Entre les acteurs principaux qui s'accrochent avec le réalisateur, le chorégraphe pervers, la remplaçante de Tina qui a du mal à s'intégrer et Daphné qui hésite à l'aider de peur de se mettre Summer à dos, l'ambiance sur le tournage est pesante ! Heureusement, Daphné peut compter sur Wen et Yué pour décompresser.

Le nez en l'air, les yeux fermés, je laissais la maquilleuse faire son travail.

— Daphne, Noam, on va y retourner, annonça l'assistant-réalisateur du jour.

La maquilleuse s'appliquait à cacher le joli petit bouton d'acné que j'avais sur le menton. Cette saloperie d'acné... toujours au rendez-vous quand il y avait un detail shot ou un close-up, hein.

Elle éloigna sa petite éponge pour m'inspecter. Elle replaça rapidement mes cheveux sur mon front puis sur mes épaules, avant de hocher la tête avec un air satisfait. Parée pour cette quatrième prise !

Je refermai le grimoire posé devant mon nez et que j'étais censé ouvrir durant ma scène avec Caem. En attendant le fatidique « action », Noam consultait discrètement son téléphone portable sous la grande table devant laquelle nous étions assis. Une façon de faire le vide avant de reprendre, je connaissais un peu ses habitudes désormais.

Nous tournions dans la grande bibliothèque de GlendAc, un endroit réputé sombre et poussiéreux situé au quatrième étage de l'académie de magie. Enfin, là, nous étions au rez-de-chaussée, dans le studio E décoré pour l'occasion. Au milieu de très hautes bibliothèques couvertes de livres factices, Caem et Adelice profitaient de l'heure du dîner pour s'exercer en toute discrétion. Adelice devait apprendre à Caem à se transformer en saumon, mais le pauvre peinait à y parvenir.

— Tout le monde en place, s'il vous plaît !

Nous n'étions que deux sur cette scène. Deux plus une poignée de figurants qui circulaient dans la « bibliothèque ».

— On y retourne, s'il vous plaît, silence sur le plateau !

— Daphne, Noam, on reprend comme la précédente, nous précisa l'assistant-réalisateur.

Noam et moi ne répondîmes pas, concentrés.

— Silence !

— Son, OK... Caméra, OK.

— Scène 29 A, prise cinq, marque B.

Le bruit du clap résonna dans le studio.

— Action !

J'observais mon partenaire, dans l'attente. Caem soupira.

Je n'arrive pas à entrer en symbiose avec la magie azur ! Je me suis entraîné dans mon bain, comme tu me l'as conseillé, mais je ne tiens pas plus de quinze secondes sous l'eau.

Il faut t'entraîner encore, répondis-je.

Mais c'est déjà ce que je fais ! protesta vivement Caem.

Je lui jetai un regard sévère.

Combien de temps t'es-tu exercé cette semaine ?

Au moins une heure par jour !

Je ne quittais pas Caem des yeux, insistant pour l'obliger à révéler la vérité. Il leva les yeux au ciel.

Bon, OK, j'ai pu m'entraîner dix minutes mardi et jeudi, capitula-t-il. Mais comprends-moi aussi, entre les entraînements de Peil Ghaelach et les examens qui arrivent, j'avais la tête ailleurs !

Ce ne serait pas plutôt parce qu'Arzhura a refusé d'aller au bal de la Samain avec toi que tu avais « la tête ailleurs » ?

Caem me toisa, un sourcil levé. J'aimais bien quand Noam abandonnait son côté sérieux et guindé, le registre comique lui allait bien.

Je vois que tu écoutes les bruits de couloirs..., constata-t-il avec une pointe d'amertume.

Je souris en coin en me concentrant sur mon grimoire dont je fis tourner les pages.

« Bruits » de couloirs... si je peux me permettre, c'était bien plus que de simples bruits : toute l'académie n'a parlé que de ça toute la semaine ! De ça et d'Aberthol qui a mis le feu à son uniforme en cours de botanique...

Je soupirai pour marquer ma lassitude face à la légendaire maladresse de notre camarade de la maison Tailtiu. Caem fit nerveusement tapoter sa plume sur son parchemin.

Ouais, je... je ne sais pas pourquoi j'ai été lui demander. C'était évident qu'elle allait me dire non !

Non, tu as bien fait, voyons. Toi, au moins tu n'as aucun regret. Toi, au moins, tu as essayé...

À mon tour de me concentrer sur mon parchemin.

Silence. Un. Deux. Trois...

Tu as... Tu as un cavalier pour le bal de la Samain ? osa prudemment demander Caem.

Je secouai la tête sans quitter mon parchemin des yeux.

Non, j'ai trop hésité et il a certainement déjà été invité.

