que je dégageais une heure, elle était pour lui. Yué ne le comprenait légitimement pas.

Je soupirai en m'abandonnant sur mon siège. Vivement qu'il rentre à Paris, les choses seraient beaucoup plus simples.

La navette me déposa à l'hôtel et, après avoir refusé de dîner en tête à tête avec le réalisateur (décidément, tous les vieux porcs s'étaient donné le mot...), je quittai les équipes pour regagner ma luxueuse suite. Je me douchai puis enfilai un t-shirt et un short. Je commandai une petite assiette de frites au room-service avant de m'installer dans mon lit, la télé en fond sonore, mon ordinateur portable sur les genoux.

Wen se connecta à l'heure habituelle. Il n'était pas en ligne depuis une minute que je lançai déjà l'appel ! Il décrocha dans la foulée.

— Bonjour, petit ami de moi !

— Bonjour, petite amie de moi ! Tu vas bien ?

— Oula, je suis É-CLA-TÉE ! J'ai hâte de rentrer à Paris, la journée a encore été riche en émotion.

— Toujours aussi chaud ?

— Toujours, oui. La robe est vraiment très belle, mais le tissu est épais et du coup, je crève de chaud. Heureusement qu'on tournait dans un ruisseau aujourd'hui.

— Oh, les pieds dans l'eau ? Sympa.

— Oui, c'était très agréable, surtout que j'ai le droit d'être moi, de sourire, de faire des grimaces, de remettre mes cheveux mal coiffés en place... Ils ont vraiment misé sur le côté naturel et pour moi, c'est génial !

— Ils ne t'ont pas choisie au hasard, c'était ce qu'il voulait : une élégance naturelle, de la spontanéité, de la lumière...

Piouuuuuu... j'avais plus chaud que sur le tournage de cette après-midi, là !

— J'espère que la campagne sera un succès, termina-t-il.

— Je l'espère aussi. Alors, toi, raconte, t'as été mangé avec la bande ?

— Oui, on est allé dans un restaurant de spécialités hongkongaises où j'ai mangé le meilleur riz sauté de ma vie !

— Rhaaaaaa... j'ai envie d'être à Shanghai là tout de suite !

— La nourriture te manque ?

— Oui. Entre autres...

Il rit timidement. Aaaah, le petit rire gêné de Wen quand je lui faisais comprendre que je rêvais d'être avec lui... j'adorais !

— Tingting reste sage, j'espère ? demandai-je.

— Oh, elle reste très attentive à tout ce que je dis ou fais, mais je maintiens la distance et elle semble l'accepter.

— Bon. Je suis désolée pour elle, hein, sincèrement, parce que je l'aime bien, mais... j'ai pas envie de te partager.

— Ne t'en fais pas, je n'ai pas envie de me partager non plus. Elle t'apprécie également beaucoup, d'ailleurs, elle m'a dit que tu lui avais proposé de porter une de ses créations lors d'un de tes événements... c'est vrai ?

— Oui, c'est vrai, et je suis sérieuse : si elle a des choses à me proposer, je regarderai.

— Wow, c'est extrêmement généreux de ta part de faire ainsi profiter de ton aura à des inconnues.

Je haussai les épaules.

— J'aime bien l'idée de contribuer à la mise en avant de petits créateurs. Et puis, ça finit toujours par me revenir au centuple : c'est Séléna Valentini qui a raconté que j'étais agréable et que ma popularité croissante était rentable aux équipes marketing d'Hermès. C'est en partie ce qui leur a donné envie de me faire confiance.

— Tu as parfaitement raison : les petits d'aujourd'hui sont les grands de demain.

— Exact !

— Et du coup, pour ta prochaine avant-première, tu t'es décidée ?

— Hum, j'ai un coup de cœur, mais j'hésite encore.

— Raconte !

— Et bien, j'ai eu plein de propositions, des trucs un peu farfelus, des trucs « TROP »... mais mon chouchou c'est la proposition de Hugo Boss.

— Ils te proposent quoi ?

— Un costume noir, chemise blanche et cravate... un peu dans le style Diane Keaton, et j'adore !

— Ah, c'est sympa en effet. Légèrement féministe en plus...

— Mais OUI ! Nan, j'aimerais vraiment choisir le costard, mais l'avant-première se déroulera à New York et il faut de la classe, du glamour... la robe est tout de même plus indiquées dans ces conditions.

— Suis tes envies et ton instinct, fais en sorte de ne pas regretter !

Je soupirai d'aise ; c'était si agréable de discuter avec lui.

— J'y réfléchirai avec Alice, elle est toujours de bon conseil pour tout ce qui est fringues.

— Je pense en effet qu'elle est mieux placée que moi !

