Esteban secoua la tête, pour se sortir de ses pensées. Les teintes orangées du soleil se couchant juste devant lui l'aveuglaient, et il détourna le regard vers le sol, là où reposait son petit sac à dos.

L'arrêt de bus n'avait rien pour s'asseoir ni banc, ni abri, rien. C'était simplement un panneau planté là, perdu sur le bord de la route.
Comme dans un état second, Esteban était parti plus tôt de chez lui. Où, pourquoi, il ne le savait pas. Il avait simplement pris quelques affaires, avait arrosé sa plante puis avait fermé son petit appartement à double tour. Il avait marché un bon quart d'heure sur un sentier à la terre sèche avant d'arriver à l'arrêt de bus, qui avait été conçu sur la façade Ouest d'une petite colline.
Seulement, cela faisait au moins deux heures qu'il attendait l'arrivée du bus, debout. Il avait mal aux genoux, mais ne voulais s'asseoir ni sur la terre du bas-côté, ni sur la route pourtant déserte.
Il tentait vainement de guetter le bruit d'un moteur s'approchant de lui, mais ses pensées finissaient systématiquement par dévier en quelques instants. Elles fuyaient seules le chemin vers son petit job alimentaire, ses études abandonnées, sa solitude. Elles se dirigeaient plutôt sur la chaleur du soleil, le petit vent sur sa peau, les bâtiments en contrebas. Elles se perdaient sans cesse, et il aurait été incapable de dire à quoi il pensait ne serait-ce que deux minutes auparavant.

Du coin de l'œil, il vit une masse s'avancer vers lui en suivant la route. Il n'était pas très attentif, mais il était tout de même surpris de ne pas avoir entendu le bus arriver. Il ramassa son sac tandis que le véhicule s'arrêtait à sa hauteur. Quelque chose lui sembla étrange et déplacé, mais il ne s'attarda pas sur cette impression et se dépêcha de monter à bord.
Le chauffeur correspondait parfaitement à la définition d'un homme banal, entre deux âges. Vêtu d'une chemise blanche, sans traits réellement distinctifs, il était particulièrement troublant à regarder. Il ne demanda pas de ticket à Esteban, qui par ailleurs ne pensa pas à en acheter un et alla s'asseoir directement vers le milieu.

Le bus était vide à l'exception d'un siège, derrière le conducteur, sur lequel un homme vêtu d'un costume déboutonné semblait endormi, le visage caché sous un chapeau. La conduite du chauffeur conduisait le bus à se balancer fortement de gauche à droite, ce qui avait un effet impressionnant sur la corniche de la colline.

Esteban regarda le paysage défiler par la fenêtre jusqu'à ce que le soleil soit complètement couché. Il réalisa soudain que cela faisait une dizaine d'années qu'il vivait dans la région, mais qu'il ne reconnaissait pas l'endroit où il était. Cela ressemblait aux abords d'une petite ville, avec des immeubles de cinq ou six étages. Des lampadaires diffusaient un éclairage d'un blanc verdâtre, et il sentit son ventre se nouer. Quelque chose ne tournait pas rond. Tout ce qui l'entourait semblait correspondre à des équipements récents qui auraient subits en quelques heures le passage de plusieurs années. Les voitures garées étaient salles, les poteaux présentaient de nombreuses traces de rouilles et la route était parsemée de petits nids de poule. Le bus semblait se fondre parfaitement dans la masse, et c'était ce qui avait intrigué Esteban lors de son embarquement : le véhicule semblait avoir au moins vingt ans, les fenêtres étaient sales, certains sièges éventrés. Il n'avait tout simplement pas fait suffisamment attention.

Le bus ne tarda pas à se garer le long du trottoir, donc les nombreux interstices laissaient échapper quelques maigres végétaux, et les portes s'ouvrirent en un couinement, sans plus de cérémonie. L'homme de l'avant du bus descendit par la porte normalement réservée à la montée, et s'en alla d'un pas vif en rajustant son chapeau d'une main, sa mallette dans l'autre. Esteban n'avait eu que le temps de se rapprocher du conducteur, d'un pas mal assuré.

« Excusez-moi… Où sommes-nous ?
-Au terminus, répondit l'homme d'une voix neutre. Maintenant si ça ne vous fait pas, il faudrait descendre, je dois repartir.
-Mais et si je veux…
-Descendez. »

Le conducteur venait de se retourner vers Esteban et avait craché son dernier mot d'un ton qui ne souffrait aucun discussion. Ses yeux étaient très noirs, ses iris indiscernables de ses pupilles. Esteban recula à l'extérieur du bus, dont les portes se refermèrent aussitôt, et le véhicule partit aussi silencieusement qu'il était arrivé. Il ne l'avait même pas laissé à un arrêt.