Essaie, tu n'as rien à perdre !

Je déglutis péniblement en « pensant » à l'élève de Brigantia Machin-truc-dont-j'avais-oublié-le-nom (pourtant, Yué m'en avait parlé deux-cents fois, hein...) et pour lequel Adelice avait le béguin.

De toute façon, il ne voudra jamais y aller avec un monstre, dis-je tristement.

Caem m'observait, réalisant à ce moment-là qu'Adelice écoutait tous les bruits de couloir.

Tu veux y aller avec moi ? proposa-t-il sur un ton décontracté.

Quoi ? demandai-je, abasourdie.

Je n'ai pas de cavalière, celui que tu voulais pour cavalier est un abruti, on n'a qu'à y aller ensemble, on se consolera !

Je me mordis les lèvres.

Mais...

Quoi ? insista Caem.

Tu n'as pas peur des bruits de couloir ?

Il sourit. Un sourire naïf et rassurant.

Peur ? Mais... de quoi aurais-je peur ?

Je levai un œil timide dans sa direction.

D'accord, on ira ensemble au bal.

Le regard de Caem tenta de capturer celui d'Adelice, mais je m'arrangeai pour lui échapper en attrapant mon grimoire.

Bon, alors, pour t'aider à mieux t'imprégner de la magie de l'eau avec ton amulette de feu, j'ai peut-être une piste : on pourrait passer par un sortilège de liquéfaction.

Liquéfaction ? Tu crois que ça peut marcher ? demanda Caem avec espoir.

Oui, attends...

Je fis tourner les pages au hasard et m'arrêtai sur un schéma représentant les forces telluriques. La page était facile à trouver : le livre n'était en réalité composé que de huit pages qui se répétaient à l'identique. Caem tendit le cou pour mieux voir.

Caem, murmurai-je.

Hum ?

Merci.

Il sourit discrètement.

De rien.

Je jetai un œil vers le réalisateur un peu plus loin, les yeux rivés au retour. Il retira son casque.

— Coupe, coupe, j'ai besoin de réfléchir, annonça-t-il au cadreur.

Il ne semblait pas très satisfait par notre performance. Pourtant, j'avais trouvé Noam juste et, de mon côté, je ne m'étais pas trouvée trop larguée. Ce matin, nous avions répété avec le premier assistant-réalisateur et nous avions suivi scrupuleusement ses directives. Mais à voir le visage du réalisateur qui échangeait avec ses deux assistants, quelque chose n'allait pas.

— Tu crois qu'on va se faire engueuler ? demandai-je à Noam sur un ton que je voulais détendu.

On sentait tout de même une petite pointe d'angoisse à l'idée de me prendre une soufflante.

— Avec ce connard, il faut toujours être prêts à se faire engueuler, soupira-t-il en reprenant son téléphone portable.

Je déglutis péniblement.

— Oh, OK.

— Mes amis sont arrivés de Los Angeles cette après-midi, tu veux venir faire la fête avec nous ce soir pour te changer les idées ? me proposa Noam.

— Oh, tes amis viennent te voir ?! Quelle chance !

— Oui, j'avais besoin de me vider la tête, alors je leur ai demandé de venir. On va profiter du week-end pour picoler en alternant entre partie de Playstation et rediffusion de la NFL ou de la NBA. Mais si tu viens, on peut faire un truc moins viril ! dit-il avec un clin d'œil.

— Tout un programme ! m'amusai-je. Natalia sera là ?

Il ricana.

— Non, elle est en shooting à Canberra.

— Ah, dommage. Merci pour l'invitation, mais je vais décliner : ce soir, j'ai un rendez-vous !

— Avec Wen ? demanda-t-il avec un regard espiègle.

J'étais heureuse de constater qu'il acceptait enfin la présence de Wen dans ma vie.

— En effet. Il est très occupé ces derniers temps et il m'a promis de me réserver son vendredi soir.

— Tu ne l'as pas revu depuis ton arrivée à Bray ?

Je soupirai.

— Non. On devait se retrouver ce week-end, mais il n'a pas pu se libérer. Je croise les doigts pour la semaine prochaine, même si j'ai peu d'espoir...

— C'est dur les relations à distance, hein ?

— Oui, très dur, approuvai-je.

— Daphne, Noam, il faut qu'on parle, nous interrompit le réalisateur.

Ma gorge s'assécha en même temps que mon pouls prit de la vitesse. Jusque là, j'avais été épargnée, mais je me doutais qu'avec le nombre de scènes que j'avais à tourner, la situation ne durerait pas.

— Bon, je vous explique : j'aime bien ce que vous proposez, hein, mais c'est un peu fade, un peu plat. Surtout toi, Noam. Caem a plus d'entrain et de personnalité que ça.

