J'entendais les pépiements des oiseaux au loin. Ses lèvres se pressèrent tendrement contre les miennes. Je ne pus m'empêcher de sourire, les yeux encore fermés.

— Bonjour, dit-il tout bas.

— Bonjour, répondis-je en m'étirant.

Il était allongé sur le côté, contre moi, la tête dans son oreiller. Gabriel. Gabriel était dans mon lit, près de moi, après une soirée inoubliable et une nuit adorable. J'avais du mal à y croire !

Je levai le menton vers lui pour qu'il comprenne que je voulais un autre bisou. Il répondit à mon appel.

— Bien dormi ? demanda-t-il.

— Merveilleusement bien... et toi ?

— Pareil.

— Hmm... Pourquoi tu t'es habillé ? ronchonnai-je en tirant sur son t-shirt.

Il rit en s'allongeant sur le dos. J'en profitai pour venir me coller à lui, la tête posée sur son épaule.

— Je me suis lavé... habillé... j'ai joué un peu. Ça s'est très bien passé. Ensuite, j'ai donné à manger à Jinx, je l'ai promené et, évidemment, je t'ai ramené le petit-déjeuner. Je t'ai pris des chouquettes pour changer un peu, je sais que tu adores ça.

— Tu n'es pas obligé de faire tout ça...

— J'ai envie de te montrer que je ne suis plus le même, que j'ai tiré les leçons de mon erreur et qu'en deux ans, je suis devenu... celui qu'il te faut ?

Je le fixai un instant, peinée.

— Je ne veux pas que tu changes.

Il pencha la tête pour atteindre mes lèvres. Je tendis le cou pour le rejoindre.

— Je t'aime, Petit cœur, me dit-il tout bas.

— Je t'aime beaucoup plus !

Il m'embrassa langoureusement.

— Il faut... qu'on parle de nous ? demandai-je timidement.

— Oui, peut-être un peu, oui. Par où tu veux commencer ? demanda-t-il en décollant à peine ses lèvres des miennes.

Il semblait insatiable. Je réfléchis quelques secondes, ma main lui caressant machinalement la joue.

— Et bien, déjà, je pense qu'on ne doit plus parler d'elle. Plus jamais.

Il hocha la tête.

— OK : on l'efface.

— Et puis... il faut qu'on détermine où on en est. Je veux dire, vérifier qu'on en est bien au même point tous les deux.

Il resta pensif quelques instants.

— Je crois qu'on peut dire que..., commença-t-il, prudent. Qu'on reprend une histoire qui ne s'est jamais vraiment terminée., non ?

J'approuvai d'un léger signe de menton.

— Que ces deux années ont été une épreuve difficile, continua-t-il, mais que finalement...

— Finalement, elles nous auront permis de comprendre qu'on est indispensable l'un à l'autre, complétai-je.

Il rougit un peu.

— C'est joliment résumé, oui. Il faut qu'on avance tranquillement, sans regarder en arrière.

— Mais on garde quand même les bons souvenirs ! tempérai-je.

— Oui, mais pas trop non plus.

Je fronçai les sourcils, intriguée. Il replaça mes cheveux derrière mon oreille.

— Non, mais disons que... je préfère l'idée de remplacer nos souvenirs par des nouveaux, m'expliqua-t-il.

— OK. Et donc, l'avenir... On en parle, on n'en parle pas ?

— Hum, je te propose de ne pas réfléchir, de profiter de chaque journée sans penser à la suivante, et de vivre comme n'importe quel couple.

Je levai un sourcil.

— Monogame, le couple ?

Il éclata de rire.

— Monogame. Définitivement, monogame, Petit cœur !

Nous échangeâmes un de ses baisers qui avaient le don de me retourner les entrailles.

— Quand est-ce que tu t'en vas ? demandai-je entre deux bisous.

Il recula, surpris par la question.

— T'as déjà envie que je m'en aille ?

— Noooon, pas du tout, mais il y a Deauville et puis, j'imagine que tu devras rentrer à San Diego, alors je préfère me préparer à ton départ.

Il m'observa quelques instants, absorbé par ses pensées. Je restai à attendre. C'était... long. Très long.

— T'en fais pas, on s'en fout du tournoi et de San Diego. J'ai tout mon temps.

— Heu... Tu ne comptes pas vivre à mes crochets, quand même ? m'inquiétai-je.

— Non, mais... je t'expliquerai.

— Qu'est-ce que tu m'expliqueras ?

— Rien de très important, ne t'en fais pas. On a le temps pour ça, tout notre temps.

