Les planches du ponton craquent sous mes pas. Je savoure leur contact très doux sur mes pieds nus. Quelques grains de sable se sont glissés ici et là, de même que le sel et l'humidité des vagues qui clapotent paisiblement juste au-dessous de moi. Le temps est calme, aujourd'hui. C'est une magnifique journée d'été à Tahiti, en plein mois de février, à la fin de la saison des pluies. Le soleil perce timidement à travers son cortège de nuages, foudroyant le ciel de traînées ensanglantées dans son ascension glorieuse. Il sera bientôt sept heures du matin. Depuis six mois que je suis ici, c'est devenu mon plaisir de sortir sur le ponton à la pointe du jour, pour surprendre l'aube. Chaque matin est différent. Je les savoure tous avec l'émerveillement d'un aveugle ayant retrouvé la vue, goûtant à ce que je n'aurais jamais su voir à peine un an plus tôt : la beauté, l'amour et le respect de la vie.

Je reste quelques instants ainsi debout sur le ponton, laissant le vent chaud caresser mes cheveux, poser sur moi son odeur d'océan. J'admire le relief fracturé des montagnes au loin, la végétation dense, l'éclat argenté de la plage encore déserte, et les quelques rochers qui affleurent de l'eau limpide dans un liseré d'écume. Tout est si tranquille. Le chant incessant des oiseaux exotiques ne trouble en rien la sérénité des lieux. Les créatures du jour succèdent à celles de la nuit, mais dans ce court moment de flottement, leurs cris se rencontrent et se mêlent à la lisière de l'aurore.

Je m'assois en tailleur, indifférent au sable qui macule mes mains et mon jean. C'est incroyable comme la vue reste la même, malgré toutes ces années... Comme beaucoup d'autres choses, et même si je n'y suis pas venu au monde, Tahiti a toujours fait partie de moi. Sa splendeur, sa nature sauvage et incontrôlée, la force de ses cyclones, la chaleur humide de ses pluies capables de laver toute inquiétude...

Je ne m'étais pas rendu compte à quel point cette île m'avait manqué, jusqu'à ce que je revienne m'établir ici, dans la maison qui fut celle de Henri Luzarche et Mareve Temauri. Ce paysage a façonné mon enfance : mes premières leçons de plongée, mes jeux dans le sable et les vagues avec ma mère et les autres enfants de mon école, nos expéditions d'aventuriers dans la jungle en évitant les sentiers de tourisme, le tout dans un curieux mélange de traditions et de modernité.

Bien sûr, Tahiti a également façonné le tragique en moi. C'est de ce ponton que ma mère a pris le bateau qui la conduirait au large, vingt ans plus tôt, avant de se laisser sombrer dans l'océan. C'est de ce ponton que j'ai plongé à mon tour pour tenter de la rejoindre, de comprendre son geste, et c'est là que j'ai entendu l'appel de l'eau pour la toute première fois. C'est également sur ce ponton que j'ai aperçu Henri Luzarche et ma mère en esprit, alors que les entrailles du Résolu m'entraînaient vers le fond. Elle regardant vers l'horizon, de cet air songeur qui recelait tant de secrets, et lui l'embrassant sous le soleil couchant, avec un amour et une passion qu'il ne réservait qu'à elle seule.

Encore aujourd'hui, malgré les mois écoulés, je reste hanté par cette vision qui s'est imprimée de force dans ma mémoire. J'ignore toujours s'il s'agit d'un pur produit de mon cerveau mourant, ou d'un véritable contact : la dernière pensée de Luzarche, dans laquelle il s'est réfugié avant de mourir.

Après tout, même s'il n'est jamais parvenu à le démontrer, ne m'a-t-il pas pris pour un être hybride venu des profondeurs, pendant des années ? Le genre de créature capable de communiquer par la pensée, et de percevoir celles de ses interlocuteurs.

Je me souviens avoir hurlé le nom de Luzarche en esprit, de toute la force de mes ondes cérébrales, dans cette eau noire et glaciale. M'a-t-il entendu ? Est-il possible qu'en se sacrifiant dans les coursives inondées du Résolu, il m'ait entendu, à l'heure où la mort le réclamait, et qu'il m'ait adressé en guise d'adieu cette ultime vision ? A moins que je n'aie été capable de la percevoir, sans qu'il ne s'en rende compte...

