Épilogue

Le bleu du ciel, les nuages de coton poussés par la brise, le parfum des fleurs fraîchement écloses, le rire des enfants… Un aperçu du Paradis auquel il n'aurait jamais droit.

Le village était à la fête. On dansait, on riait, des guirlandes multicolores ornaient la Grand-Place, et personne ne semblait se soucier du soleil qui commençait à descendre vers l'horizon. Cette nuit, comme les précédentes, aucun Innommable ne surgirait des ténèbres. Comment ne pas s'en réjouir ? Cependant, les blessures étaient encore à vif. Les êtres aimés qui avaient succombé n'étaient pas réapparus avec la paix. Nombreux étaient ceux qui manquaient à l'appel. Et les Hommes autant que la Terre portaient de nombreux stigmates qui ne s'estomperaient qu'avec le temps, et ne n'effaceraient jamais totalement. Mais si les jours à venir s'annonçaient encore difficiles, ils étaient néanmoins porteurs d'espoirs et de promesses.

Edris se souvenait parfaitement combien il s'était senti désorienté à son réveil. Pourquoi n'était-il pas mort ? Découvrir qu'il avait survécu lui avait paru insupportable et les gens qui s'étaient pressés autour de lui pour tenter de l'apaiser n'avaient pas compris. Ils n'avaient pas compris combien ce trou béant qui déchirait sa poitrine était douloureux, combien la perspective d'affronter la vie le faisait souffrir, combien la culpabilité qui écrasait ses jeunes épaules était insoutenable.

Il avait longuement déversé son chagrin puis l'épuisement l'avait plongé dans une sorte de torpeur. Un Sorcier était venu s'asseoir à son chevet et s'était présenté comme étant en charge de la protection du village et de ses environs. L'esprit d'Edris était trop embrumé à ce moment-là pour saisir tous ses propos. Il avait cependant retenu son nom, Medrel, et le fait que c'était lui qui l'avait secouru. Plus tard, lorsqu'il avait eu les idées un peu plus claires, Medrel lui avait expliqué qu'il avait été le premier Sorcier à rejoindre le Sanctuaire. Il l'avait découvert au pied du Sceau, presque mort, aux côtés d'un Démon Supérieur tout aussi mal en point.

Edris était alors sorti de son silence et de son apparente impassibilité. Keyralt ? Étendu près de lui dans la salle du Sceau ? Avait-il été piégé par son sortilège ? Ne l'avait-il pas mis en garde ? Ou bien … s'était-il offert à la Magie du Sang en toute connaissance de cause ? Ça lui ressemblait tellement, lui qui n'avait eu de cesse de le protéger et de prendre les coups à sa place … Edris avait interrogé Medrel sur ce qu'il était advenu du Démon. Le Sorcier avait semblé surpris, et un peu méfiant. Il avait cependant répondu patiemment, en gardant ses interrogations pour lui. Un autre Démon Supérieur avait fait son apparition et avait emporté Keyralt sans le moindre mot. Medrel l'avait décrit comme un jeune Démon femelle drapée de blanc, aux traits doux et délicats, et à la longue chevelure blanche, à l 'exception des pointes, qui étaient d'un noir profond. Et tandis qu'il la décrivait, Medrel avait semblé en proie à une fascination mêlée de crainte. Comme il le comprenait ! Keyralt avait éveillé chez lui les mêmes sentiments.

Edris poussa un soupir. Il espérait sincèrement que cet imbécile de Démon était toujours en vie, où qu'il soit. Il ne pouvait nier qu'il s'était attaché à lui. Le souvenir de leurs baisers aux abords de la chapelle lui revint à l'esprit et il se renfrogna, sans même remarquer que des jeunes filles lançaient vers lui des regards timides. Ses pensées l'absorbaient tellement qu'il n'avait pas conscience de leur présence, tout comme il restait sourd à la musique entraînante et au brouhaha de la fête. Une fois de plus, il se remémora les évènements survenus l'après-midi même. Le Très Haut, guide spirituel de l'Ordre des Sorciers, était venu en personne pour le rencontrer. Edris ne l'avait vu qu'une seule fois auparavant, et cela remontait à la cérémonie rituelle qui avait marqué le début de son apprentissage. Avec une dizaine d'autres novices, il avait prêté allégeance à l'Ordre, avant de recevoir la bénédiction de l'éminent personnage.

