La malle

M. Lambert, bourgeois ayant fait sa fortune dans le négoce, sa bedaine trahissant son engouement pour le bon vin français et la bonne chair, possédait un grand domaine, des chiens et des chevaux pour la chasse à la courre, une voiture à attelage, dirigée par deux fiers étalons et quelques domestiques qui gèrent la propriété. Son cocher personnel, M. Petit, est un bien modeste domestique, exemplaire, toujours à la tâche, malgré les difficultés de la vie que tout homme rencontre.

Un jour, son maître parti en province, rejoindre sa famille. Sur la route cabossée, une roue se brisa et ils furent contraint de s'arrêter. M. Petit expliqua la situation à son maître, se confondant en excuses pour le drame. M. Lambert s'exclama :

-Va donc chercher des secours, et vite!

-Oui, monsieur.

Le serviteur se préparait à partir lorsque son maître fut terrifié à l'idée de rester seul, il faut dire que M. Lambert n'est jamais seul. Du lever au coucher, il est toujours entouré de serviteurs pour satisfaire la moindre de ses envies. Il ordonna à son cocher d'attendre avec lui que quelqu'un passe car, même si la route est peu fréquentée, en ce samedi matin quelqu'un passera bien avant le coucher du Soleil.

M. Lambert demanda à ce que sa malle soit posée sur l'herbe printanière et s'assit dessus. Il est vrai que la place eût été suffisante pour deux mais M. Petit ne s'autorisa pas ce privilège que de siéger aux côtés de son maître. Il préféra plutôt s'installer à même le sol, les fleurs et insectes de la garrigue s'étalant contre ses jambes. Le serviteur prit une grande inspiration, lançant un coup d'œil au ciel bleu dégagé.

Cependant, son Maître semblait ne pas pouvoir profiter de cette quiétude parcourant le cocher. En effet, le temps était long pour M. Lambert, lui qui était occupé du matin au soir se retrouvait à attendre qu'un miséricordieux passe ! Il frissonna à l'idée que cela ne soit qu'un paysan, sur une charrette tirée par deux boeufs, du foin - quelque chose qu'un paysan amènerait avec lui, M. Lambert n'avait sur cela aucun doutes - à l'arrière. Il pouvait déjà s'imaginer qu'une odeur fétide, une odeur de paysan serait perceptible à des kilomètres de la charrette et il eut la nausée à la pensée seule qu'il allait peut-être devoir faire appel à l'un de ces individus. Le Maître regarda alors son employé avant de lui dire pour entamer la conversation et détourner son esprit anxieux de ses préoccupations:

-Eh bien, Jean ! Comment va le petit Arthur ?

-Mais, monsieur, il ne s'appelle pas Arthur, mais Arnaud… C'est le jardinier qui a un fils se nommant Arthur…

-Ah, oui, c'est vrai ! lâcha M. Lambert d'un ton agacé - qu'est-ce qu'il en avait à faire si le petit s'appelait Arthur, Arnaud, ou Jésus Christ ?! -. Et alors comment va-t-il ?

-Il se porte bien. J'espère qu'il va faire de longues études, même si pour nous, les petites gens, ce n'est pas facile.

-Qu'il apprenne à lire et à écrire et présentez le moi, je l'embaucherai ! déclara le bourgeois d'un hochement vigoureux de la tête.

-Ce serait un grand honneur pour moi, votre simple cocher. marmonna M. Petit sans y croire.

