Et voilà un nouveau chapitre! En espérant qu'il plaira!

Bonne lecture!


La Rumeur


Le printemps était enfin là, la neige fondait rapidement ces derniers jours, rendant la terre spongieuse et glissante, mais laissait découvrir un sol qui regorgeait à nouveau de belles pousses vert tendre, et de divers petites fleurs printanières qui faisaient le régal de petits rongeurs et de plus gros herbivores. Cette agitation de la faune était un signe qu'Almarik attendait avec une grande impatience. Avoir passé deux ou trois mois seul en forêt en plein été n'était pas pareil que les cinq ou six mois d'hiver rude qu'il venait de traverser. A plusieurs moments, il avait cru ne pas survivre à cette saison qui pouvait se montrer cruelle envers ceux qui étaient faibles.

Le gibier s'était fait rare, les baies et autres fruits avaient disparu, les eaux avaient gelé rendant la pêche ardue, le jeune homme avait donc dû se contenter la majeure partie du temps de racines, même si au début, il avait découvert de la viande fumée, que sa mère avait dû mettre avant qu'il ne parte. Almarik se sentait épuisé d'avoir dû combattre le froid mordant sans pouvoir se sustenter correctement durant ces longs mois. Heureusement, depuis peu de temps, les cerfs et autres petits gibiers réapparaissaient, lui redonnant des forces. Malgré tout, la marche qu'il effectuait depuis quelques jours le fatiguait énormément. L'exercice lui demandait trop d'effort par rapport à ce qu'il pouvait donner à son corps. Il décida de faire une pause, le temps de reprendre son souffle quand il aperçut un pelage gris-brun se faufilant entre les troncs des arbres.

Almarik sourit. C'était son compagnon d'infortune. Il ne le voyait que sporadiquement, mais il lui semblait que l'animal devait être un jeune loup solitaire, probablement chassé de sa meute, devenu trop gênant pour l'alpha. Ironie du Destin de lui faire croiser sa route ? Almarik se demanda s'il n'y aurait pas un signe là-dedans. Néanmoins, le canidé lui avait permis de ne pas trop perdre la tête durant tout ce temps seul à ruminer des pensées amères ou acides. Les premières rencontres avaient été tendues… le quelques rares proies qu'il avait réussi à piéger avaient été dévorées par le carnivore qui avait saisi sa chance. Le jeune Viking avait hésité à le piéger pour pouvoir se nourrir de sa viande, mais l'animal étant le symbole de sa famille, il ne pouvait s'y résoudre. Alors il avait changé sa tactique de piège à lapins. Ces derniers ne restaient plus au sol une fois pris dans les collets mais ils étaient suspendus dès que la corde se saisissait d'eux. Lorsqu'il avait fait sa tournée pour relever les pièges, le loup se tenait sous un beau lièvre et essayait de sauter pour le saisir. Almarik n'avait pu retenir un sourire satisfait de revanche. Lorsqu'il avait décroché l'animal, il avait découpé un morceau qu'il avait laissé au canidé. Depuis, le loup et l'homme s'était mutuellement tenu compagnie, même si c'était de loin.

Malgré le temps et l'énergie qu'il avait dû fournir pour rester en vie, il avait eu du temps pour réfléchir à sa situation qui n'était pas reluisante. Il avait eu le temps de penser à Runa… il avait fini par accepter le fait qu'il s'était trompé à son sujet. Elle lui avait fait tourner la tête mais leur histoire n'avait pas vraiment commencé. S'il la recroiserait, il ne savait ce qu'il ressentirait mais il ne pourrait oublier qu'elle avait accepté de se lier à Knut… Knut qui lui faisait monter une rage sans nom rien qu'à penser à lui ! Il n'avait qu'une envie, lui faire mordre la poussière. Au propre comme au figuré. Il avait décimé sa famille, fait souffrir sa mère, mentait à tous et l'avait humilié pendant si longtemps. Non, Almarik ne pouvait plus le considérer comme un homme qui s'était comporté pour le bien du village. Il n'avait agi que pour son compte. Cela le jeune homme l'avait compris lors de cette soirée maudite où il avait été banni. Almarik passa son doigt le long de la cicatrice qui barrait une partie de son front et de sa joue. Il serra le poing à ce souvenir.

