Mon chien reniflait une petite pâquerette avec dédain.

— Jinx, grouille, lui lançai-je en claquant des dents, engoncée dans mon manteau épais.

Monsieur était difficile et avait besoin de vert pour faire son petit caca... sauf que du vert, avec un hiver aussi long et rigoureux que celui de cette année, bah, c'était difficile à trouver !

Je jetai un œil à ma montre. 7 h 35, je n'avais pas intérêt à traîner. Jinx daigna enfin se retourner, prêt à « recouvrir » la petite pâquerette. Miracle !

— Bravo, ça, c'est un bon chien-chien ! le félicitai-je avec un peu trop d'entrain. Allez, on rentre !

Nous traversâmes l'espace vert pour regagner notre immeuble, un bâtiment d'une vingtaine d'années où j'occupais le premier appartement au rez-de-chaussée. Notre petite maison.

En entrant dans le hall, je tombai sur mon voisin qui revenait d'une visite à la boulangerie. Mes glandes salivaires s'activèrent en apercevant sa baguette dorée et son paquet de croissants bien gras. Je n'avais jamais le temps pour un vrai petit-déjeuner. Et puis j'étais « un peu » au régime...

— Bonjour, madame Arnoux. Pas encore partie pour l'école ? s'étonna-t-il.

— Bonjour, Émile. Non, monsieur était capricieux ce matin...

Je jetai un regard sévère à mon chien qui m'observait discuter avec son air de dire « Bon, tu te magnes, là ? J'ai faim, moi ».

— Ah ! Bon, bah, je vais pas vous mettre en retard plus que ça, hein. Couvrez-vous bien, il fait froid dehors.

Je regardai sa sublime baguette s'éloigner. J'arrivais à entendre mon estomac hurler « Nooon, reviens, mon amour ! ».

— J'ai constaté... Merci et bonne journée ! saluai-je avec un sourire figé.

Mes yeux ne décollaient pas de la baguette à la croûte dorée. Jinx me ramena sur terre dans un jappement.

— Oui, bah, c'est bon, ça va, j'ai compris...

J'entrai dans mon appartement puis détachai Jinx qui se précipita vers le coin-cuisine. Comme j'étais une maîtresse sympa, je le servis généreusement en croquettes. Comme il s'agissait d'un goinfre sans aucun savoir-vivre, il se jeta sur la gamelle en envoyant valser la moitié des boulettes sur le lino. En moins d'une minute, toute trace du crime avait disparu (boulettes du lino comprises) et il se pourléchait les babines avec un air satisfait.

Je m'éloignai pour récupérer mes clefs de voiture et jetai un œil à l'heure. 7 h 45, j'étais officiellement en retard !

— Allez, je reviens ce soir. Va coucher, ordonnai-je à mon chien en lui montrant son coussin du doigt.

Il regarda mon doigt, puis son coussin, puis mon doigt, puis son coussin... avant de s'asseoir devant moi. Juste devant moi, hein, bien loin de son coussin. Je soupirai, résignée.

Jinx était un mélange de Bouledogue français avec une race asiatique, un Shiba, probablement. Il était trapu avec une tête d'adorable nounours... et un caractère de cochon. Il ne m'obéissait jamais du premier coup et je devais toujours batailler deux heures pour qu'il daigne faire ce que je lui demandais. Enfin, le matin, je n'avais pas deux heures à perdre.

Je me penchai pour l'embrasser sur la tête ; tant pis.

— Je reviens vite, sois sage !

Je laissai claquer la porte de l'appartement derrière moi et sortis de l'immeuble pour atteindre le parking. Je m'installai au volant de ma petite Toyota et pris la direction de l'école élémentaire Jacques Prévert.

Depuis la rentrée, j'étais en charge de la classe jaune, une classe de moyenne et grande sections de maternelle, composée d'une vingtaine de bambins de quatre et cinq ans. J'étais professeure des écoles, mais attention, pas l'instit qui fait ce métier par dépit, non. Moi, j'étais la maîtresse, la vraie, l'engagée, celle qui croit dur comme fer à la mission éducative qui lui a été confiée et qui a conscience du rôle à jouer dans la vie de ses élèves. J'avais « le truc » avec les enfants, je savais comment faire, je savais les aider à progresser... Bon, en revanche, j'aimais un peu moins leurs parents.

Avant de commencer à exercer mon métier, j'avais toujours imaginé que parents et maîtres d'école étaient faits pour s'entendre, une sorte d'équipe éducative parfaite qui communiquait avec brio pour aider les enfants à se trouver et à s'épanouir. Grossière erreur ! Aujourd'hui, j'avais compris que le vrai challenge était d'arriver à l'épanouissement de l'enfant MALGRÉ l'entente impossible entre parents et instit. Et ma mission m'était apparue sous un nouveau jour, nettement plus difficile, certes, mais également beaucoup plus stimulante.

Je me garai sur le parking de la mairie située juste en face de l'école, puis descendis de ma voiture. Nadine, une des assistantes de petite section, vint m'ouvrir la porte de service. Je me dirigeai sans attendre vers ma classe. Mes premiers élèves n'allaient plus tarder !

Une fois mon petit monde accueilli, nous nous assîmes tous ensemble devant le tableau pour pouvoir faire l'appel et écrire la date. La matinée fut consacrée à des exercices d'écriture : graphie des lettres b et d en cursif pour mes plus dégourdis, celle de E et F en script pour mes plus petits. Après la récréation, nous prîmes le temps de lire un livre sur les règles de politesse avant de nous livrer à un jeu de questions-réponses très amusant. Étonnamment, mes petits connaissaient tous parfaitement ces formules de politesse qu'il fallait toujours leur arracher...

