Ce texte a été écrit dans le cadre d'un jeu du FoF, forum d'écriture francophone sur fanfiction. Les contraintes à respecter étaient les suivantes :

Un objet : une aiguille

Une contrainte sur les personnages : deux sœurs

Un évènement : Un mariage

Une réplique : "Pour moi, c'est de la sorcellerie."


Hannah balance les jambes dans le vide, assise sur la table à découpe de sa sœur, dans la grande pièce lumineuse et aérée que cette dernière a réservée à son atelier de couture. Elle regarde les mains de Beatrix s'activer, tendant et piquant le tulle léger d'un jupon généreux.

« Pour moi, c'est de la sorcellerie. »

La voix d'Hannah ne trouble pas la concentration de sa sœur, qui se contente de hausser une épaule interrogative, les yeux toujours fixés sur le tissu qu'elle est en train de plisser. Elle s'est mise à genoux pour être à la hauteur de la taille de son mannequin.

Hannah englobe d'un geste de la main la salle de couture de sa sœur, les étagères remplies de tissus, les cintres couverts de tenues diverses et dans divers états de complétude, les tiroirs regorgeant de boutons, de rubans, de dentelles, et tout le petit appareillage nécessaire :

« Tout ce que tu fais, tout ce que tu crées, juste à partir de bouts de tissu, c'est comme si tu avais de la magie au bout des doigts ! »

Beatrix sourit sans s'interrompre :

« Si tu t'en souviens bien, c'est surtout beaucoup d'entraînement, beaucoup de tentatives souvent infructueuses, et beaucoup d'efforts au début pour réussir à nous créer des tenues à peu près convenables. »

Hannah sourit à son tour, en reposant la main sur sa cuisse, les jambes toujours en balancement :

« Même quand ce n'était pas complètement réussi, j'ai toujours été fière de porter ce que ma chère petite sœur avait produit. »

Beatrix se souvient et s'en amuse à présent :

« Jusqu'à ne pas avoir peur du ridicule ! »

— Tu n'osais pas me faire porter ce que tu estimais avoir raté, proteste aimablement Hannah. Et maintenant, regarde-toi, tu en as fait ton métier, et tu as même un joli succès ! »

Hannah promène à nouveau ses regards sur la salle de couture et ses différents costumes, et ses yeux retournent bientôt sur sa sœur et le mannequin sur lequel elle travaille. Elle l'interroge :

« A combien de robes de mariée es-tu rendue ? »

Beatrix fait une pause pour réfléchir un instant :

« Celle-ci fera ma septième.

— Septième, s'exclame Hannah, admirative, cela devrait porter bonheur à celle qui la portera ! »

Beatrix reprend son minutieux travail et commente innocemment :

« Il y a d'autres astuces pour porter bonheur à la mariée. »

Voilà qui pique la curiosité d'Hannah ; elle cesse de balancer les jambes et se penche en avant :

« Oh, cela m'intéresse. Je savais qu'il ne fallait pas attirer le malheur en renversant sa boîte d'épingles ou en laissant tomber les ciseaux – tu m'as suffisamment répété d'y faire attention – mais je ne savais pas qu'on pouvait aussi attirer le bonheur en cousant ! »

Beatrix se relève adroitement, satisfaite de l'avancée de son ouvrage, et va fouiller dans un tiroir :

« Les couturières qui veulent porter bonheur à la mariée n'oublient pas de coudre dans la robe un petit nœud en ruban bleu. »

Hannah descend de la table et s'approche pour voir ce que lui tend sa sœur :

« C'est tout petit ! Et ça marche ? »

Beatrix hausse les épaules :

« Jusqu'à présent en tous cas, aucune de mes clientes ne s'en est plainte. »

Hannah examine plus attentivement le petit nœud, puis le rend à sa sœur en commentant :

« Et puis ça permet de respecter la tradition, tu sais : quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose d'emprunté et quelque chose de bleu.

— Oui, c'est sans doute ça, l'origine, acquiesce Beatrix en rangeant à nouveau le petit nœud bleu.

— Et où vas-tu le coudre ? s'intéresse Hannah, reculant d'un pas.

— Au dos de l'intérieur de la jupe, en même temps que le bouton qui permet de relever la traîne pour danser. »

Hannah se détourne de sa sœur et regarde à nouveau le jupon vaporeux en construction sur le mannequin.