Dimitrius était un homme entre deux âges, à l'apparence froide et austère, qui dégageait beaucoup de charisme. Edris n'avait pu s'empêcher de se sentir intimidé. L'individu qui lui faisait face était tout de même le Sorcier le plus respecté de tous, que ce soit par ses pairs ou les non-initiés. Ainsi, il avait à peine répondu lorsque Dimitrius lui avait annoncé qu'il allait sonder son esprit. Le Très-Haut avait procédé à son exploration spirituelle sans perdre de temps. Edris avait perçu son intrusion, à la fois rude et totalement silencieuse. Il avait tenté de communiquer, mais l'âme du Très-Haut était obstinément restée close. L'examen lui avait semblé durer une éternité. Et lorsqu'il avait prit fin, Dimitrius avait semblé un peu moins tendu, et son apparence glacée avait peu à peu laissé place à la compassion, et à une autorité mesurée.

« Tu te sens responsable de ce qui est arrivé, et c'est normal, avait-il dit. Tu penses que rejeter la faute sur Shinegari n'est qu'un prétexte. Mais tu dois reconnaître que tu n'étais pas en mesure de lui résister et que, si tel avait été le cas, il aurait trouvé un autre Sorcier pour accomplir son méfait. Notre Ordre a lui aussi sa part de responsabilité. Jamais Shinegari n'aurait dû pouvoir investir le Sanctuaire comme il l'a fait. Mais toi, mon enfant, tu n'as été que la victime de ses complots. Et il va te falloir l'accepter. Quant à cette alliance avec le Démon Keyralt, c'était une chance inespérée. Tu as bien agi. »

Puis son expression avait changé en ce qu'Edris avait identifié comme étant de l'inquiétude.

« Néanmoins, tu sembles éprouver pour lui une certaine attirance. De l'admiration, de la fascination, même. »

Edris s'était senti pris au dépourvu. Depuis son réveil, il n'avait pensé qu'à l'enfer qu'il était forcé de vivre, parce que la mort n'était pas venue le libérer. A aucun moment il ne s'était interrogé sur ce qu'il ressentait pour Keyralt, ce traître à cause de qui il était encore en vie. Dimitrius avait dû remarquer son trouble, car sa voix s'était durcie :

« Je dois savoir, mon garçon. Je dois savoir si, pour lui, tu pourrais trahir notre ordre. »

Edris l'avait regardé fixement, hébété. Bien sûr, tout s'expliquait à présent. S'il avait sondé son esprit aussi arbitrairement, c'était pour s'assurer qu'il n'était ni un traître ni une menace. La présence de Keyralt à ses côtés dans le Sanctuaire avait dû engendrer bien des soupçons. Medrel ne lui avait jamais posé la moindre question, mais Edris le soupçonnait d'avoir fouillé sa mémoire durant sa période d'inconscience. Ce nouvel examen de son esprit, plus profond et plus intrusif, réalisé par le plus éminent des Sorciers, n'avait qu'un seul but : décider de son sort.

« Si vous avez le moindre doute à mon sujet, vous feriez mieux de vous débarrasser de moi. »

Il n'avait pas envie de démêler tous ces sentiments contradictoires qui lui embrouillaient l'esprit, ni même envie de raisonner logiquement. Il ne s'en sentait pas la force.