Je me relevai et vins m'installer à califourchon sur lui. Il sembla ravi par l'initiative, se laissant faire avec complaisance.

Je me penchai pour l'embrasser.

— Des cachotteries, monsieur Cartier ? Ce n'est pas la meilleure façon de me redonner confiance en vous, vous savez...

— Ce ne sont pas des cachotteries, mais des détails sans importances. Tu sauras suffisamment tôt, ne t'en fais pas.

Je m'amusai à déposer des baisers dans son cou.

— J'y compte bien..., murmurai-je juste avant que mes lèvres n'atteignent les siennes.

Je pressai mon corps contre le sien, avide de son contact.

— Hum, voilà que je te propose : petit-déjeuner, café-chouquettes, et ensuite...

— Ensuite ? demandai-je en le libérant.

Il se leva.

— Ensuite... J'espère que tu n'as rien prévu de la journée.

Il me fit un clin d'œil. Je ris en me pelotonnant sous la couette.

— Je n'ai absolument rien prévu ! RIEN du tout !

Il s'arrêta devant la porte de ma chambre.

— J'arrive. Deux sucres ?

— Deux sucres !

Il sortit de la pièce. Je fermai les yeux en m'étirant.

Je n'avais pas envie de réfléchir. Ni à Thierry avec lequel j'allais devoir avoir une discussion difficile, ni à la réaction de ma famille quand je leur annoncerais avoir renoué avec Gab, ni à mon avenir avec ce dernier. Je voulais juste savourer ce moment béni, ce doux matin où ma vie reprenait ses couleurs. Je soupirai en repensant à sa façon de me toucher, de m'embrasser et de me serrer contre lui... Et dire que d'ici une quinzaine de minutes, j'aurais certainement droit à une nouvelle démonstration d'affection !

Une sonnerie que je n'avais pas entendue depuis deux ans résonna dans la pièce. J'attrapai le téléphone qui vibrait au milieu du lit et qui avait dû glisser de sa poche. Sept lettres, sept minuscules lettres s'affichaient en noir sur son écran. Sept petites lettres qui allumèrent quelque chose de mauvais en moi. Un sentiment détestable qui se répandit dans mes veines tel un poison, à la vitesse d'un battement de cœur.

Je me levai en repoussant la couette. Son portable continuait de sonner. Elle insistait, cette salope.

Je traversai le salon en trombe et déboulai dans la cuisine, la main tendue pour lui mettre son téléphone sous le nez.

— C'est qui « Natasha » ? l'agressai-je.

Le monstre aux yeux verts ne m'avait encore jamais contemplée avec autant d'appétit.

— Hein ? fit-il en se tournant vers moi.

— C'est qui « Natasha » ? répétai-je sur le même ton.

Ses yeux se posèrent sur le portable que je tenais à la main.

— Oh ! Natasha ! sembla-t-il réaliser. C'est... une amie, Léna. Rien de plus, je te jure.

— Une amie, hein ? Et tu l'as rencontrée où, celle-là ?

Il ne semblait pas comprendre ma réaction. Moi-même, je ne me reconnaissais plus.

— Mais enfin, Petit cœur, c'est personne, je te jure. C'est une fille qui s'occupe des affaires d'autres joueurs et elle accepté de m'aider, voilà. Je crois bien qu'elle est mariée.

— Ah oui ? Et son mari, ça ne le dérange pas qu'elle t'appelle un dimanche matin ? Avoue, c'est une de tes pétasses californiennes, hein ? HEIN ?

Il secoua la tête, dépité.

— Elle est avocate. Je l'ai contactée pour un truc important et je lui avais demandé de m'appeler dès qu'elle aurait des réponses, quel que soit l'heure ou le jour.

Il y eut un silence gênant.

— Voilà, tu sais tout maintenant : c'est mon avocat ! conclut-il avec un petit sourire.

Je jetai un œil vers le portable qui avait arrêté de sonner.

— Ton avocat que tu appelles par son prénom ? Tu me prends pour une conne ou quoi ?

— En fait... il y a son nom et son prénom.

Je regardai l'écran du portable que j'avais dans la main. Paolini. Natasha Paolini, son appel était effectivement enregistré sous ce nom.

— D'abord, c'est une amie, maintenant, c'est ton avocat... faut choisir, Gab, c'est qui ? sifflai-je, venimeuse.

— C'est... une avocate, mais pas vraiment la mienne, juste... elle m'aide sur un dossier précis. Disons, un entre-deux : une connaissance ?

Je sentis les larmes arriver. Pas parce que je lui en voulais, ni parce que je ne le croyais pas, mais parce que j'étais absolument ridicule.

