La Terre pleure.

C'est devenu une expression commode ces temps-ci.

La Terre pleure, enchaîne ses périodes d'affres, abat sa rage et son injustice sur nous.

Elle déchaîne ses passions, fait la sourde oreille face aux protestations, gronde et implore qu'on lui accorde de l'attention, elle qui n'est que rarement prise en considération, finit par se renfermer par précaution.

Qui pourrait l'accompagner dans ses nénies ?

Seule Dame Nature s'incline devant ses élégies.

La Terre pleure, et nous subissons âcrement ses lubies.

La Terre pleure.

Ainsi l'ai-je rencontré par tribulations, se dispensant de mon opinion.


Une, teintée de rouge, essaya d'enflammer la piste.

Une seconde, blanche, tenta de briller sur le bitume.

Une autre, jaune, se risqua à survolter le milieu.

Toutes défilant, leurs phares allumés, dans un cortège malencontreusement désordonné.

Elles dérapèrent, provoquant un carnage sans précédent, crissant par frustration.

Aucune ne pouvant égayer le ciel, gris de Payne.

La ville semblait alors éreintée, tantôt insipide derrière la vitrine.

Elle somnolait, à peine consciente, et se remettait bien las en service.

Elle ne dormira jamais, ne s'arrêtera sous aucun prétexte, souvent à son corps défendant : c'est une coercition à laquelle elle ne pourra débouter.

Les pieds sur terre, le dos courbé, la tête ailleurs ; les passants déambulaient.

Où ?

Quelle importance ? Pourvu qu'ils ne fussent pas influencés par le mauvais temps.

Ces ombres dégoisant, pestant et riant aussitôt.

Spectres uniformes aux mœurs abscons.

Ne se parant que de noir et de gris.

Noir pour le deuil. Pour qui ?

Gris pour le doute. Pourquoi ?

Eux-mêmes ne s'en doutaient pas.

La buée cherchait à détourner mes yeux de la scène, mais la pluie ne partageait pas ce même dessein. Elle se faufilait lentement sur la vitre, grossissait pour se faire remarquer des plus distraits, avant de s'écraser platement sur le trottoir. Triste dévolu.

« Quel temps de chien.»

Quelle aigreur encombrante. Pourquoi chercher à détériorer l'ambiance ?

« Pour autant, la vue semble vous plaire. » Pas tellement.

Sous mes yeux, une tasse de chocolat chaud attendait d'être savourée, mais les minutes passantes lui faisant perdre son parfum, l'envie d'en prendre une gorgée s'estompait.

« Vous n'avez pas faim ?

- Pas vraiment non, alors pourquoi m'avoir invité dans ces cas-là ? Le ton de ma voix ne se voulait pas si âpre, mais j'espérais ainsi recevoir une réponse convaincante qui puisse étouffer l'ennui naissant.

Mon convive, l'air indifférent, s'était mis à farfouiller dans les poches de son parka, saisissant dans l'une d'entre elles une boite de mégots.

« Discuter. Passer le temps. Déguster une torsade tout juste sortie du four ainsi qu'un bon cappuccino. Ne pas rester seul. Entretenir ses relations. Bref : profiter de la vie.

- Évitons la bonne morale s'il vous plaît.

Tirant longuement sur sa clope, il glissa sur son siège instantanément tandis que j'observai les rares clients, leurs paupières lourdes, peinant à finir leur commande.

Eux aussi souhaitaient profiter de la vie.

Mais le temps leur manquait.

« Monsieur Rey, est-ce votre supérieur qui a demandé à ce que vous veniez me me voir ?

- L'inverse aurait été surprenant. »

Je lui offris à peine un sourire.

Pauvre homme. A force de s'infliger des visites hebdomadaires, il devenait lassé de cette ridicule ornière.

« Et pourquoi si tôt ?

- Les ordres sont les ordres. J'ai d'autres affaires à régler par la suite, et ce n'est pas dans mes habitudes de m'imposer chez les autres.

- Au point où nous en sommes, il n'y aurait pas vraiment eu de différences, même si recevoir des invités à huit heures du matin n'est pas ce qu'il y a de plus agréable. Pour vous non plus d'ailleurs ; vos cernes en disent long sur vos journées. Demandez à votre patron de vous accorder quelques semaines de vacances, ou bien j'aurais votre mort sur ma conscience.