Quoi qu'il en soit, j'ai le sentiment d'avoir été avec lui dans ses derniers instants, avant que sa conscience ne s'éteigne. Un peu de lui est resté en moi par la suite. Je ressens toujours son acceptation tranquille au creux de mon esprit : celle d'un homme enfin en paix avec lui-même. Si seulement je m'étais découvert ce don plus tôt... Peut-être aurais-je eu une chance de connaître un peu mieux celui qui s'est fait passer pour mon père pendant toutes ces années. De dénouer ses contradictions, pour atteindre enfin son cœur, et le comprendre...

Mais il est trop tard pour cela à présent. Lorsque je contemple l'océan où Henri Luzarche a disparu pour toujours, je me demande encore s'il est mort pour ou à cause de moi. Peut-être bien les deux. Je sais qu'il n'aurait pas voulu que je m'en veuille, aussi j'essaye de ne pas trop y songer. Mais sur les cent-soixante-sept membres d'équipage que le Résolu comptait à son bord au moment de couler, seul Henri Luzarche n'a pas survécu... Il est l'unique victime, ma victime. Tel aura été le prix que j'ai accepté de payer, pour libérer ma créature. Sans doute aurait-il trouvé cela ironique.

Compulsivement, mes doigts cherchent le bracelet de coquillages qui ne quitte plus mon poignet droit depuis ces six derniers mois. Le bracelet de Manaia, légué par Luzarche. J'ai eu beaucoup de temps pour penser à ce bracelet depuis que je me suis retiré à Tahiti. Le fait que Luzarche ait pu me le confier avant de mourir signifie qu'il le portait sur lui cette nuit-là. Sans doute le portait-il en permanence, tous les jours durant ces vingt-sept dernières années, et pourtant, jamais je ne l'avais aperçu. Même si Luzarche s'en défendait, il faut donc croire qu'il accordait de l'importance à ces événements terribles qui se sont déroulés le 21 septembre 1989, suffisamment pour en garder une trace, et s'y accrocher. Cela change le regard que je portais sur lui, une fois de plus, sans éclaircir ma vision pour autant. Je ne peux lui pardonner, ni affirmer que je l'aimais. Mais il me manque. Et sa mort m'inspire du regret.

Contenant un soupir, je laisse mon attention dériver sur les vagues tandis que la présence d'Ophélie s'anime derrière moi. Je la devine sortir de la maison, remonter la plage et me rejoindre sur le ponton, timidement, presque par crainte de troubler mon introspection. Sans avoir à m'expliquer comment, je sais qu'elle répugne à me voir ici tous les matins. Elle prend cela pour un rituel morbide, et cela l'effraie. Peur de me voir replonger un jour dans l'océan, sans doute. Peur de me voir l'abandonner une fois encore, et céder pour de bon aux sirènes bien réelles que nous avons découvertes au fond de l'eau...

Elle devrait pourtant savoir que je n'ai plus remis un seul pied dans l'eau depuis notre arrivée ici. Et que je ne le ferai jamais plus. Ce n'est pas la tentation qui me manque, bien sûr. Chaque seconde privé de la fraîcheur vivifiante de l'océan me torture. Peu importe qui de Luzarche ou de la créature avait raison, lequel des deux disait la vérité ou non, au final, une seule chose aura été certaine au terme de cette regrettable histoire : l'océan a toujours été mon monde. L'endroit sur Terre où je me suis toujours senti le mieux, le plus en vie, le plus moi-même. Pour le meilleur et pour le pire.

Mais les derniers événements ont voulu que ce monde et moi soyons séparés à jamais. Car peut-être bien qu'Ophélie a raison, en fin de compte. Si je remets un jour un pied dans l'océan, je ne suis pas sûr de pouvoir faire demi-tour. Si les créatures de l'île Blackney sentent à nouveau ma présence et me voient franchir leurs frontières, je ne suis pas sûr qu'elles me laissent repartir, cette fois-ci. Et je ne suis pas sûr non plus d'en avoir envie.