Vers 11 h 20, Catherine, mon assistante maternelle, se chargea de conduire les demi-pensionnaires au réfectoire pendant que je m'occupais des externes.

Enfin seule, je pris cinq minutes pour moi et attrapai mon portable afin de vérifier mes messages.

📧 De : Thierry
Hello, ma douce. J'espère que tout va bien. Pour ce soir, on se retrouve à 19 h ? Je passe te chercher si tu veux.

Je souris à la lecture de ce petit message tout doux.

📧 De : Éléonore
Ça me convient parfaitement. On parlera de notre week-end comme ça ! 😜

Je remis mon portable dans ma poche et récupérai mes affaires avant de fermer la porte de la classe. Je marchais vers la cantine quand mon téléphone se manifesta.

📧 De : Thierry
Avec plaisir ! J'ai hâte, tu n'as pas idée... Bisou sur la bouche.

Je rougis un peu. J'avais oublié à quel point une relation amoureuse pouvait rendre la vie radieuse !

📧 De : Éléonore
Tout pareil. Bisous sur les deux joues et le bout du nez !

Je traversai les couloirs et descendis les derniers escaliers qui me permettraient d'atteindre le réfectoire. Je poussai la porte de la petite salle déjà chargée d'enseignants quand mon portable vibra à nouveau.

📧 De : Thierry
Bisous dans le cou et... je m'arrête là pour aujourd'hui : le reste sera pour ce week-end !😉

Je pinçai les lèvres en me dirigeant vers les plateaux. Ouais, pas de doute, ce week-end, il attendait qu'il se passe « un truc ».

— Hey, Élé ! m'appela Laura.

— J'arrive.

Laura, institutrice en charge de la classe bleue, était arrivée dans cette école en même temps que moi, alors forcément, nous avions sympathisé.

Je posai mon plateau en face de ma copine avant de tirer la chaise pour m'asseoir.

— Ça a été ce matin ? m'enquis-je.

Laura haussa les épaules en reprenant une pleine fourchette de concombres à la crème.

— Toujours ce petit connard d'Eliott qui n'en fait qu'à sa tête...

— Laura ! grondai-je.

Cette dernière prenait sa mission pédagogique avec une certaine « philosophie ».

— Quoi ? demanda-t-elle, la bouche pleine. Ce mioche, c'est un monstre ! L'autre fois, il essuyait ses crottes de nez sur l'épaule d'une petite. La gamine hurlait, lui riait. Je l'ai repris en lui expliquant que ça ne se faisait pas. Bah, tu sais ce qu'il a fait ?

— Non, répondis-je, un peu inquiète.

— Il m'a craché dessus ! Je te jure, j'ai rarement eu la main qui me démangeait autant.

— Il vit dans un environnement anxiogène, il est mal et cherche des repères.

— Nan, mais un gros mollard, Elé ! Vert et épais ! Et il riait en plus, ce petit abruti. Je te jure, j'en aurais fait du hachis...

— Il reproduit les comportements de son entourage, ni plus ni moins.

— Il crache, il cogne, il insulte...

— Il a cinq ans, Laura. Il n'invente rien, il imite. Mets-toi à sa place, un peu. La violence, il ne connaît que ça.

— T'es mignonne, et moi, je fais comment quand il colle une claque à une gamine qui a refusé de lui prêter un crayon ?

— Il faut l'aider du mieux possible afin de lui faire comprendre que dans la vie, il y a d'autres options, que l'humiliation n'est pas la solution. Il manque de confiance en lui et il faut l'aider sur cette voie, même si je reconnais que ça peut prendre beaucoup de temps.

Laura me fixait, l'air PAS DU TOUT convaincu.

— T'as vraiment trop d'empathie pour les mômes, toi.

— L'expérience ! rétorquai-je.

— L'expérience ?! J'enseigne depuis quatre ans de plus que toi, et je vais te dire, c'est peut-être ça la différence : quand tu en auras vu autant que moi, tu te résigneras.

Je souris en coin. Aucune chance !

— Bon, alors, raconte-moi un peu : ce week-end, c'est la Normandie avec Thierry, c'est ça ? demanda-t-elle, décidée à passer à autre chose.

— Oui, on passe deux jours dans le cottage de ses parents en pleine campagne, juste lui et moi.

— Waouh, chaud ! Il n'a pas les gamins ?

— Non, c'est sa femme qui les prend pour tout le week-end.

— Alors, ça y est ? Tu passes la seconde, hein ? s'amusa-t-elle.

Je ris nerveusement.

— J'espère, mais je ne te cache pas que ça m'angoisse un peu.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Bah, ça fait un petit moment que je n'ai pas eu ce genre d'intimité, et je me demande si je vais encore savoir gérer.

— Oh ! t'inquiète, le sexe, c'est comme le vélo, ça s'oublie pas : tu montes dessus et tu pédales ! T'as acheté de quoi te mettre en confiance ? Genre, petite robe sexy, jolis sous-vêtements et capotes parfumées à la fraise ?

— Alors, petite robe sexy, t'oublie. On part samedi matin pour une journée randonnée dans la gadoue, donc ce sera plutôt chaussures de marche, pantalon de jogging et doudoune épaisse, et pour ce qui est des sous-vêtements, je me suis fait plaisir sur Internet avec un petit ensemble mignon et pas trop osé afin de me laisser une marge de progression et cultiver la passion.

