Chapitre 55.

Désormais, les rideaux avaient été ouverts et le soleil, doucement sur le déclin, emplissait la chambre de ses rayons. Retranchée dans un des coins de la chambre, Taeral à ses côtés, Elenor observait avec attention la guérisseuse en train d'ausculter le roi. Elle lui avait retiré le bandage entourant son crâne pour pouvoir inspecter la plaie que Lysanthir avait reçu durant son combat avec le commandant des Dealyns et depuis plusieurs minutes, l'elfe gardait le silence, administrant au souverain régent plusieurs soins et conseils pour éviter d ' aggraver ses blessures en bonne voie de rétablissement.

Des quatre personnes présentes dans la pièce, Elenor était la plus inquiète au sujet du cas de son père. Celui-ci vérifier confondu avec sa défunte femme à son réveil, ce qui était compréhensible avec l'obscurité et la forte ressemblance physique, en dehors de sa couleur de cheveux, avec sa mère. Mais ce qui était le plus inquiétant était la question qui avait suivi le réveil de Lysanthir. Il lui avait demandé ce qu'elle faisait à Thserion ... Trop éberluée, la noiraude n'avait pas pris le temps de s'attarder là-dessus et avait tout de suite rejoint Vesryn pour qu'il appelle un ou une guérisseuse.

Cependant, maintenant que la surprise était passée, Elenor ne pouvait pas s'empêcher de penser que quelque chose de clochait. Et la discussion à mi-voix de la guérisseuse avec le roi n'avait rien pour la rassurer. Les bras croisés sur sa poitrine, la jeune femme conservait les lèvres pincées et les sourcils froncés. À ses côtés, Taeral restait silencieux et immobile, attendant tout comme sa cousine le verdict de l'elfe. Elenor eu une brève pensée pour Vesryn et Moira, qui pour ne pas encombrer la pièce de leur présence, avait préféré resté en retrait dans le salon.

«- Grande Prêtresse, Seigneur Taeral, les interpella la guérisseuse. L'état du roi régent est stable et la blessure de son crâne presque entièrement remise ...

- Qu'est-ce que vous hésitez à nous dire, Isarell? s'enquit Taeral. »

Le mage spécialisé dans la magie du feu montrait rarement d'autres expressions que la moquerie, la supériorité et parfois même, la médisance, mais pourtant, lors de l'utilisation des personnes qui lui était proche, le masque du noiraud changeait du tout au tout. Elenor avait déjà pu observer ce phénomène depuis son retour, même si les changements avaient chaque fois été aussi rapides que les battements d'ailes d'un papillon, mais cette fois-ci, Taeral ne voulait pas vouloir cacher ce qu'il ressentait vraiment . Pas dans ce conciliabule en tout cas.

Compréhensive et malgré tout ce qu'il était passé, heureuse de voir son cousin faire peu à peu tomber le masque qu'il était forgé au cours des ans, Elenor lui prit la main, la serrant dans la sienne avec douceur .

«- Dites-nous tous, Isarell, encouragea la louve-géante. Je pense savoir ce qui vous chagrine et préoccupe tant, mais je voudrais l'entendre d'une autre voix que la mienne.

- Le roi Lysanthir semble souffrir ... D'amnésie ... avoua la guérisseuse avec tristesse. Il ne se souvient plus de votre retour, Grande Prêtresse, ni de tout ce qu'il est passé depuis. Pour lui, vous étiez toujours chez les humains.

- Je vois ... Pensez-vous qu'il pourrait retrouver la mémoire? demanda Elenor.

- Seul le temps nous le dira, mais dans tous les cas, il serait bénéfique que vous lui expliquiez ce qui est arrivé. Vous êtes sa fille après tout.

- Très bien, je vais le faire, merci d'être venu aussi vite.

- Venez, je vais vous raccompagner, déclara Taeral en l'invitant à passer devant lui. »

Elenor n'attendit pas que la porte se soit refermée pour pouvoir s'approcher du lit dans lequel son père était désormais assis, le dos contre plusieurs oreillers moelleux. La jeune femme rapprocha le fauteuil qu'ils avaient éloigné pour laisser le champ libre à la guérisseuse et après s'être assuré que Lysanthir avait un verre et une carafe d'eau fraîche à disposition sur sa table de nuit, elle s'installa dans le fauteuil sans s'y enfoncer complètement.

Un silence pesant prit alors sa place dans la chambre qui était de moins en moins éclairée. Lysanthir observait sa fille comme si c'était la première fois qu'il voyait, tout comme il a fait lors du réveil de cette dernière. Elenor sentit les larmes lui montaient aux yeux, alors qu'elle était déjà qu'elle avait bien trop pleuré depuis son retour dans la Vallée. Les lèvres scellées, elle prit son père dans ses bras et ce dernier l'étreignit comme si sa vie en dépendait, l'appelant à voix basse par des surnoms qu'il lui donnait quand elle était enfant. Elenor laissa donc éclater sa peine et le chagrin qu'elle avait accumulé depuis l'attaque de la cité et Lysanthir la serra plus fort encore alors même qu'il ne savait pas pourquoi sa fille était dans cet état.