Et BING. Noam leva les yeux au ciel dans un soupir d'agacement bien audible.

— Quant à toi, Daphne, j'aimerais que tu sois plus dans la séduction. Adelice a envie de plaire à Caem, et j'aimerais que ça ressorte de façon visible à l'écran.

Je me figeai. Je ne clignais même plus des yeux à ce moment-là.

— Que... Qu'Adelice séduise... Caem ?

— Oui ! Au fond, elle attend qu'il l'invite, elle l'espère, et il faut que tu fasses transparaître cette attente.

Je serrai mon poing sur la table ; je n'étais PAS DU TOUT d'accord avec cette analyse.

— Mais... je ne suis pas persuadée que ce soit ce qu'Adelice recherche, protestai-je avec prudence.

— Je te maintiens que c'est ce qui doit paraître à l'écran, riposta froidement le réalisateur.

— Pourquoi chercherait-elle à séduire Caem alors qu'elle est attristée d'avoir été incapable d'inviter celui qu'elle voulait ? Ça n'a pas de sens !

Le vent du Nord traversa le plateau. Deux secondes de silence absolu avant que le réalisateur ne parte dans un grand éclat de rire forcé. Moi, je ne bougeais pas. J'attendais, la boule au ventre : j'avais bien conscience de prendre des risques, mais je ne pouvais pas ne rien dire.

— Bon, écoute, Daphne, tu es bien mignonne et c'est vrai que tu passes vraiment très bien à la caméra, mais justement, contente-toi de bien passer à la caméra, d'accord ? La réflexion et l'analyse, laisse ça aux gens qui savent faire et dont c'est le travail.

Heu... OK : je venais de me faire traiter de belle conne, comme ça, en détente. Je me renfrognai ; cet enfoiré savait taper là où ça piquait.

— Je te demande de faire quelque chose, tu le fais, point. Le reste, c'est moi qui assume, d'accord ?

Il me fixa, dans l'attente d'une réponse. J'étais incapable de parler à ce moment-là. Ou alors, si, mais ça aurait été dans ma langue maternelle et ça n'aurait pas été très poli.

— D'accord ? insista le réalisateur.

Je pris une profonde inspiration. Je n'allais pas tout gâcher pour une remarque maladroite, et puis, je repensais aux paroles de James : « Il ne sera plus là l'année prochaine, alors que moi, oui ».

— D'accord, murmurai-je d'une drôle de voix grave.

Le réalisateur afficha un faux sourire.

— Bien. Contente-toi d'être actrice et de faire la belle, hein.

Tous mes muscles se tendirent. J'étais prise d'une furieuse de lui balancer mon grimoire à la gueule. Puis le banc. Et la table. Voire même une ou deux bibliothèques...

— Noam, comme d'habitude, y a rien qui va, alors s'il te plaît, recentre-toi. Caem est plein de malice et d'intelligence, je sais que c'est compliqué pour toi, mais essaie au moins.

J'observais Noam, abasourdie par l'attaque. Je pouvais lire de la haine, brutale et violente, un truc que je n'avais jamais vu dans son regard jusque là et honnêtement, j'aurais été le réalisateur, j'aurais eu très très très peur.

— Bon, on va y retourner, hein ! nous lança ce dernier avec entrain, comme si rien ne venait de se passer.

Il s'éloigna vers le retour.

Noam et moi n'osâmes pas échanger, secoués par les remarques du réal. À ses yeux, nous n'étions que deux cons d'acteurs, deux marionnettes à ses ordres. Je retrouvais à ce moment-là le sentiment que j'avais ressenti le jour de ma séance photo, quand le photographe cherchait à me déposséder de ma volonté, et c'était particulièrement désagréable.

Nous reprîmes ainsi le tournage, mais évidemment, nous n'étions plus dedans. Il nous fallut une bonne dizaine de prises avant de finaliser cette scène insignifiante. Le pire, c'était que même si ce que nous proposions ne lui convenait pas, le réalisateur nous laissait toujours aller jusqu'au bout de la scène, comme s'il prenait un plaisir sadique à nous regarder nous embourber pour mieux nous humilier à chaque fois. Ses mots étaient d'ailleurs toujours choisis avec soin, pernicieux, mais polis, et il cultivait également l'art de complimenter pour mieux rabaisser derrière : « Ta prononciation en anglais est vraiment parfaite, bravo, pour une francophone, c'est rare ! Mais tu peux te concentrer un peu moins sur la prononciation pour vivre et croire en ce que tu dis, s'il te plaît ? ». Inutile de dire qu'en sortant du studio vers 19 h, je n'étais pas au meilleure de ma forme.