— Gné ?

— Bah, si je l'accueille avec un truc méchamment obscène dès le premier soir, ça ne va pas être facile d'entretenir la flamme, hein. Autant y aller crescendo !

— Aaaaah, ouais... c'est bien pensé. T'es une experte, dis donc !

J'affichai un sourire gorgé de fierté.

— Et pour les préservatifs, tu fais bien d'en parler ! J'aurais totalement oublié et pas certaine qu'il y aurait pensé vu qu'il doit déjà réfléchir pour quatre.

— Les deux gosses, sa femme et lui ? supposa-t-elle.

Je soupirai.

— Oui. Elle est terrible...

— Pas évident, les mecs qui ont déjà été mariés.

— Oh ! non, pas évident, en effet. Mais je pense que... qu'il en vaut vraiment la peine.

Elle afficha un sourire espiègle.

— T'es amoureuse ?

Mes doigts se crispèrent sur ma fourchette.

— On... On ne s'est pas encore dit ces choses-là, mais j'espère que c'est en train de se faire.

— Hey, remarque, au bout de trois mois à le faire poireauter, il était temps !

— C'est bien de prendre son temps ! protestai-je. Et toi, parle-moi de cette après-midi romantique avec Xavier, allez.

— Romantique, romantique..., tempéra-t-elle en dodelinant de la tête.

Je l'interrogeai du regard. Elle souffla.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Il est venu, j'ai essayé de parler, il a évité le sujet, je l'ai embrassé, il m'a déshabillée... la suite, tu la connais : on a baisé comme des malades toute l'après-midi avant qu'il ne reparte passer la soirée avec sa femme, comme d'habitude.

Laura était engagée dans une relation compliquée avec Xavier, un homme marié et pas du tout en instance de divorce contrairement à ce qu'il lui avait fait croire au début de leur relation. « Oui, je quitterai ma femme », « Oui, bientôt, nous ne serons plus que deux »... trois mois plus tard, Laura avait compris qu'il ne la quitterait jamais, mais c'était trop tard : elle était amoureuse.

Je la fixais, peinée.

— Oh ! me regarde pas comme ça ! me supplia-t-elle. J'en suis pas fière, tu sais, mais ce mec... c'est un Dieu du plumard ! Je te jure, c'est de la folie. Dès qu'il se désape, je n'arrive plus à réfléchir, c'est horrible !

Je me cachai derrière ma main pour rire. Elle se pencha un peu en avant pour éviter que les autres instituteurs l'entendent.

— Samedi dernier, sept fois. Comment veux-tu que je largue un mec capable de tels exploits ?

— Oui, d'accord, le sexe, les orgasmes, tout ça, c'est sympa, concédai-je. Mais quid de l'avenir, de tes sentiments pour lui ? Tu t'imagines vieillir avec lui ? Sans lui ?

Elle écarquilla les yeux.

— Oula, moi, je me pose pas autant de questions, hein. Je prends la vie au jour le jour, je m'éclate et on verra demain.

— Oui, j'ai bien compris, mais... si tu avais envie de te poser, de faire des projets avec lui, comment penses-tu qu'il réagirait ?

Elle baissa les épaules, le nez plongé dans ses concombres.

— Ouais, je sais, au fond, j'ai conscience que cette situation est pourrie. (Elle soupira) Des fois, je voudrais juste... rencontrer un mec super, tomber amoureuse, lui aussi, et être heureuse dans une relation exclusive normale... un peu comme toi, quoi !

Je sursautai sur ma chaise.

— Hein ?!

— Oui, un peu comme toi, répéta-t-elle. Une jolie relation pleine de mots doux et de promesses d'avenir.

— De qu... co... comment ça ?

Elle fronça les sourcils.

— Bah oui, des fois, je voudrais juste une relation comme toi avec Thierry, quoi !

— Oh ! Heu... oui, Thierry, bien sûr, oui. Enfin, tu sais, ce n'est pas toujours très simple entre ses enfants et son ex-femme, hein.

— C'est vrai. Enfin, vous, au moins, vous êtes tous les deux officiellement célibataires.

— Oui, on a... on a au moins ça pour nous, admis-je, le rose aux joues.

Après un déjeuner frugale composé d'un assiette de concombre et d'un yaourt sucré, je retrouvai ma troupe de joyeux lutins pour une activité peinture/fresque autour du conte « Le bonhomme de pain d'épice ». Mes loupiots mirent du cœur à l'ouvrage et à 16 h notre grande fresque n'avait plus qu'à sécher ! Catherine s'occupa d'emmener les petits de la garderie tandis que je supervisais l'habillage de ceux qui rentraient avec leurs parents. À 16 h 40, ma classe était vide. Je rassemblai mes affaires puis quittai ma classe pour rentrer chez moi. Mon chien m'attendait sagement derrière la porte de mon appartement.

— Bah, alors, mon petit père, ta journée s'est bien passée ?

Il s'éloigna pour m'apporter sa laisse. Je ris en l'attrapant : voilà un bon moyen de ne pas grignoter de bêtises en attendant le restaurant avec Thierry !

Je sortis dans le couloir, Jinx sur les talons, et tombai sur mon voisin.

— Bonsoir, madame Arnoux, vous avez eu une bonne journée ?

— Oui, ça a été, et vous ?

