Voici le 12ème chapitre… qui m'a donné tellement de difficultés! Je pensais ne pas pouvoir le publier à temps, mais le voilà! J'espère qu'il sera aussi bien que les précédents et qu'il plaira!

Bonne lecture!


L'Etranger


Dans un autre endroit de la Mer du Nord, un autre groupe de bateaux naviguait également. A sa tête, le plus grand des navires, contenait le chef Yarikh, ainsi qu'Olrik, se tenant côte à côte à la proue. Ce dernier n'avait pas beaucoup à envier à son chef du point de vue physique. Il était bien bâti, la carrure large à force d'avoir dû travailler dur et de se battre pour survivre dans ce monde qui l'avait accueilli mais pas gratuitement, comme pouvaient en témoigner les nombreuses cicatrices qui parsemaient son corps. Ses longs cheveux couleur corbeau étaient retenus par des liens en cuir, lui arrivant aux épaules. Ils contrastaient avec le roux flamboyant de ceux de Yarikh, qui les portaient également longs.

Le chef espérait pouvoir s'enrichir encore une fois avec cette nouvelle expédition et surtout, faire grandir la gloire de son nom. Les Vikings avaient commencés à venir sur l'île d'Alba pour piller et essayer de s'installer, plus au Sud que les terres de son peuple, mais cela ne l'empêchait pas de voir cette invasion d'un mauvais oeil. De plus, ces hommes du Nord pillaient des ressources qu'ils auraient pu dérober par eux-mêmes. Il considérait donc cela comme un vol… Alors quand Olrik lui avait fait part de son idée de leur rendre la pareille, faisant de lui le premier Picte traversant la Mer du Nord et s'attaquant aux Vikings, il n'avait pas longtemps hésité. Le récit de ses exploits étaient déjà arrivés dans beaucoup d'autres clans… maintenant, il voulait que les Vikings mêmes le craignent, ainsi que tout le peuple saxon, comme ces derniers craignaient déjà tous les païens.

Il avait donc accepté de refaire une expédition cette année, autant assoir son autorité sur son peuple, qui pourrait lui donner des arguments pour étendre son pouvoir sur d'autres clans. De plus, ceci leur amènerait esclaves et nouvelles femmes, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Il savait qu'Olrik n'avait pas proposé ces raids seulement pour le satisfaire.

- Si nous tombons sur ton village, que feras-tu Olrik ?

- La même chose que vous tous…

- Voler et brûler, ceci je le sais. Mais pourras-tu vraiment abattre un membre de ta famille si nous en croisons un ?

Le regard perdu sur l'horizon, le jeune guerrier espérait réellement trouver le village. Il voulait régler ses comptes. Comprendre aussi peut-être. S'il y avait vraiment quelque chose à comprendre dans le fait que sa famille l'avait rejeté.

- Je n'ai plus de famille… Ils ont fait un choix. Qu'ils en paient les conséquences, murmura-t-il, le regard se durcissant à ces paroles.

Cette discussion ainsi que le roulis du bateau sur l'eau firent remonter des souvenirs. Il en avait peu de ces premiers jours d'exil… c'étaient surtout des sensations. Une main qui l'avait agrippé, une voix qui lui avait répété qu'il ne lui ferait rien de plus que ce que les Dieux demandaient, sa peur, puis des cris, tellement de cris… et une autre main qui l'avait agrippé, le poussant en avant. Courir, courir encore et encore, pressé par la voix de l'homme, par sa main qui le tirait toujours plus en avant. La peur, la faim, la soif, la fatigue. Puis le noir. Il ne se rappelait plus réellement ce qui s'était passé. Sauf que pendant ce qui lui avait semblé une éternité, il avait été enfermé quelque part, et que le plancher bougeait. Puis une trappe s'était ouverte, une main l'avait saisi et, aveuglé par la lumière vive qui contrastait avec l'intérieur, il avait été déposé sur terre. Lui et son accompagnateur avaient voyagé par bateau.