J'aimais le métier d'acteur, sincèrement. J'aimais me questionner sur Adelice, sur sa psychologie et son histoire, j'aimais réfléchir à ce que voulait en faire l'autrice pour mieux lui donner vie. Mais lorsqu'un réalisateur venait ainsi tout gâcher en m'imposant sa vision des choses (complètement à côté de la plaque, qui plus est), je n'avais plus aucun plaisir à jouer. Cette après-midi avait été un calvaire dont j'avais décompté chaque minute. Mais si c'était ça le vrai métier d'acteur, obéir comme un pantin à un despote persuadé d'avoir raison, est-ce que je m'habituerais ? Être un esclave stupide qu'on arrosait d'argent pour qu'il fasse ce qu'on voulait de lui ? Non, impossible, je ne le supporterais pas. J'avais le vertige tout à coup : et si je m'étais trompée ? Et si ce métier n'était pas le bon pour moi ?

J'entrai dans ma petite maison vide. J'envoyai mes chaussures valser, puis j'abandonnai mon manteau trempé en boule sur le canapé. J'allai à la cuisine et ouvris le réfrigérateur à moitié vide. Je ne pouvais même pas me remonter le moral en me jetant sur la bouffe !

Je retournai au salon pour me laisser tomber sur le canapé, les yeux rivés à mon portable.

📧 De : Daphné
Salut, j'ai passé une journée de merde, c'est possible de t'appeler dès que possible ? Besoin d'une grosse dose de Weniprane, là.

Je m'abandonnai sur mon canapé, les yeux fermés. Mon téléphone vrombit.

📧 De : Wen
Tu es chez toi ?

Gné ?

📧 De : Daphné
Oui, appelle-moi !

📧 De : Wen
D'ici cinq-dix minutes ?

Je soupirai. Bon, c'était toujours mieux que rien...

📧 De : Daphné
OK. Je vais prendre une douche, appelle-moi dès que c'est bon !

J'allais pour abandonner mon portable sur la table et me lever, quand celui-ci se manifesta.

📧 De : Wen
Non !
📧 De : Wen
Attends avant d'aller prendre ta douche !

Je fronçai les sourcils, intriguée.

📧 De : Daphné
?

J'attendis deux minutes, mon portable au creux de la main, avant de le relancer.

📧 De : Daphné
Je peux aller prendre ma douche ?

📧 De : Wen
Non !

Je ris doucement.

📧 De : Daphné
Qu'est-ce que tu mijotes ?

📧 De : Wen
Il pleut beaucoup aujourd'hui à Bray et je n'ai pas envie de rester coincé dehors...

Je laissai tomber ma mâchoire. Est-ce que... ? Je n'osais pas y croire ! Je me levai d'un bond pour courir jusqu'à la fenêtre. Il y avait une voiture arrêter sur la route devant « chez moi », mais je ne pouvais pas bien voir à cause des arbustes qui décoraient la petite allée devant le pavillon. Mon cœur s'emballa en entendant retentir la sonnette. Je me précipitai vers la porte d'entrée en effectuant une glissade contrôlée sur le carrelage (vive les chaussettes !). J'ouvris la porte et tombai sur lui, le dos voûté sous la pluie diluvienne. Il me sourit.

— Je suis désolé, je n'ai ni cadeaux ni fleurs !

— Oh, Wen ! m'exclamai-je en me jetant à son cou. T'as assuré... T'as tellement assuré.

Il me prit contre lui comme il le pouvait, son sac de voyage à la main.

— Je suis désolé de ne pas t'avoir prévenue, je voulais te faire la surprise, souffla-t-il.

— Tu m'as manqué, si tu savais..., dis-je d'une voix tremblante.

Je l'embrassai près de l'oreille puis descendit le long de sa joue. Ce parfum, le toucher de sa peau, si familier et en même temps, tristement étranger. Je déposai un baiser sur ses lèvres auquel il ne répondit pas. Je m'éloignai, inquiète. Pas de sourire, ses yeux cernés, son regard profondément triste...

— Qu'est-ce qui se passe ? Quelque chose ne va pas ? m'inquiétai-je.

Il lui fallut cinq secondes pour retrouver son sourire. Cinq secondes sous la pluie, où je restai en face de lui, incapable de respirer, dévastée à l'idée qu'il ait changé d'avis ou qu'il n'en puisse plus de cette relation bancale. Ses doigts effleurèrent ma joue tandis que son regard retrouvait enfin toute sa tendresse.

— Non, rien. Maintenant, ça va, dit-il tout bas.

Il vint pour me rendre mon baiser. Je fermai les yeux en l'attrapant par la nuque.