- Enfin quelqu'un qui le remarque et qui me comprends, bon sang ! J'aime votre façon de penser ! S'exclama-t-il en réprimant tant bien que mal un rire. Vous savez : on ne sait jamais à quoi s'attendre avec vous, mais la conversation finit toujours par être intéressante, peu importe le sujet. »

En déduire que la conversation était « intéressante » semblait être une très jolie emphase, mais qui tentait néanmoins de porter une conception bien trop abstraite et aberrante du terme employé à l'occasion.

Si le fait de poser à chaque rencontre les mêmes questions concernant la routine de la personne en face de vous, en se soumettant à la bonne courtoisie que chacun tentait de décliner machinalement (non sans laisser s'échapper un ou deux soupirs lors de silences inévitables), pour au final se quitter maladroitement (à défaut d'avoir perdu de vue l'objectif de ces rendez-vous), alors il m'était très difficile d'en tirer le moindre profit pour nous deux.

En revanche, j'éprouvais un réel intérêt à comprendre monsieur Rey. Faute de ne jamais m'être sentie très utile lors de ses nombreux soliloques, je me contentais de faire passer le temps en m'adonnant à quelques activités provisoires. L'utilité était fugace. Mais le cœur n'était-il point précaire pour en saisir tout l'intérêt ? Surtout lorsque vous avez en face de vous un homme aussi ambigu que monsieur Rey ?

Qu'il fut question de sa moustache qu'il ne pouvait s'empêcher d'entortiller entre ses doigts tandis que ses yeux brillaient d'une assurance imperturbable, son apparence soignée et étrangement bien ajusté à l'espièglerie et l'allégresse qui résonnait dans sa voix, ou bien la pointe de tendresse que l'on pouvait aisément remarquer sur la commissure de ses lèvres ; tout laissait à croire qu'il n'y avait pas meilleur confident que lui, et que la force de l'âge l'avait élevé au paroxysme de la béatitude.

Quel homme pouvait oser rêver mieux qu'une famille (d'après les nombreux dires) soudée, jouissant d'une excellente situation et étant un exemple pour la société ?

Et bien que celui-ci aimait se plaindre de son travail, il y avait fort à douter qu'au fond, il s'était accoutumé à rendre service aux autres.

Enfin, si seulement son sourire exprimait aussi le revers de la médaille qu'on lui avait très souvent accordé.

Toutes les semaines, je me retrouvai à faire la conversation avec lui.

Mais après mûre réflexion, je m'étais rendue compte que ce n'était certainement pas à lui que je parlais.

« Cette impression d'être mis à pied d'égalité remonte à très loin... Il observa le ciel un court instant, ses yeux cherchant sans doute entre les nuages une réponse pouvant éclaircir sa mémoire. Interprétez-le comme vous le souhaitez, mais pour votre génération, ce n'est pas commun de discuter avec quelqu'un comme moi.

- À vingt ans on a encore beaucoup de choses à apprendre. J'ai bien peur que votre compagnie me soit encore nécessaire.

A cet instant, il baissa son regard.

- Écoutez ; je sais très bien ce que vous voulez, mais je ne peux pas vous aider là-dessus. Ne perdez pas votre temps à courir après le passé, vous ne pourrez pas le changer. Et puis au fond, tout cela ne vous servirait à rien. « Nous ne sommes que les ornements du Temps » mon père disait. En l'espace d'une fraction de seconde, je crus discerner une grimace. Puis il soupira, la mine presque abattue, hésitant à continuer. Une image de lui qu'il commençait depuis peu à me dévoiler, et dont je prenais goût à observer. Je n'y comprenais rien, mais je trouvais cette phrase jolie. J'étais trop jeune et naïf. Maintenant que j'ai compris sa signification, elle me laisse un goût amer ; tout ce qui restera de nous, c'est un cœur meurtri et une âme flétrie. »

Cœur et Âme.

L'œil est l'oracle de ces magnats.

L'âme y allume une flamme pour repousser le frimas de l'esprit.

Et le cœur y fait vivre une mer colérique, une terre nostalgique, ou bien une verdure euphorique.

A la fougue juvénile, au corps labile.

« Pour être honnête avec vous, je suis au bout du rouleau. Je ne sais plus quoi faire, ni même ce que je devais faire ! Les jours se ressemblent alors qu'ils portent tous des noms différents, étonnant non ? Pourquoi perdre mon temps quand celui-ci s'écoule déjà beaucoup trop vite ?