Mais il n'oubliait pas son objectif premier, alors il se releva et continua à marcher à travers la forêt qui résonnait de chants d'oiseaux, d'insectes bourdonnants et de senteurs exaltées par l'humidité. Il espérait atteindre rapidement un village maritime pour acquérir par un moyen ou un autre une embarcation. Se rendre sur l'île d'Alba, retrouver son frère, et réparer ce qui pouvait l'être, voilà le plan. Le chemin ne serait pas simple, entre la traversée seul en mer, se retrouver en terres ennemies, pouvoir parler à Olrik, il ne savait si c'était possible ou non. Mais il s'était mis cette idée en tête dès la dispute entre sa mère et Knut. Il voulait retrouver ce frère qui lui avait tant manqué, connaître et comprendre ce que ce dernier avait dû traverser, et lui expliquer que ni lui, ni sa mère n'avaient voulu ce qui s'était passé. La solution était dans le fait de rester unis. Mais Knut avait réussi à les diviser. Almarik sentait une envie de se venger gagner son cœur. Une fois son frère retrouvé, il se promettait de revenir à Beruvik pour punir Knut de tout le mal qu'il avait fait subir à sa famille.

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Le vent poussait les navires à belle allure, fouettant les visages tatoués de bleu des hommes qui voguaient vers leurs gloires. Si tout se passait bien, dans deux à trois jours, ils accosteraient sur les côtes norvégiennes. Ensuite, viendrait la marche pour prendre Beruvik par les terres, qui prendrait selon les dires de Harek environ trois jours supplémentaires. Olrik avait donné des consignes claires. Il fallait être le plus discret possible, éviter les villages pour se donner le maximum de chances de prendre par surprise son village natal. Les autres chefs avaient approuvé sa stratégie qui avait été élaborée avec minutie. Le village serait pris rapidement sans trop de casse. Rien ne servirait de régner sur des ruines…

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Almarik sentit l'odeur iodée en même temps qu'il entendit les chants des goélands. La mer n'était pas loin. Il approchait de son but. Du coin de l'œil, il aperçut une forme qui se faufilait entre des troncs.

- Mon compagnon d'infortune, faudra que je te laisse. Les villages des hommes ne sont pas faits pour toi…

Après avoir continué à marcher, Almarik sortit de la forêt et la vue qui s'offrait à lui était majestueuse. La mer, d'un bleu profond s'agitait au pied de la falaise sur laquelle il se trouvait. L'horizon se perdait dans une ligne floue entre l'eau et le ciel. Le regard vert se perdit quelques instants dans la contemplation de cette frontière entre terres et cieux, puis Almarik prit sa respiration et observa les alentours. Sur la gauche, il remarqua quelques fumées qui devaient émaner des foyers d'un village. Il se dirigea alors dans leur direction. Le jeune loup lui emboita le pas de loin, faisant soupirer Almarik. Il ne dit rien, pensant que l'animal prendrait ses distances quand le village serait visible.

Après une quarantaine de minutes de marche, le jeune homme arriva à l'entrée de l'agglomération. C'était un petit village, avec des maisons modestes de bois presque collées les unes aux autres. Une se détachait par sa grandeur, et se tenait tout au bout de la rue. Les gens vaquaient à leurs occupations, démêler des filets, réparer des paniers, remplir des sceaux. Ils étaient des pêcheurs. C'était parfait, Almarik pourrait trouver ce qu'il cherchait ici. Mais avant de faire part de sa requête, il voulut savoir s'il était le bienvenu. Bien que Bolverg n'ait pu lui faire le dessin de la marque des bannis et qu'il était hors des terres de Knut, il ne savait si la nouvelle ait pu se propager. Les bannis n'étaient jamais bien vus, même si c'était sur d'autres territoires, et Knut aurait très bien pu avertir certains chefs. Alors il déambula dans la rue, s'approchait des étals des pêcheurs, prenant le pouls de l'humeur des habitants. Malgré des regards parfois peu amènes car il était un étranger, il ne fut pas embêté. Il put même goûter à leurs produits et boire autre chose que de l'eau. Que la bière lui fit du bien dans le gosier. Tout en savourant sa boisson, il capta des bribes de conversations. Ce qu'il entendit le fit sourire. Apparemment, des rumeurs couraient sur le Jarl de Beruvik…

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L'intérieur était en désordre, des armes trainaient dans chaque recoin, le feu brûlait au milieu d'une brassée de bûches posées pêle-mêle dans l'âtre, les quelques tenues de l'habitant était posées en vrac sur un coffre en chêne au pied d'un lit, et la vaisselle demeuraient depuis un bon bout de temps sur la table simple en bois. Mais il y dégageait malgré tout une chaleur et l'endroit paraissait accueillant. Il était à l'image de son occupant, simple et brut mais cachant un tempérament généreux et ouvert. La journée était à son milieu, Thorlak se préparait à sortir quand soudain la porte s'ouvrit brusquement dans un claquement sec qui lui fit relever la tête.

