L'histoire et les personnages sont issus de mon imagination et de ce fait m'appartiennent, tout plagiat est donc interdit conformément à l'article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Marie reporta son regard vers la fenêtre. Au-dehors, presque rien n'était visible ; une brume grisâtre et opaque couvrait presque tout le paysage et en estompait les contours et les éléments qui y figuraient. Seules les silhouettes des arbres les plus proches étaient devinables sans grande certitude et les quelques mètres de terre limoneuse et d'herbe qui précédaient la bâtisse. Cependant, malgré le mauvais temps se dressaient dans cet environnement flouté de nombreuses petites lueurs comme autant de torches allumées qui empruntaient le chemin de terre à quelques pas de la maison et qui semblaient venir en leur direction. Elle soupira et ferma brièvement les yeux, le cœur serré et l'estomac au bout des lèvres. A présent, elle n'espérait plus.
Ils venaient très certainement pour elle.

Un autre soupir fut lâché tandis qu'elle quittait la fenêtre du regard. La vision face à elle était insoutenable et elle était pire encore tandis que les images de ce qu'il allait advenir d'elle faisaient irruption dans son esprit.

Elle ne réagit pas lorsque son chat gris sauta sur ses genoux et miaula à son encontre, et à peine lorsqu'il frotta sa tête contre sa poitrine. Elle se contenter de le gratter derrière les oreilles dans un geste distrait mais ses yeux étaient désormais tournés vers la porte d'entrée à quelques pas de là. Bientôt, des coups durs y seraient portés pour la trainer hors de chez elle et la juger, selon leur propre définition du terme, puis la condamner. Juste parce qu'elle était une sorcière.

Mais comment avaient-ils pu être mis au courant ? Cela faisait tant de jours qu'elle ne s'était même pas risquée à faire quoi que ce fût qui pût les mettre sur la voie !

– Tu t'inquiètes trop, Marie. Ils ne viennent pas forcément ici pour cela tu sais ?
– Et pour quoi d'autre viendraient-ils en si grand nombre ? rétorqua-t-elle d'un ton amer tandis qu'elle tournait son attention vers Edouard.

Il avait été son premier ami lorsqu'elle était arrivée dans ce village, seule, après avoir échappé de peu au bûcher dans son village natal en ayant pris la fuite. C'était lui qui lui avait permis de s'intégrer parmi les habitants, bien que c'eût été difficile – d'autant plus que sa précédente mésaventure l'avait rendue méfiante et nerveuse. Plus encore lorsqu'il l'avait appris ; elle avait alors songé à s'enfuir de nouveau avant que l'on ne vînt la chercher, persuadée qu'il la dénoncerait, mais Edouard était venu l'en empêcher alors qu'elle réunissait ses affaires pour lui signifier que son secret était préservé et qu'il ne lui portait aucun jugement quant à sa véritable nature, bien au contraire. Cet épisode les avait davantage rapprochés et à présent, elle le considérait comme un frère.

Elle brossa d'une main sa robe bordeaux, affligée. Elle avait réellement cru pouvoir vivre une vie normale ici, parmi tous ces gens avec qui elle avait finalement réussi à tisser des liens jusqu'à les voir comme une nouvelle famille – très différente de celle qui, bien que vraie par les liens du sang, l'avait abandonnée à ses bourreaux et avait tout aussi bien craché sur elle que les autres –, et cette situation avait duré plusieurs longs mois. C'était fini à présent, même si Edouard souhaitait croire le contraire.

– Je sais que tu as entendu les rumeurs au village sur une prétendue sorcière maléfique, ce qui est déjà à prendre avec des pincettes. De plus, tous s'entendent à dire qu'elle sévit dans la forêt et tout le monde sait que tu n'y vas presque jamais. Quel rapprochement pourraient-ils faire avec toi ?

Marie secoua la tête.

– Je n'en sais rien. Je... ça se voit que je ne suis pas croyante, n'est-ce pas ?
– Que veux-tu dire ?
– Je n'assiste presque jamais aux offices, j'oublie la moitié du temps de faire le signe de la croix, je... je n'arrive pas à faire semblant de croire en Dieu. Et rien que cela peut me rendre suspecte à leurs yeux !

A ces mots, Edouard lui adressa un petit rire.

– Ah, si tu les voyais ! Je crois que tu les penses plus croyants qu'ils ne le sont en vérité !
– Pardon ?

A cet instant, des coups ébranlèrent la porte de la petite maisonnée. Aussitôt, la jeune femme se raidit, inquiète, avant de tourner son regard noisette vers son ami. Ce dernier secoua la tête comme pour lui assurer que tout allait bien, mais son corps crispé démentait sa complète confiance. Quoiqu'il prétendît, il n'en était plus tout à fait sûr.

Comme le silence se prolongeait, de nouveaux coups furent portés et la firent tressaillir. Pourtant, elle resta résolument assise, comme si cela était susceptible d'écarter l'échéance, bien qu'elle fût inéluctable.

Edouard fit le tour du fauteuil pour se dresser devant elle et lui faire signe de se lever.