- Donc si je comprends bien ; vous regrettez d'avoir choisi ce quotidien ? »

Un sourire ourla brièvement ses lèvres.

« Non. »

Intriguée, j'attendis une explication.

« Ce boulot aura au moins servi à vous rencontrer. Je le quitterai le cœur plus léger, car ces six dernières années passées en votre compagnie auront rendu mes journées moins pénibles. Grâce à vous, j'ai l'impression de me lever chaque matin sans trop donner d'importance aux nombres de jours qui me reste avant de tout lâcher. Et puis je dois absolument connaître la fin de toute cette histoire avant de pouvoir tourner la page. Avant qu'il ne puisse finir sa phrase, je devinais aisément la question qui allait suivre. Peut-être pourriez-vous m'aider à la tâche ?»

Le silence vint s'installer à notre table sans même y avoir été invité.

Le sérieux apparent, aussi bien dans son ton que dans sa posture, se distingua brutalement du décor. Un changement radical, impropre à la personnalité pourtant familière de cet homme, qui remit en question le sens même de la conversation.

Comme si cette dernière n'était que futilité prestement balayée.

Néanmoins, je ne m'étonnai que très peu de cette soudaine façade ; les six années bâties autour de cet individu avaient eu raison de cette mascarade pourtant si bien apprêtée. Le pli de son comportement se froissait tandis que je laissais le doute de ses paroles planer lourdement au-dessus de sa tête. Bientôt, j'aperçus discrètement l'une de ses jambes cogner frénétiquement l'un des pieds de table, ses mains se joignant aussitôt à la cadence, jouant entre elles sans aucune raison donnée.

Sans le moindre ménagement, je maintins son regard outrecuidant, le soumettant à ne pas se défiler à son propre jeu. Ses prunelles tentaient laborieusement de contrôler la situation, et bien que son obstination s'avérait surprenante, je souris intérieurement face à sa tentative.

Ce silence pouvait rester autant qu'il le souhaitait ; la pluie l'enverrait se promener, battant déjà le tambour de ma réussite certaine.

Et comme prévu, seulement quelques minutes plus tard, il admit sa défaite en baissant de nouveau ses yeux.

« Vous êtes décidément un cas particulier, mademoiselle Saphir. Avoua-t-il d'un timbre amusé.

- N'est-ce pas pour cela que vous appréciez nos rencontres ?

- Peut-être. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre des personnes aussi atypiques que vous. Depuis notre première rencontre, j'ai l'impression de côtoyer la même étrangère. Mais c'est de votre faute. Peut-être qu'en vous mêlant à la foule et à leurs discussions, je serais en mesure de vous voir sous un autre jour ?

- Sauf votre respect, ma situation me convient parfaitement ; je ne m'intéresse vraiment pas aux derniers échos, et encore moins à ceux qui les propagent. Et pourtant j'ai essayé de suivre vos conseils hier, mais je n'aime vraiment pas être le centre de l'attention.

- Réessayez ; vous n'avez aucun intérêt à rester cloîtré chez vous vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

- On évite bien plus que l'on ne le pense, monsieur Rey. Être seul c'est être un peu plus libre que l'on ne l'est maintenant. On ne s'enchaîne pas aux autres, ni à leurs problèmes, ni à leur jugement. On se tient à l'écart de toutes leurs... mauvaises ondes, et personne ne pourra vous causer le moindre tord.

- Vous devez vous sentir bien seule.

- Pour l'instant je n'y trouve que des bénéfices. Je ne pose problème à personne, et j'ai bien plus de temps pour moi-même.

- Et que faites-vous de tout ce temps justement ?

J'hésitais à rejoindre la surface du rationnel.

- Je réfléchis.

- Depuis tout ce temps ? Et sur quoi exactement ?

Sur tout.

Et sur rien.

Sur ce qui avait du sens.

Et sur ce qui n'en avait pas.

- Sur moi-même.

- Avez-vous quelque chose à vous reprocher ? »

Cette question était inévitable.

Il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre.

Je m'y étais préparé.

Était-elle vraiment inévitable ?

Oui, elle l'était.

...Ou peut-être pas...

- Peut-être. »

Ce fut à mon tour de baisser les yeux.

« Peut-être » était la réponse à toutes les questions qui m'étaient posés.