— Pourquoi... Pourquoi tu m'as dit que c'était « personne » ?

— Je ne voulais pas t'emmerder avec mes histoires. Sache juste que c'est vraiment pour une question administrative et rien d'autre.

Un avocat... C'était certainement en rapport avec la vente de son appartement.

Je jetai un nouveau coup d'œil au portable que j'avais toujours à la main et eus un haut-le-cœur ; je m'écœurais. Je retournai vers le salon en titubant.

— Léna, qu'est-ce que...

Je me laissai tomber assise sur le canapé et éclatai en larmes.

— Hey, non ! s'exclama-t-il.

Il vint s'asseoir près de moi et m'attrapa par les épaules.

— Pleure pas, Léna, enfin, c'est rien. C'est pas grave, je te jure. Je m'en fous.

Il me prit dans ses bras. Je me laissai faire.

— Pardon, Gab, je suis complètement tarée...

— C'est rien, calme-toi. C'est normal que tu aies du mal à me faire confiance, Léna. C'est parfaitement normal. Il faut le temps pour reconstruire ce que j'ai détruit, d'accord ?

Je ne répondis pas. Arriverais-je à lui faire à nouveau confiance ? Est-ce qu'un jour, ce serait comme avant ?

— C'est normal, Léna, complètement normal..., essaya-t-il encore de me rassurer.

— Non, Gab, non, c'est pas normal, m'agaçai-je en m'extirpant de ses bras. Ce n'est pas ça une relation normale : ce n'est pas se demander en permanence ce que tu fais ou avec qui tu es, ce n'est pas remettre en doute chaque mot que tu prononces et ce n'est pas non plus devenir une connasse hystérique chaque fois que le nom d'une fille apparaît sur ton téléphone !

— Mais ça passera, tout ça ! Pour l'instant, c'est difficile parce que c'est le début, mais ça reviendra. Pour peu qu'on le veuille, ça reviendra, crois-moi.

Je levai les yeux vers lui.

— Le problème, Gab... c'est que... je n'arrive plus à te faire confiance. Et toute notre histoire était basée sur cette confiance. Dès le début, les règles étaient claires, on s'acceptait tel quel, sans essayer de se changer et c'était ce qui était tellement magique entre toi et moi.

Son regard se fit dur.

— Non, ce n'est pas vrai, notre relation n'était pas basée que sur ça.

— C'était son fondement. Et aujourd'hui...

Je le contemplais en sentant les larmes glisser sur mes joues.

— Ça ne ressemble plus à ce qu'on était avant et... moi, je veux ce qu'on était avant, Gab.

Il se passa les deux mains sur le visage en soufflant.

— Ça reviendra, Léna. Je... Je te l'accorde, il faudra du temps, peut-être même beaucoup de temps, peut-être même que ce ne sera jamais exactement comme ce que l'on était avant, mais ce sera quand même génial ! Parce que je te promets de te prouver chaque jour que tu es la seule qui n'ait jamais compté à mes yeux, de...

— Non, Gab, ça ne marche pas comme ça, ça ne doit pas être comme ça ! m'écriai-je en quittant le canapé. Tu n'as rien à justifier ou à prouver, et tu n'as pas à te sentir coupable parce que tu parles avec une autre femme. On doit être à égalité, oublier tout et repartir de zéro... mais je ne peux pas oublier. Je ne peux pas l'oublier.

Je me cachai dans mes mains pour pleurer. Il se leva et posa ses mains sur mes épaules.

— Laisse-nous du temps, Léna, souffla-t-il.

Je sanglotai.

— J'avais une confiance absolue en toi, alors, forcément, la déception est à la taille de la confiance que je t'avais accordée.

— Mais merde, Léna, je me fous de toutes les autres ! s'emporta-t-il. C'est toi, toi et uniquement toi, que j'aime ! Je suis tombé amoureux une seule fois dans ma vie et c'était de toi ! Oui, j'ai fait une erreur, une connerie... monstrueuse, et je comprends parfaitement que tu m'en veuilles, mais il faut que tu comprennes aussi que... j'étais con, immature et complètement dépassé par ce qui m'arrivait. Avec elle, c'était du sexe et rien que ça. Du sexe comme j'en ai eu des dizaines de fois avant de te rencontrer, un truc sans aucun sens et tellement insignifiant par rapport à nous...

Je plissai les yeux : l'entendre parler de ce qu'elle représentait était une torture. Il attrapa mes mains pour les serrer au creux des siennes.

