L'histoire et les personnages sont issus de mon imagination et de ce fait m'appartiennent, tout plagiat est donc interdit conformément à l'article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

La tempête de neige les avait surpris deux heures plus tôt et n'avait que gagné en intensité, estompant les contours de la lande neigeuse autour d'eux. Malgré cela et malgré le blizzard qui soufflait violemment sur eux, la dizaine d'hommes et de femmes maintenait le cap, alignés en une file indienne étroite qui suivait aveuglément son meneur, et luttait vaillamment contre le déchainement d'éléments qui s'abattait sur eux. Le froid s'insinuait entre les différentes couches de tissus et de protections malgré leur multitude et le vent en sens contraire rendait leur progression particulièrement ardue. Pourtant à cet instant, malgré les difficultés qu'ils surmontaient avec peine, ce n'était pas tant cela qui les inquiétait. C'était une musique.

Bien qu'ils ne les vissent plus depuis un moment, s'étendaient autour d'eux des plaines de glace et de roche, d'un blanc pur piqueté de gris et de noir, en une surface plane légèrement vallonnée de temps à autre. Ils ne connaissaient que peu la faune locale et ne doutaient pas qu'il y en eût une, cependant rien ne leur venait à l'esprit qui pût expliquer ce son incongru qui s'élevait parmi les flocons de neige qui leur obstruaient la vue. Un morceau de piano – ce n'était qu'un simple morceau de piano. Un morceau tendre, émouvant, sans doute joyeux et exprimant un bonheur simple mais qui, à mesure que les secondes s'égrenaient, provoquait chez eux une anxiété croissante, si forte qu'elle leur nouait les entrailles et leur asséchait la bouche. Elle semblait provenir de la direction qu'ils empruntaient mais il était compliqué d'en juger du fait des conditions. Malgré ce détail, ils poursuivaient leur route, conscients qu'ils ne pouvaient demeurer sur place alors que nulle cachette ne se présentait à eux et qu'il était également inenvisageable de faire demi-tour – pas après tout le chemin qu'ils avaient déjà effectué. Ils étaient si proches du but. Si proches…

Soudain, la tempête cessa sans explication aucune et sans crier gare et la faible clarté apportée par la nuit les enveloppa. Au-dessus de leurs têtes, le ciel d'encre parsemé d'étoiles se révéla à eux, dégagé de tout nuage et de toute discontinuité. Ils s'arrêtèrent un instant et redressèrent leurs têtes jusque-là rentrées dans leurs épaules, stupéfaits. Ils clignèrent des yeux face au panorama devenu immense et à l'horizon infini où il ne restait nulle trace de la tempête. Les interrogations que ce point soulevait furent balayées lorsqu'ils l'aperçurent. Un immense géant de glace accroupi, les genoux levés en l'air, la main appuyée sur la tête d'une malheureuse créature non identifiable, vaincue. Ils faillirent laisser éclater de joie mais l'inquiétude les retint.

Le morceau de musique se poursuivait encore voire se répétait.

— Peut-être qu'en nous approchant de lui, nous nous éloignerons de sa source, intervint finalement Léa dans un souffle d'une voix hésitante.

Elle se trouvait juste derrière l'homme de tête. Sa crainte était parfaitement palpable à son attitude raide, à ses coups d'œil répétés autour d'eux et vers le géant, allant parfois jusqu'à se tordre le cou pour cela, et à sa manie de triturer la courroie de son sac à dos. Les autres n'avaient pas meilleure figure ; aucun ne fit la moindre remarque.

— Ou peut-être qu'au contraire…, grogna Logan d'une voix sinistre et tous comprirent son sous-entendu.

Des bruits couraient sur ce qu'il pouvait se trouver en son sein. Nul monstre ou créature décrite ne jouait pourtant d'un instrument si mélodieux en un endroit si rude.

D'un commun accord, ils prirent la direction du géant – car c'était lui qu'ils cherchaient tout ce temps, lui et les secrets enfouis en son sein. Lentement, s'insinuait en certains d'entre eux l'idée que peut-être, cela n'en valait pas tant la peine…

Malheureusement pour eux, la musique s'amplifia progressivement à leur approche et bientôt, ils ne doutèrent plus que sa source y était logée. Comme aucune autre alternative ne s'offrait à eux – puisqu'ils éliminaient l'option de tourner le dos au fruit de mois à années de recherches – ils continuèrent malgré tout. Ce ne fut qu'une fois arrivés au pied du géant qu'ils virent et comprirent. Là encore ils se figèrent ; force était d'admettre que le plus probable était qu'ils étaient en train d'halluciner, car la scène leur paraissait tout simplement invraisemblable.

La statue de glace formait un grand pan de mur lisse en arrière tant elle était grande. Devant eux se dressait un grand piano à queue d'un rose fuschia qui détonait sur la blancheur bleutée de son environnement. Son couvercle était ouvert et derrière lui se tenait assis un individu malingre et quelconque au crâne chauve, aux épais sourcils gris et au nez busqué. Il revêtait une redingote épaisse en lainage grossier d'un jaune passé et un foulard beige serré en une copie affaissée d'un nœud-papillon. Un haut-de-forme du même ton que la veste et orné d'un ruban vert reposait près de ses mains. Il jouait les yeux fermés tandis que ses doigts nus se baladaient gaiement sur le clavier, inconscient qu'il était de leur présence, comme emporté par la mélodie qu'il répétait inlassablement. A quelques pas de lui, un immense loup blanc aux yeux bleus était nonchalamment couché sur une sorte de couffin de glace et les fixait. Il se mit à gronder, ce qui interrompit son compagnon humain qui se tourna d'abord vers lui avant de les apercevoir. Ses yeux s'écarquillèrent par l'étonnement.

— Bah ça alors, mais qu'est-ce que vous faites là ?
— Ce type est complètement givré, maugréa Camille bien inutilement.

Ne l'étaient-ils pas eux-mêmes ? Ils s'entreregardèrent, atterrés, tandis que le loup cessait de grogner pour les observer avec dédain, un sourcil inexistant haussé, et que leur sorte d'hôte ne prononçait pas un mot puisque trop occupé à les jauger comme si leur existence était une anomalie. Les aventuriers en venaient à penser de façon similaire – quelque chose clochait, ce ne pouvait être la réalité. Etaient-ils seulement en train de rêver ou la tempête avait-elle finalement eu raison d'eux ? L'avaient-ils réellement quittée ? Les avait-elle faits basculer dans la folie en les piégeant avec des mirages ? Comment le savoir ? Car malheureusement, la réalité n'eut pas la décence de se dévoiler ni l'illusion possible de se défaire.

Alors ils restèrent là à contempler sans comprendre l'homme sans âge, se disant que peut-être, ils avaient finalement échoué et qu'ils s'étaient perdus eux-mêmes durant leur voyage.