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L'homme obèse était ceint à la taille, à même sa peau brune, d'un cercle de métal. Son hâle, profond, témoignait de la force de sa foi et il ne portait qu'un pagne jaune. Sous le soleil déjà puissant de Lorenitia, il devait souffrir le martyre.

Je ne m'imagine toujours pas quelle torture le métal lui infligeait. Sa peau frémissait-elle, frirait-elle au contact du fer. Quel genre de douleur la foi absolue inflige-t-elle ? Une douleur satisfaisante ? Un peu addictive sur les bords ?

Ou peut-être que son bronzage n'était que sucs végétaux comme celui de ces faux prêtres arrêtés à la frontière...

Cependant, les prêtes de Calista restent plus fanatiques que religieux. Le brun de sa peau était sans doute tout ce qu'il y a de plus réel.

Le souvenir de l'homme traversant la salle nous coupant Saph et moi dans nos disputes émerge alors que le poison emporte un peu plus de ma raison.

D'un pas hâtif, il passait devant nous sans un regard et Saph et moi avions beau être jeunes, nous avions tout de même conscience de l'étrangeté de la situation...

Ce goût de bizarre résonne avec la percée de ce souvenir dans mon esprit. Le poison, la bête ou alors mon absence d'avenir réveillent souvenirs, sensations et évidence au sein de mon cœur.

J'ai été persuadé, certain, toute ma vie que mon jeune frère et moi n'avons jamais été proche. Et voilà qu'aux portes du plus rien, alors qu'il est mon bourreau, je me décide à me remé question me taraude tout de même alors que mon cœur se serre en même temps que mes muscles. Si je me souviens, se souvient-il lui ? Tout cela est-il vraiment souvenirs ou alors s'agit-il de folie ?

Nos voix criardes, enfantines, d'il y a dix ou onze ans explosent comme si elles n'attendaient que cela.

Elles vibrent d'une peur qui m'atteint jusque dans mes os. Nous étions terrifiés ce jour-là, me rappelé-je.

Le prêtre pénétrait les appartements d'Edma et sa voix s'élevait à peine que celle de la reine l'éteignait de hurlements stridents.

— Dehors ! Hors d'ici ! Je vous l'ai dit mille fois ! Je ne suis pas une sentinelle !

— Votre Majesté, suppliait à demi-mot l'homme brun, vous n'avez pas à avoir peur, les calistiens soutiennent la gui...

— Dehors, s'égosillait la reine Edma. Gardes ! Gardes !

— Bien, ma reine, bien, je ne vous importune plus. Si votre don se manifeste à nouveau, n'hésitez pas à requérir la présence du Temple...

— ...

— Mes salutations, Votre Majesté

Et il quittait les appartements, la tête basse, un chapelet sorti de son pagne s'égrainant entre ses épais doigts.

Le silence s'étendait sur son passage comme un nuage, les dames de compagnies s'écartaient en le fusillant du regard. Edma était réellement populaire à cette époque.

Jusqu'à ce qu'un hurlement ne fasse trembler l'étage tout entier. Comme frapper d'un tremblement de terre, tout semblait s'écroulait.

Mon estomac tombait dans mon estomac. Mes jambes s'entrechoquaient. Tout devenait , le souvenir est intact. Sous mon édredon frappé du renard brun wivalien, mes genoux tremblotent. Les bras raides, j'entrevois le plafond à travers les interstices de mes lourdes paupières. J'ai eu peur ce jour-là, me dis-je en ayant conscience de l'absurde évidence de mes pensées.

La peur grossissait, les dames criaient, le prêtre vacillait et s'accrochait à un garde qui rentrait en trombes, alerté. Saphir criait sa peur, les yeux débordants de larmes et je crois, sans en être sur cette fois, que je le hurlait toujours.

Quelques courtisanes courageuses se levaient pour aller à son secours et les portes de sa suite privée s'ouvraient en grand. Le tableau était saisissant. Il semblait avoir été peint, et dans une autre réalité. Le garde s'écartait du prêtre qui se ressaisissait, Saphir, bien qu'effrayé, s'élançait vers sa mère.

Elle gisait au sol, comme un cadavre, la poitrine surélevée, maintenu par un fil invisible. Sa robe de jour était froissée et paraissait vouloir l'étouffer. Elle devait être tombée. Ses cheveux s'échappaient de son chignon, sa peau était rouge vif. La bouche grande ouverte, les cris venait tout droit de son ventre.

Dame Sola et Dame Elena, s'évertuaient à la ramener parmi nous alors que Saphir attrapait son visage en coupe et pleurait sur son front.

Le prêtre rentra alors dans la pièce et plus rien. Le noir complet. Silence, sans odeur et sans goût. Le souvenir s'arrêta là, le rideau est tombé sur la scène.

Dans le présent, mes yeux s'ouvrent en grand et la surprise m'arrache à mon apathie artificielle.

Mon torse s'arrache à ma couche. L'air revient, la brume disparaît.

« Tu ne t'en aperçois qu'à présent ? »Un grondement remonte ma gorge et me fait claquer des dents.

