Note d'auteur :

C'était originellement un projet en cours de français... le prof voulait que l'on donne notre nouvelle d'un potentiel "Décaméron" moderne. Bonne Lecture !

Il était dans cette France confinée une multitude de gens et de personnes qui, éprises de terreur, se retrouvèrent les unes et les uns enfermés dans leur propre solitude de quelques mètres carrés seulement. Il était dans cette même France confinée une multitude de gens et de personnes qui, sentant un bouleversement cataclysmique nouvellement proche se profiler à l'horizon, tentèrent désespérément de nouer le lien avec d'autres, afin de ressentir ce à quoi tout un chacun aspire inconsciemment en temps normal : un peu de chaleur humaine. Que ce soit par un contact – même si en de telles pandémies cela ne soit peut-être pas une chose sage à considérer – ou bien un message, une multitude de gens seuls, enfermés dans leurs quelques mètres carrés, tentaient désespérément de recevoir ce qui de droit doit revenir à chaque être humain.

Et il était, dans cette France confinée, une minorité de gens pour qui cette solitude désormais imposée, n'était que la continuation d'un quotidien langoureux dont on ne voyait plus le bout, une suite d'événements fades ne laissant que l'ennui et la routine cimenter ce quotidien de souffrance silencieuse. C'était le cas de l'un des protagonistes de notre histoire. Une jeune fille, lassée par l'existence, lassée par cette multitude d'humains semblables les uns aux autres et – on peut le dire – lassée par les émotions qu'elle sentait avec une indifférence remarquable s'agiter en elle. Lassée par l'amour. Lassée, en somme, de tout.

Cette jeune fille, je pourrais la nommer A – cela serait sans doute plus simple à retenir, et plus rapide à écrire – ou bien je pourrais la nommer Artémis pour son amour de la solitude loin de notre civilisation si j'étais prise de quelque fantaisie mythologique, mais restons-en à la jeune fille. Lui donner un nom n'est pas utile pour notre histoire, et je pense qu'elle serait sans doute lassée du nom que je lui donnerais s'il me venait l'idée de lui en donner un en premier lieu.

Cette jeune fille, prise d'une solitude si grande et si forte, et constamment baignée dans cette lassitude, n'était pas pour autant amorphe comme certaines personnes qui, assises du matin au soir sur le canapé de leur salon ou le fauteuil de leur bureau, peuvent l'être. Cela peut vous sembler étonnant, mais cette fille était pleine de vie, elle n'arrivait juste pas à exprimer cette vitalité dans le cadre actuel de son morne et triste quotidien. Elle aimait lire et se plaisait à apprendre de nouvelles langues – la linguistique ne lui était pas étrangère, non plus.

Un jour, cette jeune fille, plongée comme à son habitude dans son insupportable quotidien, les rouages de la routine dont elle connaissait les moindres recoins semblant grincer dans son pauvre cerveau, l'inextricable fil de ses jours semblant être à ses yeux un signe de la Fatalité, elle réalisa…

Qu'elle avait envie de changement. Face à sa feuille de cours dont les mots semblaient se brouiller à ses yeux troublés par la fatigue – je ne parle pas de la fatigue physique, mais bel et bien d'un éreintement psychologique – notre jeune fille réalisa que son existence ne semblait que faite de ce quotidien insipide qu'elle consumait chaque tristes jours, perdant ainsi son temps, laissant le sablier de l'existence s'écouler devant ses yeux blasés par la vie, les sentiments, l'amour, tout.

Le soir-même, la jeune fille, dans l'enceinte de sa chambre, une lecture abandonnée en cours de route sur ses genoux, prit son téléphone portable et rechercha, sans doute pour la première fois de son temps passé sur cette Terre, une application de rencontres. Amicales. Mais… toutes les applications qu'elle voyait défiler ne lui convenaient en aucun cas. Elles semblaient fausses, imposant un masque de bonheur à leurs utilisateurs, et la jeune fille voyait déjà se profiler à l'horizon une autre forme de quotidien, un quotidien cette fois-ci entouré d'une certaine façon mais au fond toujours solitaire et la pensée seule de ce quotidien supposément salvateur se transformant en de nouvelles chaînes pour la lier plus assurément à cet enfer lui donnait la nausée.