Sa première traversée de cette Mer du Nord. Rien à voir avec celle qu'il faisait actuellement. Là, il savait où il allait, il était à l'air libre, observant l'écume se formant sur les crêtes des vagues, respirant l'odeur iodée à plein poumon. Il n'avait aucune peur. Il était maître de sa destinée. Au contraire de son voyage d'il y avait quinze ans. Il se rappelait la peur qui lui avait étreint le ventre, la douleur qui lui avait broyé le cœur, les larmes qui roulaient sur ses joues, celles des pleurs d'un enfant qu'on arrachait à sa vie, à ses parents, à son frère. Il ne savait pas pourquoi il devait quitter sa famille. Pourquoi elle n'était pas avec lui ? Pourquoi elle n'avait pas empêché ce départ ? L'homme lui avait expliqué que le clan avait décidé de le sacrifier pour éviter une prophétie funeste. Pourquoi lui, avait-il demandé. L'homme avait juste répondu parce qu'ils étaient deux frères jumeaux et que l'un deux était de trop. Il n'avait pas pu en savoir plus sur le moment.

Les navires voguaient à vive allure. Le temps était clément, s'il se maintenait, ils seraient vite arrivés sur les côtes vikings. Il avait donné un cap plus au Sud que leur première expédition, espérant ainsi trouver son village natal. Il ne se rappelait plus du nom… pourrait-il seulement le reconnaître ? De toute manière, s'il ne le trouvait pas, il y en aurait d'autres, qui n'étaient peut-être même pas au courant des raids que certaines agglomérations avaient subies l'été passé, leur donnant l'avantage de la surprise. Des avantages qui intéressaient ses compagnons de voyage. Son envie de vengeance ne les concernait pas. Ils ne la comprenaient pas totalement non plus… il était un enfant, il avait trouvé une nouvelle terre, pourquoi vouloir retourner là-bas ? Beaucoup se méfiait de cette idée… surtout qu'il était toujours vu comme un étranger. Celui qui n'avait pu être complétement accepté…

En fin de compte, il était un délaissé, un enfant abandonné par tous. Choisi pour être sacrifié, ou du moins exilé par son peuple, et laissé de côté par sa terre d'accueil. Il n'avait sa place nulle part. Il avait compris ceci assez tôt. Les quatre ans qui avaient suivi son arrivée, et celle de son protecteur, sur l'île d'Alba, n'avaient été que vagabondages et dangers. Les Saxons les avaient chassés dans chaque village où qu'ils aient été. Ils ne voulaient pas de païens, même si ce n'étaient qu'un homme et un petit garçon sans attentions agressives. Ils avaient été obligés de voler pour survivre. Se défendre aussi. Très souvent même. Car souvent, les rencontres au hasard des chemins dans la campagne n'étaient pas amicales. Combien de fois lui ou son compagnon avaient-ils été blessés ? Il ne saurait le dire… mais cela avait vite forgé son côté sauvage et méfiant. Cela avait aussi nourri la peine enfouie dans son cœur.

Au début, la tristesse était là. Sa mère lui manquait, ainsi que ses chansons qu'elle leur chantait à lui et son frère jumeau avant qu'ils s'endorment. Les jeux avec ce frère, qui était comme un double, lui manquaient aussi. Même entouré d'une certaine affection par cet homme qui l'avait accompagné et sauvé plusieurs fois, qui était un ami de son père apprit-il durant ces années de routes, il s'était senti seul et abandonné. Puis la tristesse s'était muée en une amertume, qui ne le lâchait plus. Parce qu'un vieil homme qui ne devait pas avoir toute sa tête avait lâché des paroles sombres sur l'avenir, il était devenu la cause des malheurs des habitants de ce village ! Pourquoi l'avoir choisi lui et non son frère ? Pourquoi lui seul devait partir et sa famille n'avait pas fait le choix de l'accompagner ? Il ressentait une telle injustice… et ce n'était pas le peu d'informations que lui avait révélé Hallad qui l'aidaient à comprendre. Tout ce qu'il savait, c'était la prophétie, l'homme qui avait voulu le sacrifier aux Dieux se nommait Knut et son père avait voulu le sauver en le mettant sous la protection de son ami, en l'exilant. En soi, c'était très peu. L'incompréhension, couplée à l'amertume et à la rudesse des années qu'il avait vécues finirent de l'amener à la haine de ce peuple qui avait été le sien.