La rue était déserte, très silencieuse, ce qui rendait l'atmosphère pesante. Esteban ne savait pas où il était, et il n'aimait pas ça. Enfin, c'était ce qu'il avait recherché initialement, mais pas de cette façon.
Il jeta son sac sur son épaule droite et entreprit de rebrousser chemin. Il devrait normalement rapidement arriver à l'extérieur de la ville et retrouver sa route. Il s'arrêta soudain après quelques pas, fébrile. Il avait oublié que son téléphone était dans sa poche.

Pas de réseau. Forcément.

Il vit qu'il était 19h50 et se remit en marche. Quelle idée il avait eue… Pourquoi était-il seulement parti, déjà ? Il avait l'impression de perdre légèrement prise sur la réalité. Son départ de chez lui avait été fait dans une sorte de transe, et il avait du mal à se rendre compte de son état d'esprit d'alors. Il avait l'impression de se réveiller peu à peu d'un rêve duquel le sens commun, sinon absent, aurait été assoupli.

Après plus d'une heure de marche sur la même rue droite que le bus avait empruntée pour arriver, il commença à avoir peur. Le décor était toujours du même genre, et il ne semblait pas atteindre la limite de la ville, pourtant à moins d'une dizaine de minutes en bus de l'arrêt. Il regarda l'heure sur son téléphone. Il était toujours 19h50. Il y eut quelques secondes de flottement, puis il lâcha une suite de jurons inarticulés. Il fallait qu'il se rende à l'évidence : il était probable qu'il soit bloqué quelque part, et que ce quelque part soit loin d'être normal. Pour le moment, tout ce qu'il y avait à faire, c'était continuer à marcher et réfléchir. Il soupira et se remit en route.

Quelques minutes plus tard, il vit une petite station-service sur sa droite, le genre d'installation qu'on s'attendrait à retrouver dans un désert américain, éclairée du même genre de néon sale qui constituait l'éclairage des lampadaires. Il traversa la route, le goudron morcelé craquela sous son pied, et se dirigea vers la petite boutique qui était allumée. Les portes automatiques s'ouvrirent péniblement à son arrivée, et derrière le comptoir une jeune femme au visage épuisé était affalée sur une chaise de bureau bon marché. Ses cheveux étaient d'un blond très pâle, graisseux et lui arrivaient aux épaules. Elle avait un teint très blanc et des cernes très marquées. Sa chemise blanche était froissée et l'étui du badge qu'elle aurait dû porter à la poitrine était vide. Elle ne fit pas un geste vers Esteban, ses bras restant ballants, comme s'ils n'avaient pas la force de lutter contre la gravité. Esteban prit donc les devants :
« Hem… Bonsoir Madame, euh… Où sommes-nous ici ?
-Hm ?
-Ici, cette ville… On est où ?
-Qu'est-ce que ça peut bien faire, de toute façon, maintenant qu'on y est ?
-C'est-à-dire que je cherche à quitter la ville depuis quelques temps, et…
-Eh ben c'est pas comme ça que vous y arriverez. »
Elle avait lentement balancé ses bras sur le comptoir, et s'était appuyé dessus pour rapprocher la chaise.
« Moi je pense que si vous êtes ici, vous êtes pas prêt de repartir, c'est tout.
-Mais… C'est où, ici, ça s'appelle comment ?
-Mégneux. Un nom de merde, pour une ville de merde. Bref. Vous comptez bien m'acheter un petit quelque chose, non ? »

Esteban fouilla son sac à la recherche de son porte-monnaie. Evidemment, il n'avait que sa carte, et la femme secoua la tête sans rien dire.

« Dites… Je suis arrivé en bus, pourquoi je ne pourrais pas repartir ?
-J'pense que ces questions-là, vous les laisserez vite de côté pour d'autres, vous savez. Pourquoi le soleil ne se lève pas ? Pourquoi toutes ces habitations alors que presque personne ne vit ici ? Et je pense que vous vous demanderez aussi ce qui se terre dans l'ombre des rues, là où les lampadaires n'éclairent pas, mais que très rapidement vous occulterez celle-là, parce que vous ne voulez pas connaître la réponse. »

Esteban n'avait rien dit, mais tout son visage s'était serré alors que la voix morne et lasse de la femme lui avait fait comprendre qu'il était certainement en danger. Elle poursuivit.

« Tous ceux qui arrivent ici suivent le même raisonnement. Au bout d'un moment, on finit par ne même plus savoir si on vient d'ailleurs ou si on a toujours été là. Le mieux c'est de vous trouver un boulot, vous êtes sûr de pouvoir trouver à manger comme ça. Je ne sais pas combien de temps ça fait, pour moi, mais sur la vitre dehors c'était marqué qu'ils recherchaient une caissière, et sur le comptoir il y avait l'uniforme. Je me suis installée, et je suis restée. Y avait aussi des clés, avec une adresse sur un papier, alors j'y suis allée et depuis c'est chez moi. C'est comme ça que ça marche, ici. Faut s'intégrer dans le décor, et ne pas faire trop de vagues.
-Mais… C'est stupide. Sinon il se passe quoi ?
-Rien, j'imagine. Vous pourriez tout aussi bien tout casser à coups de pied, ici, je remettrais tout en place, et ça serait comme s'il ne s'était rien passé. La seule chose de vraie, de toujours là, c'est le silence, en fin de compte. »

Et c'était vrai. Lorsqu'elle ne parlait pas, et le silence retombait. Pas de moteur dans le lointain, pas de chien qui aboie. Tout juste le grésillement des néons. Il y eut quelques instants de flottement, puis Esteban demanda : « Et comment vous êtes arrivée ?
-Je ne me souviens plus vraiment… En voiture je crois. Mais je ne l'ai jamais retrouvée.
-Vous ne voulez pas venir avec moi ? Essayer de partir d'ici ? »

Elle eut un rire sans joie.