C'est alors que, tel un chevalier chrétien du Moyen-Âge, elle trouva le Graal : Slowly soit doucement en anglais. Une application recréant de façon illusoire les échanges épistolaires en imposant un délai entre la réception de chaque messages et permettant accessoirement d'échanger avec des inconnus vivant parfois à l'étranger.

La jeune fille, tel un réflexe provenant des profondeurs de son cerveau reptilien, toucha le petit encadré vert « Installer » avant même de réaliser ce qu'elle était en train de faire. Quelques secondes plus tard, sur l'interface de l'application, elle eut l'occasion de créer son profil. Quelque chose de simple : il aurait été regrettable pour notre jeune associable de trop s'investir dans un projet toujours voué selon une partie d'elle à un échec cuisant. Ceci était une tentative d'améliorer son quotidien, non de l'empirer, et elle sentait une forme de soupçon émerger en elle.

Elle eut l'image d'un chien battu à qui l'on tendait une couverture montrant les dents par réflexe. Elle secoua sa tête, cherchant à chasser cette pensée la mettant mal à l'aise. Préférant plutôt se concentrer sur sa description, elle eut le balbutiement d'un sourire alors qu'elle lut sa tentative :

« Bonjour, jeune louve solitaire, j'espère faire des rencontres qui pourront éventuellement aboutir à une forme d'amitié, autant que cela soit possible sur cette plateforme, du moins. »

Certes, elle aurait pu mieux faire, mais elle n'osait. Elle se rassura en se disant que certains utilisateurs ne s'embarrassaient même pas d'écrire quelques mots aimables dans leurs descriptions. Elle jugea donc que deux lignes, c'était amplement suffisant.

Lorsqu'elle sombra dans l'étreinte de Morphée cette nuit, ce fut sur des pensées optimistes et le lendemain matin, lorsque son réveil frappa tel un marteau son cerveau, ce fut sur une vision moins négative qu'elle s'en alla vers son enfer quotidien, accomplir les mêmes taches encore et encore, telle une ouvrière à l'usine.

Elle n'osa pas envoyer de lettres, sur Slowly. Elle savait que c'était plus qu'idiot – comment pouvait-elle espérer changer quoique ce soit à son futur si elle-même ne faisait rien ? – mais elle n'osait pas. Les mots lui manquaient. Face à la description d'une jeune suédoise semblant aimer les mêmes genres littéraires qu'elle, sa gorge se nouait à la pensée qu'elles n'allaient discuter que de choses que la jeune fille connaissait déjà, retombant ainsi dans un cycle, retombant ainsi dans le quotidien. Face aux quelques mots d'un brésilien passionné de rap, elle se sentait méfiante et se demandait s'il était ne serait-ce que possible pour elle d'entretenir une conversation avec un fan de rap. Elle savait intellectuellement que oui, mais même, cela ne suffisait pas : les membres étaient soit trop différents soit trop proches d'elle.

Un jour, cependant, elle reçut un message d'un utilisateur au pseudonyme lui semblant plus que suspicieux : g00dday09. L'abondance de chiffres, et le remplacement des o par des 0 lui donnait des frissons de dégoût. Pourtant, sachant pertinemment qu'elle ne pouvait se permettre de faire la fine bouche face à son premier message en deux mois, elle ouvrit la lettre, déglutissant, se repositionnant sur son lit, prête à l'échec plus qu'à la réussite.

Elle lut le message une fois. Elle le lut une deuxième fois, pour être sûre de ne pas s'être trompée. Elle le lut une troisième fois, par précautions.

Puis, dans l'enceinte de sa forteresse personnelle, sa chambre, elle laissa un cri retentir, sa voix rauque à cause de son mutisme las se répercutant sur les murs fins de la pièce, « Oui ! Oui ! »

Enfin, enfin elle avait trouvé quelqu'un ! Enfin, quelqu'un de correct, qui ne semblait ni trop commun, ni trop original, ni trop bête – malgré son pseudo douteux, ce qui aux yeux de la jeune fille était presque un exploit – ni trop arrogant, bref, parfait !

Le message venait apparemment d'un russe, de dix-sept ans, soit tout juste deux ans de plus que la jeune fille. Il lui avait cependant écrit en français – il souhaitait apprendre la noble langue de Molière – et était à la recherche d'un partenaire linguistique.