Peut-être parce que j'étais indécise.

Peut-être parce que je ne savais pas comment répondre à la question.

Peut-être parce que je voulais éviter cette question.

Peut-être qu'il n'y avait tout simplement pas de « peut-être » et que je ne connaissais que trop bien la réponse.

Mais n'ayant pas la volonté d'engager un autre chemin, la réponse la plus simple était le « peut-être ». Celle qui me garantissait un petit havre de tranquillité entre chaque rencontre, quitte à ce que ces dernières en reviennent au même point. Il n'y avait rien à perdre, ni même à gagner pour nous deux.

Mais c'était mieux ainsi.

Je lançai un regard furtif vers la pendule avant d'enfiler mon manteau et de sortir mon porte-monnaie.

« C'est moi qui paye, me lança monsieur Rey en fouillant de nouveau son parka.

- Pas la peine, profitez juste de votre petit-déjeuner.

- Mais je vous ai fait venir ici de bonne heure-

- Et ceci est un remerciement pour toute la peine que vous vous donnez pour moi. Je sais que c'est très dur pour vous, surtout lorsque ce n'est pas par pure envie que vous venez me voir. Tout ce que vous faites est remarquable, et je dois reconnaître que toutes ces rencontres m'ont été utiles. J'espère juste ne pas avoir gaspillé votre temps et je m'excuse pour tout le tord que je vous ai causé. »

Monsieur Rey était l'idéal que j'aurais voulu atteindre.

Il était une étoile que vous ne cessiez de contempler durant la nuit.

Bienveillante, qui apaise les maux sans le savoir.

Je n'anticipais jamais ses visites, mais je ne regrettais certainement pas d'avoir pu converser avec lui.

Au fond, toutes ces entrevues n'eurent pour effet que de rendre mes journées un peu plus appréciables.

Tandis que tout mon être se noyait sous le poids de la désillusion.

Douce ironie du sort.

« Mademoiselle Saphir. »

La porte entrouverte, je me retournai à peine avant d'attraper, dans un réflexe surhumain, une petite boite.

« Ce n'est peut-être pas moi qui ai choisi de vivre cette vie, mais si j'avais eu le choix de faire autrement, pour rien au monde je n'aurais changé mon boulot pour un autre, parce qu'il me plaît. La prochaine fois, laissez-moi vous emmener dans un endroit qui va vous plaire ! Passez le bonjour à vous-savez-qui de ma part et surtout ; bon anniversaire ! »

C'est en sortant de la véranda que le choc de son action inattendue se métamorphosa en l'incompréhension la plus totale.

Avec précaution, je déballais la chose, et aussitôt l'incompréhension fit place à de l'étonnement mêlée à de l'amusement.

Sacré monsieur Rey.


L'écume du passé s'échouait à mes pieds, tandis que le présent se laissait emporter par l'accalmie des flots, filant vers un futur ondoyant.

Sur les côtes normandes, on entendait les friselis d'un souvenir glorieux,

Fredonnant au crépuscule quelques airs sur les plus vertueux.

Elle qui submergeait les vestiges de la douleur, veillant à engourdir nos cœurs,

Berceuse d'antan abreuvant d'espérance les enfants d'Adam,

Remplissait son rôle de mère, au creux d'une vague à l'âme lancinante,

Faisant chavirer plus d'une conscience de par sa fragrance consolante.

Ploc-ploc ; débarquait alors les larmes d'une doléance oubliée, et les prémices d'une tourmente apeurée,

Un déferlement incontrôlé, s'achevant sur une terre usée,

Absorbant les dernières lueurs d'une flamme anémiée.

Les alentours se ternissaient tandis que Ouistreham adornait ses avenues d'un éclat fantôme.

Fantôme était aussi l'Homme qui avait déserté ce paysage, son courage enfoui dans ce lit marin, endormi sur un sommier chancelant.

En amont, le ciel ardent se réfugiait derrière un océan de nuages, galvanisant les oyats sur les dunes, insufflant une vive impétuosité sur une plage déjà agitée.

La Manche dansait, frémissait le pan de sa robe à mes pieds, avant de rafler les derniers sanglots d'un âge désormais clos.

L'odeur du pétrichor se diffusait tandis qu'un homme fermait les volets de son restaurant, éteignant sa radio en fond et filant immédiatement dans sa voiture.