— Oh ! moi, vous savez, depuis la retraite, tous mes jeudis se ressemblent... Vous allez promener le petit pépère ?

Je souris en jetant un œil à mon chien.

— Oui ! Ça va lui faire du bien le pauvre, après tout une journée enfermé.

— Ah, oui, en plus, il était bien agité cet après-midi, on l'a entendu aboyer plusieurs fois.

Je fronçai les sourcils. Voilà qui n'était pas dans les habitudes de Jinx...

— Bah, alors, t'étais impatient ? demandai-je à mon chien qui me fixait, blasé par mes interminables discussions avec mon voisin.

— J'ai failli vous appeler, et puis il a fini par se calmer. Je me suis dit que je n'allais pas vous déranger pour ça.

— Merci, Émile, heureusement que vous êtes là.

— Je vous en prie. Bonne soirée !

— Merci, vous aussi, lançai-je en ouvrant la porte pour sortir de l'immeuble.

Mon chien tira violemment sur sa laisse, m'emportant vers l'extérieur.

Le soir était un moment privilégié pour Jinx et moi. Je l'emmenais au parc en bas de l'immeuble et le laissais gambader librement. Jinx ne m'obéissait pas, alors tant pis : je hurlais pendant dix minutes pour qu'il revienne, lui courais après, manquais m'étaler en le rattrapant de justesse quand il approchait d'un peu trop près le caniche de la vieille peau de l'immeuble d'en face... mais impossible de lui retirer cette demi-heure de liberté, pas après l'avoir laissé tant de temps seul enfermé dans mon appartement.

Il était un peu plus de 18 h 30 lorsque je rentrai chez moi et il ne me restait qu'une petite demi-heure pour me préparer à retrouver Thierry. Un dîner préambule d'un week-end qui s'annonçait... torride ?

Je fis un petit effort vestimentaire avec un chemisier blanc sous une veste noire et un pantalon assorti à la veste, pantalon que j'eus toutes les peines du monde à fermer. Je ne parvins à faire glisser le bouton dans son encoche que couchée surmon lit en rentrant le ventre A FOND. Je pouvais oublier la fermeture Éclaire, hein, impossible de la remonter. Ouais, il allait falloir ralentir sur le Nutella, la crème glacée et la bière... surtout si, comme je le pensais, Thierry commençait à avoir envie de me voir toute nue. Je me maquillai légèrement et défis ma queue de cheval pour laisser libres mes longs cheveux noirs. Voilà, j'étais bien, séduisante, sans excès, parfait pour un dîner en tête-à-tête. Mon téléphone se manifesta à 19 h 02 précises.

— Je te laisse, mon Jinx, sois sage ! lançai-je avant de fermer la porte sur son nez.

Mon cœur se serra en l'entendant gémir.

Je sortis de l'immeuble puis traversai le parking pour rejoindre Thierry qui m'attendait au volant de son break gris.

— Bonsoir, saluai-je en ouvrant la portière.

— Bonsoir, tu vas bien ? demanda-t-il en me regardant par-dessus la monture de ses lunettes.

Je pris place à côté de lui, le sourire aux lèvres.

— Ça va encore mieux maintenant !

Je fis claquer la porte. Il glissa sa main dans mes cheveux et m'attira à lui pour m'embrasser.

— Tu es ravissante, me complimenta-t-il au moment où je m'éloignai.

— Bof, mais merci.

J'attrapai ma ceinture de sécurité que je bouclai rapidement tandis qu'il passait la première.

— Alors, raconte, tu m'emmènes où, ce soir ? demandai-je, curieuse.

— Oh ! je me suis dit que tu choisirais.

— D'accord, si tu veux... Oh ! Qu'est-ce que tu dirais du petit restaurant indien sur la place du marché ? Leur carte m'a mis l'eau à la bouche quand je suis passée devant l'autre fois !

— Indien ? Ah. Heu... oui, si tu veux, mais... tu aimes la cuisine épicée, toi ?

Mouais, OK... il n'avait pas l'air très emballé. Je passai en revue les quelques restaurants où nous avions déjà eu l'occasion de dîner et qu'il avait semblé apprécier. Je soupirai.

— On peut retourner à l'Hippopotamus...

— Oui, très bien, ça me va ! répondit-il avec enthousiasme.

Je regardais par la fenêtre la nuit tombante.

— Ta journée s'est bien passée ?

— La routine, répondit-il. Des chiffres, des chèques, des factures et des bilans... boulot-boulot, quoi.

Thierry était expert-comptable au sein d'un gros cabinet parisien. Rien de très exubérant, mais il était sérieux et compétant. Physiquement d'ailleurs, tout en lui inspirait confiance : cheveux châtain clair légèrement dégarnis sur le dessus du crâne, fines lunettes grises et regard bienveillant. Il approchait de la cinquantaine et affichait ce léger embonpoint caractéristique des hommes chouchoutés par leurs épouses. Enfin, ex-épouse dans le cas présent.

Nous abandonnâmes sa voiture sur un parking situé à proximité du centre-ville. Thierry m'attrapa par la main à peine descendu du véhicule et nous commençâmes à remonter la rue.

— Tes enfants vont bien ? demandai-je pour rompre le silence.

— Oui. Jordan voulait à tout prix venir avec moi, alors j'ai dû lui expliquer un peu les choses. C'était mignon, sa sœur m'aidait dans mes explications... Ils sont tellement adorables !

— Et ça va ? Il a compris ?

