Je mets ici ma participation à un jeu d'écriture. Vous pouvez me retrouver sur mon blog : /

Atelier d'écriture proposé par l'atmospheriquemariekleber.

Sincèrement votre.

Le 7 septembre 2019, à la tombée du soir, alors que je désherbais mon potager, une voiture se gara devant la maison et un homme à la cinquantaine et à la calvitie avancée en descendit.

La rue appartient à ceux qui veulent bien l'emprunter. Je ne prêtais guère attention, dans un premier temps, à cet homme. Les voisins occupaient régulièrement plusieurs places. De ce fait, il n'y avait rien de surprenant à ce qu'on vienne se stationner devant la maison que j'occupai.

Si je devais être honnête, j'avouerai que ce n'était ni ma maison, ni mon potager, mais celui de mes parents. Je savais que ma mère ne me pardonnerait pas l'état dans lequel se trouvait le potager. Depuis qu'elle et mon père avaient décidé de profiter de leurs retraites pour voyager, je me retrouvai à devoir gérer son jardin. Elle aimait à rappeler la date des semis, des récoltes et des entretiens.

Je n'ai jamais eu la main verte. J'haïssais cette rue de campagne quand j'avais dix-sept ans. Les conseils de mes parents sur le jardinage et l'entretien d'une maison m'ennuyaient. J'étais impatient de quitter cette maison et de partir loin.

Pendant que je voyageai, ma sœur se mariait et avait deux enfants. Je me suis soudainement retrouvé âgé, esseulé, ruiné, sans famille construite et dans un travail qui ne me plaisait pas et qui s'achevait sur une période de chômage. Une période qui ressemble à une éternité. Mes parents m'ont dit : « Si tu le veux, tu peux revenir à la maison. Tu t'occuperas d'elle pendant notre absence. »

Je ne sais pas ce que je fais ici. Je crois qu'au fond je n'avais nulle part où aller. Alors, je me retrouve ici, le soleil encore chaud sur ma peau tannée d'avoir passé les deux derniers mois dans ce jardin de campagne plutôt que sur une plage du sud. J'aurais sans doute du en profiter pour entretenir ce potager. Je crois qu'arracher les herbes en se disant qu'elles doivent être mauvaises n'est pas la meilleure des options. C'est certain, ma mère me hurlera : « Assassin ! » quand elle reviendra.

Perdu dans mes pensées, je ne remarque que tardivement que l'homme est en train de parler avec la voisine d'en face. Dès qu'elle l'a vu, elle est sortie de chez elle dans un peignoir rose pastel légèrement délavé qu'elle n'a pas assez serré. Elle aime les inconnus. Elle doit s'ennuyer dans sa grande maison. Elle y seule. Ses filles se sont mariées et oublient de venir la voir. Son ex-mari a trouvé une femme plus jeune qu'il changera dans dix ans en la jugeant trop vieille. Son nouvel amant travaille et rentrera tardivement. Elle a trouvé de quoi se distraire grâce à lui.

Pour l'heure, c'est l'homme à la chevelure grisonnante et la calvitie avancée qui a toute son attention. Ce ne sont pas mes affaires ! J'ai toujours fait en sorte de ne jamais m'occuper des affaires des autres. On habite un petit village, on connait la femme du boucher qui se fait rouster dessus les vendredis soirs. Pas mon problème. Le gamin du bout de la rue qui va jouer au docteur avec la petite voisine de l'impasse : pas mon problème ! Je ne souhaite pas qu'on me mêle à tout ça.

La voisine fait des gestes de la main dans ma direction, je l'ai regardé trop longtemps. Je ne veux pas l'une de ses discussions aussi futile qu'ennuyante. Elle me fait signe encore, en criant. J'entends les fenêtres de la maison de gauche s'ouvrir. La voisine de gauche hurle à la voisine d'en face. Je me demande si elles se souviennent qu'on a inventé les téléphone portable.

Je ne veux pas qu'elle ameute tout le voisinage. Je me suis levé et je me suis rapproché d'eux. L'homme qui me semble vieux alors que j'aurais son âge dans quatre ans a un sourire affable sur le visage. La voisine piaille, je ne l'entends pas. Je ne l'écoute pas.