C'est en contemplant le miroir de cette terre,

Que j'emprisonnai une ombre troublée,

Laissant Son souffle emporter sa misère,

Tandis que je me résignais dans une coquille corrodée.


« Oui... Non ça va aller, je n'ai besoin de rien, pas la peine de m'envoyer quoique ce soit, juste avoir des nouvelles me suffit.

Je m'en sors pas trop mal, y a pas de quoi s'inquiéter...

Oui je suis sortie aujourd'hui. Ce matin j'ai pris le petit-déjeuner avec Monsieur Rey, il vous passait le bonjour. Je pense qu'il aimerait bien vous revoir un de ces quatre, mais je ne voudrais pas vous faire déplacer jusqu'ici pour ça.

Si j'ai des problèmes ? C'est gentil de faire attention à moi, mais je t'assure que tout va bien ; tout à l'heure j'étais à Ouistreham, et le grand air m'a en quelque sorte requinqué. Tu ne t'en souviens probablement pas, mais ton grand-père m'avait appris à nager là-bas. J'avais l'air d'un fer à repasser dans ses bras. En y repensant, je me suis sentie un peu nostalgique...

Te cacher quelque chose ? Écoute, je sais à quoi tu penses, et je ne sais pas ce qu'il te faut pour le prouver, mais promis ; tout va bien. Je suis juste... comment dire... un peu fatigué ? C'est probablement à cause de la tempête qui arrive par ici que je suis comme ça. Tu sais ce qu'on dit ; le temps influe sur la personne. Je ne veux vraiment pas vous inquiéter, et encore moins stresser ton grand-père plus qu'il ne l'est déjà, ce n'est pas bon pour sa santé. Tout ce qui compte, c'est que vous allez bien. Le reste m'importe peu.

Je sais que je n'ai pas l'air très convaincante, mais ça à toujours été comme ça avec moi, je n'y peux rien. Si je pouvais y faire autrement, crois-moi ça aurait été différent...

En fait ; tout aurait dû être différent. Et ça aurait été mieux ainsi, pour moi mais aussi pour vous.

Pardon, je divague. Je vais raccrocher.

Prenez soin de vous. Je suis désolé de ne pas plus vous aider que ça... Vous me manquez terriblement.»


Le vent, doublé de la pluie, frappait continuellement à ma fenêtre tandis que j'essayai désespérément de dormir, un inconvénient auquel je me refamiliarisais petit à petit.

Étrange ; le hurlement de la tempête n'était pourtant pas un problème, me tenant toujours compagnie lors d'épisodes similaires.

Ou du moins c'était la distrayante impression que je m'étais faite.

Tout semblait être comme à l'exacte accoutumé, mais il m'était impossible de trouver le sommeil.

Alors dans un premier lieu, l'idée d'avoir pu oublier quelque chose me parasita l'esprit. Aurais-je négligé d'une quelconque manière ma routine ?

Jugeant ma position actuelle dans le lit dérangeante, je me retournai sur le flanc gauche.

Un rendez-vous oublié peut-être ?

Puis sur le flanc droit.

Ma porte était-elle bien fermée ?

Puis sur le ventre en agrippant fermement mon coussin.

Les aiguilles de l'horloge en face de moi n'ont pas l'air de tourner correctement.

Ou peut-être que c'est tout simplement moi qui ne tourne pas rond ?

Puis ne parvenant pas à mettre la main sur mon problème, j'essayai toutes les méthodes abracadabrantes que j'eus l'occasion de lire ou d'entendre à la radio.

Musiques relaxantes, histoires à dormir debout ou tisanes « miracle » ; toutes furent testées, et toutes furent aussitôt jetées à la poubelle.

Éventuellement j'accusai le coup à cause de la pleine lune, mais n'ayant jamais eu de pareils effets sur moi, j'en conclus que je me faisais du soucis pour un rien et qu'il était devenu nécessaire que je me tienne à l'écart de la misère.


« Quel beau temps. »

Malheur à celle qui, n'ayant point triomphé sur son insomnie, délaissa son abris pour trouver refuge sous un ciel ennemi.

« Pour autant, la vue ne semble pas te plaire, c'est inattendu de ta part. »

A quelques pas seulement, l'ombre d'un souvenir occulté se tenait fièrement dos à moi.

