Chapitre 1

« Cette fois-ci, ce sera différent. »

Ce furent les premiers mots que le père de Nodem prononça après avoir lu la dépêche. Du haut de ses huit ans, Nodem n'était pas autorisé à la voir, mais il en avait compris les grandes lignes. La guerre était déclarée. Le roi avait rétabli la conscription, puis rappelé les réservistes et les soldats à la retraite. Les robots avaient reçu un grand renfort humain. Le reste de la population n'avait qu'à regarder la puissance militaire triompher de l'ennemi.

Dans la rue, ce jour-là et les jours suivants, Nodem entendit beaucoup de bruits différents. Des illuminés psalmodiaient la fin imminente, et des calèches passaient à toute vitesse. Elles allaient toujours vers le sud. Sans doute pour fuir. Nodem ne comprenait pas l'intérêt de fuir, alors qu'ils allaient gagner. Il posa la question à sa mère.

— Ils n'ont pas la foi, tout simplement, répondit-elle.

Quand elle souriait, une fossette apparaissait au coin de sa bouche. Nodem aimait ce visage. Les yeux noisette, les cheveux mi-longs, et les taches de rousseur qui coloraient ses joues. Il lui rendit son sourire.

Mais ce n'était pas la foi qui gagnait les guerres. Il le pensa mais n'en dit rien. Il ne voulait pas que le sourire de sa mère s'efface de son visage.

Chaque matin, ses parents se vêtaient de leurs toges noires de fonctionnaires civils. Puis ils quittaient la maison, au moment où son précepteur entrait avec son habituel sourire débonnaire. Il serrait dans ses mains sa ceinture de corde et s'inclinait pour saluer les parents, avant de s'adresser au jeune garçon d'une voix bienveillante :

— Alors, prêt pour ton instruction ?

Nodem acquiesçait et ils se rendaient dans la salle préceptorale. C'était une pièce exiguë et humide munie d'un vieux bureau et de deux chaises en bois. Elle n'était éclairée que par une unique lampe à ambre aquatique, qui pendait au plafond. Le précepteur se plaçait d'un côté du bureau, Nodem de l'autre. Des dizaines de feuillets étaient empilés dessus. Il se demandait comment son précepteur parvenait à s'y retrouver.

L'éducation des jeunes aristocrates passait d'abord par l'histoire. Il fallait comprendre ce qu'il s'était passé auparavant, pour pouvoir préparer l'avenir. Le destin de Nodem était tout tracé : fils de fonctionnaires, petit-fils de fonctionnaires, il serait fonctionnaire lui aussi. C'était une charge prestigieuse, dont la préparation devait commencer dès le plus jeune âge.

Trois jours après le début des hostilités, le précepteur s'épancha pendant deux heures sur les androïdes.

— Les androïdes, disait-il, ont été créés par les Républicains il y a vingt ans. La robotique avait fait son chemin à Mahery, et elle n'a pas donné de bonnes choses. Un scientifique vénal a eu l'idée de concevoir une machine pouvant imiter les humains et copier leurs traits. Mais ils ne sont pas comme nous. Les androïdes n'ont aucune empathie. Leurs émotions, ce sont leurs maîtres qui les créent. Lorsque ces derniers activent un androïde, ils leur disent que leur allégeance va d'abord à eux, leurs maîtres. Ils sont conditionnés à les aimer. C'est pourquoi ils sont une aberration. Les androïdes sont dangereux.

Nodem ne comprit pas trop où le précepteur voulait en venir.

— S'ils sont serviables et qu'ils aiment leurs maîtres, en quoi est-ce qu'ils sont dangereux ?

Il reçut un regard sévère. Le précepteur était beaucoup moins souriant quand on le remettait en question.

— L'amour et l'empathie, ce sont deux choses différentes chez les androïdes. Un androïde ne tremble pas, n'hésite pas. Si on lui dit de mentir, il ment. C'est aussi pour cette raison qu'ils sont de petite taille. Ils ressemblent à des enfants pour nous manipuler au mieux. La seule caractéristique discernable, ce sont les yeux. Les androïdes ont de larges pupilles. Elles sont faites des pierres d'ambre dans leurs yeux. L'ambre élémentaire, comme tu le sais, alimente nos lampes, nos fours, nos machines. Il alimente aussi les androïdes. Enfin… ils sont une hérésie, que les Républicains ont pourtant multipliée.