– Tu devrais aller leur ouvrir. Cela ne sert à rien de les faire attendre.

La mort dans l'âme, Marie soupira et se leva en ignorant le grondement mécontent de Félix qui trottina pour se cacher sous la table. Son air consterné émut tout particulièrement son ami qui ne put s'empêcher de la prendre dans ses bras.

– Ne t'inquiète pas, je suis là, chuchota-t-il à son oreille et elle frémit au son de sa voix si grave réduite à un simple murmure. Même si effectivement, ils viennent vraiment pour toi... je ne les laisserai jamais te faire du mal.

Elle redressa la tête pour lui sourire tristement. Il était sincère, elle le savait. Pourtant, c'était bien une promesse qu'il ne pourrait jamais tenir. Il ne pourrait jamais lutter contre un village entier et tout ce que cela lui vaudrait serait d'être condamné à son tour pour complicité de pratique d'arts occultes et interdits. Il ne méritait pas de mourir à cause d'elle et elle se sentirait coupable si cela venait à être le cas.

Elle l'enlaça à son tour et le serra avec vigueur lorsque d'autres bruits retentirent, plongeant la tête contre la poitrine ferme de son compagnon dans l'intention informulé de s'y réfugier et de s'éloigner du monde extérieur et de la réalité. Cependant, les voix à l'extérieur étaient de plus en plus sonores et l'empêchaient totalement d'y croire ; elle mit fin à l'accolade. Elle frissonna avec l'irrépressible impression qu'il faisait froid tout à coup. Ce n'était que la réalité qui la rattrapait avec d'autant plus de violence.

Sans un mot, elle s'éloigna de lui pour gagner la porte alors que les voix se faisaient plus vives et inquiètes. Pourtant, personne n'avait encore cherché à défoncer la porte et cela l'étonnait ; c'était ce qu'ils avaient fait dans son ancien village, et ce sans attendre une quelconque réponse de sa part, estimant que son crime était suffisamment grave pour expliquer une telle intrusion dans son domicile privé. Le souvenir accentua le nœud à sa gorge et fit apparaitre des larmes au coin de ses yeux, qu'elle s'efforça de juguler. Il ne fallait pas qu'elle s'effondrât devant eux – il ne lui restait plus que sa dignité à préserver.

Elle ouvrit tandis qu'Edouard se plaçait juste derrière son épaule, éternel soutien muet qui jaugeait la situation en silence. Ils firent alors face à une dizaine de leurs concitoyens et leur vue l'ébranla plus que de raison. Car au lieu de voir les traits tordus par la haine et la soif de sang comme la première fois, elle ne voyait que de l'inquiétude et un immense soulagement lorsqu'elle apparut à leur vue. Elle se figea, interdite. Quelque chose lui échappait.

– Marie, vous êtes bien sauve, quel soulagement ! Nous avions fini par croire que quelqu'un s'en était pris à vous, d'où votre silence !

Derrière elle, Edouard s'approcha pour mieux balayer les nouveaux arrivants du regard. Elle resta simplement stupéfaite à fixer son interlocuteur avec ébahissement – Henri. Le jeune apprenti forgeron, celui qui avait parlé en premier de cette fameuse sorcière.

Ils n'étaient que soulagés de la voir ?

Le groupe d'hommes se rendit rapidement compte du trouble anormal qui agitait la jeune femme ainsi que son silence hébété, ce qui fit réapparaitre leur crainte.

– Marie, tout va bien ? Edouard ? demanda Henri car elle gardait le silence, incapable de parler.

Une main se posa sur l'épaule de la jeune femme, qui ne s'en rendit compte que lorsque celle-ci la repoussa légèrement pour la décaler et permettre à son ami de se placer à ses côtés. Elle le laissa faire distraitement.

– Excusez-la, elle est un peu sur le qui-vive ces temps-ci, avec ces rumeurs, et... Pourquoi êtes-vous là ? Quelque chose de grave s'est produit ?

S'il était plus détendu du fait du calme apparent des villageois malgré un soupçon d'inquiétude, ce qui semblait exclure une chasse aux sorcières comme explication à leur venue, il n'était pas encore tout à fait assuré que ce fût réellement le cas. Après tout, une autre menace pouvait exister et la justifier et ce ne serait pas forcément une meilleure nouvelle.

Les hommes adoptèrent des airs gênés et s'entreregardèrent, hésitants, ce qui ne les perdit que davantage. Leurs visages n'arboraient pas une certaine gravité mais rien ne justifiait encore ni leur présence ni leur conduite.

– Oh, non, enfin..., bégaya Henri, le regard soudain tourné vers la hauteur de la porte tandis que l'ensemble de ses compagnons conservait le silence avec obligeance, estimant qu'il était tout dévoué à parler en leur nom. C'est juste... avec cette histoire de sorcière dans la forêt, ça s'est entendu et euh... c'est parvenu jusqu'aux oreilles de l'Eglise, et il parait qu'ils veulent dépêcher quelqu'un ici pour régler le problème. Mais...