Sa funèbre soutane étouffant sa silhouette humaine ; seuls ses plumes carminées, décorant les grandes épaulettes affinées de sa pèlerine, tranchaient du peu de vie que laissait transparaître son habit.

On ne comptait plus le nombre de spinelles complimentant la broderie complexe dessinant le bas de sa robe, ou les sequins de Venise enrichissant sa haute coiffe rembourrée, fardant d'un éclat omnipotent cet effarant corbeau au plumage baroque.

« C'est pourtant dans ces moments-là que l'Homme connaît son heure de rémission ; quand la Terre pleure et semble anéantie. Le cœur de l'Homme s'apaise quand elle se lamente, et elle tempête lorsque celui-ci se complaît dans son ignorance. Un tel conflit pour au final coexister ; c'est regrettable. Mais il ne peut désormais qu'admirer ces sombres nuages, comme si la Terre faisait son deuil, faudrait-il maintenant savoir qui est-ce que l'on doit pleurer ? »

Un volte-face assuré,

Et deux gouffres sondèrent d'une aisance déstabilisante la réponse que je pouvais lui offrir.

Un sombre clairvoyant à la nature obturée. Voilà ce qu'était la Camarde à mes yeux.

En dévisageant son masque, je lisais mille et une illusions tapis sous un sourire pétrifié.

Sous chaque pigments, je distinguais quelques nuances vives, maquillé d'un blanc livide.

Et derrière ses lèvres mordorées ; le présage d'un paradis infernal.

Alors, tout aussi surréaliste qu'était son personnage, je le rejoignis dans l'absurdité de la scène.

« Ton manque de modestie et de sincérité peut-être ?

- Navré, mais je risque de te décevoir là-dessus. Un rire feutré parvint à mes oreilles, la tonalité de ce dernier lui étant propre, puis il continua. As-tu apprécié ma surprise ?

- Tu anticipes ma question la Camarde. J'allais justement y venir.

C'est la première fois que je reçois quelque chose de ta part. Et même te voir physiquement en face de moi est devenu extrêmement rare. Ta dernière véritable visite, remonte à...voyons... cinq ans pour être exacte ? Je commençais à me doutais de quelque chose, mais de là à ce que je ne te retrouve pas dans mes rêves, j'en ai perdu le sommeil.

Tu m'as habitué aux jours de pluie, donc je ne suis même plus étonnée de te retrouver dans ces conditions.

Maintenant, pour en revenir à ton cadeau ; quelle porte suis-je censée ouvrir avec cette clef ?

- Je ne t'aurais pas offert cette clef si elle n'ouvrait qu'une simple porte, nous savons tout les deux que ce n'est pas le cas.

La Camarde connaissait du bout de ses doigts gantés les composants de la fragrance de mon âme. Mais plus insensé encore ; j'étais probablement la seule pouvant essayer de faire de même avec la sienne.

A l'orée, ce n'était qu'un divertissement, une manière de tuer ce temps qui flétrissait la grâce de mes jours ensoleillés.

Et puis ce divertissement devint une ambition, que nous avions tout les deux construits à l'aide d'écrous chargés de solitude.

Parce que La Camarde avait beau être un oiseau de mauvais augure, j'étais néanmoins certaine de trouver, derrière son voile mortuaire, la clef me permettant d'accéder à une éclaircie tant espérée.

- Ce qui t'intéresse en revanche, c'est de savoir quelle solution elle t'apportera. Voudrais-tu le savoir ? »

Aussitôt, les arbres frémirent raide.

Le ciel gronda sec.

Le temps s'arrêta net.

Le parfum de l'infortune, paralysant la vie dans sa plus grande sécheresse, ravivant les braises d'une crainte pourtant éteinte, afflua depuis la pénombre de la forêt.

Et au beau milieu de cette scène ; la Camarde demeurait imperturbable, maître de ce sinistre spectacle.

Par-delà les cimes ; un lugubre brouillard devint roi.

« Ils ne vont pas tarder à arriver. Comptes-tu les recevoir ou bien te sauver ?

- Dans les deux cas, je ne vais certainement pas m'en sortir indemne, n'est-ce pas ? avais-je alors prononcé le souffle court.

- Si tu restes, probablement. Mais si tu te décides à partir, qui sais ? »

Les flammes de sa frénésie fauchant les derniers instants de cette trêve passagère.