— Mais les humains aussi mentent, non ? insista Nodem.

Le précepteur souffla d'exaspération et donna à Nodem l'un de ses mantras :

— Assez. On ne questionne pas les faits.

Nodem acquiesça en silence. Il avait commis une faute. Même si son précepteur ne l'avait jamais formulé à voix haute, il avait fait comprendre à son élève que ce dernier n'avait pas droit à plus d'une question par sujet. Au-delà, il s'énervait. Nodem ne savait pas pourquoi mais c'était un fait. Et on ne questionnait pas les faits.

Après tout, des créatures qui imitaient les traits des humains sans être des humains, et pouvaient mentir à la perfection, c'était effrayant. Son précepteur voulait lui faire comprendre qu'il devait avoir peur des androïdes. Soit, c'était réussi.

Le précepteur revint encore le lendemain. Et le surlendemain. Après, il ne vint plus. Le dernier jour, il paraissait préoccupé. Nodem s'en rendit compte et lui posa la question :

— Tout va bien, monsieur ?

Le précepteur sembla déglutir, puis soupira. Il adressa ensuite à son élève un sourire rassurant.

— Oui, ne t'inquiète pas. À mon âge, tu sais, c'est normal d'être fatigué. Dans quarante ou cinquante ans, tu comprendras.

Il eut un léger rire. Nodem n'était pas convaincu. Il y avait autre chose, il le sentait. Mais il avait déjà posé une question sur le sujet. Il n'avait pas le droit à plus.

Le premier jour d'absence, ses parents attendirent une demi-heure, pensant à un retard. Quand il fut évident que le précepteur n'allait pas se présenter, ils haussèrent les épaules.

— Tu es grand, dit son père à Nodem. Tu sauras te débrouiller tout seul quelques heures ?

Ils avaient déjà laissé leur fils seul à la maison mais jamais longtemps. Lui était tout excité. Il enfila son foulard noir fétiche et leur affirma, la tête haute, que tout irait bien. Son sourire fier parut les attendrir.

— À ce soir, alors, lui dit sa mère en clignant de l'œil.

Puis ils fermèrent la porte.

Nodem se demanda si les androïdes mentaient comme ça. Il se sentit un peu coupable. C'était vrai, il ne ferait aucune bêtise. Aucune que ses parents ne puissent voir, tout du moins. Depuis des jours, il enrageait de ne pas savoir. Il avait l'impression qu'on ne lui donnait que des bribes d'informations. Il était curieux de nature.

Il observa, par la fenêtre, ses parents s'éloigner de la maison et disparaître à l'angle de la rue. Puis il tourna la tête vers la table en bois, où des papiers traînaient en vrac. Parmi eux, les dépêches quotidiennes sur le conflit en cours.

Nodem se voyait comme un espion. Il courut vers la table, s'arrêta devant et regarda les papiers. Il trouva les sept dépêches qu'ils avaient reçues, puis les tria par ancienneté.

Il commença à les lire depuis le début. C'était comme la fois où on lui avait offert son premier livre, mais différent. Ce n'étaient pas des exercices, c'était une histoire.

Sur le premier feuillet, il était écrit :

DÉPÊCHE DU GOUVERNEMENT CENTRAL

En le quatre-vingt-unième jour du règne de sa Majesté Soan Ier

Le gouvernement central informe tous les citoyens et résidents du Royaume de Firenea de la mobilisation des conscrits et des robots Tarana en vue d'un conflit inévitable.

L'envahisseur venu du nord est de retour. L'armée novalienne a traversé une nouvelle fois les montagnes d'Ikenast en surpassant les forces du Royaume d'Hazo.

Les Novaliens sont à nos portes mais le Royaume se défendra. Rien ne sera concédé, rien ne sera conquis.