Le récit de ce qui était survenu depuis le retour d'Elenor et Moira au milieu de l'hiver dura un petit moment, et bien que certains points effrayèrent Lysanthir, ce dernier écouta religieusement ce que sa fille s'évertuait à lui raconter avec le plus de détail possible. Le passage avec Winfrey Hédrol fut assez délicat à raconter, car elle ne voulait pas inquiéter plus que de raison son père, tout comme le moment de l'attaque des Dealyns sur Thserion, qui fut sans l'ombre d'un doute le moment le plus difficile. Car après tout, il fallait expliquer à celui qui avait tout abandonné il y a cinq ans pourquoi il y avait eu six morts ainsi qu'une partie de la cité endommagée malgré les sortes de protections posés sur les murs des bâtiments.

Le calme et le silence avec lequel Lysanthir accueillit les tristes nouvelles n'étonnèrent que très peu sa fille. Il n'était pas du genre à hurler sa peine ou bien à laisser exploser sa colère d'un seul coup tel un volcan entrant en éruption. Le roi régent était un homme calme et réfléchi, ayant encore plus de patience que sa fille et qui ne prenait pas de décision à la légère sans réfléchir aux conséquences avant.

Elenor s'adossa un peu mieux au fond de son fauteuil une fois son récit terminé et elle ferma les yeux pour éviter de voir les émotions se succédant sur le visage du plus vieux, les siennes étant déjà bien suffisantes à supporter. Elle porta à son cou l'une de ses mains pour toucher délicatement les hématomes qui s'y trouvaient.

«- Avez-vous enterré les morts? demanda soudainement Lysanthir.

- Pas encore, écrire Elenor avec une boule dans la gorge. Tout le monde était d'accord pour attendre le réveil de tous les blessés ... Papa ... Pour les Dealyns ...

- Nous ne pouvons pas laisser leur crime impuni, la stoppa presque aussitôt le roi régent. Mais pour le moment, il faut que Thserion et ses habitants pansent leurs plaies et puis, j'ai cru comprendre que Mère-Nature avait fait de toi sa Grande Prêtresse ... »

Entender ce titre qu'elle n'avait pas voulu alors qu'elle était née pour le porter sortir de la bouche de son père fit rougir Elenor, tant elle ne s'y était encore pas habitué. Comme pour se cacher, la jeune femme baissa la tête et des mèches noires vinrent cacher son visage. Elle savait parfaitement pourquoi son père lui parlait de son nouveau statut. Car maintenant qu'il y avait une Grande Prêtresse désignée par Mère-Nature, Lysanthir allait devoir abandonner son titre de roi régent pour qu'elle devienne elle-même reine.

Mais encore moins que d'être Grande Prêtresse, Elenor ne voulait pas être reine. Aider les elfes à se battre contre les Dealyns et survivre face aux humains, elle pouvait le faire, mais diriger tout un peuple, cela lui semblait au-delà de ses forces. Elle n'était pas une personne ambitieuse et elle était bien trop jeune pour prendre en charge tout un peuple. Là-dessus, elle ne changerait pas d'avis. Cependant, elle allait devoir réfléchir à un moyen de faire comprendre aux elfes qu'elle ne pourrait pas être à la fois Grande Prêtresse et reine.

«- Nous parlerons de cela une fois les morts enterrés, déclara-t-elle avec aplomb. Le dôme est de nouveau en place et aucun Dealyn n'a été vu depuis l'attaque en dehors des cadavres du peu qui sont morts et qui ont été brûlé.

- Tuer des Dealyns est loin d'être facile ... Vous avez beaucoup de chance d'y parvenir.

- Il faudra d'ailleurs que tu nous contes leur histoire, fit Elenor. Nous devons absolument trouver un moyen de les arrêter. »

Lysanthir hocha la tête, admirant la détermination que son enfant avait à vouloir protéger ceux qu'elle avait depuis si longtemps quitté. Une légère douleur au crâne l'obligea à fermer les yeux et il s'appuya un peu plus sur les oreillers classés dans son dos. Voyant le teint encore pâle de son père et la fatigue qu'elle pouvait lire dans les yeux rouverts de celui-ci, Elenor se leva de son fauteuil et l'aida à se rallonger.

«- Tu es encore faible, repose-toi, dit-elle en l'étreignant. Deux chevaliers sont postés devant tes appartements, tu n'as qu'à les appeler si tu as besoin de quoique se soit.

- Que vas-tu faire en attendant? s'enquit son père.

- Je dois passer voir les elfes qui s'occupent des enfants et ensuite, nous irons tous manger et dormir. »

Elle occulta le fait qu'elle allait se rendre dans les rues pour voir de ses yeux l'avancée des réparations et s'assurer de l'état de santé des bénédictions avant de manger et de se rendre dans ses propres appartements sans pouvoir trouver le sommeil avant de longues heures. Lysanthir lui embrassa les cheveux et il laisse enfin sa fille quitter les appartements royaux.