Quelques heures après, le ventre de M. Lambert laissa échapper quelques gargouillis sonnant l'heure du repas. L'idée même que la sensation de faim puisse l'envahir était tout simplement impossible à son sens et il maudit intérieurement son cuisinier pour ne pas lui avoir fourni une quelconque collation pour le trajet avant de se rappeler qu'il avait jugé le matin même qu'il serait probablement arrivé à l'heure du déjeuner et qu'il n'était donc pas nécessaire de s'encombrer. Il déglutit, son ventre poussant un autre gémissement plaintif. Un temps de silence gênant pour M. Lambert, quotidien pour M. Petit. La panique se lisait sur les traits crispés du maître et la sueur perlait de son front. Il sortit alors sa montre à gousset et, la manipulant avec inquiétude, observa chaque dizaines de secondes l'heure, si bien que le temps en paraissait plus long pour l'un comme pour l'autre. M. Lambert soupira puis dit d'un ton apeuré:

-Ah, vais-je donc mourir ici ?! Dans les champs de la garrigue, tel un rustre paysan ?!

-Oh, vous savez, monsieur, la mort ne surprend pas le sage… dit d'un faux ton solennel M. Petit qui avait pris pour habitude de connaître la félicité de se moquer de son maître par quelques vers de La Fontaine.

-Alors je ne crains rien, Jean ? Ah, tu es brave, Jean, tu es brave de rassurer ton pauvre Maître !

M. Lambert soupira de soulagement. Se sentant à l'aise, il reprit la discussion d'un ton plus posé :

-Alors, que pensez-vous des révolutionnaires qui ont envahis Paris pas un mois plus tôt ?

-Oh, monsieur, j'en pense que cela ne va en rien changer ma vie, moi, simple cocher. Je continuerais à conduire cette voiture, que ce soit un Président, un Roi ou un Empereur qui nous gouverne…

-Ah, vous m'êtes bien fidèle, Jean ! Et puis il est vrai que vous ne devez vous en soucier, les gens de votre condition n'ont pas à se préoccuper des têtes qui nous dirigent !

-Peut-être, monsieur… répondit M. Petit d'un ton évasif, laissant ainsi un nouveau silence s'installer.

-Parlez moi de votre famille ! reprit un M. Lambert saisit par la peur soudaine de ce calme terrifiant.

-Oh, pas grand chose à en dire mis à part que ma famille était domestique de père en fils et de mère en fille dans une ancienne lignée de la noblesse française qui a périclité…

-Il est tout de même plus normal d'acquérir son argent par le mérite que par le sang. Mon père, par exemple (paix à son âme), était un vénérable idiot dans ses principes depuis longtemps dépassés. Il avait dans l'idée que ceux au sang bleu méritaient sur quelque démonstration divine notre respect et notre argent. Moi, je ne crois en rien à cela. A dire vrai d'ailleurs, selon moi c'est Dieu qui choisit si oui ou non nous méritons de réussir dans la vie, ne trouvez-vous pas, Jean ?

-Je n'ose donner mon opinion sur un sujet si sensible, Monsieur… marmonna le serviteur en préférant laisser ses yeux vagabonder sur les cyprès.

-Ah, vous avez bien raison, mon brave Jean ! Mais, pour en revenir à notre sujet, je pense que votre famille elle aussi a servi des gens du passé, vous êtes perspicace de l'avoir vu et de vous être mis à mon service, Jean. L'avenir est dans le négoce et le capitalisme ! Il n'y a qu'à voir toutes ces usines qui apparaissent aux quatres coins de la France, c'est une véritable révolution que notre pays est en train de vivre ! Et quant à vôtre mère ?

-Oh, ma mère est morte à l'âge de mes 10 ans…

-Alors nous avons connu tout deux la même peine au même âge…

Les deux hommes se regardèrent, voyant en eux le reflet de l'enfant qu'ils étaient. Ils songèrent à leur passé douloureux qui les avait menés à ce qu'ils étaient aujourd'hui. Assis l'un à côté de l'autre, ils ne purent s'imaginer qu'ils pensaient à la même chose, eux, un cocher et son Maître. Mais tout deux pensaient, M. Lambert peut-être avec une finesse que l'enseignement de la rhétorique et des Anciens lui a permise - mais n'était-ce pas à l'instant M. Petit qui venait de s'amuser à citer notre bon vieux La Fontaine ? Peu importe, nos deux hommes pensaient et ils s'adonnaient à leur réflexion personnelle en se demandant ceci : s'ils n'avaient pas eu à souffrir du manque maternel, alors auraient-ils eu la même hargne pour essayer de s'en sortir ? Ni l'un ni l'autre ne sut répondre avec efficacité à cette question, les plaçant ainsi dans un trouble partagé.