Sa gorge se noua cependant alors qu'elle lut, une quatrième fois, la dernière ligne : « Cependant, vu qu'on est assez loin tout les deux et que les messages prennent donc beaucoup de temps, serait-il possible qu'on utilise une autre application plus… rapide ? »

Sa gorge se noua. Elle avait sélectionné Slowly justement parce que c'était une application qui lui permettait d'envoyer des messages qui ne seraient pas lus dans l'immédiat. Une forme de protection, peut-être. Si la chute devait arriver, au moins sur Slowly elle prendrait dix-sept heures.

Tu ne peux plus penser comme ça ! se dit-elle en son fort intérieur, Deux mois sans lettres et tu comptes refuser le premier message que tu reçois ? Tu te rends compte de l'ironie de la situation ?

Elle soupira. Oui, elle s'en rendait compte. Mais, elle ne connaissait pas ce g00dday09.

Que ce soit à distance ou en instantané, tu ne les connaîtras pas non plus, se rappela-t-elle.

Elle prit une grande inspiration, sentant l'air s'engouffrer dans ses poumons gonflant, repoussant les bords de leurs prisons – sa cage thoracique. Elle plissa ses yeux un instant, songeant si sa propre prison lui était vitale de la même manière que sa cage thoracique l'était à ses poumons.

Elle secoua sa tête, chassant l'image qui la mettait mal à l'aise. Expirant tout l'air qu'elle avait emmagasiné, elle lança un coup d'œil à l'application que le russe – c'était plus facile à penser que g00dday09 – lui recommandait, l'installa, entra le nom d'utilisateur du soviétique puis envoya un premier message, teinté de son incertitude qui, une partie paranoïaque de son cerveau le sentait, transparaissait à travers ces quelques mots : « Salut, je suis la fille de Slowly. »

La fille de Slowly ? T'avais pas mieux ? Certes, t'as mis le même pseudo que sur l'application, mais il ne l'a peut-être pas retenu. A ses yeux, t'es sans doute « la française » de la même manière qu'il est « le russe » pour toi.

Elle grinça des dents, se demandant intérieurement pourquoi le fait d'être nommée par sa nationalité dans la tête du russe la dérangeait alors que l'inverse ne l'ébranlait pas à l'évidence.

Elle fut heureusement chassée de ses réflexions sur ses comportements paradoxaux alors que le russe lui répondit d'un message succinct, mais qui remua milles et un sentiments en l'enceinte de notre jeune fille, « Salut, je m'appelle Aleksandr. »

Des statues d'Alexandre le Grand lui parvinrent et la pensée qu'ils étaient tout deux des conquérants en quête d'une amitié sincère et partagée lui vint à l'esprit. Elle ne chassa pas l'image.

Après tout, c'était la vérité : c'était le début d'une amitié.

Ainsi, notre jeune fille et Aleksandr discutèrent de choses et d'autres – principalement du français que le russe apprenait avec difficultés. Petit à petit, ils en apprirent plus sur l'un et l'autre. C'était bien, du moins pour la jeune fille c'était bien.

Cependant… quelque chose la dérangeait. En effet, il semblerait que le russe – elle le surnommait ainsi maintenant avec amusement, comme un surnom – ait une définition… différente du mot « amitié ». Il semblerait même qu'à ses yeux, amitié et amour ne soient qu'un seul et même mot. Chose qui, vous pouvez vous en douter, dérangeait la jeune fille.

Elle avait tout d'abord cru que c'était un problème de vocabulaire de la part du russe.

« Non, non, je t'assure que ce n'est pas le cas. »

Elle s'était dit alors que c'était peut-être qu'il n'était pas conscient que c'était un problème de vocabulaire… Ça pouvait arriver à tout le monde, non ?

« Encore une fois, ce n'est pas un problème de vocabulaire, j'en suis certain. »

Elle songea alors que c'était peut-être qu'il n'était pas conscient de ne pas être conscient que… Elle soupira. Elle n'irait pas bien loin avec ces réflexions.

Elle déglutit, fermant ses yeux un instant. Pourquoi le russe lui annonçait ça maintenant ? Et pourquoi recherchait-il une relation amoureuse avec quelqu'un vivant à des milliers de kilomètres de chez lui ? Certes, elle savait bien que sur Internet il y avait des gens… bizarres, mais quand même… Elle frissonna intérieurement, se demandant ce qu'elle devrait faire. Elle pouvait refuser de parler avec le russe, ou bien elle pouvait continuer à converser avec lui. Dans le premier cas, elle perdait la seule relation humaine et plus ou moins sympathique qu'elle ait, et dans le second cas elle… était dans une relation avec un russe de deux ans de plus qu'elle.