— Oui, mais maintenant, il voudrait rencontrer « l'amoureuse à papa », dit-il en riant.

Je me mordis la lèvre. « L'amoureuse de Thierry »...

— C'est trognon.

— Je trouve aussi. Alors je me suis dit... qu'on pourrait envisager une rencontre, maintenant que notre histoire est à un stade un peu plus avancé, qu'en dis-tu ?

Je frémis à cette perspective. N'était-ce pas beaucoup trop tôt ?

— Oui, c'est... c'est envisageable.

Mon cœur battait vite, sous l'effet de la panique. Rencontrer ses enfants, faire partie du tableau, avancer... c'était ce que je voulais, alors pas de reculade.

— Tu pourrais venir à la maison pour l'anniversaire de Kimberley, dans trois semaines ? Il y aura juste mes parents et quelques amis, proposa-t-il.

Je forçai un sourire.

— Il faudra que tu me dises ce que je peux lui offrir !

Il me jeta un regard débordant d'amour et resserra sa main sur la mienne. Je l'imitai ; je voulais avancer.

J'entrai dans le restaurant la première et demandai une table pour deux personnes. Le serveur nous conduisit jusqu'à une table légèrement en retrait qui déplût à Thierry qui demanda à en changer. Trois changements de table plus tard, nous nous retrouvâmes enfin assis l'un en face de l'autre à consulter la carte. À vrai dire, j'avais du mal à me concentrer sur le menu : Thierry était encore en costume et il était... à croquer !

— Oui, désolé, dit-il en s'apercevant que je le détaillais. Je n'ai pas eu le temps de me changer.

— Oh ! ne t'en fais pas : j'adore ! répondis-je avec un clin d'œil.

Il afficha un petit sourire satisfait avant de replonger dans la carte.

J'étais affamée, mais je n'avais pas envie de laisser Thierry connaître la vérité sur mon coup de fourchette. Je voulais qu'il garde encore un peu l'image de la douce princesse qui mange bien et équilibré. Je savais qu'il choisirait la brochette accompagnée de haricots verts (c'était déjà ce qu'il avait commandé les deux dernières fois où nous étions venus ici) et il me fallait quelque chose de plus léger que lui.

— Je vais prendre une salade du chef, annonçai-je en refermant ma carte. Et toi ?

— Hum... je pense que je vais opter pour... la brochette.

Bingo !

— Perrier ? me proposa-t-il.

Comme la première fois. Et la deuxième aussi...

— Oui, ce sera parfait.

Le serveur vint prendre notre commande. Lorsqu'il s'éloigna, Thierry sortit son téléphone portable de sa poche et le déposa sur la table.

— Ça ne te dérange pas si je le pose ici ? C'est au cas où il y aurait un souci avec la baby-sitter.

— Oh ! non, je comprends parfaitement. Tu as pu trouver quelqu'un facilement ?

— Oui, j'ai demandé à la fille d'une amie. Par contre, j'ai promis que je rentrerai pour 21 h, 21 h 30 grand maximum, j'espère que ça ne te dérange pas.

Il releva un regard coupable vers moi. Je lui adressai un sourire rassurant.

— Ne t'en fais pas. J'ai cours demain alors, ça m'arrange de ne pas rentrer trop tard.

— Tu es vraiment... parfaite, s'extasia-t-il.

— Et toi, tu es un charmeur ! gloussai-je.

Le serveur revint avec notre bouteille d'eau. Thierry s'en saisit et remplit nos deux verres. Je fis mine de trinquer avec lui avant de porter le verre à mes lèvres.

— Je... J'ai eu Cécile au téléphone, m'annonça-t-il soudain, tendu.

Je levai un sourcil

— Ah oui ?

Cécile, son ex-femme qui semblait amèrement regretter sa demande de divorce et avec laquelle il fallait composer pour avoir le droit de fréquenter Thierry.

— Oui. Elle m'a appelé pour ce week-end...

Je le fixai, inquiète.

— Elle ne peut pas les prendre, c'est ça ?

Cela n'aurait rien eu d'étonnant : des rendez-vous tombés à l'eau à cause de Cécile, il y en avait déjà eu quelques-uns.

— Oh ! non, s'empressa-t-il de me rassurer. Elle les prendra bien avec elle, mais... elle ne pourra les accueillir qu'à partir de samedi matin.

— Et bien, on partira samedi en début d'après-midi, si ça t'arrange.

— Tu es certaine que ça ne te dérange pas ?

Je ris doucement.

— Thierry, ce sont tes enfants, tu ne vas quand même pas les abandonner sur le bord de la route en attendant que leur mère vienne les chercher, voyons !

— Du coup, j'ai pensé qu'on pourrait partir vers 13 ou 14 h. Si ça te convient, évidemment.

— Ça me convient parfaitement !

Une grasse matinée en perspective... Ô joie ! Bon, en espérant que Jinx ne décide pas de me lever ver grands coups de langue baveuse pour que je vienne lui remplir sa gamelle.

— Génial. Je passerai chercher les clefs chez mes parents demain soir. Le week-end ne s'annonce pas très beau, malheureusement.

Je me mordis la lèvre inférieure pour m'empêcher de rire franchement.

— Et bien... nous n'aurons qu'à rester à l'intérieur !

Sa main se posa sur la mienne.

— J'ai hâte, tu sais.

— Moi aussi, mentis-je dans un souffle.