« A quoi bon ? Vous ne prenez pas vraiment la pleine mesure de ce que je vous ai dit, mais vous vous rendrez vite compte de ce que ça implique. »

Esteban fit un petit signe de tête, et fit mine de sortir. Il s'arrêta alors que la porte s'ouvrait péniblement.

« Au fait, comment vous appelez-vous ?
-Alice. »

Esteban sortit de la station-service, et regarda machinalement en direction du panneau censé afficher le prix du carburant, qui se trouvait être arraché. Il reprit sa marche sans pouvoir s'empêcher de ressasser ce qu'Alice lui avait dit. Un endroit noir, d'où on ne part pas, avec des choses qui vivent dans les endroits les plus sombres… Il ne s'était pas senti aussi réveillé depuis plusieurs mois, et avait pourtant l'impression d'être en plein rêve.

Si Alice disait vrai et qu'il était en danger ici, il fallait qu'il parte. Mais s'il ne pouvait pas partir, autant fouiller, et prendre des risques, afin de voir ce qui pouvait en ressortir, plutôt que de finir sa vie ici, sans rien faire.
La décision lui était venue naturellement, un petit peu trop même, et il lui effleura l'esprit que sa vie d'avant avait peut-être donné naissance à une forme de résignation qui ne lui plaisait pas trop.
Il se concentra rapidement sur son prochain objectif. Il allait fouiller les rues et les immeubles aux alentours. Alice ayant dit qu'il n'y avait pratiquement personne, cela devrait bien se passer.

C'est pourtant avec un poids sur le ventre et la gorge qu'il s'écarta de cette grande rue qu'il suivait depuis son arrivée, pour s'engager à travers un grillage déchiré qui donnait sur un petit parking, presque vide. Il se dirigea vers l'immeuble qui trônait en son centre, la peur croissant dans ses entrailles. Il avait le sentiment qu'il faisait quelque chose qu'il ne devrait pas faire, et le silence particulièrement oppressant n'arrangeait rien. La porte vitrée était fermée, couverte de poussière et de terre, et aucun nom n'était visible sur l'interphone. La pénombre le forçait à plisser les yeux. Il était impossible de distinguer l'intérieur de la bâtisse. Il tenta d'appuyer sur des boutons au hasard, mais l'absence de réaction de l'interphone laissait penser qu'il n'était pas alimenté.

Il s'écarta. Il allait probablement finir par briser des vitres, mais il avait encore trop peur pour le moment. Il retourna vers la grande rue, dans l'éclairage des lampadaires. La station –service fut à nouveau visible. Alice lui avait dit qu'il pouvait mettre des grands coups de pieds sans conséquences ? Eh bien il allait se servir.

Lorsque les portes peinèrent à s'ouvrir pour la troisième fois de suite, Esteban se rendit tout de suite compte que rien n'avait bougé, à part Alice qui n'était plus là. Il l'appela trois fois, sans réponse. Peut-être, le voyant partir, avait-elle décidé de l'imiter. Mais tout était encore ouvert et allumé… Mais y avait-il vraiment besoin de protéger les boutiques, ici, si les gens étaient si rares ?

Il laissa de côté les sandwichs, qui ne lui inspiraient que peu confiance malgré leur emballage plastique, mais prit deux bouteilles d'eau, une lampe de poche porte-clés et un petit opinel, en sécurité derrière le comptoir. Il passa aux toilettes. L'endroit était sale, comme si personne n'y était venu depuis longtemps, et bien entendu désert. En sortant, il se saisit d'un des poteaux métalliques, au socle lourd, qui normalement aurait dû servir à délimiter la file d'attente pour la caisse.
Il se dirigea d'un pas vif vers l'immeuble.

Malgré la peur qui était loin de s'être volatilisée, il n'hésita pas et fracassa la vitre de la porte avec le socle du poteau. Le bruit parut amplifié, et il resta de longues secondes immobile, comme un animal effarouché, à guetter le moindre mouvement, le moindre bruit. Finalement, il sortit son téléphone et sa lampe, et testa leurs éclairages respectifs, qui s'avérèrent globalement équivalents. Il coinça donc la lampe entre ses dents et entreprit prudemment de nettoyer la porte des morceaux de verre qui restaient. Il se faufila ensuite dans le couloir sombre, l'éclairage de la lampe lui permettant tout juste de voir devant lui.