— Oh, ça, ça reste à voir... au fait, t'as eu les photos que je t'ai envoyées cette après-midi ?

— Oui, je les ai eues ! Merci, les paysages sont sublimes.

— Bah... et moi, alors ?! demandai-je, faussement outrée.

— Oui, toi... tu es magnifique, mais comme sur les photos que tu m'as envoyées hier et avant-hier ! Et comme sur toutes les photos que tu fais, d'ailleurs... Que ces paysages-là, pour le coup, c'était vraiment inédit !

— OK, c'est officiel : je suis jalouse de l'Andalousie, annonçai-je, en toute décontraction.

Wen éclata de rire.

— Rigole, rigole... tu ne t'en tireras pas comme ça ! continuai-je. Je vais te priver de... de... de je sais pas trop quoi, vu qu'à cette distance on est privés de tout tous les deux, mais je vais te priver de quelque chose !

Il soupira.

— Ah, Daphné... je sais que ça commence à faire long...

— C'est ta faute ! Tu t'es barré à l'autre bout de la planète pour pas qu'on soit ensemble... entre parenthèses, bravo, hein, bien joué, ça valait le coup ! ironisai-je.

— Je sais, et j'en suis désolé, s'excusa-t-il, penaud, mais pour Yué, je me devais de faire tout ce que je...

— Wen, je plaisante, m'empressai-je de le rassurer. J'ai juste hâte que tu reviennes, c'est tout.

— Justement, je voulais t'annoncer quelque chose.

Je fronçai les sourcils, intriguée par le ton soudain bien sérieux.

— Quoi donc ?

Il prit une profonde inspiration.

— J'ai fait une candidature spontanée auprès des « Big Four », et contre toute attente, j'ai eu une réponse positive.

— Les « Big four » ?

— Les quatre plus gros cabinets d'avocats parisiens spécialisés en droit international.

—Wow, c'est... une bonne nouvelle alors ?

— Une très bonne nouvelle. On a échangé par mail et ils me proposent un entretien.

— Mais... c'est génial, Wen ! Tu vas faire quoi ?

— Juriste.

Je laissai passer deux secondes dans l'attente d'un développement de sa part, mais non. « Juriste »... je ne savais pas trop ce que ça voulait dire.

— Ça... hum, ça consiste en quoi ? me décidai-je à lui demander.

Je ne savais même pas ce que faisait mon copain dans la vie, et je n'en étais pas très fière.

— Apporter mon expertise pour tout ce qui est mobilité internationale et fiscalité en Asie, plus particulièrement Chine, HK, Taïwan et Singapour. Ils ont une forte demande en ce moment et ont des difficultés à trouver un collaborateur au niveau... C'est une chance immense pour moi.

— Mais... concrètement, tu fais quoi ? Tu plaides ou... ?

— Ah non, ça, je ne peux pas tant que je n'ai pas mon CAPA ! Mais je suis là pour renseigner, aider, préparer.

— Renseigner ? Tu veux dire que des clients vont venir te demander des conseils ?

— Des clients, des avocats... je suis un spécialiste, ils viennent chercher les informations dont ils ont besoin.

— Wow. C'est impressionnant.

C'était fou comme je ne comprenais rien à la qualification de Wen. Son univers était tellement éloigné du mien.

— Oui. Surtout que, si ça se passe bien, une fois mon CAPA en poche, je peux devenir associé.

— Ce qui veut dire... ?

Il rit.

— Qu'une très belle carrière s'offre à moi avec des revenus... plus que confortables.

Il semblait tout heureux à l'idée d'atteindre le but qu'il s'était fixé toutes ces années, et évidemment, sa joie était la mienne.

— Je suis tellement contente pour toi !

— Du coup, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. Enfin, bonne... ça dépend, hein.

— Laquelle ?

— Je rentre en France la dernière semaine d'août.

Je tremblai.

— Tu... Tu vas rentrer plus tôt que prévu ?

Je n'osais pas y croire !

— Oui.

— Mais... ton examen d'aptitude en langue chi...

— Je me suis arrangé pour le passer le mois prochain. J'aurai un peu plus de travail à fournir, mais tant pis : j'avais beaucoup trop envie de rentrer en France.

— Pour ton travail ?

J'avais envie d'imaginer autre chose, mais...

Il rit discrètement.

— Non, pas pour mon travail, non.

Je rougis.

Pour moi. Wen voulait rentrer plus vite pour être avec moi.

Je sentis l'émotion me gagner et les larmes arriver. Je n'avais pas conscience que la distance m'était aussi insupportable.

— Daphné ? appela-t-il, inquiet.

— Oui, non, je...(je m'arrêtai pour renifler). Je suis juste... tellement heureuse à l'idée de te revoir, c'est... piou, je sais plus quoi dire là !