« Et il y a d'autres traditions, concernant les robes de mariée ?

— Oh, il y en a bien une autre, avoue Beatrix, mais moi je n'en ai pas besoin. »

Hannah la regarde à nouveau, interrogative :

« Ah bon, quoi ?

— Si la couturière ou la brodeuse coud un de ses cheveux dans la robe ou le voile, explique Beatrix, elle se mariera dans l'année.

— Vraiment ? s'intéresse Hannah. Et ça marche ?

— C'est ce qu'on dit, » acquiesce Beatrix.

Elle hésite un instant, tout en dévisageant sa sœur :

« As-tu envie d'essayer ? Je sais que Nico y pense, cela l'incitera peut-être à se décider ? »

C'est au tour d'Hannah d'hésiter. Ses regards passent de sa sœur au jupon sur le mannequin. Si elle veut être franche avec elle-même, elle aussi aimerait bien porter une robe de mariée faite par sa sœur. Elle regarde Beatrix qui attend patiemment sa décision. Puis elle hoche la tête. Beatrix se dirige alors vers une étagère où est pliée une grande bande d'étoffe translucide.

« Tu es sûre que ça ne dérangera pas la mariée ? s'inquiète Hannah. C'est un peu bizarre tout de même, de porter dans sa robe le cheveu de quelqu'un d'autre, non ?

— Je ne crois pas qu'aucune couturière ou brodeuse amoureuse ait prévenu la mariée, la rassure Beatrix. Et puis, je vais te proposer l'ourlet de son voile, c'est plus discret. Viens. »

Elle va s'installer à la table de couture, avec l'étoffe qu'elle déplie précautionneusement, et elle invite sa sœur à s'asseoir à côté d'elle, sur l'autre chaise.

« Tu as les cheveux tellement blonds et tellement fins, explique Beatrix, cela ne se verra pas dans l'ourlet.

— Tu as raison, il ne faudrait pas que je gâche ton travail.

— Pourquoi crois-tu que je te propose un simple ourlet ? »

Puis sentant le réel malaise de sa sœur, Beatrix se corrige :

« Ne te fâche pas, je plaisante ! »

Elle présente à sa sœur un pan du long voile brodé :

« Regarde, cette partie-là retombe dans le dos : personne ne remarquera rien. »

Puis elle tend le voile et une de ses aiguilles à Hannah.

Celle-ci hésite, pose précautionneusement le voile et l'aiguille sur la table, et lève les mains pour défaire sa queue de cheval. Elle passe plusieurs fois les doigts à travers sa chevelure pour y recueillir un cheveu. Puis elle saisit à nouveau l'aiguille et, à la troisième reprise, parvient à y enfiler le cheveu :

« Est-ce que je dois faire un nœud ?

— Ce n'est pas la peine, corrige Beatrix. L'ourlet est déjà fait ; ton cheveu ne servira pas à le tenir. Et puis il est assez long : tu vas pouvoir le passer suffisamment de fois pour qu'il s'y tienne tout seul. »

Hannah saisit délicatement le voile, et commence quelques points hésitants.

« C'est très bien, n'aie pas peur, continue comme ça, » l'encourage Beatrix.

Concentrées sur cette couture amoureuse, les deux sœurs restent silencieuses un moment. Puis Hannah regarde attentivement le résultat :
« Tu as raison, on ne voit rien.

— Mais toi tu sais qu'il est là, commente Beatrix en désignant la section d'ourlet du bout de son doigt. Et tu vas voir, le charme va opérer. »

Hannah sourit à sa sœur qui lui rend son sourire :

« Merci. »

Elle tend le voile à Beatrix pour qu'elle puisse le replier et le ranger. Et toutes deux se lèvent. Hannah annonce :

« Bon, je t'ai assez dérangée.

— Cela me fait toujours plaisir que tu passes papoter, lui répond Beatrix en allant remettre le voile sur son étagère.

— Mais j'ai encore un peu de travail à faire, il faut bien que je m'y mette. »

Elles échangent un nouveau sourire.

Alors Hannah se dirige vers l'une des fenêtres, déploie ses ailes diaphanes et décoche un coup de talon énergique pour s'envoler.