M. Lambert, dans un accès rare de générosité sans doute poussé par une quelconque insécurité due au moment ou à son humeur, invita alors son serviteur à siéger à ses côtés. M. Petit, ravi d'avoir brisé le mur séparant maître et serviteur s'assit avec joie près de l'homme qu'il servait depuis plus de 15 ans. Ils discutèrent, un léger sourire sur leurs visages, de leur passé, M. Petit s'autorisa même à rire quelques fois. Le Maître découvrit avec stupeur la sagacité de son employé et ce dernier apprit à ressentir une forme d'empathie vis à vis de celui qu'il avait l'habitude d'injurier le soir, dans l'enceinte silencieuse de sa chambre. Le temps passa sans qu'ils s'en rendent compte et le Soleil flancha vers l'Ouest, les plongeant dans un état contemplatif.

Un bruit de fiacre se fit entendre. Ils sortirent de leur douce transe pour revenir à l'instant présent et M. Lambert, se levant d'une traite, héla le cocher:

-Eh, vous ! A l'aide !

Le cocher s'arrêta à leur hauteur et regarda les deux hommes, avisant les habits de qualité et la montre à gousset en argent flambant neuve de M. Lambert. Il descendit du fiacre puis dit avec un fort accent provençal:

-De quoi avez-vous besoin, messieurs ?

-Hum… Mon maître et moi avons eu un accident ce matin, et…

-J'aimerais atteindre Arles ! l'interrompit M. Lambert. Est-ce sur vôtre destination ?

-Oui, monsieur !

Le cocher ouvrit la portière et se tourna vers les deux compères puis dit:

-Ça tombe bien, il me reste deux places !

-C'est parfait ! N'est-ce pas, Jean ?

-Oui, mais que faisons nous de la malle, monsieur ? demanda M. Petit inquiet

-Oh, mais une place pour la malle et une autre pour moi, quant à vous, vous restez ici à garder la voiture à attelage ! Une fois arrivé, je demanderai à ce que l'on vienne récupérer la voiture, et je préciserai à celui qui le fera de bien avoir l'amabilité de vous récupérer !

-Mais, monsieur… Il y a plusieurs heures de routes avant d'atteindre Arles, et le temps que l'homme que vous avez appelé ne vienne…

-Je sais, c'est pourquoi j'ai besoin que vous restiez là à garder précieusement mon bien ! déclara M. Lambert d'un air assuré, puis, baissant le ton afin que le cocher du fiacre ne l'entende pas. Après tout, Jean, cette vieille voiture a beau être cassée, qui sait ce que ces paysans pourraient en faire…! Je n'ose l'imaginer, soupira-t-il puis, se tournant vers le fiacre il lâcha d'un ton décidé, Va, j'y vais !

M. Lambert entra dans le fiacre. M. Petit et le cocher installèrent la malle près de lui. M. Petit descendit du fiacre et regarda l'air sombre son maître s'éloigner, une simple silhouette à côté de laquelle il y avait un vide - un vide que M. Petit savait être occupé par la malle de son Maître. Il prit une inspiration puis se rassit dans l'herbe printanière de la garrigue, les fleurs et les insectes autour de lui, à sa place de serviteur. M. Petit songea au fur et à mesure que le fiacre disparaissait au loin que les dernières heures s'étaient écoulés comme si le temps s'était interrompu, comme si l'instant d'un moment, loin du monde et de ses règles, il n'y avait eu plus que deux hommes assis sur cette malle.

FIN