Le sol était une sorte de linoleum bleu, usé. Un escalier à la porte arrachée se tenait à trois pas devant, l'invitant à gravir les étages. Il tourna lentement la tête sur la gauche, où le couloir abritait quelques portes fermées, puis à droite, où il était un peu plus long mais où tout était fermé, y compris l'ascenseur.
Lentement, très lentement, il avança dans le couloir de droite, le bruit de ses pas brisant à peine le silence. L'obscurité était abominable. Il s'attendait presque à sentir comme une odeur de renfermé, mais l'air était parfaitement neutre. Il testa les portes une par une, jusqu'au fond du couloir, et comme tout était fermé, il n'eut pas la motivation d'enfoncer l'une d'elle, pour voir. Finalement, il retourna à l'escalier, dont la cage était en béton, sans fenêtre, et décida de monter tout en haut.

Sa progression était lente, et il s'arrêta pour boire une ou deux gorgées d'eau, la gorge asséchée par l'angoisse que lui procurait ce lieu. Il ne savait pas depuis combien de temps il était entré là. Il arriva finalement au sixième étage. Le couloir s'élançait à droite comme à gauche, et grâce à la faible lumière de la lampe, il ne lui sembla pas voir de prime abord de porte ouverte. En regardant de plus près, cependant, Esteban se rendit compte que tout au fond du couloir à sa gauche, une porte était entrouverte. Il pressa le pas en tentant d'ignorer le frisson que lui procurait cette action. Cette zone de ténèbres ne devait s'appréhender que précautionneusement. Il appuya doucement sur la porte, qui s'ouvrit sans un son. L'appartement partait directement sur la droite, après un minuscule couloir, donnant sur une pièce unique, avec une simple table en métal gris à la peinture écaillée en son milieu, et c'était tout. Le plafond était couvert d'une épaisse couche blanche, qui semblait duveteuse et donnait l'impression de dégouliner sur les murs. En s'approchant, Esteban eut l'impression qu'il s'agissait d'une sorte de champignon, même si l'humidité était assez basse. Les placards étaient vides, et rien n'était posé sur la table. Par contre, on y avait gravé au couteau « E.G. était ici », et l'inscription ne semblait pas récente. Il regarda par la fenêtre. Il distinguait très bien la lumière dégagée par la grande rue principale, et à part un ou deux minuscules point vaguement lumineux à l'horizon, tout était profondément noir. Le ciel ne laissait filtrer de lumière ni de la lune ni des étoiles.
Esteban vérifia la minuscule salle de bain, vide elle aussi, et il décida qu'il n'y avait plus rien pour lui ici et se dépêcha de sortir de l'immeuble, toujours tendu, toujours attentif à d'éventuels sons qui ne vinrent jamais.

De retour dans la rue, à la lumière toujours aussi poisseuse mais au moins bien présente, Esteban s'assit sur le trottoir, se pris le visage au creux des mains et soupira bruyamment. Il réfléchissait. Il n'y avait rien, apparemment, nulle part. Qu'est-ce qui valait le coup ? Continuer le long de la rue éclairée, au cas où il finisse par y avoir du changement ? Après tout, il était bien tombé sur la station-service. Il pouvait sinon s'engouffrer dans les rues obscures, vides, angoissantes, mais qui lui permettraient peut-être d'atteindre la lumière qu'il avait vue depuis le haut de l'immeuble ?
Certes, il était parti initialement pour explorer, mais la peur qu'il avait ressentie dans cet immeuble vide était terrible, paralysante. Qu'est-ce que ce serait s'il tombait sur les fameuses choses évoquées par Alice ?

Il se leva, et maudissant sa lâcheté, continua à progresser le long de la grande rue. Il garda néanmoins le petit couteau de la station-service dans sa poche, le poing serré autour.
Il marcha de nombreuses heures, économisant son eau. Il finit par remarquer que l'écart entre les lampadaires se creusait, petit à petit, et que les immeubles laissaient progressivement la place à d'autres bâtiments, qui évoquaient d'abord des petites maisons, puis plusieurs heures plus tard des granges et grandes habitations de campagne. Le goudron se faisait également de plus en plus rare sur la route, laissant sa place à de la terre. Le silence était toujours aussi total. Les bâtiments étaient néanmoins plus resserrés que dans les petits villages, et il n'était pas possible de voir un quelconque jardin ou un champ caché derrière. Aucune porte n'était visible de ce côté des bâtiments. Esteban était prisonnier d'un long couloir, entouré par de hauts murs de pierres empilées. Il décida qu'il devait prendre un peu de repos. Après avoir regardé devant et derrière lui et s'être assuré que tout était toujours désert, il brisa le carreau d'une fenêtre et se faufila dans une des maisons. Le sol était en parquet qui craque immédiatement sous ses pas. Une épaisse couche de poussière était déposée partout et il laissait des traces énormes à chaque pas. L'ameublement était très sommaire, mais présentait au moins l'avantage d'être présent, contrairement à l'appartement. Le bruit du parquet aurait pu être oppressant si le simple fait d'entendre du bruit ne lui avait pas fait tant de bien. Après une prudente exploration du rez-de-chaussée un peu plus long que large, sans porte ni fenêtre sur la face opposée à la rue, il alla à l'étage, où il découvrit un petit couloir qui donnait sur cinq chambres, toutes vides. Seules celles donnant sur la rue avaient une fenêtre, qui laissait filtrer le pâle éclairage des lampadaires. Deux avaient des petits lits, contre le mur, à l'armature en fer avec un matelas à ressort sans oreiller ni drap. L'environnement n'était pas particulièrement propice à la détente, mais il fallait qu'il dorme.
Esteban s'installa donc, dans un mélange de craquement de parquet et de grincement de lit, se recroquevilla en serrant son sac, tête à l'opposé de la porte. Il ferma les yeux et tenta de se concentrer sur sa respiration. Le bourdonnement de son sang dans ses oreilles se faisait de plus en plus présent, et c'est en se disant qu'il serait capable d'entendre un chat éternuer à deux kilomètres qu'il tomba dans un demi-sommeil.