Comme en bien des occasions dans ma vie, ce ponton sur lequel je me tiens marque la frontière entre l'équilibre et le basculement, une limite au-delà de laquelle plus rien dans ma vie ne pourrait être pareil...

Ophélie s'agenouille auprès de moi, interrompant mes réflexions. Comme toujours, son odeur fleurie me remplit d'un amour qui éclipse tout. Lorsqu'elle est auprès de moi, mes tourments disparaissent. Le petit fragment de moi que la créature a emporté avec elle au fond de la fosse des Mariannes, et qui me crie de l'y rejoindre, cesse un bref instant de hurler. J'arrive à ressentir l'instant présent, ici et maintenant, avec elle, la femme que j'ai sauvée et qui m'a sauvé en retour, d'une manière infiniment plus profonde, en m'apprenant à aimer, à vivre, et à aimer vivre.

Je l'enlace aussitôt par la taille et l'embrasse, noyant mes blessures dans sa seule présence, culpabilisant vaguement de faire reposer un tel poids sur ses épaules. Dire qu'il y a quelques mois à peine, je lui conseillais d'apprendre à exister pour elle-même, avant de se complaire dans l'admiration d'un autre... Dans ce domaine, c'est elle qui a progressé, pas moi. J'ignore exactement ce qu'Ophélie a retiré de tout ce que nous avons vécu, mais c'est elle qui en est ressortie grandie. Les essais qu'elle a fait paraître depuis sur l'éthique ont transcendé la communauté scientifique aux quatre coins du monde, et fait entendre haut et fort aux oreilles de tous la voix qui défendait si vaillamment nos valeurs d'humanité et de compassion, à bord du Résolu et de l'Achéron. Elle serait la digne héritière d'Adam. Et il en serait sans doute très fier.

– Je suis venue t'apporter ça, me glisse-t-elle en me tendant une enveloppe officielle tamponnée à plusieurs reprises.

Je l'ouvre, le cœur battant à tout rompre, même si je sais déjà ce qu'elle contient. J'ai attendu ce moment depuis presque six mois maintenant. A notre arrivée à Tahiti, c'est la première démarche que j'ai effectuée auprès de la préfecture de Papeete. L'enveloppe kraft libère au creux de ma paume une lettre, ainsi que plusieurs documents officiels : carte d'identité, passeport, carte Vitale, permis de conduire... Je prends ce dernier entre mes doigts et le lève à la lumière du soleil. En lettres plastifiées, mon nom se détache à la faveur d'un reflet : Nasca Luzarche.

– Félicitations, murmure Ophélie en m'embrassant dans le cou.

Je serais incapable de définir ce que je ressens à cet instant. Un mélange de douleur, de tristesse et d'accomplissement, un cocktail délicieusement doux-amer, qui me serre la gorge et fait poindre deux larmes au coin de mes yeux.

Ophélie et moi n'avons pas besoin de parler. Tous deux, nous savons très bien ce que ce nouveau nom représente. Mon véritable nom. A la frontière entre vérité et mensonge, entre terre et mer, entre Luzarche et Manaia. Je reconnais leur héritage à l'un comme à l'autre. Luzarche pour m'avoir sauvé de la noyade, et fait malgré tout de moi l'homme que je suis aujourd'hui. Manaia pour m'avoir aimé, au-delà de sa propre vie. En revendiquant le prénom qu'il m'a donné, c'est un peu comme si je l'extirpais enfin de la fosse des Mariannes où il fut abandonné à l'oubli. Une part de lui ressuscite et survit, survivra toujours à travers moi. J'ignore si les habitants de l'île Blackney ont survécu eux aussi. Si la créature a dit vrai, et s'ils se sont transformés pour rejoindre les êtres qu'ils vénéraient au fin fond des abysses. Mais quoi qu'il en soit, une petite partie d'eux demeurera toujours dans mon sang, dans l'héritage que je laisserai à ce monde. Ce nom, c'est une manière pour moi de revendiquer ma véritable histoire, et de l'accepter, enfin.

– Je te laisse, déclare Ophélie, pressentant mon besoin d'être seul. Je serai à la maison si tu as besoin de moi.

