Chapitre 1

Sorciers et Démons

Il courait à en perdre haleine, trébuchait parfois, mais pour rien au monde il n'aurait ralenti sa course. Les ruines qui s'étendaient à perte de vue ne facilitaient pas sa progression, et l'obligeaient même parfois à rebrousser chemin. Il espérait atteindre les hauts bâtiments dont la silhouette se découpait dans le soleil couchant. S'il pouvait prendre un peu d'altitude, peut-être qu'un simple sortilège de protection suffirait à le garder hors de portée de ces créatures rampantes, qui s'éveillaient à mesure que le jour déclinait. Il avait déjà copieusement puisé dans ses réserves d'énergie. Trouver un abri constituait son unique chance de survie.

A chaque instant, le ciel pourpre s'obscurcissait davantage. Il avait beau maintenir l'allure, malgré le souffle qui lui manquait, chaque nouvelle impasse réduisait cruellement ses chances. Il pouvait désormais entendre leur souffle rauque, grinçant et haletant, excités qu'ils étaient par la perspective de capturer une nouvelle proie.

Oh, petit frère, tu n'aurais jamais dû revenir ici !

Rien ne semblait pouvoir les arrêter, ni même les ralentir. Ils surgissaient de toutes parts et se lançaient à sa poursuite. Ils n'étaient ni rapides ni particulièrement vifs, cependant ni le sol recouvert de pierres ni les crevasses ne semblaient gêner leur progression. Lentement mais sûrement, l'étau se refermait sur leur victime.

Une nouvelle impasse. Edris sentit la panique l'envahir. Il tenta désespérément de gravir les éboulements, mais les pierres instables lui firent perdre l'équilibre et le ramenèrent vers le sol. A genoux, il réessaya, encore et encore. Un froid mordant l'enveloppa. Cette fois, c'en était fini. En un instant, les Innommables étaient sur lui et plantaient avec délectation leur mâchoire dans sa chair. Edris laissa échapper un cri de surprise, à peine plus audible qu'un soupir. Le froid qui l'avait transi lui épargnait la douleur. Quelle étrange sensation que celle de sa propre peau qui se déchire, de sa chair mise à nue, sans qu'il n'y ait la moindre souffrance. Le sang qui coulait de ses blessures lui semblait si brûlant que c'en était presque intolérable. C'est comme si son corps se vidait de sa chaleur. Les secondes lui semblaient être des heures.

Il était tétanisé, par la peur autant que par le froid, incapable de résister, incapable de se défendre. Ses jambes cédèrent et il tomba sur le sol. Les créatures auraient dû en profiter pour assaillir son corps et le dévorer, mais il n'en fut rien. Une explosion de flammes secoua les lieux. Edris se crispa la proximité du feu réveillait son corps endolori. Il tenta de bouger, mais la douleur était difficilement supportable. Les flammes l'encerclaient, aveuglantes, et leur chaleur étouffante eurent raison de ses dernières forces. Avant de totalement sombrer dans l'inconscience, Edris crut cependant apercevoir une silhouette humaine s'approcher de lui.

Lorsqu'il se réveilla, l'esprit embrumé et les yeux tout embués de sommeil, Edris remarqua tout de suite qu'il ne connaissait pas l'endroit où il se trouvait. Son corps engourdi le faisait souffrir il constata qu'on avait pansé ses blessures. La chambre dans laquelle il se trouvait était sombre et misérable. Les chandelles qui brûlaient sur un guéridon, près d'un vieux fauteuil défoncé, constituaient l'unique source de lumière. Edris repoussa les couvertures, et tenta de se lever. Il y parvint, au prix d'un effort qui lui parut colossal. Un miroir fêlé, qui tenait par on ne sait quel miracle au mur, lui renvoya un reflet fantomatique. Le visage creux, pâle comme un mort, il avait échappé au pire. Il réfléchit un instant, pour remettre ses idées en ordre. Ses dernières sensations avant de perdre connaissance lui revinrent avec une effrayante acuité. Il frissonna.

Alors qu'il commençait à s'interroger sur l'individu qui l'avait sauvé, quelqu'un apparut sur le pas de la porte. Edris en fut surpris d'ordinaire ses sens aiguisés de Sorcier lui permettaient de sentir la présence d'êtres vivants sur plusieurs lieues à la ronde. Visiblement, son étreinte forcée avec les Innommables l'avait considérablement affaibli. Il se sentit aussi démuni qu'un non-initié. Et à mesure qu'il découvrait l'apparence de l'inconnu, il sentit monter en lui la peur.

C'est d'abord l'éclat doré de deux yeux félins qui l'interpella en premier. Puis Edris remarqua ses oreilles effilées, ainsi que les griffes noires qui terminaient chacun de ses doigts. Les traits de l'individu étaient trop parfaits pour être humains. Et lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, ses crocs se dévoilèrent. Edris eut un mouvement de recul.

« Arrière, Démon ! »

Bien sûr qu'il avait raison d'avoir peur ! Ses sens étaient peut-être atrophiés, mais il savait reconnaître un Démon Supérieur lorsqu'il en voyait un ! Certes, il n'en avait vu qu'un seul durant son apprentissage. Mais ils représentaient un si grand danger que les maîtres-sorciers leur apprenaient à les identifier. Car s'ils ressemblaient trompeusement à des êtres humains, c'était pour mieux les approcher et les dévorer. Ils possédaient généralement un large éventail de capacités redoutables, ce qui expliquait que les autres créatures les respectaient autant qu'elles les redoutaient. Leur soif de destruction et leur fourberie n'étaient plus à démontrer. Leur Roi lui-même revendiquait avec fierté la libération des Innommables sur le territoire des Hommes.

« Retourne te coucher. Dit le Démon. Tu n'es pas encore rétabli. »

Il avança vers le garçon qui aussitôt, recula de quelques pas. Ses jambes cédèrent, encore trop affaiblies, et il se retrouva assis sur le plancher poussiéreux. Comme la créature se penchait sur lui, Edris chercha désespérément un moyen de défense. Cependant, son esprit était vierge de toute magie, comme s'il n'avait jamais eu la capacité d'y faire appel. De plus, il n'y avait rien à portée de main qui pût lui servir d'arme. Il se débattit le plus farouchement qu'il put, mais le Démon l'immobilisa d'une poigne de fer. En un instant, Edris se retrouva dans ses bras. Il cessa tout mouvement et retint sa respiration, jusqu'à ce qu'il soit déposé sur le lit.

« Que veux-tu de moi, Démon ? »

Sa voix semblait bien plus suppliante qu'il ne l'aurait voulu. Le Démon sourit, et le couvrit avec les couvertures, avant de planter son regard félin dans ses yeux gris acier :

« Nous en parlerons plus tard, lorsque tu iras mieux. Tu es brûlant de fièvre. »

Il caressa brièvement les courts cheveux blonds trempés de sueur, provoquant chez le jeune Sorcier un autre mouvement de recul. Puis il lui tendit un verre d'eau.

« Je m'appelle Keyralt. Et tout ce que tu as besoin de savoir pour le moment, c'est que je ne souhaite qu'une chose, t'aider à vaincre les Innommables. »

« Mais … Tu es un Démon ! »

« Tu es très observateur. Rétorqua-t-il avec amusement. Allez, bois un peu d'eau et rendors-toi. Tu me poseras tes questions plus tard. »

Edris hésita encore un instant, mais il accepta finalement de coopérer. Son esprit était un peu confus, mais il ne put s'empêcher de se sentir soulagé, et en sécurité. Il tourna le dos au démon et s'enfouit sous les couvertures, et le sommeil le gagna rapidement.