L'envahisseur sera repoussé par notre toute puissante armée. Cent ans ont passé depuis la Grande Guerre Défensive mais la détermination de notre peuple n'a jamais été aussi forte.

Réuni avec le gouvernement en conseil extraordinaire, sa Majesté a décrété la mobilisation, et l'appel au volontariat pour venir grossir les rangs de l'Armée Royale.

Des missives quotidiennes informeront la population comme cela lui est dû.

Le commerce et le trafic routier ne seront pas affectés.

En bas du papier, deux sceaux : celui de la Monarchie et celui de la Préfecture. Ainsi qu'une mention de la Faction Publique des Postes, qui avait acheminé les dépêches dans les villes et les villages du royaume.

C'était un peu décevant. Cela correspondait à ce que les parents de Nodem lui avaient dit. Il fit la moue mais ne se découragea pas, et lut le deuxième feuillet.

DÉPÊCHE DU GOUVERNEMENT CENTRAL

En le quatre-vingt-deuxième jour du règne de Sa Majesté Soan Ier

Le gouvernement central informe tous les citoyens et résidents du Royaume de Firenea qu'à ce jour, lendemain de la mobilisation des conscrits, soixante douze mille neuf cent quatre-vingt-quinze soldats ont été réunis en la ville de Tavanà, capitale.

L'Armée Royale a levé le camp au matin, à 8 heures. Les robots Tarana sont partis les premiers.

Ils rejoindront la frontière dans trois jours et formeront une ligne pour faire face à l'ennemi.

L'armée novalienne a pénétré dans le Royaume de Fiaama.

Sa Majesté Soan Ier souhaite passer un traité de paix et d'assistance mutuelle avec son éminence le roi Tibold IIIème.

Le stratège seigneur général capitaine Sokrata a tenu à assurer que la longueur estimée du conflit serait d'un mois.

Nodem s'efforça de se souvenir de ce que lui avait dit son précepteur, à propos de la première invasion des Novaliens. Le conflit avait alors duré un an. Le général des armées, lui, disait que celui-ci ne durerait qu'un mois. Nodem se demanda comment on pouvait balayer un tel ennemi en quatre petites semaines. Mais si c'était le chef de l'armée qui le disait, c'était sans doute un fait. Nodem haussa les épaules et continua.

DÉPÊCHE DU GOUVERNEMENT CENTRAL

En le quatre-vingt-troisième jour du règne de Sa Majesté Soan Ier

Le gouvernement central informe tous les citoyens et résidents du Royaume de Firenea qu'à ce jour, les troupes Tarana ont fait route vers le nord et atteint la frontière pour former une ligne de front infranchissable.

Le stratège seigneur général capitaine Sokrata a déclaré que cette ligne était le préambule d'une charge victorieuse, et que les forces novaliennes seraient écrasées par leur méconnaissance d'un terrain défavorable.

Le commerce et le trafic routier sont momentanément interrompus vers le nord en vertu de la fermeture de la frontière du Royaume et de l'état de guerre des Royaumes d'Hazo et de Fiaama.

Nodem nota un changement. Dans la première missive, le commerce et le trafic routier n'avaient aucun problème. Tout restait normal. Et maintenant, deux jours plus tard, ils étaient affectés. C'était logique compte tenu du fait qu'il y avait la guerre au nord. Mais c'était incohérent par rapport au premier jour. En tout cas, sa curiosité était piquée au vif. Il lut la dépêche suivante tout en évitant le début pour aller plus vite.

à ce jour, soixante-douze mille neuf cent quatre-vingt-quinze conscrits, bientôt renforcés de huit mille huit cent neuf volontaires, ont construit le camp au niveau de la frontière nord du Royaume de Firenea.

Une ligne de front de quarante-huit champs a été établie. Elle ne sera brisée sous aucun prétexte.

Sa Majesté Soan Ier, dans le deuxième discours public depuis son intronisation, a déclaré que la guerre serait gagnée et que la marche du progrès du Royaume et du peuple ne serait pas entamée par les heures sombres à venir.