J'acquiesce pensivement, et elle m'embrasse une dernière fois. Comme toujours, la pureté et la douceur qu'elle émane me fascinent. Chaque fois que je songe à ces instants terribles où j'ai failli la perdre, mon cœur se remplit d'effroi. Lorsque je la revois hurler et se débattre dans l'eau froide... La seule pensée que l'on puisse vouloir lui faire du mal me brûle le sang. Le naufrage que nous avons provoqué, pourtant, aurait pu lui en faire beaucoup...

La disparition du Résolu a défrayé la chronique dès que les autorités de Saipan ont débarqué sur l'île Blackney, bien entendu. Mais heureusement, aucun membre de l'équipage, pas même les matelots, n'a été en mesure d'expliquer précisément ce qu'il avait bien pu se passer pour qu'un navire de cette taille bascule à quelques kilomètres à peine des côtes. La description des événements par les témoins a permis aux enquêteurs de conclure à un effet de carène liquide. Sans doute la citerne d'eau douce s'est-elle percée, répandant dans la cale une force suffisante pour déséquilibrer le bateau. Mais en l'absence d'épave à examiner, la thèse criminelle n'a même pas été envisagée. Ophélie et moi n'avons jamais été inquiétés pour notre crime. La seule menace concrète est venue de la part de quelques membres de l'équipe scientifique de mon père, qui se sont mis en tête de dénoncer la mutinerie dont s'était rendue coupable Ophélie en libérant la créature.

Il a suffi de leur rappeler le sort de la jeune femme, livrée à la mort dans sa cabine verrouillée à double tour, pour les faire taire. Et puis de toute façon, s'il leur reprenait un jour l'envie de se délier la langue... Quelles preuves pourraient-ils apporter ? Tous les indices démontrant l'existence d'une nouvelle espèce intelligente sur Terre ont sombré avec le Résolu, au plus profond de la fosse des Mariannes. Ils reposent désormais par onze mille mètres de fond, là où aucune équipe de sauvetage ne pourra jamais aller les rechercher.

Auprès d'eux repose également la dépouille de Henri Luzarche... Après une vie entière à étudier le mystère de la fosse et à traquer les créatures qui y vivaient, il aura finalement fait de ce lieu sa dernière demeure. Quelque chose me dit qu'il n'aurait pu y avoir de meilleure sépulture pour lui.

Le naufrage énigmatique du Résolu, quelques semaines à peine après l'attentat-suicide d'Adam sur l'Achéron, a néanmoins eu un autre effet décisif sur le destin de la fosse et de ses habitants : la fièvre entourant l'île Blackney s'est réveillée, plus déchaînée que jamais. Désormais à travers le monde, la presse surnomme la zone « le triangle des Mariannes », en hommage à son célèbre cousin des Bermudes, et les rumeurs les plus folles parlent d'une île conduisant à la noyade quiconque s'en approcherait, détraquant les esprits, aiguisant la folie, une île soumise à l'aura magnétique de son volcan et de la fosse des Mariannes si proche, une île hostile au monde des vivants.

S'ils savaient à quelle point une partie de tout cela est vrai... Cela prête à sourire. Il n'empêche que le gouvernement américain a réagi comme Ophélie et moi l'avions prévu : en durcissant le périmètre aux alentours de l'île Blackney. Désormais, toutes les demandes de recherches dans ce secteur sont systématiquement refusées, enfreindre l'interdiction est passible de dix ans de prison pour cent-mille dollars d'amende, et il est plus que jamais prohibé de survoler l'île.

Je m'efforce de me répéter que tout cela vaut pour le mieux. Que grâce à ces mesures, plus personne ne risque de découvrir les créatures avant de nombreuses années. Mais je ne peux contenir le léger pincement au cœur que cela provoque en moi. Car je ne reposerai plus jamais le pied sur l'île Blackney. Jamais plus je ne reverrai ces rivages qui m'ont donné le jour, qui ont vu la mort de Manaia, mon enlèvement, la disparition de mon peuple... Coupée du reste du monde, l'île Blackney demeurera à jamais l'énigme qu'elle a toujours été aux yeux de tous, et je serai condamné à la pleurer en silence. Même Ophélie devra renoncer à son article sur ses dindons...