Je gardais les yeux rivés à mon verre d'eau. J'avais encore du mal à supporter les regards débordants de cette affection qui me faisait défaut depuis deux ans.

Thierry ne parlait plus et moi, je ne savais plus trop quoi dire. Durant nos derniers rendez-vous, j'avais passé mon temps à parler de moi et de ma classe, mais là, je n'allais pas recommencer. Un, j'allais passé pour une égocentrique et deux, j'avais épuisé mon stock d'anecdotes rigolotes, j'allais radoter.

Il releva les yeux vers moi. Je lui souris pensant qu'il allait parler, mais il se saisit de son portable où il vérifia ses messages. Je soupirai en jetant un œil vers le coin enfant. Oh, mais c'était Peppa Pig là bas, sur l'écran, et c'était l'épisode où Madame Gazelle venait jouer de la guitare à l'école, un des meilleurs !

Nous restâmes donc là, moi, les yeux rivés à Peppa Pig, lui, à ses e-mails.

— Bonsoir, salua le serveur. La salade du chef ?

— Ici ! me manifestai-je avec beaucoup trop d'enthousiasme.

Le serveur déposa l'assiette devant mon nez. J'attrapai ma fourchette, impatiente. À peine l'assiette de Thierry avait-elle touché la table que je me jetai sur ma salade.

— Et bien, tu as l'air affamée ! s'amusa-t-il.

Je levai les yeux vers lui et rattrapai d'un coup de langue la feuille de salade qui dépassait encore de mes lèvres.

— Hum, décholée.

Il rit en attrapant ses couverts. Je repris la dégustation de ma salade.

— Le week-end prochain, Kim à une compétition d'équitation, m'annonça-t-il entre deux morceaux de brochette. Elle m'a un peu fait la tête parce que je ne pourrai pas l'emmener s'entraîner au club ce week-end...

Je me figeai.

— Tu aurais préféré qu'on reporte notre week-end ?

— Non, non, ça ira bien. C'est un cas exceptionnel : une fois n'est pas coutume, hein !

Je me concentrai sur ma salade. Wow.

— Oui, c'est sûr...

— Il y a une espèce de petite kermesse organisée l'après-midi par le club, dans le but de récolter des fonds. J'ai promis de filer un coup de main.

— C'est bien, ça.

— Oui, on passera une belle après-midi en famille comme ça. Cécile s'occupe du stand qui vend les crêpes, comme l'année dernière. J'espère qu'elle en vendra autant !

Mes muscles se tendirent.

— Ah, elle sera là.

Il leva un regard inquiet vers moi.

— Oui, mais si tu veux passer, ce sera un plaisir, tu sais.

— Oh ! non, je ne voudrais pas m'immiscer dans un rendez-vous familial.

Bonjour l'ambiance !

— Mais je souhaite que tu t'y immisces, Éléonore. Je le souhaite de tout mon cœur.

Je rougis un peu.

— Merci, Thierry, c'est mignon, mais je ne crois pas qu'il s'agisse d'une bonne idée. C'est un peu tôt pour parler de moi à ton ex-femme.

— Oh ! mais je suis certain que tout ira bien. Cécile s'est montrée compréhensive quand je lui ai annoncé avoir rencontré quelqu'un.

Je laissai tomber ma fourchette et ma mâchoire en même temps.

— Tu... Tu lui as parlé de nous ?

Il hocha la tête.

— Je ne lui ai pas dit que je fréquentais l'ancienne institutrice de Jordan, évidemment, mais je lui ai fait comprendre que j'avais rencontré quelqu'un, oui.

— Thierry !

— Mais quoi ?

Il ne semblait pas comprendre.

— Enfin, c'est une très mauvaise idée, tu le sais parfaitement !

Thierry était divorcé depuis deux ans maintenant, et je n'étais pas la première avec laquelle il tentait de refaire sa vie. Le problème de Cécile, c'était que, malgré le divorce, elle était toujours totalement dépendante de Thierry. Financièrement, bien sûr, mais pas uniquement. Un évier bouché un dimanche soir à 20 h ? Thierry sautait dans sa voiture et volait à la rencontre du siphon récalcitrant. Une panne de chauffage ? Thierry courait au Bricomarché le plus proche pour acheter deux radiateurs d'appoint afin qu'elle ne souffre pas du froid en attendant le chauffagiste. Un mal de tête ? Thierry fonçait à la pharmacie pour lui acheter de l'aspirine... Je ne pensais pas Thierry toujours amoureux d'elle, mais elle restait la mère de la prunelle de ses yeux, et il voulait qu'elle assume ce rôle dans les meilleures conditions. Et ça, Cécile semblait l'avoir parfaitement compris.

— Je sais qu'elle se montre parfois un peu excessive, voire... déraisonnable, concéda-t-il. Mais c'est une maman merveilleuse.

Je me cachai derrière une petite moue boudeuse afin d'éviter tout commentaire malheureux.

— Oh ! Éléonore, voyons ! se désespéra-t-il. Je suis certain que tout se passera bien cette fois-ci ! J'ai vraiment envie de t'inclure à ma vie le plus rapidement possible.

— C'est gentil, mais tu ne trouves pas ça un peu prématuré ?

Il rit.

— Tu es prête à rencontrer mes enfants, mais tu ne veux pas que leur mère soit au courant ?

Je me concentrai sur ma salade, tentant de trouver les mots justes pour ne pas paraître désagréable.

— Disons juste que... tes enfants devront logiquement faire partie de ma vie, ce qui n'est pas le cas de leur mère.