Nous étions imprudents : si une saloperie de paparazzi traînait dans le coin, nous nous retrouverions en ligne et Yué, toujours à l'affût de ce genre de ragot, l'apprendrait de la pire des manières. Pourtant, ça ne comptait pas. Tout ce qui comptait à ce moment-là, c'était lui et moi, nous, enfin réunis. Nous nous embrassions tendrement sous la pluie, ma main ne décollant plus de sa joue. Un mois et demi sans nous voir, j'avais un trop-plein d'affection à distribuer, et j'étais incapable de le lâcher. Je m'éloignai enfin, prise d'une intense vague de chaleur émanant de certains endroits stratégiques. Wen, le si sage et si sérieux Wen, semblait tout aussi perturbé que moi : son regard était brillant et son souffle allait un peu trop vite.

— On rentre se mettre à l'abri ? suggérai-je malicieusement.

— Avec plaisir !

Je le débarrassai de son sac de voyage pour pouvoir le prendre par la main. Je fis claquer la porte de la maison derrière nous avant de me tourner vers lui, ma main toujours autour de la sienne.

— Voilà, bienvenue! Fais comme chez toi surtout, c'est... Quoi ? m'affolai-je.

Il me fixait, le sourire aux lèvres. Et je réalisai soudain.

— C'est les cheveux, c'est ça ? T'aimes pas ?

S'il me disait qu'il n'aimait pas, j'allais courir trouver une bouteille de teinture ! Il rit en secouant la tête.

— Ce ne sont pas les cheveux que je regarde...

Je tirai sur sa main pour l'inviter à se rapprocher et l'embrasser. Un long baiser, la suite logique du précédent, et qui me laissa tout engourdie.

— À droite, t'as la cuisine. Derrière toi, la salle à manger, et à gauche c'est le salon, enchaînai-je très rapidement, les yeux fermés. La chambre et la salle de bain sont à l'étage. Dis-moi que tu veux voir la chambre, s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît...

— J'exige de voir la chambre !

Je ris en venant déposer un dernier baiser sur ses lèvres avant de l'entraîner vers l'étage. En arrivant dans la chambre, je me décomposai.

— Oh, mer... je n'ai pas eu le temps de ranger, désolée ! dis-je en jetant son sac au sol pour récupérer mon pyjama roulé en boule au milieu du lit défait.

Je le déposai sur la pile de linge sale par terre devant ma table de nuit, puis je regonflai les oreillers.

— Je ne m'attendais pas à recevoir quelqu'un, me justifiai-je en attrapant la couette.

Wen observait la chambre aux murs taupe avec un air amusé.

— Tu sais, je ne suis pas certain que ce soit la peine de refaire ton lit...

— Ah, oui, et pourquoi ? demandai-je naïvement, occupée à réajuster ma couette dans sa housse.

Moi et ma manie de m'entortiller dans mes draps...

— Oh, parce que nous connaissant, dans une minute, je te jette sur le lit, dans deux minutes, on s'est déshabillés, et dans trois minutes, on est tout transpirants au-dessus de ta couette à se demander si c'était bon.

— Trois minutes ? Tu vends du rêve là !

— Tu me connais : j'évite les promesses que je serai incapable de tenir

Je ris.

— Vas-y, jette-moi sur le lit, minutes !

— D'accord.

Sans avertissement, il m'attrapa et me fit basculer en arrière sur mon lit. Je laissai filer un piaillement ridicule sous la surprise, mais l'accueillis avec plaisir quand il me rejoint. Nos rires cessèrent de résonner dans la pièce, laissant place au bruit de nos souffles et à celui des vêtements qui glissent sur la peau. Mon sweat et mon t-shirt d'abord puis sa veste de costume et sa chemise noire. Je caressai ses épaules, me perdant un instant sur la ligne de son cou et ses épaules. Wen réveillait en moi des envies surprenantes. Il m'attrapa par le menton pour m'inviter à le regarder dans les yeux. Le moment était simple : pas de beaux vêtements, de maquillage ou de lingerie affriolante. Pas de champagne, de dessert extravagant ou de cadeaux précieux. Juste moi, les cheveux décoiffés, éreintée par douze heures au studio, et lui, fatigué par le voyage et trempé par la pluie. Pourtant, nous n'avions jamais été aussi attirés l'un par l'autre.

Nous terminâmes de nous déshabiller simplement. Pas de précipitation, de maladresse ou de confusion, nous nous étions effeuillés l'un l'autre des dizaines de fois et nous commencions à avoir nos petites habitudes. Merveilleuses petites habitudes...

Il s'appliquait à me couvrir de baisers, partout, dans mes moindres recoins, là où il savait que j'aimais qu'il se trouve, là où je savais qu'il aimait se trouver.

— On a dépassé les trois minutes, là, lui fis-je remarquer, à bout de souffle.