Il fut réveillé instantanément, les yeux grands ouverts. Il y avait un bruit de frottement en bas. Il tendit l'oreille, ne sachant s'il entendait son sang circuler ou le signe d'une forme de vie.
Puis le parquet craqua bruyamment.
Esteban retint son souffle, son cœur s'accéléra, son ventre se contracta, plus lourd que jamais. Instantanément, il fut projeté dans son enfance, à deux doigts d'être trouvé lorsqu'il jouait à cache-cache. C'était la même sensation, multipliée par cent. Il crut qu'il allait mourir sur place.
Il se força à respirer trois fois, très lentement pour ne pas faire de bruit, et continua de tendre l'oreille. Les bruits continuaient, mais ce qui était entré dans la maison ne semblait pas encore avoir emprunté l'escalier. S'il bougeait maintenant, le lit et le sol signaleraient sa présence à tous les coups. S'il restait immobile, il pourrait peut-être se faire oublier ?

Bien sûr que non. Les traces dans la poussière ne ressortaient pas. Il sortit son couteau, le déplia, soupira et tout doucement se mit sur ses pieds, mit son sac sur ses deux épaules. Jusque-là, le bruit avait été suffisamment minime pour que l'intrus continue de fureter en bas sans s'occuper de lui.
A la lueur des lampadaires, il se rendit compte que là où il avait dormi, le matelas était devenu d'un blanc duveteux, filamenteux, qui courait sur le mur et commençait son ascension vers le plafond.
Esteban ne comprit pas, et son esprit retourna rapidement vers la confrontation qui semblait inévitable.
Il venait de décider de faire le premier pas vers l'encadrement sans porte quand une suite de bruits forts et rapprochés, de plus en plus proches, se fit entendre. Quelqu'un courait dans l'escalier.
Esteban se plaqua dos au mur, à droite de l'encadrement de la porte, et attendit de distinguer quelque chose.
Le visiteur progressait tranquillement, un pas après l'autre, et au bruit il examinait les chambres comme Esteban l'avait fait.
Esteban, cependant, n'avait pas l'habitude de se repérer au son, aussi fut-il surpris en voyant un visage s'avancer dans la chambre qu'il occupait. Il ne put retenir un hurlement de surprise mêlée de terreur, et le visage hurla aussi avec un mouvement de recul qui le précipita au sol.

C'était un vieil homme, avec une barbe blanche mais sale touffue. Il était presque nu et portait en bandoulière un genre de ceinture avec divers objets grotesques fixés dessus. Ses yeux étaient noirs, ou peut-être simplement que la lumière n'arrivait pas à les atteindre. C'était difficile à dire.

L'homme se releva rapidement et se mit à grommeler une suite de mots inarticulés. Sa voix était très rauque, ce qui s'expliqua lorsqu'il sortit une cigarette d'une bourse accroché à sa ceinture et l'alluma. Esteban, le cœur battant, décida d'établir le contact :

« Bon sang ce que vous m'avez fait peur ! Ça va, vous ? »

Le vieil homme se contenta de bougonner en tirant nerveusement sur sa cigarette, en se balançant sur ses pieds. Il finit par se racler la gorge et répondre en ne prononçant presque pas ses consonnes :