— Je mérite que tu me détestes, Léna, je mérite que tu m'en veuilles pour tout ce que je t'ai fait subir, et je mérite ces deux ans de calvaire. Tu aurais raison de ne pas me pardonner, mais... notre complicité, l'affection, ces sentiments qu'on a l'un pour l'autre... tout ça, ça compte, non ?

Je pleurais beaucoup. Il me disait qu'il m'aimait encore et je savais que moi aussi, je l'aimais encore, alors je hochai la tête pour approuver. Il sourit, plein d'espoir.

— Alors grâce à ça, à ce truc extraordinaire qu'on est les seuls à partager, est-ce que tu ne crois pas qu'on peut reconstruire la confiance ? Repartir de zéro et peut-être même bâtir quelque chose d'encore plus fort qu'avant ?

Je relevai les yeux vers lui.

Deux ans, treize jours, vingt heures, vingt-trois minutes et une poignée de secondes.

Ce matin-là, j'arrivai à San Ġiljan, île de Malte. Je n'aurais dû arriver que le soir, mais je m'étais arrangée pour échanger mon billet et le surprendre au petit-déjeuner. Il m'avait envoyé un message la veille, un message tardif, pour m'annoncer qu'il venait de gagner, et que désormais il pouvait compter sur au moins deux cent mille euros de gains. Je ne comprenais jamais ces sommes qui, techniquement, n'étaient pas celles qui se retrouvaient sur son compte en banque, je savais juste qu'il ne regardait plus à la dépense et qu'il faisait beaucoup de projets. Je ne m'inquiétais pas : il s'était toujours montré tellement raisonnable dans la gestion de son capital que je n'avais aucune raison de m'en faire. Moi, j'aspirais juste à fonder notre famille.

J'avais arrêté ma pilule comme convenu après notre « mariage ». Nous avions déjà plusieurs mois d'essais infructueux à notre actif, mais aucune raison de désespérer : entre le temps nécessaire à mon organisme pour retrouver des cycles normaux et ses activités prenantes qui ne nous permettaient pas de faire ce qu'il fallait quand il le fallait, difficile de tomber enceinte. Sauf qu'aujourd'hui, d'après mes calculs, c'était le bon moment. Et puis, après six jours de séparation, j'allais littéralement lui sauter dessus, il n'aurait qu'à s'allonger et me regarder faire, je m'occuperais de tout !

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent au quatorzième. Je traversai le couloir en traînant ma valise derrière moi. Je m'arrêtai devant la porte de notre suite où se trouvait accroché à la poignée un panonceau « Ne pas déranger », et fis glisser la carte dans la porte. J'ouvris prudemment cette dernière pour me glisser à l'intérieur. Il y avait du bruit depuis la chambre, il devait avoir oublié d'éteindre la télévision.

Je laissai ma valise dans l'entrée de la suite et me dirigeai vers la porte de la chambre. Je m'arrêtai au moment d'attraper la poignée. Gabriel riait. Il riait avec quelqu'un. Il riait avec une fille.

Je me sentis sombrer dans un trou noir.

Tout se bousculait en moi : pourquoi ? Était-ce la première fois ? S'amusait-il comme ça chaque fois qu'il partait à l'autre bout du monde dans un casino quand moi je restais sagement à la maison à rêver de notre avenir ?

Je secouai la tête. Peut-être y avait-il eu confusion à la réception et qu'on m'avait attribué la mauvaise chambre. Je regardai la carte de la chambre que j'avais toujours à la main et entendis la fille dire un truc en russe depuis l'autre côté de la porte. Et le ricanement si caractéristique de l'homme qui partageait ma vie.

— C'est bizarre, le russe...

Puis il n'y eut plus un bruit. Avant que la fille ne se mette à gémir.

Je levai la main pour m'appuyer au mur qui nous séparait. Je ne sentais plus mes jambes et j'avais besoin d'un soutien pour ne pas m'effondrer. Pourquoi ? Pourquoi... pourquoi... pourquoi ? Qu'avais-je fait de mal ? Qu'est-ce qui n'allait pas entre nous ? Qu'est-ce qui lui manquait ? Qu'avait-elle à lui donner que je ne pouvais pas lui offrir ? Qu'est-ce qu'elle avait de plus que moi ? Qu'est-ce qu'elleS avaiENT de plus que moi ?

Je rouvris les yeux et regardai ma valise dans l'entrée, le cœur et l'esprit en vrac.