Il m'adressa un sourire lumineux.

— C'est ta faute aussi : tu me perturbes !

Je l'embrassai sur le front en riant. Je descendis jusqu'à ses lèvres. Un baiser, un deuxième, puis un soupir de satisfaction en le sentant enfin au plus près de moi.

Wen avait beau avoir une très grande ouverture d'esprit en matière de sexualité, de mon côté, je restais accrochée au classique, et je considérais toujours comme incomplet un rapport sans plaisir pour lui. C'était un peu bête, mais c'était moi !

Il serra avec force ma main au creux de la sienne, accélérant la cadence. Il pesait sur moi, vif et tendre à la fois. Je le cherchais encore et encore. Je perdis ma pleine conscience pour succomber au plaisir. Ma voix se faisait discrète, mais mon souffle explicite. Je m'accrochai à lui sans gêne. Je savais qu'il ne dirait rien, même quand je l'avais griffé la dernière fois, il s'était contenté de rire « Blessure de guerre, j'hésite à me la faire tatouer pour la garder définitivement ! » avait-il plaisanté. Il maintint le rythme, accentuant un peu la pression pour m'en offrir beaucoup plus. J'ignorais si c'était à cause de l'abstinence, de la distance ou bien si c'était nous, mais c'était d'une telle force que les larmes me montèrent aux yeux !

— Oh, Wen, c'est... Ça fait... TROP du bien ! dis-je avec un sourire béat.

Il rit en venant m'embrasser. Je répondis avec toute la reconnaissance dont je pouvais faire preuve : il avait vraiment assuré. Il avait été partout où j'avais voulu qu'il soit et c'était exactement ce dont j'avais besoin pour oublier cet abruti de réalisateur !

Je plongeai mon regard dans le sien.

— Je ne m'en lasserai jamais, dis-je tout bas.

Je le sentis trembler. Il tenta de ne rien laisser paraître en venant m'embrasser. Toujours dans la maîtrise, maître Gâo, mais je le connaissais tellement bien désormais que je vis sans mal que ce que je venais de dire l'avait douché. J'avais l'impression d'avoir prononcé le prénom d'un autre ! Je sentis d'ailleurs son « enthousiasme » retomber.

Il baissa la tête pour éviter de me regarder dans les yeux.

— Je... Pardon. Je... suis un peu fatigué.

Il me quitta pour ramasser ses affaires.

— Wen, attends, tentai-je de le retenir. Je... J'ai dit quelque chose de mal ?

Il m'adressa un sourire qu'il voulait rassurant, ses affaires à la main.

— Non, ce n'est pas toi, ne t'en fais pas. Je reviens.

Il s'éloigna vers la salle de bain.

Merde, j'avais dit quoi ?! « Je ne m'en lasserai jamais », c'était plutôt un compliment, non ? Et puis, niveau déclaration, je m'étais déjà laissée aller à des trucs beaucoup plus gnangnans et il n'avait pourtant pas bronché. Entre ça et l'attitude bizarre qu'il avait eue quand je l'avais retrouvé sur le pas de ma porte... quelque chose le tracassait.

J'enfilai rapidement ma culotte et mon t-shirt, puis je me dirigeai vers la salle de bain. Je toquai deux coups avant d'entrer. Wen et moi vivions ensemble depuis un petit moment désormais et nous n'avions plus grand-chose à nous cacher. Il était debout devant le lavabo, en pantalon, sa chemise à la main. Les cheveux défaits et les deux mains en appui sur la vasque, il semblait tendu. Il sursauta quand il m'aperçut dans le miroir.

— Hey, qu'est-ce qui se passe ? m'inquiétai-je.

— Rien, ça va, répondit-il, nerveux.

Je l'embrassai sur la joue. Mon regard fut attiré par ma brosse à dents dans son verre, parfaitement alignée avec ma crème hydratante aux agrumes et mon dentifrice. Il avait rangé la salle de bain. Non, ça n'allait pas.

— Je suis désolée, pardon si j'ai dit quelque chose de mal, m'excusai-je avec sincérité.

— Non, Daphné, tu n'as rien dit de mal, voyons, au contraire, c'était... je...

Il s'arrêta là un instant pour m'observer. Je n'aimais pas ce que je pouvais voir dans ses yeux à ce moment-là : l'instant était grave.

— Qu'est-ce qui ne va pas ? C'est ton travail, c'est ça ? supposai-je.

Il sourit tristement , les yeux rivés à sa chemise.

— Ce n'est pas... Enfin, oui, c'est vrai, c'est incroyablement difficile et je dois bien reconnaître que je n'en peux plus. On m'avait prévenu que travailler pour ces cabinets, c'était renoncer à sa vie privée, mais je n'avais pas imaginé que ce serait aussi violent. Je donne, je donne, je travaille plus de soixante-dix heures par semaine et ça ne suffit pas... ça ne suffit jamais.