Je m'abandonne à cette pensée un peu plus légère, l'espace de quelques secondes. Je descends mes jambes pour qu'elles se balancent au-dessus de l'eau, et je rejette la tête en arrière, appuyé de tout mon poids sur mes deux paumes, les yeux fermés, savourant le délicat pinceau du soleil sur mes paupières.

Une vague vient soudain lécher le bout de mes orteils. Je sursaute violemment, électrisé par ce contact qui réveille une foule de souvenirs en moi, et qui me déchire de l'intérieur.

Je ramène mes jambes sur le ponton, prudemment, avec méfiance et regret. Est-ce donc à cela que va ressembler ma vie désormais ? L'océanologue qui redoute l'océan ? Inutile de dire que ma carrière dans ce domaine est terminée. Depuis que je suis de retour à Tahiti, je n'ai pas fait grand-chose d'autre que de digérer les derniers événements, sans oser songer à l'avenir. Ce vide béant qui me terrifiait tellement, à bord du Résolu... Un avenir sans la créature.

Je dois avouer que pour l'instant, la souffrance n'est pas aussi vive que je ne le pensais. Ma mésaventure dans la cale du Résolu m'aura appris qu'il vaut mieux se raccrocher à la vie, plutôt que de la jouer. La noyade d'Ophélie m'aura appris que je l'aimais plus que je ne voulais l'admettre, que j'étais capable d'aimer à ce point, et de tout sacrifier pour elle. Mon adieu à la créature m'aura appris que j'étais capable de renoncer à son appel...

Mais toujours, il résonne en moi pourtant, telle une litanie obsédante :

« L'océan t'attendra toujours, Nasca. »

Souvent, je l'entends la nuit. Lorsque le bruit des vagues remplace celui de ma respiration, et que mes rêves me ramènent à l'intérieur de Perséphone, lorsque je descendais dans l'infini silencieux de la fosse des Mariannes. Il se rappelle à moi et me murmure toutes ces choses que la créature m'a révélées, toutes les visions qu'elle m'a transmises sur elle, sur son espèce, sur leur passé, et sur l'avenir qui aurait pu être le mien, si seulement j'avais eu la confiance de le choisir...

Généralement, c'est à cet instant que les fantômes de Luzarche, d'Adam, de Mareve et de Manaia se réveillent également en moi. Ils me soutiennent que je suis à ma place ici. Que telle doit être ma vie désormais, et que c'est à moi de décider ce que je vais bien pouvoir en faire, avec Ophélie à mes côtés. Pour l'heure, je dois admettre que je n'en ai aucune idée. Mon existence reste arrêtée sur ce ponton, comme bloquée sur pause. En attente d'une décision que je croyais pourtant avoir déjà prise, dans l'épave du Résolu...

Je m'allonge en expirant lentement. Je laisse à nouveau pendre mes jambes, dans l'attente inavouée d'une nouvelle vague, et cette fois, tant pis : si l'océan vient à moi, je le laisserai faire, ne serait-ce qu'un tout petit peu...

Ma conscience me martèle que je devrais cesser de me poser toutes ces questions. J'ai déjà découvert mes véritables origines : n'est-ce pas suffisant ? A quoi bon me demander encore si la créature m'a dit la vérité, puisque de toute façon, j'ai choisi de vivre ici ? J'ai choisi la terre. J'ai choisi Ophélie. A partir de ce constat, que la créature ait dit la vérité ou non n'a que peu d'importance...

Et pourtant...

Et pourtant, je ne peux m'empêcher de passer mon doigt dans mon cou, là où Ophélie m'a embrassé quelques minutes plus tôt. C'est un réflexe qui me vient de plus en plus souvent ces derniers temps, et que je ne peux réprimer. Comme à chaque fois, une fine cicatrice en relief se devine sous la pulpe de mes doigts. Si je tendais l'autre main, je sais d'avance que je trouverais une deuxième entaille en symétrie, juste là, au creux de mon cou.