Le claquement brutal et sec d'un éclair au loin sortit Olrik de ses souvenirs douloureux. Il se reprit et regarda à l'horizon. Une tempête approchait rapidement. Ils ne pourraient pas l'éviter. En quelques ordres précis, il fit se préparer les navires à la tourmente qui grossissait. Le vent forcit, les vagues s'amplifièrent, les nuages rugirent. Le jeune homme ne put s'empêcher de penser que ce déchainement des éléments faisait écho au tourbillon qui l'habitait depuis tant d'années, devenant convaincu qu'il pourrait enfin laisser exploser cette rage sous-jacente comme le faisait actuellement le ciel.

La rumeur de l'orage grondait, comme celle des hommes dans les navires. La plupart n'aimait pas Olrik, ni la place qu'il avait pris auprès de leur chef. Alors si une tempête arrivait, il était tout désigné pour être le fautif de cette mésaventure. Une pensée qu'un des guerriers pictes ne cacha pas longtemps.

- Hey, Olrik ! Nous n'aurions jamais dû t'écouter ! Vois où tu nous emmènes !

- Une tempête te fait peur, Batrun ?

- Disons que sans toi et tes idées de vengeance, nous serions en route pour des villages saxons, à détrousser des femelles et ripailler au lieu de s'attaquer à la colère des Dieux, continua le Picte, tout en se redressant de toute sa hauteur.

- Je ne crois pas t'avoir entendu te plaindre l'été passé quand tu as pu ramener quelques femelles chez toi ainsi que des richesses non négligeables, rétorqua Olrik, tout en continuant à tirer sur la bâche pour protéger au mieux les hommes présents.

- Cette année, tu as voulu changer le cap pour assouvir tes intérêts, et non les nôtres, et voilà à quoi nous devons faire face ! cria Batrun, autant pour que sa voix porte par-dessus le vacarme de la pluie qui s'était mise à tomber abondamment, que pour rallier d'autres personnes à ses arguments.

Ces derniers furent entendus, car certains hommes se levèrent et se mirent derrière le Picte, montrant ainsi leur accord avec sa vision. Olrik sentait les problèmes arriver. Ils avaient une tempête à gérer, et il était plus que nécessaire que tous participent aux besognes cruciales, mais apparemment ce n'était pas le plus important. Un vieux différend refaisait surface, et il avait la nette impression que c'était celui-ci qui occupait l'esprit de Batrun.

- Tu ne crois pas que nous pourrions remettre cette discussion à plus tard, car nous avons plus urgent à gérer pour le moment !

- Oh non ! C'est toi qui nous as mis là, c'est toi qui va en payer le prix ! hurla-t-il en attaquant le jeune viking avec un couteau.

Au même instant, un éclair zébra le ciel noir, accompagné par le grondement du tonnerre. Olrik eut juste le temps de lâcher la corde qu'il voulait tendre pour esquiver l'arme qui lui entailla malgré tout le muscle de son bras. Il se releva prestement et sortit à son tour un petit couteau. Il essaya encore une fois de raisonner son adversaire :

- Batrun ! Arrête ! Ce n'est pas le moment !