J'avais le choix : je pouvais reprendre ma valise et partir sans un bruit. Rentrer chez moi, brûler toutes ses affaires, vider les comptes, jeter les photos et démarrer une nouvelle vie. Ou je pouvais entrer dans la chambre et le surprendre avec elle... Je restai suspendu dans le vide une minute. Une très longue minute, la plus longue de ma vie, puis j'entendis un nouveau gémissement russe depuis l'autre côté de la porte.

J'attrapai la poignée de celle-ci en tentant de calmer mes tremblements. C'était morbide, mais j'avais besoin de le voir avec elle. Je voulais voir celle qui m'avait remplacée, celle qui avait réussi à balayer notre histoire. Était-elle belle ? Est-ce qu'au moins, elle me ressemblait un peu ? Non, à la réflexion, je préférais qu'elle ne me ressemble pas du tout.

Je pris une profonde inspiration et ouvris la porte d'un coup. La fille lâcha un cri strident.

— Oh ! merde..., jura Gabriel en m'apercevant.

Je croisai mes deux bras sur ma poitrine, les larmes aux yeux. Elle était splendide, évidemment, rien à voir avec moi. Je le décapitai du regard.

— Qui c'est, ça ? demanda la fille avec un fort accent de l'est qui avait dû faire frétiller la sardine de ce gros abruti.

— C'est...

— Sa fiancée. Enfin, ex-fiancée, me repris-je avec un ricanement nerveux.

La fille restait là, ses énormes seins en plastique bombés de façon grotesque, les pattes écartées, à poil devant moi. Enfin, « à poil », façon de parler hein, vu qu'elle était intégralement épilée et qu'elle affichait un tatouage en forme de papillon au niveau de l'entrejambe que son impudeur me permettait d'admirer dans toute sa splendeur.

— Léna, écoute, je..., commença Gabriel.

— Oh, quoi ? l'arrêtai-je immédiatement. Tu vas m'expliquer que c'est un accident ? Que c'était juste la femme de ménage qui... ooops est tombée dans ton lit sans ses vêtements et que... ooops, t'es tombé sur elle tout nu, la quéquette en avant ?

Gabriel se leva, le drap autour de sa taille. Comme si cacher son petit zozio à ce moment-là pourrait m'empêcher de l'imaginer s'en servir avec elle...

Je fis le tour de la pièce des yeux et tombai sur un tas de fripes noires qui reposaient au sol.

— Ce sont ses fringues, ça ? demandai-je vivement à Gabriel.

— Léna, attends, il faut qu'on parle.

J'attrapai le tas de fripes et les chaussures à la semelle rouge.

— Hey ! Qu'est-ce que..., protesta la fille en daignant enfin refermer ses jambes immenses.

J'avançai jusqu'à la porte-fenêtre qui donnait sur une sorte de balcon.

— Non ! tenta de m'arrêter Gabriel.

Je balançai sans état d'âme le tas de fripes par-dessus la rambarde.

— What the fuck ?! Cу́ка ! hurla la fille.

Je retournai dans la chambre pour la toiser avec le même regard qu'elle un peu plus tôt ; c'était à mon tour de savourer ma victoire. Elle s'arrêta à la distance raisonnable de deux mètres de moi pour m'arroser d'insultes dans sa langue maternelle.

Sans réfléchir, j'avançai de deux pas et lui collai une gifle magistrale. J'avais pris tellement d'élan que la fille fit presque un tour complet sur elle-même, ses longs cheveux blonds volant dans un effet théâtral particulièrement satisfaisant.

— Léna ! hurla Gabriel qui arrivait derrière la fille.

Môsieur avait eu la délicatesse d'aller enfiler un pantalon. Gentleman...

— Oh, toi, DSK, ferme ta gueule si tu veux pas t'en prendre une par ricochet, fis-je en relevant la main dans un geste menaçant.

Il recula d'un pas en attrapant sa blondasse par les épaules. Cette dernière se tenait la joue en pleurant comme la gamine qu'elle était. Il l'entraîna vers la salle de bain, l'aida à enfiler un peignoir et lui donna de l'argent. Beaucoup d'argent, sans doute pour qu'elle oublie l'épisode des chaussures volantes.

Moi, en attendant qu'il la foute à la porte, j'attendais patiemment en tapant du pied. Ha ha, non, évidemment que non : moi, en attendant, je refaisais la déco de la chambre. Arrachage de rideaux, verres qui se brisent, lampes qui valsent, draps extirpés du lit avec violence... il y avait quelque chose d'apaisant à faire ça. C'était débile, ça ne me rendrait pas ma belle histoire ni mes six années perdues pour rien, mais détruire tout ce qu'elle avait pu toucher me procurait une satisfaction sans égal. J'ouvris le bar et commençai à jeter les mini-bouteilles de liqueur contre le mur. Entre sept et quinze euros la mini-bouteille, sa trahison allait lui coûter un max à ce cher Gabrizerg.