Le monde s'éveilla brusquement, soudainement conscient de la géhenne terrestre qui régnait tout autour. J'observai alors les flammes danser, dévorer les échappées d'horizon et étouffer les quelques sirènes retentissantes.

« Dans ta lettre tu avais mentionné un chemin menant à la « vérité désirée ». Si ce que tu dis est vrai, et si cette clef peut véritablement m'aider, alors mon temps est compté ; dis-moi quel chemin je dois emprunter.

S'écartant légèrement, il fixa une partie de la forêt encore dépourvue d'ignition.

« Le Cimetière-Parc. Rejoins-moi là-bas. Je m'occuperai du reste. »


Les jambes flageolantes et le souffle perdu, j'avais fini par me retrouver entre rosiers et sépultures, jugeant attentivement un caveau souterrain qui m'invitait de par ses escaliers à m'y enfoncer.

Si la petite Alice n'avait point eu de mal à se jeter corps perdu dans un terrier inconnu, j'étais plutôt d'avis à contrebalancer les intérêts que je pouvais tirer de cette escapade avec les retombées qui allaient suivre.

Une réflexion nécessaire.

Malheureusement point adaptée dans de telles circonstances.

Alors cette nuit, je laissais les impulsions être souveraines, disposer elles-mêmes le dallage d'un sentier jusque-là vierge, et derrière-moi, probablement, je passais sous silence mes derniers maux, hébétais mes dernières craintes, et enivrais ce cœur incertain, pris entre les mailles d'un instinct bien trop crédule.

Recherchant la vie, j'avançais dans la nuit.

Recherchant quelques repères, j'avançais sur des minières.

Recherchant l'ataraxie, j'avançais vers le conflit.

Et soudain dans ce cimetière ; j'aperçus le début d'une nouvelle ère.

Au bout du chemin ; une nef à inspiration baroque et orientale, étoffée de fond en comble de feuilles d'or. Les arcades étaient sculptées selon quelques arts mauresques, flattant ses fleurs géométriques ciselées sur les principaux piliers de bois, égarant plus d'une fois mon regard sur son dédale de motifs raffiné.

La coupole - combien d'émerveillement attirait-elle ! - était édifié sous le signe de la gloire et de l'opulence. Elle était une ruche à muqarnas étoilées, comblée de miniatures abstraites. Tantôt creusées, tantôt bombées ; chaque alvéole semblait raconter une histoire.

Une merveille à laquelle était également accroché le regard de la Camarde, apparu près de moi quelques instants auparavant, un immense bâton dans ses mains.

« Je ne savais pas que Caen abritait une telle merveille sous ce cimetière.

- Personne ne le sait et le saura. Une fois que tu seras partie, cette pièce disparaîtra.»

A peine avait-il finit de prononcer sa réponse qu'il maintint son bâton à la verticale, frappant trois fois de suite à terre avec celui-ci avant qu'il ne s'allonge subitement, atteignant ainsi sans problème la grande voûte.

D'une main experte, il repoussa dans un ordre précis certaines alvéoles, valsant entres elles, avant de terminer sur celle au centre.

Puis silence pendant cinq secondes.

Le sol légèrement tremblant, je m'écartais de quelques pas, laissant ainsi une ouverture dévoiler petit à petit une porte relativement grande, aux ornements inconnus, apparaître devant-moi.

« As-tu fait tes adieux à Monsieur Rey ? Je devinais un sourire derrière son masque, mais ce n'était pas dans ses intentions de me le dissimuler.

Au loin, j'entendis des aboiements. Plusieurs cris accompagnèrent le tumulte, dont une voix qui me fit sourire.

- Non. Mais je pense que c'est mieux ainsi ; il ne comprendrait pas.

La clef en main, je m'apprêtai à déverrouiller la porte lorsque la Camarde se mit dos à moi et chuchota ;

- Une fois la porte ouverte, tu connaîtras bien des obstacles. Ne t'attends pas à trouver les réponses à tes questions juste en franchissant cette porte. La seule chose que tu connaîtras là-bas, c'est l'enfer.

En temps normal, je me serais retourné et j'aurais hésité.

Mais aujourd'hui, tout cela ne m'importait que bien peu.

- Tu ne m'apprends rien de nouveau la Camarde ; je sais ce qui m'attends.

Je lui lançai un sourire assuré.

- Et je n'attends que ça. Avais-je conclu en franchissant la porte. »