Après notre sauvetage sur l'île Blackney, le premier médecin américain à m'avoir examiné n'a pu déterminer l'origine de ces deux blessures étranges. Peut-être un éclat de verre qui m'aurait égratigné la peau. Quoi qu'il en soit, rien de suffisamment profond pour mettre ma vie en danger. Mais les marques sont restées, malgré tout. Elles m'évoquent la douleur pénétrante que j'ai ressentie à l'instant où je me noyais dans la cale du Résolu. Une douleur qui dépassait mes simples poumons asphyxiés, qui creusait dans mes chairs un sillon transperçant ma gorge de part en part.

Elles m'évoquent les branchies qui découpaient la gorge de la créature.

C'est une pensée folle, je le sais. Mais elle reste ancrée en moi malgré tout. La pensée que peut-être, la créature m'a dit la vérité. Que peut-être, je ne suis pas resté suffisamment longtemps piégé dans cette cale, pour permettre à mon corps d'achever la transformation qu'il opérait. Que peut-être, ma place est bel et bien dans l'océan, auprès de mon peuple transformé en Vilaa, dieux parmi les océans...

« Tu n'es pas humain, Sam », murmure en moi la voix de la créature, aussi vivante que si elle se tenait face à moi. « Pas complètement. Il y a un peu d'océan en toi. A toi de décider de le rejoindre ou non. »

Je ferme très fort les yeux. Malgré moi, le sentiment de n'avoir toujours pas véritablement compris ce qu'il s'est passé au large de l'île Blackney m'obsède. Deux versions des événements se superposent sans cesse dans mon esprit : la créature venue me chercher du fond des eaux, moi, son semblable, pour me ramener auprès des miens et préserver son espèce, et la sirène manipulatrice, porteuse de mort, capable de charmer nos esprits pour nous soumettre à ses moindres caprices, et tuer le danger que nous représentions...

De temps à autre, les deux versions se superposent dans mon esprit. Elles se recoupent par endroits. Mais rien ne me permet de choisir entre l'une et l'autre. Seul mon sentiment le plus profond voudrait me voir préférer la créature innocente, mais là encore, j'ignore même si ce sentiment est le mien, ou le produit de son influence... Luzarche m'a appris à me méfier de ce que l'on désire croire plus que tout au monde. C'est le meilleur moyen de s'aveugler. Mais après tout, si la créature avait véritablement voulu ma mort, elle aurait tout simplement pu me noyer lorsque j'étais à sa merci, dans le Résolu sinistré...

« Cette créature te pousse au suicide, Sam ! », hurle tout aussi fort la voix de Luzarche dans ma mémoire. « Elle exploite les faiblesses en toi pour te précipiter tout entier à l'intérieur ! Elle n'aura même pas besoin de te tuer si tu le fais pour elle ! »

Je me redresse pour contempler l'océan à mes pieds. J'ai beau tenter de me voiler la face, une partie de moi sait très bien que l'appel de l'eau résonnera toujours dans mon cœur, et qu'aussi longtemps que je l'ignorerai, j'en souffrirai. C'est une souffrance que j'ai décidé d'accepter. Pour l'instant.

Mais six mois se sont écoulés, et déjà je sens l'effort que me demande ce renoncement. C'est comme tirer sur une corde en y ajoutant du poids jour après jour. Petit à petit, la tension augmente, le temps et l'humidité l'érodent...

Je me remets debout à l'extrémité du ponton, retire le sable sur mes vêtements et accorde un dernier regard à l'océan. Pour l'heure, la pensée d'Ophélie me raccroche à la raison. Elle me convainc d'abandonner là ma vision et de faire demi-tour pour regagner notre foyer. Mais je sais que je reviendrai encore le lendemain, et le surlendemain, contempler mon avenir perdu au fond de cet océan, depuis l'extrémité de ce ponton.

J'ignore combien de temps durera ma résistance. Peut-être un seul jour, peut-être toute une vie. Mais la question se posera toujours dans mon esprit, encore et encore, aussi longtemps qu'il me restera une âme pour rêver.

Je tente de chasser cette certitude effrayante, mais elle grandit en moi un peu plus à chaque seconde.

L'appel de l'eau chantera toujours pour moi.

Un jour, peut-être, je finirai par lui céder.

Un jour, peut-être, je plongerai.

FIN