Le roi n'avait pas plus d'une vingtaine d'années. Il était le souverain le plus jeune de l'histoire. Nodem le savait : ses parents s'étaient demandés comment quelqu'un d'aussi jeune pouvait assumer de telles fonctions. Mais ils avaient la foi. Nodem passa à la dépêche suivante.

le premier affrontement avec les Novaliens a eu lieu. Au matin, vers 6 heures selon les rapporteurs de bataille, un contingent ennemi a agressé les soldats royaux.

Un feu nourri de notre armée les a contraints à la fuite.

Les choses devenaient excitantes. C'étaient les premiers affrontements. Nodem s'imaginait de valeureux héros dans les armures des anciens temps, qui partaient à l'assaut d'un ennemi traître, et triomphaient de tous les obstacles. Au-dessus d'eux, la lumière des Lunes et des étoiles les encourageait à continuer. Le sol serait rouge du sang de l'adversaire.

à ce jour, l'Armée Royale a lancé sa première offensive de grande envergure.

Les troupes novaliennes ont été contraintes à se retirer.

Les soldats se sont battus valeureusement et continuent leur avancée victorieuse.

Le commerce et le trafic routier restent interrompus vers le nord, et l'accès aux mines de sel est momentanément restreint aux exploitants de la Faction Publique des Mines.

Nodem avait des étoiles plein les yeux. Oui, les histoires de ses parents et de son précepteur relataient des faits similaires. Mais il restait passif, il se contentait d'écouter. Alors que là, il pouvait participer, il pouvait découvrir à sa vitesse. C'est à dire très vite. Sans avoir à attendre. D'autant plus que ce qu'il lisait était actuel. Ce n'était pas une bataille que l'on avait déjà gagnée, c'était quelque chose qui se déroulait là, maintenant, dehors.

Il regarda par la fenêtre de sa maison. La rue était calme à cette heure. Nodem fit la moue. Ici, de l'action, il n'y en avait pas. Peut-être serait-ce plus divertissant s'il pouvait y assister.

Il restait encore une dépêche, celle que le messager leur avait livrée le matin-même. Sur celle-ci, le sceau de la Préfecture était absent. Le pouvoir central n'était pas passé par elle et l'avait fait livrer directement. Il se demanda si c'était aussi pour ça que ses parents, fonctionnaires de la Préfecture, étaient de mauvaise humeur quand ils étaient partis. Ça plus l'absence du précepteur.

DÉPÊCHE DU GOUVERNEMENT CENTRAL

En le quatre-vingt-septième jour du règne de Sa Majesté Soan Ier

Le gouvernement central informe tous les citoyens et résidents du Royaume de Firenea qu'à ce jour, l'Armée Royale a remporté une nouvelle victoire. La ligne de front a tenu.

Le commerce et le trafic routier demeurent interrompus au nord et sur la route nord-ouest menant à la frontière du Royaume de Fiaama.

Nodem restait un peu sur sa faim. Il reposa les feuillets et s'efforça de les remettre en désordre sur la table. Ses parents ne remarqueraient rien.

Comme beaucoup d'enfants des quartiers nord de Foyben, il n'avait pas le droit de sortir sans leur autorisation. Pas avant l'âge de dix ans. Comme midi approchait, il se dirigea vers le plan de cuisine. Son père lui avait préparé un pain au bœuf séché, recouvert de crème. Nodem s'installa sur une chaise devant la fenêtre et observa la rue, tout en mangeant.

En comparaison d'avant le début de la guerre, il y avait tout de même moins de monde dehors. Néanmoins, il avait constaté une recrudescence de miliciens de l'État. Il y avait toujours eu des hommes armés en uniforme de la Préfecture dans les quartiers nord. Mais jamais aussi nombreux. Nodem se demanda à quoi les choses pouvaient ressembler au sud de la ville. Il avait très peur de cet endroit. Au moins, ici, il y avait des miliciens pour entourer les honnêtes gens.

Nodem sourit. Il était en sécurité.

Au même moment, loin au nord de Foyben, l'Armée Royale firenéenne subissait la plus cuisante défaite de son histoire.