Edouard haussa un sourcil circonspect tandis que Marie s'efforçait de conserver un air neutre tandis qu'en leur for intérieur, elle se sentait sur le point de défaillir. Un homme d'Eglise s'apprêtait à arriver au village ? C'était une catastrophe ! Les villageois se retinrent de croiser leurs regards, ce qui rendait la nouvelle encore plus mauvaise.

– Alors, où est le problème ?

Car pour eux, c'aurait dû être une nouvelle plutôt bonne s'ils souhaitaient voir la sorcière disparaitre. Ils paraissaient surtout désappointés.

– Eh bien... s'ils viennent... Marie...
– Marie quoi ?

Marie fronça les sourcils puis son cœur manqua un battement. Avaient-ils… avaient-ils compris ? Mais pourquoi une telle mise en scène dans ce cas et ne pas la dénoncer directement ? Leur comportement était incompréhensible.

La gêne d'Henri s'accentua et il se racla la gorge pour se donner une certaine contenance tandis que ses compagnons regardaient autour d'eux, comme pour repérer d'éventuels visiteurs indésirables qui écouteraient une discussion qui ne leur était pas destinée. Comme il n'y avait personne d'autre à part eux, Henri reprit d'un ton bas :

– Ils pourraient découvrir que Marie en est une !

La jeune femme hoqueta tandis qu'Edouard se raidissait, incertain quant à l'attitude à adopter. Les villageois ne se montraient pas plus agressifs.

– Que dites-vous là ? Vous accusez mon amie de –

Son intervention fut balayée d'un geste de la main par l'ainé du petit groupe, Gérard, un homme d'une cinquantaine d'années à l'embonpoint certain, comme autant de dédain porté à sa remarque.

– Pouah, nous nous fichons de cela. Nous nous en sommes rendus compte depuis le début, même si nous n'en avons rien dit ! Ce n'est pas la première sorcière que je croise !
– Q-Quoi ? Mais… pourquoi ? lâcha Marie, hébétée.

Ils comprirent aussitôt la raison de sa question – même si elle ne leur en avait jamais parlé, ils se doutaient de la raison pour laquelle elle avait trouvé refuge dans leur village. Elle ne leur avait jamais menti, non. Elle ne leur avait juste rien dit. Même si pour eux, la réponse était évidente, il savait que ce n'était pas le cas pour elle. Tant de villages ne fonctionnaient pas comme eux.

– Tu n'es pas mauvaise, même si l'Eglise prétend que vous l'êtes toutes. Nous le savons, cela fait des mois que tu es parmi nous et que nous t'observons. Tu n'as jamais usé de ta magie à mauvais escient, seulement pour aider ton prochain – et si Dieu est réellement aussi clément qu'on le prétend, il l'accordera également. Tu fais partie du village désormais et de notre famille.

De nouvelles larmes gagnèrent les yeux de Marie, d'émotion cette fois-ci. Près d'elle, Edouard souriait.

– C'est... ce que vous pensez réellement ? Ce n'est pas grave si je... ?

Ils se mirent à rire mais il n'y avait nulle trace de moquerie ou d'ironie.

– Quelle question, bien sûr que non ! Peu nous importe, en vérité, tant que tu ne nuis à personne et ce n'est pas le cas ! Nous te jugerons pas dessus ; tu es née avec et c'est tout. C'est surtout dommage que ton ancien village ne –
– Louis, fais attention à ce que tu dis ! Ce n'est pas vraiment le genre de choses dont elle a envie de se rappeler !
– Ah oui c'est vrai, désolé, s'excusa aussitôt l'individu avant de continuer sur sa lancée : Mais on te le dit, ça ne nous importe pas !

Pour la première fois depuis plusieurs jours, Marie sourit, même si ce fut à travers les larmes qui s'étaient finalement mises à couler. Compatissants, ils se rapprochèrent, et si Edouard la prit par les épaules en guise de soutien, les autres ne furent pas en reste et plusieurs lui tapotèrent le bras en signe de sollicitude. Elle ne put retenir un sanglot tandis que le souvenir de la dernière fois, si différente, revenait et s'estompait en même temps – et c'était particulièrement étrange. La douleur refluait également, pour céder le pas à une nouvelle chaleur.

Il avait toujours existé un fossé entre elle et les habitants du village mais il semblait s'être entièrement dissipé à présent.

Sa crise de larmes passa au bout de quelques minutes. Les villageois se montrèrent patients et attendirent. Une fois ses larmes séchées et la jeune femme en partie remise de ses émotions, Henri reprit la parole :

– Par contre, s'ils viennent, il faudra trouver un moyen de s'en débarrasser rapidement !

Cette réalité-là eut le mérite d'assombrir leurs visages avant de se raffermir par la détermination.

– Effectivement, l'heure est grave. Il faudra se concerter à ce sujet.

Mais ils ne doutaient pas de leur réussite car à vrai dire, c'était l'homme d'Eglise qui entrerait en territoire ennemi. Contrairement à ceux que tous pourraient croire et devaient croire.