« Evidemment que ça va. Je ne pensais pas trouver quelqu'un ici, c'est tout.
-Ben en même temps, une vitre cassée et des traces de pas, c'est un bon indice quand même…
-Ça aurait pu être très vieux. Et je ne sais pas de quelles traces tu parles, je ne vois plus très bien…
-Pourquoi vous êtes entré du coup ?
-Pour chercher des objets, des marques des habitants.
-Quels habitants ? Vous n'êtes que la deuxième personne que je rencontre ici, malgré toutes les constructions.
-Y en a. Je ne sais pas qui ils sont, je ne les ai jamais rencontrés, mais j'ai retrouvé des notes, des choses écrites, des traces. J'essaie d'être une sorte d'archéologue. Peut-être que je trouverais comment partir.
-Vous êtes ici depuis longtemps ?
-Visiblement, toi non, sinon tu saurais que cette question vaut rien, ici. Le temps finit par s'amalgamer, et une nuit peut durer une année. Le soleil ne se lève jamais, de toute façon, alors c'est compliqué de le savoir.
-Mais justement… La lumière des lampadaires, les poteaux électriques… Ça doit bien venir de quelque part, non ?
-J'ai essayé de trouver, quand j'étais jeune. J'ai essayé de remonter, dans l'ombre, les câblages. C'est peine perdue.
-Vous auriez… Je ne sais pas, une carte ou quelque chose ? »

L'homme éclata d'un rire froid qui sembla près de briser sa cage thoracique malingre.

« C'est impossible. Je ne suis repassé que quelques rares fois quelque part où j'avais déjà été. Alors que la plupart du temps, je suis la route. Même si j'avoue qu'ici c'est un petit peu plus compliqué. Mais si tu continues, tu retomberas très certainement sur la ville. Ou pas. Qui peut le dire ?
-Vous, probablement… Je n'ai pas croisé grand monde, comme je vous ai dit… Une femme m'a dit qu'il valait mieux travailler, et ne rien dire…
-Oh, c'est sûr que ce que je fais, ça ne doit que moyennement leur plaire, mais bon, ici, chacun a une totale liberté et on ne m'a jamais empêché de chercher mes trésors.
-Vos trésors ? Et ça ne doit pas plaire à qui ?
-Doucement, mon gars, doucement. Mes trésors, ils sont là. »

L'homme se tapota la tempe.

« Ils n'ont pas d'objet, pas d'art, rien. Il y a juste des petits indices. Par exemple, regarde, là, sur le mur. Et sur le lit, aussi. C'est un champignon. Je crois que c'est quelque chose qui ne leur plaît pas trop, parce que ça bouffe le décor, à force. Je pense que tu as des spores sur toi.
-Mais qui ? Qui ? Y a des gens derrière tout ça ?
-Non, c'est pas des gens. C'est autre chose. Trois fois je les ai croisés. Trois fois j'ai failli mourir. Ils ne viennent pas sur la grande route. Je n'ai que des théories, tu sais ? Là par contre, je suis sûr de moi, parce que j'ai toujours couru comme j'ai pu vers la lumière, et ils ne m'ont pas suivi. Une fois, je me suis fait bouffer un morceau de pied. »

Il lui manquait effectivement la moitié de son pied droit.

« Enfin bon. C'est pas que je t'aime pas, mais j'ai pas l'habitude de causer, et pour être honnête, ça m'emmerde. Je m'attendais pas à ce que quelqu'un brise une vitre, je pensais trouver peut-être des informations ici, mais visiblement non. Je vais repartir de mon côté, et toi du tiens, et ça sera très bien.
-Non, attendez, dites-moi ce que vous savez, s'il vous plaît…
-Pas envie. Allez, je fous le camp, et tu devrais en faire autant. Ici, il fait encore trop noir pour dormir correctement. Dors sur la route et reste dans la lumière si tu veux éviter les mauvaises surprises… »

Esteban ne réfléchit pas et brandit son couteau.

« Oh que non vous n'allez aller nulle part tant que vous n'aurez pas raconté ce que vous avez à raconter.
-Pose ton machin, mon gars. Ce que je sais, le résultat de je ne sais pas combien de temps de recherches, ça tient en deux phrases. Cette ville, Mégneux, c'est un endroit mauvais. Il ne faut pas rester là, mais on ne peut pas en partir non plus. Concrètement, j'ai rien de plus. Après j'ai des suppositions, comme pour le coup du champignon. Y a un autre truc aussi : je pense qu'il y a une autre route, loin derrière… Tout ça. Et si c'est le cas, peut-être qu'elle est juste comme celle-là, peut-être que c'est juste une boucle, je n'en sais rien. Mais je pense qu'il y en a une, et qu'ils ne veulent pas qu'on y ailler, parce qu'à chaque fois que j'ai essayé, c'est là qu'ils m'ont attaqué. Je pense que je réessaierai quand je voudrais vraiment mourir. Toute cette parlotte m'a donné soif, tu n'as pas de l'eau ? »

Esteban alla chercher une de ses bouteilles et lui tendit distraitement. Il avait peur. Mais la seule solution, c'était d'essayer de retourner en ville, et de trouver l'autre route.
L'homme ricana et vida la bouteille d'un trait, et avec une vigueur stupéfiante, courut vers l'escalier, qu'il dévala, et il s'enfuit dans la rue, par là où Esteban venait. Il l'observa par la fenêtre, son pas presque simiesque, assuré, suivre le long du trottoir en évitant le plus possible les zones d'ombres laissées par les lampadaires.
Il prit ses affaires, sortit de la maison dans un concert de craquements, hésita un bref instant sur la direction qu'il emprunterait et continua son chemin comme avant. Il avait presque hâte de revenir en ville, pour en finir le plus vite possible.