La peste, ou le choléra, hmm ?

Apaisant la panique s'emparant d'elle, notre jeune fille décida de réfléchir à cette situation de façon rationnelle. Si elle acceptait, qu'est-ce qui pourrait lui arriver de pire ?

Revenge porn, et Dieu sait quels autres trucs un gars de dix-sept ans – si c'est déjà son âge, chose que tu ne sais pas – peut trouver !

Elle frémit de dégoût à la pensée seule du revenge porn, phénomène sur lequel elle avait lu quelques articles de victimes. Elle refusait d'être soumise à cela, sous quelque façon que ce soit. Mais… Pour que revenge porn il y ait, il faut une photo, une vidéo, ou du moins quelque chose. Et même si ce n'était pas nécessairement une image évocatrice qui était nécessaire, la jeune fille savait pertinemment qu'elle n'allait pas soudainement envoyer une photo sur internet au russe, tout russe aimable qu'il soit. Elle prit une grande inspiration, fermant ses yeux. Au fond, qu'est-ce que ça changeait ? Il confondait amitié et amour – elle ne voulait pas savoir ce qui avait conduit le russe à confondre ces deux concepts à la frontière si ce n'est claire alors existante dans son cerveau – donc ça voulait dire qu'à un certain point il se sentait déjà dans une relation avec elle. Et ils étaient à des milliers de kilomètres l'un de l'autre, le risque qu'il vienne frapper à sa porte un jour à cause d'une rupture difficile était minime. De même que le risque qu'il aille… trop loin. Quelques milliers de kilomètres étaient pour la jeune fille un espace vital plus que suffisant.

Ce fut pour ces raisons que, tout de même qu'à moitié convaincue, elle décida d'envoyer un nouveau message, laissant donc la conversation prendre le tournant de la philosophie et de l'amour en général et que, pour la première fois de sa triste et morne vie, la jeune fille fut en couple.

Les jours suivants furent… étonnamment parfaits, pour elle. C'était comme si sa relation avec Aleksandr avait pris un nouveau tournant – elle se dit que ce n'était pas qu'une impression, d'ailleurs – et qu'une sorte de… voile pesant avait été levé. Ils discutaient presque tout le temps. La jeune fille, qui autrefois trouvaient les téléphones portables inutiles et ridiculisait les addicts des smartphones donnait un piètre exemple : du matin au soir elle parlait avec Aleksandr. Et ils étaient tout deux insomniaques, donc le décalage horaire n'importait que peu finalement : son matin était le moment où Aleksandr allait se coucher et lorsqu'elle était rentrée du lycée il était déjà réveillé.

Elle trouva même que cet aspect couple de leur relation leur permettait d'être plus proche que ce qu'elle aurait pu s'imaginer, au vu de leur échange à distance. Et, indirectement grâce à Aleksandr, elle put mieux s'ouvrir sur ce quotidien qui certes demeurait un enfer, cependant désormais avec quelques chandelles pour éclairer sa sombre avancée.

Aleksandr était parfait – hormis ses opinions quelques peu étonnantes comme sur sa conception de l'amitié, mais la jeune fille pouvait le supporter aisément. Il était intéressant de parler avec lui et c'était une véritable bouffée d'air frais pour elle de parler avec quelqu'un d'aussi curieux et compréhensif qu'elle. Elle se rendit compte que ce qui au fond commençait simplement comme un prix à payer pour avoir une amitié acceptable s'était transformé en quelque chose de plus… sincère.

Elle aimait Aleksandr. D'un amour à la fois précautionneux – toutes les raisons pour lesquelles elle aurait dû désinstaller l'application dès que le russe avait abordé le sujet de l'amour demeuraient bien présentes dans son esprit – mais à la fois presque… interdit. Après tout, personne ne savait. Seulement deux de ses amis et – à sa plus grande honte – un camarade de classe qui avait entendu une conversation qu'il n'aurait absolument pas dû. Il était cependant gentil et se contentait de la charrier amicalement de temps à autres sur le sujet.