Gabriel revint dans la chambre.

— Arrête, calme-toi.

Il tenta d'attraper les bouteilles que j'avais encore dans les mains. Je ne me laissai pas faire et en explosai encore toute une série en les jetant avec colère contre le mur.

— Léna, arrête, enfin ! hurla-t-il en m'attrapant par les poignets.

Je tentai de me débattre, mais abandonnai rapidement, démolie. Je le regardai, là, devant moi, l'homme de ma vie, mon homme à moi, le papa de mes enfants... et j'éclatai en larmes en baissant la tête.

— Léna... Écoute, je... j'ai fait n'importe quoi, je ne comprends même pas ce qui m'a pris... c'est... j'ai déconné à bloc, là.

Je sanglotais bêtement, la tête basse.

— Combien, Gab ?

— Qu... Quoi ?

— Combien de fois y en a eu des salopes comme celle-là dans ton lit ? demandai-je en relevant le nez vers lui.

Il secoua la tête, désespéré.

— Oh ! non, Léna, non, c'était la première et la dernière fois, je te jure ! C'est pas ce que tu penses, jamais je ne t'ai... J'avais beaucoup bu, c'était la fête après ma victoire et... enfin, je t'aime, Léna.

Je le fixai, dégoûtée.

— Comment oses-tu me dire ça avec cette bouche-là ? Celle qui était sur elle y'a même pas cinq minutes ?

Il ouvrit la bouche pour parler, mais ne trouva rien à dire.

— Je te déteste, Gabriel, dis-je en retirant vivement mes poignets de ses mains. T'as tout gâché.

— Léna, non, attends, tu vas où ? demanda-t-il, paniqué.

Je ne répondis pas. Je ne lui devais rien, j'avais déjà suffisamment donné. Je retournai dans le couloir de la suite pour récupérer ma valise.

— Léna ! Je t'en supplie, non !

Il essaya de m'attraper. Je l'évitai en reculant d'un pas.

— Ne me touche pas ! Plus jamais ! hurlai-je.

— Léna, il faut qu'on se calme, s'il te plaît. Écoute-moi. Écoute-moi, vraiment... J'ai fait une connerie, OK, enchaîna-t-il. Mais, s'il te plaît, je ne veux pas que tu t'en ailles. S'il te plaît. J'ai besoin de toi.

— T'as pas besoin de moi.

— Si, je te jure que si, me soutint-il.

Je le dévisageai longuement.

Avant, c'était Gabriel, mon ange à moi, le mec différent des autres, celui qui permettait de croire que le grand amour existait vraiment, celui qui me ressemblait et pour lequel je n'avais aucun secret. Aujourd'hui, c'était juste un mec comme tous les autres, sale et faible avec les femmes.

— Non, t'as plus besoin de moi, dis-je froidement. Amuse-toi bien avec tes poufs.

J'attrapai ma valise pour me diriger vers la porte. Il m'attrapa par les épaules et me plaqua contre le mur.

— Mais lâche-moi ! Ne me touche pas ! criai-je en me débattant vivement.

— Léna, écoute-moi, tu dois m'écouter, je t'en supplie, écoute-moi, dit-il, paniqué. Hier soir, je... j'étais complètement bourré, la fille m'a fait un gringue pas possible et j'ai cédé. Oui, j'ai cédé, j'ai été faible et... et... et lâche, parce que c'était facile, parce que... parce que tous les autres le font, parce que c'est tellement plus simple de ne pas écouter sa conscience et de se laisser aller. J'ai fait une erreur, une stupide erreur, et je te jure, Léna, et je te le jure sur tout ce que j'ai de plus précieux, que cette fille c'était la seule et l'unique. Il n'y en a jamais eu d'autres et il n'y en aura jamais d'autres, tu comprends ?

Je le fixais sans un mot. Oui, je comprenais ce qu'il disait, oui. Je hochai la tête. Il sourit plein d'espoir.

— Tu... Tu me crois ?

Je souris en coin.

— Non.

Je comprenais ce qu'il disait, mais je ne le croyais pas. Il me lâcha complètement.

— Non ?

— Non. Et c'est bien ça le problème, Gabriel : je ne te croirai plus jamais.

Je le regardai dans les yeux pour qu'il comprenne que je ne mentais pas. Il avait détruit quelque chose d'unique, d'inestimable, quelque chose qu'on ne reconstruit pas.