Mais le guerrier picte n'était pas intéressé par les paroles de son rival. Il était plus âgé que lui, de quelques années, il était un guerrier adroit et habile, natif de son village, et pourtant c'était Olrik que leur chef écoutait. Cela passait très mal pour cet homme à l'égocentrisme plus que développé. Alors il chargea à nouveau le jeune guerrier qui ne put, avec le roulis du bateau qui tanguait, que le réceptionner. Ils roulèrent au sol, s'écrasant contre des caisses, le ressac des vagues accompagnants les mouvements dans leur bagarre. Olrik s'était retrouvé le dos appuyé sur l'arrête d'une des caisses, ce qui lui avait arraché une grimace de douleur lors de la chute. Batrun appuyait de toutes ses forces sur lui, l'étouffant. Il avait lâché son arme, et dans sa recherche de souffle, ne vit pas le coup de poing rageur de son adversaire qui lui ouvrit l'arcade sourcilière. A moitié sonné, il essaya vainement de se soustraire à la prise de Batrun, mais ne put qu'agiter faiblement les jambes et les bras. Il essaya de parler, mais seul un râle sortit de sa bouche.

- Tu vois bien que tu n'es pas à la hauteur, Olrik. Tu n'aurais jamais dû survivre, c'était une erreur. Même ta famille ne te voulait pas ! cracha d'un ton venimeux le Picte.

- Batrun ! Suffit ! tonna une voix forte. Tu le lâches immédiatement ! Tu te ridiculises, en abandonnant ton poste, tu nous mets tous en danger.

A l'ordre donné par son chef, Batrun relâcha la pression qu'il exerçait sur Olrik, qui toussota en reprenant des goulées d'air. Entre la pluie qui lui fouettait le visage, le vent qui hurlait à ses oreilles et le manque d'air, il était confus. Il put se mettre assis pendant que Batrun se relevait, tout en lui susurrant :

- J'ai l'impression que tu as toujours besoin de quelqu'un pour te protéger… mais cela ne durera pas… comme ton premier protecteur qui t'a abandonné… l'Etranger !

Yarikh tendit la main à Olrik pour l'aider à se relever, lui tapant l'épaule de façon à le réconforter, puis distribua des ordres qui ne toléraient plus aucune contestation. Olrik finit de tendre et d'attacher le cordage de la bâche, puis se prit une place au-dessous. L'eau de la pluie lui avait nettoyé en partie le visage, et sa blessure ne saignait plus que par un fin filet de sang. Par Woden, ce Batrun n'était qu'une brute sans cervelle qui n'arrivait pas à voir les priorités. Il faudrait qu'il se méfie de lui plus sérieusement. Il savait qu'il ne l'appréciait pas, c'était même un euphémisme, mais la menace devenait plus sérieuse au fil des ans. De plus, comme il l'avait souligné, Olrik ne pouvait pas toujours compter sur l'aide d'un bienfaiteur. Ces derniers partaient immanquablement à un moment ou un autre… son père… Hallad… puis Yarikh risquerait de se détourner de lui à son tour.

La tempête continua à rugir encore pendant ce qui semblait une éternité. Les bateaux tenaient bon, même s'ils étaient malmenés par les vagues gigantesques qui semblaient former des murs infranchissables de part et d'autres des embarcations. Puis le vent se calma, amenant l'étendue d'eau de la mer à s'adoucir à son tour. Les nuages disparurent peu à peu, se dirigeant plus loin, éloignant ainsi la pluie et l'obscurité. La tourmente avait duré presque deux jours, et les avait déportés plus au Nord que le cap voulu par Olrik. Malgré tout, la chance leur sourit rapidement. Le vent soufflait dans la bonne direction. Alors ils libérèrent les voiles qui se gonflèrent, les emmenant à travers les flots.

Yarikh remarqua qu'il manquait deux bateaux, qui avaient dû couler dans la tempête. Cela assombrit quelque peu son humeur, mais c'était leur destin. Un sourire réapparut sur son visage quelques heures plus tard quand un de ses hommes cria. La terre était en vue ! De plus, la fumée s'élevant de foyers était visible, preuve qu'un village se trouvait directement sur leur chemin. Ils y seraient dans quelques heures et la partie amusante de cette expédition pourrait commencer.