Le Très-Haut avait soupiré :

« J'avais espéré un « non » ferme et définitif, mais je suppose que je vais devoir me contenter de ce que j'ai vu en toi : un profond dévouement pour ton peuple et un sens du devoir des plus remarquables. Tu es un homme de raison, j'en suis persuadé. Tu as toujours gardé à l'esprit que ce « Keyralt » était un Démon, et qu'il avait le pouvoir de manipuler tes sentiments pour te séduire. »

De nouveau, de la compassion et de la chaleur dans le regard du Très-Haut. Et pourtant il y resta indifférent, remué par un flot d'incertitudes.

« Tu es un peu perdu, mais après tout ce que tu as vécu, il n'y a rien de plus normal. Tu as besoin de repos. Tu resteras ici, sous la responsabilité de Medrel. Tu peux lui faire confiance, il a fait preuve de beaucoup de bienveillance à ton égard. Je suis certain que tu peux te confier à lui sans craindre d'être jugé. Peut-être saura-t-il te prodiguer les conseils dont tu as besoin. Quand j'aurai déterminé à quel Maître-Sorcier te confier, je te ferai parvenir de nouveaux ordres, afin que tu achèves ton apprentissage. »

Reprendre son apprentissage ? Comme si de rien n'était ? C'était inconcevable.

« Et … c'est tout ? Vous allez me laisser … exercer la magie ? »

« Je te l'ai déjà dit, tu n'as pas à être puni alors que tu es une victime. De plus, je crois que tu as assez souffert comme ça. Tu t'es défait de l'emprise de Shinegari, et je ne crois pas que tu soies plus vulnérable que les autres jeunes Sorciers de ton âge. Le peuple a tant besoin de nous, nous ne pouvons pas nous permettre de nous passer d'un Apprenti de ta qualité. Les évènements t'ont donné une force que certains n'auront peut-être jamais. »

« Comment pourrais-je reprendre une vie normale ?, s'était exclamé Edris, désespéré. Jamais je n'aurais la force d'endurer le regard des autres ! »

Le Très-Haut avait posé une main réconfortante sur son épaule.

« L'identité du Sorcier qui a été retrouvé au Sanctuaire n'a pas à être divulguée. Quant au moyen qui a permis à Shinegari de briser le Sceau, il ne reste officiellement aucun témoin en vie pour nous le dévoiler. »

Edris avait été choqué. Dimitrius s'était contenté de lui sourire avec indulgence. Un nouveau départ. Une chance de tout reprendre à zéro. Si ça n'avait tenu qu'à lui-même, il ne s'en serait pas accordé le droit. Il avait du mal à assimiler tout ça. Même si l'envie de mourir s'éloignait peu à peu, et que de nouvelles perspectives s'ouvraient devant lui, vivre lui semblait bien trop difficile. Bien trop effrayant. Avant de partir, le Très-Haut avait tenté de le rassurer. Mais maintenant qu'il se retrouvait en tête à tête avec lui-même, ses encouragements lui semblaient encore plus fades. Et le village, qui s'était mis en habits de fête pour souhaiter la bienvenue au respectable Sorcier, lui semblait trop coloré et trop bruyant. Le Très-Haut était parti depuis plusieurs heures et les festivités se poursuivaient, et ne prendraient sans doute fin que tard dans la nuit. Il n'avait ni le cœur ni la tête à s'amuser. Il s'éloigna donc de la Grand-Place, et suivit au hasard les petites rues pavées, en quête d'un peu de calme et de solitude.

Le bourg en lui-même avait plutôt été épargné. Medrel l'avait entouré de protections magiques, et s'y était confiné avec les habitants. Les fermes situées aux abords avaient pu en partie être évacuées à temps. Mais les Innommables, par la suite, avait tout ravagé. C'est pourquoi la plupart d'entre elles restaient inhabitées. L'herbe repoussait timidement dans les prés, et on y avait placé les quelques bêtes qui avaient été sauvées.