Il marqua une pause. Je l'observais, inquiète.

— Je ne suis pas à la hauteur, reconnut-il tristement.

Je laissai filer un râle d'agacement.

— Wen, c'est faux. Démissionne et trouve un boulot où on t'appréciera à ta juste valeur !

— C'est le job de mes rêves, je ne vais pas renoncer à la première difficulté. Il faut que j'apprenne à gérer sur tous les fronts, mais en même temps, je me sens... tellement seul et perdu.

Il regarda son reflet dans le miroir, le regard vide : il se jugeait durement. Moi, j'avais mal bien sûr. Tout ça était ma faute.

— Pardon, Wen, murmurai-je, honteuse.

— Non, Daphné. C'est moi , je dois être plus fort, c'est tout. Ce n'est pas ta faute si j'ai peur.

Je fronçai les sourcils.

— Peur ? Encore ? Mais... de quoi ? D'échouer ?

— Non, pas d'échouer, non.

Il s'arrêta là, hésitant à me dire la vérité. Je l'attrapai par la taille, ma tête sur son épaule, et nous regardai dans le miroir. Je nous trouvais drôlement beaux tous les deux : ses cheveux noirs, les miens blancs, le contraste de sa peau avec la mienne, mes yeux bleus dans ses yeux bruns. Nous étions l'inverse de l'autre et, ensemble, nous étions parfaits.

— J'ai peur parce que je ne vois plus l'avenir sans toi, m'avoua-t-il froidement, son regard rivé au mien à travers le miroir.

— Mais... Wen, enfin ! Ton avenir est le mien, le rassurai-je.

Je déposai un baiser dans son cou. Le moment aurait dû être beau et romantique, et pourtant, il n'en était rien. Il prit une profonde inspiration avant de se tourner vers moi.

— Tu as dit à Yué que tu avais quelqu'un ?

— Oh ? Heu... (je soupirai). En fait, j'ai fait une bêtise. Il y a deux semaines, je discutais avec elle et je lui ai envoyé un message qui t'était destiné. Forcément, elle a compris, et j'ai été obligée de lui dire. Mais elle m'a assuré de son soutien et elle semblait vraiment heureuse pour moi ! Enfin, pour nous.

Wen se frotta le menton, absorbé par ses pensées.

— Pourquoi ? Elle t'en a parlé le week-end dernier ? m'inquiétai-je.

— Non, elle ne m'en a pas parlé, elle avait... autre chose à penser. Pour être honnête, elle ne va pas très bien.

— Comment ça « elle ne va pas bien » ? Mais... attends, je l'ai encore eue ce matin et tout semblait aller !

Je cherchai bêtement mon portable qui était resté dans la chambre avec mon pantalon.

— Elle a décidé d'arrêter les cours, m'annonça Wen.

— Quoi ? Attends, elle m'a dit qu'elle y était allée toute la semaine !

— Elle ne veut pas t'inquiéter, mais non, elle n'y est pas allée. Elle n'a même pas été passer ses examens. Elle dit qu'elle déteste ce qu'elle fait. Elle passe son temps sur Internet ou à dessiner, parce qu'au fond, c'est ce qu'elle a toujours voulu faire. Elle mange beaucoup, ne s'habille qu'un jour sur trois, et parle de sa vie ratée et inutile. Elle est pleine d'amertume, c'est... préoccupant. Mes parents ne semblent pas réaliser la gravité de la situation, ils pensent que c'est juste une crise passagère.

Je lui jetai un regard inquiet.

— Tu es sûr que c'est si grave que ça ? Parce que... je l'ai eu en ligne plusieurs fois cette semaine et ça avait l'air d'aller. Puis, ce genre de crise, on en a déjà eu quelques une, hein : entre le collège et le lycée...

— Crois-moi, c'est grave. J'ai passé mes deux jours sur place à tenter de discuter avec elle. J'ai tout essayé : la pression, la négociation, la supplication, rien n'a fonctionné.

— Mais... tu crois que c'est ma faute ? m'affolai-je.

Il mit un peu de temps pour me répondre. Trop de temps.

— Je pense que pour elle, c'est très difficile de te voir t'envoler alors qu'elle fait du sur place, loin de toi. Elle n'a pas pu faire les études qu'elle voulait et s'est retrouvée prise au piège de sa solitude. Et pour couronner le tout, ma mère est d'une maladresse sans nom !

Je fis la grimace.

— Ça, je confirme : ta maman n'est pas très douée.