- Tu pourrais frapper au lieu d'entrer de la sorte, Knut…

Ce dernier ne prit même pas la peine de répondre et se dirigea d'un pas décidé vers le grand guerrier. Son regard bleu acier était dur et il n'y avait aucun doute, le Jarl était plus qu'en colère. Ils s'étaient évités durant tout l'hiver, creusant encore plus le fossé qui avait commencé à se créer peu à peu depuis la découverte d'Olrik l'été passé. Il se planta devant son ancien bras-droit, le regardant droit dans les yeux.

- C'est toi qui es derrière tous ces racontars ?!

- De quoi parles-tu ?

- Ce qui se raconte à mon sujet ! hurla Knut, de rage.

Sous l'effet de la colère, les veines de son cou étaient gonflées, lui donnant un air effrayant. Ses yeux auraient pu être capables de lancer des éclairs. Thorlak avait presque l'impression de voir le Dieu Odin lors de ses colères légendaires. Knut continua à parler tout en faisant des allers-retours brusques devant le guerrier.

- Que je ne suis pas un bon Jarl, que je ne tiens pas mes promesses, que les Dieux me punissent par le fait que je n'ai toujours pas de descendance, et j'en passe ! Au point que certains chefs qui voulaient me suivre hésitent maintenant à le faire. Sachant que tu n'es plus avec moi, je te le demande, es-tu derrière ces rumeurs, Thorlak ?

Il avait posé cette question après s'être arrêté devant son ami, le regardant droit dans les yeux. Ceux bleus de Thorlak laissèrent apparaître une pointe de surprise. Elle était nouvelle celle sur la punition divine… mais c'était bien pensé. Il se demanda si c'était Hedda ou Runa qui l'avait lancée. Ou les deux peut-être ? Quoiqu'il en fût, les autres étaient vraies et oui, il en était responsable. En partie. Il avait distillé par-ci et par-là des paroles et des arguments.

- Ecoute Knut, nous nous connaissons depuis toujours, nous sommes amis et…

- Amis !? Un ami ne refuse pas un ordre de son Jarl, contra Knut en faisant référence au refus de son compagnon de marquer Almarik, un ami ne complote pas contre lui non plus !

- Knut ! Calme-toi et écoute-moi, haussa-t-il le ton, ton ambition te perd ! Tu as banni un jeune homme juste parce que sa présence te rappelle tes erreurs que tu ne veux pas admettre ! Tu veux partir en guerre mais c'est vers un massacre que tu vas nous amener ! Au lieu de te consacrer à ce que tu as déjà, et de tenir les paroles que tu as données, tu ne penses qu'à toi et ta gloire personnelle à nouveau !

A ces paroles, Knut ne put se contenir et fonça sur Thorlak qui fut surpris par le geste du blond. Ce dernier le plaqua brutalement contre le mur tout en appuyant un bras sur son torse et de la main de l'autre, il avait brandi un poignard.

- Tu vas faire quoi ? Me tuer comme tu as tué Karl ?

- Je n'ai jamais voulu sa mort et tu étais là aussi, je te rappelle !

- Si tu n'avais pas voulu sa mort, il serait encore en vie…

- Il s'était mis en travers de notre chemin pour rattraper Olrik !

- J'avais pensé à l'époque que tu avais raison, que les Dieux voulait ce que tu m'avais dit… mais j'ai été naïf… nous nous sommes trompés ! C'était unis qu'il fallait rester !

- C'est toi qui te désunis de moi, Thorlak ! cria Knut tout en appuyant encore un peu plus son bras sur le torse de son vis-à-vis.

- Non, Knut, répondit-il sur un ton calme et posé, c'est toi qui as fait que notre groupe s'est séparé, c'est toi qui as détruit deux familles, et ce sont tes actes de ces derniers temps qui font que les gens se mettent à douter de toi…

Le coup de poing partit et atterrit sur la mâchoire de Thorlak qui encaissa la douleur en gémissant légèrement. Knut le relâcha et se dirigea vers la porte. Le propriétaire des lieux se massa le visage et le mit en garde :

- A ta mort, tu seras seul Knut…

Pour toute réponse, la porte claqua.