Une présence, à l'orée de son champ de vision, le tira de ses pensées. Une silhouette encapuchonnée venait dans sa direction. Les lieux étaient déserts, et la musique des festivités se faisait lointaine, presque inaudible. Il se dégageait de l'inconnu quelque chose d'indéfinissable. Peut-être que ses sens magiques lui jouaient des tours. Mais bientôt, Edris sentit son cœur s'emballer. Cette démarche féline lui était familière. Il avança de quelques pas, assez pour reconnaître le visage qui lui souriait. Son cœur bondit hors de sa poitrine il se figea. Les paroles du Très-Haut et les interrogations qu'il avait soulevées le frappèrent de plein fouet. Est-ce que c'était Keyralt qui manipulait ses sentiments ? Était-il d'une certaine manière sous son influence ? Est-ce qu'il allait lui demander de trahir les siens ? Est-ce qu'il pourrait refuser ? En aurait-il envie ? Sa tête s'emplit d'un millier de questions.

Keyralt s'arrêta à quelques pas de lui, et abaissa sa capuche.

« Salut, lança-t-il. »

Ses yeux couleur de miel brillaient comme deux joyaux. Son sourire était éclatant. Il était encore plus beau, car les marques de la fatigue et de la faim avaient disparu.

« Salut, répondit maladroitement Edris. »

L'apparition le troublait. Il ne ressentait pas l'aura familière de Keyralt, rien qu'une faible présence diffuse. Parfois, il avait l'impression qu'un voile très fin, presque invisible, les séparait doux les deux.

« Est-ce que tu es … réel ? »

Keyralt tendit le bras et lui prit la main. Il l'entraîna à l'abri des éventuels regards indiscrets, dans l'angle d'un mur de pierre partiellement écroulé. Ces longs doigts brûlants, ces courtes griffes noires, ces longues mèches noires et rouges, ce parfum …C'était bien lui. C'était bien Keyralt. Et il se tenait là, juste en face en lui. De sa main libre, Edris le frappa de toutes ses forces dans la poitrine.

Keyralt gémit de douleur et recula :

« Hé ! Qu'est-ce qui te prend ? »

« Tu aurais pu te faire tuer, espèce d'imbécile ! Rugit le jeune Humain. Pourquoi t'être offert en sacrifice pour restaurer le Sceau ? C'était mon rôle ! Tu n'avais pas à te mêler de ça ! Et cette inconnue qui est venue te chercher … J'étais inquiet, je ne savais pas si elle voulait t'aider ou te livrer à Shinegari … Je … Et toi tu arrives sans prévenir, la bouche en cœur, comme si de rien n'était ! »

La surprise passée, Keyralt se retint de rire. Edris ne le lui pardonnerait pas. Mais il fallait reconnaître que sa réaction était plutôt désarmante. Il s'assit près de lui.

« Je suis désolé de ne pas avoir pu te rassurer plus tôt sur ma condition. Il m'a fallu un certain temps pour me rétablir tout à fait. Et on ne se balade pas facilement en territoire Humain quand on est un Démon Supérieur, encore moins quand votre destination est à proximité d'un essaim de Sorciers. Le Sanctuaire doit être examiné sous toutes ses coutures, à l'heure qu'il est. »

Il saisit le voile presque invisible qui l'enveloppait :

« Grâce à ceci, je devrais rester inaperçu. C'est un cadeau d'un ami. Ce n'est pas permanent, mais ça devrait m'offrir un peu de tranquillité pendant quelques jours. »

Comme Edris restait silencieux et semblait un peu boudeur, il reprit :

« Quant à ce que j'ai fait au Sanctuaire … Je ne voulais vraiment pas que tu meurs. »

« Ce n'est pas ce que moi je voulais. »

« Je sais, acquiesça Keyralt. Je suis un monstre d'égoïsme. »

Edris détourna les yeux, embarrassé. Il n'aimait pas la tournure que prenaient les choses. Il n'aimait pas ce qu'il ressentait. Maintenant qu'il avait exprimé ses reproches, sa colère et son inquiétude, l'obscur mélange qui emplissait sa tête et son cœur commençait à se décanter.