Le couloir d'aspect rural dura pendant quelques heures et puis, progressivement, les lampadaires se firent plus fréquents, le goudron craquelé se remit à marquer le chemin, et la ville fut de nouveau là.
Esteban était fatigué, et comprenait mieux l'état d'Alice. Il hésita sur la marche à suivre était-il nécessaire de remonter en haut d'un immeuble pour chercher où pouvait être l'autre route, ou bien, considérant que l'espace était complètement tordu, peu importe vers où il partait, il finirait par y arriver ?
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'une petite masse noire au milieu de la route attira son regard. Il s'avança, et se rendit compte qu'il s'agissait de vêtements pliés, et qu'une clé avec une étiquette était posée dessus. Il se saisit de la clé, longue et anguleuse, à la prise en main désagréable. L'étiquette semblait indiquer une adresse. Du coin de l'œil, il vit apparaître une lumière, tourna la tête, et vit qu'un salon de coiffure, porte ouverte, lui tendais les bras. Il rigola fort, et franchement. Il était hors de question qu'il finisse comme Alice. Il empocha la clé, et décida de s'aventurer dans les ruelles sombres du côté de la rue où il y avait le salon de coiffure. La peur lui étreignait le ventre, et il sortir la lampe et son téléphone, pour maximiser l'éclairage. Il était toujours 19h50, mais la batterie avait baissé de moitié. Il s'avança, d'abord lentement, puis d'un pas plus assuré.

Il était entouré de hauts murs de briques, et des poubelles débordantes jonchaient son chemin. Des parpaings éclatés aussi, ainsi que divers débris métalliques. Il n'y avait pas un graffiti, pas un repère coloré. La lumière de ses appareils était un petit peu plus blanche que celle des lampadaires, mais l'environnement semblait toujours aussi triste, angoissant et désolé. En plus de la peur, un sentiment nouveau et incongru semblait se faire une place dans sa psyché. Une sorte de mélancolie ? Esteban n'arrivait pas à poser de mots dessus.

La peur le quitta progressivement, au fil des heures. Les murs autour de lui étaient de plus en plus haut, les rues de plus en plus étroites. D'abord hésitant lors des carrefours, il s'engouffrait maintenant d'un pas vif dans un embranchement au hasard. De plus en plus de débris divers jonchaient le sol. Des cadres de vélo, des robots mixeurs et des fragments indéterminés, noyés parfois dans une espèce de fange dans laquelle la progression était pénible. Parfois, Esteban marquait un temps d'arrêt, et écoutait le silence pour savoir si on le suivait, ou si une mauvaise surprise le guettait, mais jusque-là, il était seul. Et à priori, vu tout ce qu'il avait marché, il ne pourrait pas courir jusqu'à la lumière de la grande rue, comme le vieux lui avait conseillé. Ses deux mains étaient toujours occupées, mais son téléphone, à la batterie vide, avait fini au fond de sa poche. Le couteau l'avait remplacé.

Il se sentait écrasé par les murs rugueux et vertigineux qui le ceinturaient, et bientôt, la marée épaisse et visqueuse de débris lui arrivant jusqu'aux genoux, il dû se faufiler de profil dans l'espace restant entre les structures, heureux de ne pas être claustrophobe. Il était épuisé. A plusieurs reprises il avait été tenté de s'allonger et de somnoler, mais il savait très bien qu'il n'aurait jamais pu s'endormir. Trop peu sûr de se réveiller. Il avait terminé toute son eau, évidemment, et malgré la détresse liée à sa situation, la faim lui tordait le ventre.

Il arriva soudain sur une petite place pavée, parfaitement circulaire. Il n'arrivait pas à distinguer le côté opposé, aussi choisit-il de longer les bâtiments délimitant le périmètre de la place. Leur courbe bétonnée avait un côté très faux, et pouvait mettre mal à l'aise. Il distinguait des fenêtres, très en hauteur.

Il était presque au bout de la place, quand il lui sembla apercevoir un mouvement vers le centre de la place. Il braqua sa lampe dessus. Une silhouette humanoïde, d'un noir profond qui semblait poisseux et dégoulinant, se tenait debout et avait l'air de le regarder à travers son visage lisse. Ses bras, longs et maigres, laissaient trainer de petites mains sur le sol. La chose fit un premier pas vers lui, parfaitement silencieuse. Esteban était tétanisé. Il serait son couteau de toutes ses forces, mais il se demanda s'il réussirait vraiment à traverser ce corps improbable. Il persista à braquer sa lampe sur la chose, mais elle n'en avait cure. Il souffla un grand coup, et se mit à courir vers une ouverture aussi étroite que celle par laquelle il était arrivé, effectivement à son parfait opposé.