« As-tu si peu conscience de ton esprit ? Les hommes sont drôles »

Mon esprit a été manipulé, ragé-je en essayant de quitter mon sommier. Mais mes pieds sont lourds et une fois la réalisation passée mes bras le sont aussi.

La bête rit encore en grondant et cette fois-ci, elle rit avec moi. Elle s'exclame et tonne de sa voix de bête par moi.

Le jet s'échappe tout seul, le poison dallage se retrouve couvert de mes immondices. Les pas s'éloignent dans le couloir. Il ne reste que moi et cette créature qui me parasite.

« Si les passages n'avaient pas été scellés, j'aurais juré que ce sont mes frères psychiques qui sont responsables ».

Ses mots étranges résonnent une fois de plus dans mon esprit s'ajoutant aux affirmations qu'elle débite de temps sans que je n'en comprenne le sens.

Je grogne, elle grogne

« Les prêtres ont dû passer un sacré temps à effacer vos mémoires pour que rien ne vienne troubler le scénario. En passant, ils ont détruit ta fratrie »

Son éclat de joie me fait chuter à côté de mon rejet. Mes muscles me brûlent petit à petit, je peux me mouvoir.

Elle continue son monologue, visiblement hilarant.

« Ces sentinelles n'ont aucuns scrupules, elles abîment même leur peuple pour cacher leurs vilenies »

Je n'ai aucune idée de ce qu'est une sentinelle, seule le mot m'est connu mais la bête semble les haïr et le prêtre brun les protéger. Voilà deux raisons pour en rester éloigner, quand bien même je ne peux pas faire grand-chose dans mon état et dans ma position de d'aliéné.

« Grands Empereurs, tu n'étais donc prince de rien ! »

— Effectivement, murmuré-je amer

J'ai beau tenter de mobiliser mes muscles, mon corps s'efforce à rester plus fixe que les dalles glacées sous ma chair.

Elle gronde.

« L'esprit est un muscle sur Zeykis, il s'entretient. Tout ce temps passé en parasite... Je pense que ça m'ennuyait »

— Qu'est-ce que ça veut dire, ça !

— Que c'est qui commande, me répond, moqueuse, ma propre voix

Comme un enfant perché sur les épaules d'un géant je me sens m'élever jusqu'au plafond. Léger comme une plume.

D'ailleurs, la douleur est devenue picotement, la raideur coton.

— Les sentinelles, mon ami porteur, ne sont que des scélérats. Des bestioles qui prolifèrent sur tous les mondes et par le passé ont tenté d'en commander la plupart.

« Les mondes ? Mais quel monde, il n'y a que Calista ! Il croit qu'il existe d'autres terres habitables dans le Système solaire ? »

J'ai à peine fini de penser qu'elle hurle de rire. Je ne peux même pas trembler de peur.

— Les prêtres ont bien travaillé, je vois que vous calistiens ne savaient rien« Les prêtres, adorateurs de Calista, l'héroïne pas le monde, ont toujours protégé les sentinelles. Ils les considèrent comme les suivants de leur demi-déesse »

Alors la bête entame un nouveau monologue et comme un acteur seul sur les planches, elle tournoie sur elle-même, sur moi. S'avance, rit un peu et s'écrit faisait résonner la pièce.

« Vint Calista, pouilleuse parmi les pouilleux nommés à son honneur calistiens. Les sentinelles, égoïstes par nature, les ignoraient à l'époque. Elles vivaient entre elles, s'enorgueillissant de leurs dons. Elles se pardonnaient à elles-mêmes leur peu d'empathie en se plaçant en position de neutralité ! Jamais, qu'importe le monde, elles n'intervenaient. Laissant mourir, flétrir, s'effondrer les civilisations que de leurs dons elles auraient pu sauver. »

« Ainsi le Premier et Deuxième Empire Zeykis se sont effondrés, nos femelles sont mortes, nos joyaux nous ont été arrachés par les sentinelles et par les peuples alliés. »

« Mais nous avons patienté et lorsque notre heure est venue partout nous nous sommes vengés. Ici aussi. »

« Mais Calista avait grand cœur, s'il faut lui accorder quelque chose c'est bien cela. Elle a pardonné aux sentinelles, les a enjoints à nous repousser. Ils ont accepté une fois, cela a conduit à ce que vous avez appelé L'Orée et à leur déchéance »

.Elle gronde, je gronde. Le picotement est à nouveau dune brûlure, certes diffuse mais qui me blesse.

« La guilde des sentinelles a chuté bien plus tard mais tout a commencé à cette époque. »

— C'est faux ! Tout n'est que mensonges, parviens-je à articuler

Elle hurle encore de rire et m'abandonne comme une poupée alors que l'infirmière et le garde du jour, affolés, font valser le battant de la porte contre le mur.

Une vague de douleur me fait claquer des dents, le sang m'envahit. Ma tête a heurté le sol. J'ai le temps de voir l'infirmière se pencher sur moi puis c'est la nuit.