Il opina d'un léger signe de tête, le rose aux joues.

— J'aime beaucoup t'entendre parler de mes enfants comme faisant partie de ta vie.

— C'est une réalité.

Il soupira en reprenant ma main.

— Je sais que la situation n'est pas simple, mais sache que pour moi, les choses sont parfaitement claires et que tu es... ma priorité. Je suis tellement heureux avec toi.

Je me concentrai sur mon assiette à moitié vide.

— Moi aussi.

Nous reprîmes notre dîner. Nous fîmes quelques commentaires sur la qualité de la nourriture puise le silence reprit sa place. Thierry regardait son portable. Moi, j'étais repartie sur Peppa Pig.

Nous sortîmes du restaurant vers 21 h, et à 21 h 15, son break s'arrêtait devant mon lotissement.

— Et voilà, madame, arrivée ! s'exclama-t-il en mettant le frein à main.

Je détachai ma ceinture.

— Merci, Thierry, j'ai passé... une très agréable soirée.

— Moi aussi, Éléonore, j'ai passé une soirée magnifique.

Il plongea son regard dans le mien. Ses yeux brillaient d'une drôle de façon et je compris ce qu'il s'apprêtait à dire. Mon cœur se mit à accélérer la cadence, mon souffle prit de la vitesse, tandis que mes joues s'empourpraient. Mais rien à voir avec l'appréhension d'un moment exceptionnel ou l'émotion qui précède la douce déclaration, non : je paniquais.

— Éléonore...

J'avalai péniblement ma salive.

— Oui ?

— Je t'ai...

Je plaquai vivement ma bouche sur la sienne pour ne pas lui laisser le temps de me le dire.

Je ne voulais pas de ce premier « Je t'aime », pas ici, pas maintenant, pas après une soirée ennuyeuse dans un restaurant banal à regarder le dessin animé du coin enfants pour oublier les silences. Je m'éloignai doucement, une main sur sa joue.

— Garde ça pour ce week-end, dis-je tout bas.

— Ça marche. Pour ce week-end, alors...

— Bye, dis-je en attrapant la portière.

Je descendis et m'arrêtai sur le trottoir pour le regarder s'éloigner. Je poussai un long soupir de soulagement en le voyant atteindre le carrefour au bout de la rue.

Je traversai le parking de mon lotissement et entrai dans mon immeuble. Je pouvais entendre Jinx aboyé depuis l'autre côté de la porte tandis que je cherchais mes clefs au fond de mon sac.

— Oui, mon Jinx, oui... j'arrive, dis-je tout bas.

J'ouvris la porte. Il sautait avec ses petites pattes en avant, la queue remuant dans tous les sens. J'attrapai sa laisse.

— Allez, viens, mon bébé.

Je l'attachai et, comme d'habitude, il m'entraîna violemment vers l'extérieur. Arrivée à l'espace vert, je le détachai et le laissai gambader pendant que j'admirais le ciel étoilé. J'avais hâte de voir le printemps revenir. Le printemps... J'observais les lopins de terre retournés où fleuriraient bientôt des dizaines de petites fleurs fragiles où Jinx irait déposer son caca sans état d'âme. Peut-être y aurait-il des petites fleurs jaunes ?

Dix-neuf ans, onze mois, dix jours, dix-sept heures, trente-huit minutes et une poignée de secondes.

Il faisait beau. C'était au mois de mai, l'année de mes huit ans. Maman était partie faire les courses et j'étais restée avec papa qui jardinait.

Je courus dans sa direction. Il était à genoux devant un parterre de terre qu'il venait de sarcler.

— Léna, tu peux me remplir l'arrosoir, s'il te plaît ?

— Oui, papa, répondis-je en récupérant celui-ci. Tu fais quoi ?

— Je plante des fleurs pour ta maman. Mais chut, hein, c'est un secret ! dit-il en posant un doigt sur ses lèvres.

— Oh ! d'accord. Je vais te chercher de l'eau !

Je courus vers la maison et m'arrêtai devant le robinet extérieur. Je remplis mon arrosoir à ras bord puis l'attrapai de mes deux mains pour le rapporter à mon père.

— Mince, j'en ai mis partout ! ris-je en admirant ma jupe et mes chaussures trempées.

Mon père sourit en attrapant l'arrosoir.

— Ce n'est pas grave, ça va sécher. Merci.

Je regardai mon père faire virevolter l'arrosoir au-dessus de son lopin de terre.

— Papa.

— Oui ?

— Pourquoi t'as planté des graines ?

Il rit en abandonnant son arrosoir vide à côté de nous.

— Pour avoir de jolies fleurs !

— Des fleurs jaunes ?

— Non, des fleurs roses !

— Oh. Pourquoi t'as planté des fleurs roses ?

— Parce que ce sont celles que ta maman préfère. Mais il ne faut rien lui dire, hein, vraiment, je compte sur toi !

— T'inquiète pas, j'ai compris, je dirai rien. Elle va être trop contente !

Je regardai le lopin de terre humide.

— Mais... pourquoi tu plantes des fleurs pour maman ?

Il posa sa main sur ma tête pour ébouriffer mes cheveux.

— Pour lui faire plaisir, parce que j'aime quand elle sourit et qu'elle est heureuse.

— Moi aussi, j'aime bien quand elle sourit ! reconnus-je.

Nous restâmes tous les deux debout l'un à côté de l'autre, à contempler le jardin.