Il ne fit que quelques pas, et la chose fut déjà sur lui. Il fut plaqué contre le mur, et s'écroula. Elle le saisit par les épaules, toujours dans un silence total, et approcha son faciès sans traits de son visage. La chose fut de plus en plus proche, jusqu'à le toucher, dans une grotesque parodie d'embrassade. Il eut soudain particulièrement froid. Il n'entendait même plus son sang battre dans ses oreilles. Il était seul face à un néant total et absolu. Ses pensées commencèrent également à se dissoudre. Il perdait pied avec la réalité.

Une vague de chaleur soudaine lui fit reprendre conscience. La chose s'agrippait la tête, et semblait se contorsionner de douleur. A tâtons, Esteban récupéra sa lampe, et vit que de longs filaments blancs et duveteux prenaient place sur le corps noir, qui semblait battre entièrement de l'intérieur, d'une pulsation rapide.

Il ne resta pas pour contempler le spectacle. La tête encore lourde, et embrumée, il se leva d'un coup, ignorant les points blancs qu'il voyait scintiller dans l'obscurité, et s'engouffra entre les deux murs, de briques comme les précédents. La rue s'élargit rapidement à des dimensions normales, mais resta incroyablement haute. La même fange épaisse que précédemment freinait sa progression, et il vérifia régulièrement que la chose n'était pas à ses trousses. Il était encore un petit peu sonné, et ne comprit pas tout de suite lorsqu'il arriva dans une rue, éclairée par des lampadaires donnant une lumière d'un blanc verdâtre.

Il était revenu au point de départ.

Il alla au beau milieu de la route, regarda à droite et à gauche. Rien que le même décor désormais familier. Il ne dit rien, ferma les yeux et s'allongea à plat dos. Les craquelures du sol lui faisaient mal aux muscles, mais peu lui importait. Il se sentait parfaitement vide. Il resta ainsi longtemps, somnola probablement. Il se releva sans aucune idée de ce qu'il allait faire.

Il se mit à marcher dans une direction, peu importe laquelle. Il fallait juste qu'il trouve de l'eau et quelque chose de comestible. La prochaine fois qu'il verrait un uniforme quelque part, il le prendrait, se plierait à ce que cette ville attendait de lui, et tant pis. Il en avait marre. Il ne voulait pas perdre la tête et chercher des traces inexistantes comme le vieil homme, ni risquer sa peau contre les choses noires. Quoique. Il semblait bénéficier d'une certaine immunité.
Il secoua la tête. Hors de question de la remettre en jeu. La sensation qu'il avait eu quand elle l'avait attrapé, c'était quelque chose que fondamentalement il ne pouvait pas revivre. Il le sentait dans ses tripes, dans une sorte d'instinct affolant. Il sortit sa petite lampe de poche de son sac et la jeta au loin. Pas de retour en arrière possible. Il se fit craquer le cou.

Et soudain, il vit enfoncé dans le trottoir le panneau qui marquait l'arrêt de bus. Il marqua un arrêt, et si son visage n'arborait aucune expression, il n'en croyait pas ses yeux. Il s'approcha lentement. Les couleurs étaient passées depuis longtemps, de la rouille était apparente et aucune indication de ligne ou d'horaire n'était visible. Pas de doute possible, cependant. C'était une copie de celui à côté duquel il avait attendu plus tôt, bien plus tôt. Il souffla lentement par le nez, et s'assit contre le poteau, son sac à côté de lui.

Il lui fut impossible de savoir combien de temps il attendit dans la lumière des lampadaires, mais ce fut long, très long. Le bus, identique à celui qui l'avait amené ici fut simplement là, sans un bruit. Les portes s'ouvrirent sur l même chauffeur. Esteban monta à bord, éreinté. Il faillit interroger le chauffeur, mais son regard broya le reste de volonté qu'il lui restait. Il alla s'asseoir sans un mot. Le bus se mit en marche, et Esteban planta mollement le couteau devenu moite au creux de sa main dans la banquette usée.

Au bout de ce qu'il lui sembla être une grosse demi-heure, le bus s'arrêta là où il l'avait pris. Les portes s'ouvrirent et il se traîna sur l'extérieur. Il ne chercha même pas à discuter. Le bus repartit immédiatement, tressautant sur ses suspensions.

D'un pas lent, il rentra chez lui. Le soleil se levait, et il savoura l'air frais sur sa peau, les nuances rosées dans le ciel. Les buissons autour de lui étaient parfaitement à leur place et les cris des oiseaux déjà bien affairés étaient rassérénant. Il arriva jusqu'à son appartement, fatigué. Il avait un petit peu faim et un petit peu soif, mais rien de comparable à ce qu'il avait ressenti avant. Se pouvait-il qu'il ait simplement erré dans le voisinage toute la nuit ?

Cette idée était saugrenue, mais le doute enserrait son esprit. Il fouilla dans son sac, récupéra ses clés, lança ses affaires sur une chaise et s'allongea sur son lit. A côté de la fenêtre, sa plante était prête à recevoir les premiers rayons du soleil. Il voulut mettre son téléphone à charger et envoya sa main dans sa poche.
Elle se referma sur une clé anguleuse.