« D'une certaine manière, oui, dit-il avec un soupir. »

Keyralt se rapprocha de lui et posa une main sur sa joue, pour le forcer à le regarder.

« Tu mérites une autre chance, Edris. Je pouvais te l'offrir, alors je l'ai fait. Je sais que ça sera difficile, mais tu as connu tellement pire ! Tu es un battant, tu me l'as prouvé. »

Edris ne semblait pas aussi convaincu que lui. Pourtant, ces mots ne le laissaient pas indifférents. Ils le réconfortaient et l'effrayaient à la fois.

« Et maintenant ? Je veux dire … Qu'est-ce que tu comptes faire ? Demanda-t-il pour changer de sujet. »

« J'ai promis à Shinegari que je le tuerai. Et je tiens toujours mes promesses, répondit Keyralt avec un sourire carnassier. »

Lorsque leurs âmes s'étaient unies, dans la chapelle, Edris avait entrevu certaines choses, mais il n'était pas sûr de les avoir bien comprises. Il hésita un bref instant avant de demander :

« Shinegari … Il … C'est ton père, n'est-ce pas ? »

Keyralt acquiesça d'un signe de la tête, et choisit ses mots avec prudence :

« Il m'a engendré, oui. Mais nous n'avons jamais eu la relation qu'ont habituellement un père et son fils. »

« Mais pourquoi … a-t-il été jusqu'à déchainer les Innommables sur ton clan pour tenter de t'éliminer ? Pourquoi … te déteste-t-il autant … ? »

Keyralt poussa un soupir. Il n'était pas certain de vouloir tout lui expliquer.

« S'il me méprise autant, c'est parce que sa soif de pouvoir l'a rendu paranoïaque. Un Oracle a un jour annoncé qu'il mourrait de la main même de sa descendance. Sans attendre, il a tué tous les enfants qu'il avait pu engendrer, et s'est entouré d'adeptes de la divination pour savoir s'il avait réussi à modifier son Destin. Finalement, il ne restait plus que moi. Ma mère a fait l'impossible pour me protéger. Elle a utilisé la magie du Sang pour maudire Shinegari, et qu'il soit à tout jamais incapable de poser la main sur moi. »

Le jeune Sorcier tenta d'assimiler ce que Keyralt venait de lui expliquer :

« Les Démons … peuvent faire ce genre de choses ? »

« Rares sont ceux qui connaissent le procédé, et ceux qui osent le tenter sont encore plus rares. Le sacrifice qu'il demande est trop grand. Ma mère a offert sa vie pour que ce sort me protège. Et finalement, il semble s'être brisé. »

Il semblait si triste. Edris lui prit la main.

« Shinegari n'a pas vraiment apprécié. Poursuivit Keyralt, en contenant sa colère du mieux qu'il pouvait. Il lui est impossible de concevoir que ma mère s'est sacrifiée par amour. Pour lui, ce n'est qu'un vaste complot visant à lui dérober le trône de son empire. Nombreux sont ceux qui ont tenté de me tuer pour lui plaire. Heureusement, J'étais entouré des guerriers les plus valeureux et les plus fidèles qu'on puisse rêver d'avoir. Alors, après plusieurs échecs, Shinegari a finalement décidé d'attendre qu'une occasion se présente, et s'est contenté de garder un œil sur moi. Pendant ce temps, ses diseurs de bonne aventure veillaient sur son Destin … Le temps a passé, et je pensais qu'il avait oublié ce stupide Oracle. Jusqu'à la nuit où les Innommables ont envahi mes terres et décimé les miens. La suite … Tu la connais. »

Les doigts d'Edris resserrèrent leur étreinte.

« Et si je venais avec toi ? »

Surpris, Keyralt laissa échapper un petit rire.

« Alors toi, vraiment … Ton combat contre les Innommables ne t'a pas suffi ? Tu en redemandes ? »

Il secoua la tête, amusé, et Edris se renfrogna :

« Ne te moque pas. J'étais sérieux. »

Keyralt l'observa un instant, comme pour tenter de déchiffrer ses pensées. Edris lui tenait toujours la main et ne semblait pas vouloir la lâcher.