Il soupira en se passant les deux mains sur le visage.

— Léna, je... je ferai tout ce que tu veux. Dis-moi ce que tu veux et je le ferai. Je te jure que je ferai tout.

— Absolument tout ? demandai-je, méfiante.

— Oui, tout.

Je hochai la tête en pinçant les lèvres. Mon silence semblait le désespérer.

— Écoute, commença-t-il nerveusement. Je peux arrêter de jouer et trouver un vrai boulot, je peux t'emmener faire le tour du monde, racheter ma vieille Clio et aller à Deauville... On fera ce que tu veux, tout ce que tu veux, Léna. Absolument tout.

Je restai un moment à le regarder dans les yeux. Tout était mort au moment où j'avais ouvert la porte de cette chambre. Six merveilleuses années venaient de s'effacer dans un regard, le regard de cette fille.

— Je veux que tu me laisses partir, annonçai-je sans émotion.

Il baissa la tête.

— Je suis tellement désolé, Léna.

— T'es qu'un connard comme les autres, Gabriel. Et n'envisage même pas de revenir à la maison, je ne veux jamais revoir ta sale gueule de... de traître. Jamais, t'as compris ?

Il se laissa retomber en arrière, contre le mur du couloir, et ferma les yeux.

— Je ne peux pas vivre sans toi...

Il essayait de jouer la carte du suicide ?! Aucune chance que ça fonctionne avec moi : il aurait dû réfléchir avant de ramener l'autre pouffiasse dans notre lit.

— Arrête ton chantage, Gabriel. Tu peux crever, je n'en ai plus rien à foutre.

— Pardon, Petit cœur. Pardon... j'ai fait n'importe quoi, je... pardon.

Je regardai ma main gauche, ces anneaux que je ne supporterais plus. J'attrapai ma bague de fiançailles et mon alliance factice, et les fis glisser le long de mon doigt. Je les laissai tomber avec dégoût entre ses pieds. Ils rebondirent sur la moquette, sans un son.

— Bonne chance pour la suite.

J'ouvris la porte et sortis avant de la faire violemment claquer derrière moi. Je traversai le couloir dignement, ma valise à la main, puis appuyai sur le bouton d'appel de l'ascenseur. Celui-ci arriva dans les dix secondes. J'entrai à l'intérieur et me tournai vers l'immense et luxueux couloir vide. Cette image me donnerait la nausée toute ma vie. Les portes se refermèrent. Je baissai la tête et pleurais doucement.

Je regardais Gabriel là devant moi, au milieu de mon salon, et je ne savais plus comment réagir. Je l'aimais, j'avais envie d'être avec lui, mais je ne pourrais jamais lui accorder la confiance que j'avais en lui auparavant, impossible.

— Gab, c'est tellement compliqué, je...

— Tu m'aimes, je le sais Léna, et moi, je t'aime comme un fou. Pendant deux ans, je n'ai pas arrêté de penser à toi, à ce qu'on aurait dû vivre tous les deux. C'est grâce à ça que j'ai tenu le coup... à toi, à notre mariage, nos enfants, la maison qu'on rêvait d'avoir... Toi aussi, t'y as pensé, non ?

Je m'essuyai le nez, le sourire aux lèvres.

— En deux ans, on n'aurait pas pu faire « nos » enfants, mais « notre » enfant..., fis-je remarquer.

— Oh ! on en aurait fait deux, fais-moi confiance ! Le deuxième serait au moins déjà en route !

Je ris doucement.

— Crois-moi Gab, j'ai envie d'être avec toi parce que... tu resteras toujours la plus belle histoire de ma vie, parce que je n'ai jamais été aussi heureuse que pendant les six années qu'on a passées tous les deux, parce que... parce que je ressens toujours quelque chose pour toi, et que je ne veux pas des enfants, mais tes enfants.

Je m'arrêtai pour le regarder dans les yeux. Il souriait, plein d'espoir. Moi, je ne souriais plus.

— Mais jamais plus je ne te ferai confiance, reconnus-je. Je le sais parfaitement. Jamais. Même en le voulant très fort, même avec le temps et même si tu me montrais de mille et une façons que je suis la seule qui compte, je n'aurai jamais plus confiance en toi, impossible. Et... on ne peut pas être heureux dans une relation sans confiance.

Il hocha plusieurs fois la tête, les lèvres pincées.

— Donc... c'est... terminé ?

— Je ne peux pas, Gabriel. Désolée.