Je finis pourtant par me connecter à ces mots : « Ce monsieur Pierre, il vient te voir. »

Je ne saisis pas pourquoi elle me tutoie. Car elle m'a vu, enfant, jouer au ricochet dans le lac d'à côté ? Elle pense me connaître puisque je vivais dans la maison d'en face. A mes yeux, ce n'est qu'une étrange. Elle insiste sur ce monsieur Pierre. Elle en parle comme-ci elle le connaissait. Tout comme pour moi, c'est un inconnu. Elle aimerait entendre la raison de sa visite. Je pourrais lui faire ce plaisir mais l'homme grisonnant m'a devancé le pas.

─ Votre voisine est aimable.

Je le sais. Toute la ville est aimable. Elle a une apparence de beauté tranquille. Le genre d'endroit où quand un couple de parisiens passe, la femme s'écrit : « Oh, chéri, j'aimerai tellement vivre ici. Les gens sont si gentils et l'air y est si pur. » Sauf qu'elle n'y viendra jamais car il faudrait conduire vingt minutes pour avoir un centre commercial presque potable et que le seul bar du coin fait PMU, presse, tabac, internet (quand ça fonctionne) et dépose courrier pour la poste. Quand la parisienne demandera un mojitos au patron, il lui servira de la limonade avec de la vodka et de la menthe en grognant contre les parigots.

─ Très, c'est le cœur du quartier.

Evidemment que je suis hypocrite. Je vis ici. Je veux pas de problèmes. Je l'ai conduit dans l'allée, l'engageant en direction de la porte d'entrée. Il s'arrête, se tourne, se dirige vers le potager.

─ Il faudrait retourner la terre pour préparer l'hiver.

─ … ouais … j'y pensai.

Je ne sais pas ce qu'il veut me dire par « retourner la terre », à l'envers, à l'endroit, la terre est pareil. Puis les plantes crèveraient si je les enseveli par la terre, non ? Ca fait déjà un bout de temps que ce monsieur Pierre est là et que je divague. Je ne sais toujours pas sa visite.

─ Mes parents sont absents, hasardais-je à tout hasard.

Je dois avoir l'air ridicule à mon âge de dire cette phrase. Passons. Si je râle sur ce sujet, on finira par me trouver un aigri. Au moins, je ne serai un homme d'âge mur aigri et pas un vieil homme grisonnant qui aborde un sourire écœurant.

─ Je venais vous voir, me corrigea-t-il d'une voix déraillante,

─ Je suis assez pressé, continue-je.

Il me fait peur. J'ai peur de vieillir. Est-ce que c'est à cinquante ans qu'on perd toute jeunesse ? Je ne peux pas y croire. Certainement pas ! Je connais nombreuses femmes de cet âge qui n'ont pas à s'inquiéter de la concurrence des plus jeunes. Je ne dois pas dire ce genre de phrase devant ma nièce, elle me parlerait du droit des femmes, de la misogynie et de je ne sais quel nouveau mouvement qui me rappelle que je suis un hasbeen. Même ce mot, elle doit le trouver ringard.

─ Vous avez de beaux rosiers, il faudra les protéger cet hiver.

─ Sans doute.

─ Il commence à faire nuit.

─ Effectivement. Monsieur Pierre, vous désiriez me parler ?

La belle affaire que les rosiers ou la nuit ! Allons, il est temps de parler. Les banalités sont d'un ennui mortel. Comme cet homme qui n'en vient pas aux faits. Je le presse un peu. A ce rythme, il risquerait même de s'inviter à diner !

En quelques mots, il me dit la raison de sa venue.

En quelques mots, mille pensées me traversent. N'aurais-je pas du intervenir et protéger la femme du bout de la rue des coups de son mari, parler à ce dernier ou voir le commissariat ? N'aurais-je pas du prévenir les parents des jeunes de la tournure de leurs aventures ? J'aurais du passer voir ma sœur, voir grandir mes nièces, parler à mes parents et écouter leurs conseils. Je pense qu'avec les cheveux gris, je serai tout aussi séduisant et en perdre serait un signe de virilité. Je crois que j'aurais préféré des banalités. Je n'ai pas passé assez d'été à la campagne. Je n'ai pas assez profité du charme du village. Monsieur Pierre ne devrait pas être si pressé. On aurait pu boire un café. Je devrai aller voir la voisine. Elle me connait depuis si longtemps, c'est presque une seconde maman.

Le 7 septembre 2019, la nuit était tombée alors que la voiture garée devant la maison redémarra. Demain, je m'occuperai de ma maison et de mon potager. Il ne faudrait pas qu'on puisse plus rien replanter au printemps.