« Je ne crois pas que tu pourrais vraiment m'aider, tu sais. Ce n'est pas un endroit pour les Sorciers, là-bas. Et Shinegari est entouré de Démons Supérieurs qui lui sont loyaux, et qui ne feraient qu'une bouchée de toi. Je ne t'ai pas sauvé la vie pour t'emmener te faire tuer. Et puis, tes amis Sorciers risqueraient de ne pas apprécier.»

Oui, il savait tout ça. Mais il n'avait pas pu s'empêcher de demander. Et son refus le soulageait d'un poids. Ce sentiment, au plus profond de lui, qui hurlait et se débattait, aurait pu le pousser à faire ce que Dimitrius le pensait incapable de faire : trahir les siens. Si, à l'instant présent, assister Keyralt dans son combat contre Shinegari ne semblait pas à ses yeux une véritable trahison – Shinegari était l'ennemi des Sorciers, après tout – il était conscient qu'il déviait peu à peu vers la limite à ne pas franchir.

Comme Edris ne semblait pas avoir la moindre réaction, et restait muré dans le silence, Keyralt le poussa doucement d'un coup d'épaule :

« Je suis vraiment heureux que tu soies vivant. Alors promets-moi une chose. Promets-moi de ne pas courir après la mort. »

Edris lui accorda enfin un regard, et haussa les épaules, maussade.

« J'essaierai. »

Keyralt lui adressa l'un de ses sourires les plus charmeurs auquel il ne put résister très longtemps. Un léger sourire étira ses lèvres, presque malgré lui.

« Bien, fit le Démon en pressant la main d'Edris avant de la relâcher. Je crois que je vais y aller. »

Et il se leva.

« Déjà ? »

Edris bondit sur ses pieds, et se sentit soudain très fébrile. Comme si son cœur venait d'éclater.

« Eh bien, fit Keyralt, je crois qu'on s'est dit tout ce qu'on avait à se dire. Tu m'as même frappé ! »

Il tentait de plaisanter pour détendre l'atmosphère car il sentait combien Edris était triste et déçu. Lui-même était assez troublé. Jamais il n'aurait pensé que ce serait si difficile.

« Je voulais te revoir une dernière fois pour te dire adieu et te souhaiter bonne chance. Et nous y voilà. »

Pourquoi les mots ne venaient-ils pas ? Ils se mélangeaient dans sa tête, en une suite totalement incohérente. Ce qu'il ressentait, ce qu'il voulait, ce qu'il ne fallait pas, ce qu'il n'osait pas … Comment démêler tout ça ?

« Non ! Reste ! Fit Edris d'une voix étranglée. Reste, s'il te plait ! »

Le retenir. Avant qu'il ne quitte pour toujours le petit monde qu'ils s'étaient fabriqués. Le garder pour lui tout seul encore un peu. Comme avant. Rien qu'eux deux. Veillant l'un sur l'autre, entourés par un monde lugubre et hostile. S'il s'en allait, tout cela deviendrait du passé. Une brève rencontre. Un souvenir. Ils reprendraient chacun leur place dans la guerre incessante que se livraient Humains et Démons. Sans pouvoir revenir en arrière. Non, c'était maintenant ou jamais.

« Je ne peux pas, dit Keyralt, désolé. Ma place est parmi les Démons et … »

Edris s'approcha de lui et l'embrassa pour le faire taire. Il rompit le contact, et lui dit à mi-voix, le regard ancré dans le sien :

« Reste. Reste au moins jusqu'à l'aube. »

Keyralt ressentait sa peur et ses doutes. Mais aussi son chagrin. Et sa détermination.