Il resta silencieux un long moment. J'aurais voulu qu'il crie, qu'il pleure, qu'il me supplie, ou qu'il se mette en colère, pas qu'il reste silencieux.

— OK, souffla-t-il. Je... Je suis désolé, c'était injuste de ma part de revenir et de bousculer ta vie de cette façon.

Il capitulait, se rangeant derrière ma décision, et au fond, j'étais un peu déçue. Il rit tristement.

— J'ai été tellement égoïste, Léna, pardon. Tu as raison : je ne te rendrai jamais heureuse.

— Ne dis pas ça...

— Non, non, c'est...

Il marqua une pause, dans l'émotion.

— J'ai besoin de toi et je n'ai pas pensé une seconde que toi, tu n'as pas besoin de moi.

Je fermai les yeux, laissant de nouvelles larmes filer.

— Non, Gab, ce n'est pas ce que j'ai dit, c'est juste que...

— Tu n'as pas à te justifier, Léna et... je... je vais... te laisser tranquille.

Il traversa le salon et se rendit dans notre chambre. Je restai sur place à le suivre des yeux. J'étais déchirée : je ne voulais pas ça, je ne voulais pas qu'il parte, mais d'un autre côté, à quoi bon le retenir ? Notre histoire n'avait aucune chance de fonctionner, inutile de nous faire perdre plus de temps.

Il ressortit de la chambre avec quelques affaires qu'il fourra grossièrement dans sa valise. Il referma la fermeture Éclaire de cette dernière et attrapa son sac à dos. Il le posa sur sa valise avant d'enfiler sa veste.

— Tu t'en vas ? demandai-je tristement.

Question stupide, mais je ne savais plus quoi dire. Il sourit, paisible, et replaça sa veste sur ses épaules.

— Oui, c'est mieux comme ça. Je ne veux plus t'importuner.

— Où est-ce que tu vas dormir ? m'inquiétai-je.

— Ne t'en fais pas : j'ai ce qu'il faut pour une nuit à l'hôtel. Demain, je pars pour Deauville et je sais déjà où je serais logé.

— Tu es sûr ? Tu peux rester encore une nuit, si tu as besoin, tentai-je de le retenir sans conviction.

Il secoua la tête et plongea ses yeux dans les miens.

— Ne t'en fais pas, Petit cœur. Tout ira bien. Je te promets que tout ira bien.

Je ne comprenais pas sa façon de me regarder ni cette promesse qui semblait importante pour lui. Je savais juste qu'à ce moment-là, tout ce qui le préoccupait vraiment alors que je venais de le repousser de la plus horrible manière qui soit, alors que je lui avais dit non et que je le mettais à la rue, c'était que je ne m'inquiète pas pour lui.

Il mit la main dans sa poche et attrapa son trousseau de clefs auquel pendait un jeton de casino, un chip de couleur noir qu'il ne prit pas la peine de retirer. Il déposa ses clefs sans un bruit sur la table basse. Jinx se redressa en voyant son maître attraper sa valise et vint tout de suite se placer devant lui.

— Oui, mon Jinx, toi aussi, tu vas me manquer.

Gabriel se pencha pour caresser son chien.

— Sois sage, mon bonhomme. Je compte sur toi, hein. Tu as une mission, c'est très important ! insista-t-il en regardant mon chien comme s'ils avaient convenu d'un accord.

Il ouvrit la porte. J'aurais voulu lui crier de rester, parce que lui et moi ça ne pouvait pas terminer comme ça, pas possible, pas encore. Mais je n'y arrivais pas. Notre histoire ne tenait pas la route, il fallait être fort et tourner la page. Même si aujourd'hui, ça faisait mal, dans quelques années, tout irait mieux. Comme j'avais réussi à remonter la pente après deux ans, je remontrais la pente après ces quelques jours.

Il sortit dans le couloir et me jeta un dernier regard.

— Au revoir, Léna.

Sa voix avait tremblé.

Je laissai tomber mes bras, désemparée. Je l'implorai de rester du regard, de se battre pour moi, mais il ne comprit pas. Il referma doucement la porte derrière lui. J'entendis sa valise rouler dans le couloir, puis la porte de l'immeuble s'ouvrir et se refermer. Puis le silence. Jinx gémit en regardant la porte.

Je plissai les yeux et me laissai tomber assise par terre, laissant éclater ma peine. Jinx avança prudemment vers moi.

— Oh ! mon Jinx...

Je le pris contre moi. Il vint me lécher la joue, sentant bien que j'avais besoin de lui. Je devais être forte, évidemment que nous n'avions pas d'avenir. Évidemment. Évidemment...