— Enfin, voilà, plus rien ne l'intéresse. J'ai insisté pour qu'elle aille consulter quelqu'un, mais... Yué ne veut pas et ma mère n'insistera pas. Mon père, lui, ne dit rien et n'agit pas, comme d'habitude, dit-il, un peu amer.

La situation semblait vraiment le préoccuper. Je caressai son épaule.

— Pourquoi tu ne m'as pas dit tout de suite en rentrant de chez tes parents ? J'aurais pu agir cette semaine !

— Yué aurait tout de suite compris que je t'avais parlé et... peut-être en aurait elle compris beaucoup plus.

Je secouai la tête.

— Aucun risque : elle est toujours persuadée que tu as repris ta relation avec Anne-Lise, elle me l'a encore dit avant-hier.

Wen fit la grimace.

— Oui, d'ailleurs, il va falloir que je trouve une solution pour démentir, parce que ma mère devient insupportable à ce sujet... mais ce n'est pas l'urgence, là, il faut qu'on s'occupe de Yué.

— On va l'aider, ne t'en fais pas.

— Moi, j'ai tout essayé, j'ai épuisé toutes les solutions. Il ne m'en reste qu'une et...

Il s'interrompit, les lèvres pincées.

— Quoi ? Quelle solution ? demandai-je, sur mes gardes.

J'avais bien une idée de ce qu'était cette ultime solution, et ce serait non.

— Je pense que... tu es le seul remède, Daphné, m'annonça-t-il tristement.

Je frémis.

— Wen, ne t'emballe pas. Je vais l'aider, m'empressai-je de le rassurer. Elle traverse une mauvaise passe : entre la frustration accumulée par ses études, le fiasco du voyage à Shanghai et maintenant, moi qui lui annonce que je suis avec quelqu'un alors que sa vie sentimentale est un désert depuis dix ans, je peux comprendre qu'elle déprime ! Sans parler de Cléa ou Tim qui prennent leur envol de leurs côtés... Non, je vais l'aider, je vais la sortir de là.

— Daphné, tu n'as pas le temps...

Je plissai les yeux.

— Je reconnais que ces derniers temps, je n'ai vraiment pas été à la hauteur, que je l'ai négligée au profit de mon travail et de toi, mais je te promets de faire ce qu'il faut pour lui remonter le moral. Ne t'inquiète pas, on va la remettre sur les rails, d'accord ?

Je l'attrapai par la nuque et l'embrassai sur la bouche. Il réagit à peine.

— D'accord, souffla-t-il.

— Arrête de t'inquiéter, implorai-je.

Il sourit en coin en m'observant. Je ris en retrouvant ce regard que j'aimais tant.

— Toi, t'es en train de penser que tu m'aimes ! chantonnai-je, sûre de moi.

— Peut-être...

— Yeah, je suis trop forte ! me vantai-je en l'attrapant par la taille.

Je le ramenai plus près de moi.

— Je t'aime, tu sais, dis-je tout bas.

Il revint m'embrasser. Mes mains glissèrent dans son dos, les siennes descendirent discrètement sur mes fesses. Coquin, mais toujours dans la distinction, s'il vous plaît !

— Tu nous as interrompus tout à l'heure, lui fis-je remarquer.

— Désolé... Tu veux qu'on reprenne là où on s'est arrêtés ?

Je déposai un baiser sur sa joue.

— Je veux qu'on reprenne tout depuis le début, et cette fois ce sera tout pour toi, lui glissai-je à l'oreille.

Il rit.

— « Tout pour moi », ça veut dire « Tout pour toi », on est bien d'accord ?

Je secouai la tête en faisant jouer mon nez sur le sien. J'étais la plus chanceuse de cette planète !

— En fait, j'ai juste envie... d'être près de toi, avouai-je.

Il me prit dans ses bras et me serra contre lui.

— Moi aussi, c'est tout ce que je veux, là, tout de suite.

Je fermai les yeux, blottie contre lui.

Ce « gros câlin » nous nous l'étions promis et nous en avions rêvé cent fois. À ce moment-là, le lien qui nous unissait et qui s'était relâché ces dernières semaines venait de se resserrer. Plus fort, plus profondément ancré en nous. Oubliés les « Tu me manques » tard dans la nuit, les rendez-vous ratés parce qu'il s'était endormi, les « Je ne sais pas à quelle heure je termine, je t'appelle dès que je sors ! » précipités ou les petites crises de jalousie. Terminés les repas seuls devant l'ordi, les envies de câlins inassouvies, les « je t'aime » à l'écrit. Dans une étreinte, ces quelques semaines passées loin l'un de l'autre s'effaçaient pour laisser place au plus beau des constats. Et à ce moment-là, je ne me posais qu'une seule question : mes sentiments pour Wen cesseraient-ils un jour de grandir ?