« Tu es bien conscient de ce que tu me demandes ? »

Il acquiesça d'un signe de tête. Keyralt l'attira contre lui d'un geste ferme et l'embrassa avec passion. Peut-être que cela le ramènerait à la raison et qu'il comprendrait qu'il ne voulait qu'un peu de réconfort. Keyralt ne voulait pas avoir de faux espoirs. Il avait décidé de rester sage, pour qu'Edris le regrette un peu, une fois qu'il serait parti. Qu'il n'ait pas que le souvenir d'une créature ne pensant qu'à se nourrir de son souffle et de son corps. Mais il n'était plus très sûr d'y parvenir, à mesure que le jeune homme se coulait contre son corps et agrippait sa chemise avec possession. Le baiser d'approfondit, les caresses s'enhardirent. Edris ne le repoussa que pour l'inviter à continuer dans un endroit plus approprié.

Plus tard, alors que la nuit était tombée depuis longtemps, leurs corps satisfaits s'étreignaient encore. Ils avaient trouvé refuge dans une bâtisse en ruine, non loin de l'endroit où ils s'étaient rencontrés. Edris, la tête posée sur la poitrine du Démon, écoutait les battements sourds de son cœur. Les doigts qui effleuraient distraitement le bas de son dos lui procuraient d'agréables frissons. Les petites flammes qui voletaient dans la pièce pour les éclairer étaient les mêmes que celles qui brûlaient dans leur ancien refuge. Edris reconnaissait leur chaleur bienveillante et leur éclat bien particulier. Ceci, ajouté à l'amas de couvertures qui leur servaient de matelas et à la vétusté des lieux, lui donnait la sensation d'être de nouveau dans l'Ancienne Cité. Il se sentait serein, en sécurité, heureux. Keyralt l'embrassa sur le front et poussa un soupir d'aise :

« Je ne t'aurais jamais cru aussi entreprenant. »

Edris leva la tête pour croiser son regard. Jamais il ne se lasserait de ces deux orbes dorés. Il pourrait observer leurs reflets changeants pendant des heures.

« Si je ne l'avais pas été, tu serais parti sans rien tenter. Répliqua-t-il. »

« C'est un reproche ? »

« Oui, grommela Edris en se nichant confortablement dans les bras de son amant. On dirait que je t'intéresse beaucoup moins, maintenant que tu n'es plus affamé. »

Keyralt pouffa.

« Je n'ai plus envie de te dévorer et ça te déplait ? »

Il roula sur le côté pour surplomber le jeune Sorcier.

« Si tu y tiens … »

Il afficha un sourire carnassier et tenta de le mordre dans le cou, mais Edris le repoussa. Il ne s'avoua pas vaincu pour autant et récidiva. Edris le repoussa de nouveau. Keyralt ayant découvert que son compagnon était particulièrement chatouilleux, il utilisa cette nouvelle arme sans le moindre remord. La pièce s'emplit de rires, et Keyralt remporta finalement la victoire, en immobilisant Edris sur le ventre, sous le poids de son propre corps. Il lui grignota le cou avec amusement, tandis qu'Edris couinait de mécontentement et gigotait pour tenter de s'échapper. Il remplaça alors ses petits coups de dents par de légers baisers, et les protestations devinrent soupirs.

« Mon désir pour toi semblait peut-être plus fort à ce moment-là, concéda Keyralt. Mais c'est parce que je te voulais à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal. »

Il laissa Edris rouler sur le dos pour lui faire face. Le jeunes Sorcier lui caressa le visage avec douceur et joua avec l'une de ses longues mèches rouges.

« Tu me manqueras, stupide Démon pervers. »

« Toi aussi, petit Sorcier grincheux, sourit Keyralt. »

Il frotta son nez contre le sien. Comme il aurait aimé qu'il y ait un moyen de le garder près de lui … Mais finalement, même si le Destin les avait réunis, ils n'appartenaient pas au même monde.

« Tu seras triste plus tard, le morigéna Edris en voyant son expression s'assombrir. Le soleil ne se lèvera pas avant plusieurs heures. »

Keyralt sourit avec gourmandise, et ils reprirent leurs jeux là où ils s'étaient arrêtés.