Oui, elle aimait Aleksandr. Elle aimait se lever sous le doux son de son téléphone vibrant pour annoncer la notification d'un tendre message le matin et non le réveil qui perçait sa boîte crânienne à coup d'ondes sonores, elle aimait entendre la voix d'Aleksandr – ils pouvaient grâce à internet faire des appels vocaux – qui malgré leurs mois passés ensemble conservait cette lueur de timidité, elle aimait parler de littérature, du français, recommender ses auteurs préférés au russe pour qu'il les lise et ne fasse pas comme la plupart des gens – acquiescer d'un air convaincu pou au final ne plus jamais mentionner la chose. Oui, elle aimait le russe, aussi incroyable que cela puisse paraître.

Un jour, cependant, face à son téléphone portable, devant l'icône de l'application, elle demeura immobile, ses yeux perdus dans le vide. Elle réalisa… Qu'en un sens, elle était tombée dans ce qu'elle voulait éviter à tout prix : une routine. Elle se dit qu'elle était heureuse dans cette nouvelle routine et était-ce si important pour elle d'avoir quelque chose qui changeait chaque jours ?

Des dorures sur ta cage ne changent en rien le fait que c'est une cage, songea-t-elle amèrement alors qu'elle recevait un autre message d'Aleksandr.

« Hey, ta journée s'est bien passée ? »

Elle fixa le message longuement, ne répondant pas immédiatement. C'était peut-être une nouvelle cage, mais elle était mieux et puis… elle retomberait toujours dans une forme de routine, non ? Ici, au moins, le poids de ses chaînes était plus agréable que d'ordinaire.

Tu es en train de devenir dépendante et tu le sais. C'est malsain. Pour toi, comme pour lui.

Elle déglutit, ses doigts se crispant sur la coque alors qu'une nouvelle notification apparaissait.

« Ça va ? »

Elle prit une inspiration. Aleksandr était gentil, malgré ses opinions plus qu'étranges. Un bisounours ! Pourquoi ne pouvait-elle pas rester avec lui, hmm ?

Ce n'est pas une raison. La gentillesse d'une personne n'est en aucun cas un motif d'être dépendante de cette dernière. Ça va mal finir et le plus tu restes avec lui, le plus tu deviens dépendante, le plus il devient dépendant et le pire ça va se terminer. Car ça va se terminer, un jour.

Notre jeune fille prit une inspiration, fermant ses yeux, à nouveau confrontée à un choix. Cette fois-ci, cependant, ce qui la faisait hésiter ce n'était plus l'âge ou les mauvaises intentions d'Aleksandr – elle l'avait dit, le russe était un véritable bisounours – mais bel et bien la validité de leur relation. Elle se sentait de plus en plus émotionnellement impliquée dans cet échange et elle sentait qu'Aleksandr aussi, au vu de leurs messages. Elle savait qu'elle… ne devait pas devenir dépendante de lui. Elle savait que, peu importe de qui, être dépendante signifiait la mort psychique tôt ou tard. Notre jeune fille ferma ses yeux. D'un côté, elle avait sa raison, de l'autre la facilité. Ses quelques chandelles dans son enfer personnel qui étaient présentes grâce à Aleksandr, qui lui avait permis de s'ouvrir sur le monde et-

Il a peut-être ouvert la porte, mais qui a les clés de cette porte ?

Elle inspira. Ouvrit ses yeux. Expira profondément, sentant son cœur battre la chamade. Un sourire parcourant ses lèvres – un sourire humide de ses larmes – elle cliqua sur la notification puis tapa à l'aide de ses doigts, corrigeant à plusieurs reprises des fautes de frappe dues à sa nervosité.

« Aleksandr, j'aimerais te parler d'une réflexion que j'ai eu récemment. »

Et dans cette France désormais confinée, une jeune fille n'allant plus au lycée repensait désormais, ses yeux ni nostalgiques ni amers, son regard posé sur une lettre prête à être envoyée sur l'application Slowly, à ce passé pas si lointain où elle eut une relation que l'on pourrait qualifier d'amoureuse – c'était en tout cas le nom qu'ils lui avaient donné – de quelques mois, quelques instants, avec un russe du nom d'Aleksandr. Et dans cette France nouvellement confinée, cette pensée la fit se sentir moins seule un instant.

Elle eut un sourire franc, puis cliqua sur l'icône « Envoyer ».