— Oh, Daphné..., s'attendrit-il.

Je pleurai un peu devant mon écran. J'en avais bizarrement besoin.

— J'ai hâte de te revoir, m'avoua-t-il timidement.

— Mais..., réalisai-je soudain, je fête mon emménagement dans mon nouvel appart fin août avec toute la troupe qui monte à Paris pour l'occasion, ça veut dire que... que tu pourras venir ?

— Oui, probablement.

— Oh, c'est trop génial, Wen !

Nous allions enfin avoir le droit d'être ensemble, comme un vrai couple et...

— Bon, il faudra faire bien attention avec Yué, évidemment.

Je fis la grimace ; retour sur terre.

— Oui, je sais. Vivement qu'elle sache...

— Elle est un peu déprimée depuis ton départ pour l'Espagne.

Je me mordis la lèvre.

— Tu l'as eue aujourd'hui ?

— On a échangé quelques messages, oui, et elle se sentait un peu seule. C'est bientôt la fin de son année, elle n'a pas de projet pour les vacances, elle patine un peu sans toi.

— Je sais, mais comprends-moi, quand j'ai un peu de temps, j'ai envie de le passer avec toi !

— Je comprends, Daphné, et moi aussi, j'ai envie de passer le plus de temps possible avec toi, mais... pense un peu à elle aussi, d'accord ?

Je soupirai. Je savais que Wen avait raison, mais j'avais toujours été une amoureuse entière. Quand j'étais engagée dans une relation, il n'y en avait plus qu'un qui comptait et j'étais capable de tout abandonner pour lui. Ce n'était pas très sain ni très moderne, mais j'étais comme ça, c'était ma façon d'aimer.

— Promis, je vais essayer de partager mon temps libre entre Yué et toi. Mais, en même temps si je pouvais dire à Yué que j'avais un petit ami, ce serait plus simple, elle se montrerait peut-être plus tolérante...

Il ricana.

— Alors là, non, crois-moi, ce serait même pire si tu lui annonçais que tu avais quelqu'un !

— Je n'en suis pas certaine, dis-je malhonnêtement.

— Souviens-toi de tes débuts avec Erwan...

Je regardai mon plafond blanc, pensive.

Quand j'avais commencé à fréquenter Erwan... Bon, je passais déjà beaucoup de temps en ligne avec lui avant, ce qui gonflait profondément Yué. Il y avait eu ce film aussi, que j'avais été voir avec lui et pas avec elle, elle m'avait fait la gueule pendant trois jours. Elle n'avait jamais vraiment apprécié Erwan, mais du jour où lui et moi étions devenus un couple, les choses s'étaient violemment dégradées. Et en même temps, j'imaginais que c'était lié à ma façon d'aimer, cette implication excessive. Oui, à un moment donné, j'avais préféré passer du temps avec Erwan plutôt qu'avec Yué, et c'était nul de ma part. J'étais une mauvaise amie pour être une parfaite petite amie. Enfin, ce n'était pas uniquement ma faute, parce que concernant Wen, Yué n'était pas non plus très tendre, et je ne comptais plus le nombre de piques et de vannes à l'attention d'Anne-Lise tout ça parce qu'il avait décidé de passer un peu de temps avec cette dernière plutôt qu'avec sa sœur. L'isolement social de Yué la rendait maladivement possessive avec les quelques personnes qui gravitaient autour d'elle.

— C'est vrai que c'était un peu compliqué, concédai-je.

— Imagine que là, ce serait mille fois pire !

Je levai les yeux au ciel.

— Tu es toujours hyper pessimiste...

— Je suis réaliste, Daphné.

— Tu es son frère et je suis sa meilleure amie, elle nous aime, elle ne peut qu'être heureuse pour nous !

— Malheureusement, ce n'est pas comme ça que Yué fonctionne et il va falloir du temps. Beaucoup de temps pour qu'elle se détache de toi, et un peu de temps pour qu'elle me pardonne.

Je soupirai.

— Elle n'a pas à t'en vouloir, ce serait injuste.

— Elle a toutes les raisons de m'en vouloir... et je ne vois pas d'autres solutions dans l'état actuel des choses que le temps.

— Mouais, j'espère pas trop non plus, hein, bougonnai-je.

J'avais un rêve, une promesse que j'avais faite à Eoin, et tant que nous nous cachions Wen et moi, il était impossible de le réaliser : l'emmener avec moi à mon avant-première. Le tenir par la main, le savoir à mes côtés dans un moment aussi fort en émotion, c'était bizarrement important pour moi.

— Allez, à partir du mois d'août, on pourra se voir régulièrement, les choses seront déjà beaucoup plus simples, me rassura-t-il.

Je souris en coin.

— J'ai hâte, tu n'as pas idée.