— C'est quoi, toi, la couleur de fleur que tu préfères ? demandai-je en levant le nez vers lui.

— Oh ! moi ? Et bien... j'aime toutes les couleurs, mais si je ne devais en choisir qu'une, ce serait le rose, parce que ce sont les fleurs roses qui font sourire ta mère.

— Ah oui ? fis-je sans bien comprendre.

Ma réaction l'amusa.

— Tu verras quand tu seras plus grande, princesse. Et je te souhaite d'avoir toi aussi un jour envie de planter des fleurs pour quelqu'un, ajouta-t-il avec un regard plein de tendresse.

Je soutins ce regard, un peu perdue.

— Pour maman et toi ?

Il éclata de rire en replaçant ses lunettes sur son nez.

— Oui, pourquoi pas, oui. Mais je pensais plutôt à quelqu'un d'autre...

— À quelqu'un d'autre ? Mais... qui ?

— Quelqu'un qui... qui serait important et qui aurait aussi envie de planter des fleurs pour toi.

Je fis la grimace, déçue.

— Ah, tu veux dire, un amoureux.

— Quelque chose comme ça, oui.

— Beurk, me contentai-je de dire en tirant la langue.

— Oh ! tu changeras d'avis, princesse, crois-moi !

Je pouffai.

— Alors là, aucune chance !

— Tu auras besoin de quelqu'un pour t'aider quand maman et moi on ne sera plus là, tu ne penses pas ?

Je le fixai par en dessous, inquiète.

— Tu veux dire... quand vous serez morts, c'est ça ?

— Oui. Quelqu'un qui pourra te consoler et qui construira une famille avec toi.

— Hum... On peut pas faire une famille toute seule ? Nan, parce que des bébés, moi, j'en veux six, mais j'ai pas trop envie de faire des bisous avec un amoureux.

Mon père sourit.

— Tu verras quand tu seras plus grande et tu aviseras à ce moment-là !

— Toi, tu voulais un amoureux quand t'étais petit ? m'étonnai-je.

— Non, mais j'ai grandi ! Avant, j'étais le petit garçon de Mamilou et Papiou... et puis un jour, j'ai rencontré ta maman. Je suis tombé amoureux et, après quelques jolis bisous, tu es arrivée !

— Mouais...

— Crois-moi, pour rien au monde je ne voudrais revenir en arrière !

Je fis la moue, pas franchement convaincue du haut de mes sept ans.

— Un jour, reprit-il. Toi aussi, tu rencontreras quelqu'un, et tu partiras faire ta vie avec lui... ou elle ! s'empressa-t-il d'ajouter.

— Ouais, bah, dans super longtemps alors, bougonnai-je.

Il rit en m'attrapant par le cou pour me chatouiller. Je rentrai ma tête dans mes épaules en riant.

— OK, dans super longtemps, ça me va bien !

Je revins vers son parterre de fleurs.

— Tu sais, moi, j'aurais préféré des fleurs jaunes.

— Ah oui ? Et bien, l'année prochaine, je planterai des fleurs roses ET des fleurs jaunes, ça te va ?

— Super ! m'exclamai-je en glissant ma main dans la sienne.

Nous nous éloignâmes tous les deux vers la maison.

Il n'y eut jamais de fleurs jaunes dans notre jardin.

J'essuyai rapidement les larmes qui avaient filé en repensant au dernier printemps que la vie avait accordé à mon papa. Avais-je envie de planter des fleurs pour Thierry ?

— Jinx, viens. On rentre, lançai-je à mon chien.

Celui-ci prit la direction de notre immeuble sans même me jeter un regard.

J'entrai dans mon appartement avec mon chien et me débarrassai de mon manteau, de ma veste et de mes chaussures, avant de me diriger vers la cuisine. J'ouvris la porte de mon réfrigérateur pour m'adonner à un duel silencieux avec mes yaourts à 0 %... avant d'attraper une bouteille d'eau pétillante. Je préférais remplir mon estomac de flotte plutôt qu'avec cette pâte molle sans saveur.

Je m'assis dans mon canapé avec mon verre d'eau pétillante et allumai la télévision. J'attrapai mon ordinateur portable, histoire de vérifier mes mails et autres joyeusetés. Jinx sauta à côté de moi. Je posai machinalement ma main sur sa tête, les yeux rivés à l'écran de mon ordinateur.

— T'es un bon chien, toi, dis-je en le grattouillant derrière l'oreille.

Il tendait le cou, se prêtant totalement aux câlins.

On frappa à la porte de l'appartement de deux coups secs.

Je regardai mon chien. Celui-ci fixait ma porte bizarrement, l'oreille en alerte et la queue frétillante. Je jetai un œil en bas à droite de mon écran : 21 h 55. Je déposai mon ordinateur sur mon canapé avant de me lever, méfiante.

On frappa une deuxième fois de la même manière. Jinx jappa avant de sauter du canapé pour aller coller sa truffe contre le joint de ma porte. Sa queue battait de plus en plus vite.

— Recule, Jinx, ordonnai-je à mon chien que je ne reconnaissais plus.

Je collai mon œil au judas. Personne. Je glissai la chaînette de sécurité dans son rail et ouvris prudemment la porte. Je sursautai en l'apercevant sur le côté ; à un jour près, j'aurais eu le droit de croire à un poisson d'avril !

Il me fixait par en dessous, prudent.

— Bonsoir, Léna.

Je me contentai de lui claquer la porte au nez.